Note sur la valeur de la production agricole
Un article publie, il y a quelques jours, par M. de Foville, dans l'Économiste français, a attiré notre attention sur un travail inséré dans le Bulletin de la Société des agriculteurs de France du 15 septembre 1800, sous le titre: le Marché intérieur et le marché d? exportation relevés et dressés par M. Le Trésor de la Ho< </u<>.
Ce travail consiste dans un tableau de la consommation des produits français ou importés en France sur les marchés étrangers et sur le marche français. Les marchandises y sont énumérées à peu près dans Tordre du Tableau du commerce extérieur que publie chaque année l'administration des douanes. L'auteur en a formé deux groupes, celui des produits agricoles ou mixtes et celui des produits industriels. Pour chaque article, il donne la
valeur de l'importation, de la production nationale, de l'exportation et celle de la consommation française.
Le total général de cette consommation qu'il obtient en retranchant l'exportation du total de l'importation et de laproduction nationale s'élève à 37 , 908,996,564 francs, soit à 38 milliards en nombre rond; elle est le résultat d'une production nationale de 37,151 millions, d'une importation de 3,949 millions et d'une exportation de 3,191 millions.
L'auteur, reconnaissant que, dans le nombre des valeurs inscrites, il doit y avoir des doubles emplois, déduit en bloc 3,436 millions pour les viandes, laines, soies, lin et chanvre, betteraves, coton, jute, fer, cuivre, plomb, étain, zinc, etc., parce qu'en effet, il a fait entrer en compte d'abord la matière première, ensuite la valeur totale du produit fabriqué avec cette matière, quelquefois même celle d'une série de produits dérivés les uns des autres. Il reste néanmoins « une somme nette, dit-il, de 34,473 millions représentant la consommation intérieure et l'importance du marché français ».
Si cette statistique était restée dans le cercle de la société pour laquelle elle a été composée, il n'y aurait pas lieu de la discuter devant la Société nationale d'agriculture ; mais elle a été produite devant le Ministre du Commerce et de l'Industrie auquel l'auteur a fait observer que « le marché intérieur de la France représentait au moins 35 milliards de francs et que le marché extérieur, c'est-à-dire l'exportation, ne dépassait que fort peu 3 milliards ».
Il avait même, par une note insérée à la fin de son tableau, réduit cette exportation à 2,660 millions, en retranchant, de 3,191 millions, 587 millions représentant l'exportation en Algérie et dans les colonies, les colis postaux et les métaux précieux. Nous ne comprenons pas bien pourquoi il a donné 3,491 millions, tandis
que le Tableau du commerce extérieur en porte 3,246 pour l'exportation (commerce spécial) en 1888, ni pourquoi il supprime les colis postaux dont la plupart contiennent des marchandises, ni pourquoi il a cru devoir défalquer <>0i millions pour les métaux précieux qui, étanl portés dans un compte spécial (266 millions importés et 301 exportés en 1888), ne figurent pas dans les 3,246 millions, ni enfin pourquoi, essayant une évaluation générale de la consommation, il a pris une des années où l'exportation a été faible, au lieu de prendre la moyenne des dix dernières années qui est d'environ 3,380 millions. Mais nous sortirions du cadre des études de La Société nationale d'agriculture en insistant sur ces parties de son travail.
La production agricole doit seule nous occuper ici.
M. Le Trésor de ta Etocque attribue aux deux groupes entre lesquels il a partagé La production totale de la France les chiffres suivants :
Produits agricoles ou mixtes. . . 25,884 millions. Produits industriels. ...... 11,207 —
Total. .... 37,151 —
Le premier groupe contient des éléments très divers et le mélange nuit beaucoup à la clarté. On s'étonne d'y rencontrer, à côté de produits agricoles, la glace qui n'est pas de cette espèce, le caoutchouc et autres sucs (réglisse, opium, etc.) qui figurent pour 23 millions comme si la réglisse pouvait avoir cette importance dans notre agriculture nationale, les cheveux qui sont comptés pour 4,900,000 francs. On se demande pourquoi l'auteur fait entrer aussi dans ce groupe les combustibles minéraux (houille, coke, etc.), le marbre, le ciment, qui n'ont pas du tout le caractère agricole, étant des produits du règne minéral, et qu'il eût été plus rationnel de réunir dans un groupe spécial. L'auteur aurait pu retrancher de son
total environ un milliard et demi de marchandises qui pour la plupart ne sont pas plus mixtes qu'agricoles et que le Tableau du commerce extérieur, qu'il a pris pour modèle, ne confond pas.
Il aurait ainsi garanti ses lecteurs contre une confusion regrettable. M. Le Trésor de la Rocque ne l'avait peut-être pas faite lorsqu'il a conçu le plan de son travail; mais il a commis la méprise lorsque à la fin de son tableau il a fait imprimer ces mots :
Report des produits agricoles . 25,884,391,271 fr.(l)
en oubliant cette fois d'ajouter « ou mixtes ». 11 est à craindre que les lecteurs qui accepteront avec confiance son total ne fassent comme lui. La preuve est que le Rapporteur général du projet de loi sur le tarif des douanes, qui ne prend d'ailleurs pas la responsabilité des chiffres de M. Le Trésor de la Rocque, n'a pas fait la distinction. Car on lit dans son rapport (chapitre des tarifs agricoles) : « Si on prend les chiffres des défenseurs les plus exigeants de l'agriculture qui portent la production agricole annuelle à 25 milliards et si on décompose ces chiffres en appliquant à chaque article les droits votés par la commission, on découvre que plus de 21 milliards de produits agricoles vont être désormais protégés. »
Nous pouvons affirmer, sans crainte d'être démenti par les faits, que jamais la France n'a produit annuellement une valeur totale en produits agricoles de 25 ni de 24 milliards (2), non plus qu'elle n'a jamais consommé
(1) Page 786 du Bulletin de la Société des agriculteurs, du 15 septembre 1890.
(2) Dans le tableau que nous donnons à la fin de cette note nous avons imprimé en italique les articles qui ne concernent pas l'agriculture. La valeur totale de ces articles est de 1,498 millions. En les retranchant des 25,884 millions du groupe des produits agricoles ou mixtes, il reste 24,38G millions pour les produits agricoles.
ni 38, ni 34 milliards (après déduction indiquée par l'auteur) de produits de tout genre.
Si l'on divise ces milliards par le nombre total des habitants de la France, lequel comprend les enfants, les indigents, L'armée, les employés et ouvriers qui, avec leurs familles, étaient en 1886 au nombre d'environ 17 millions, les domestiques qui étaient au nombre d'environ 2 millions (1), on trouve une moyenne de l ,000 francs par tête, soit 1,000 francs pour une famille composée du père, de la mère et de deux enfants (nombre d'enfants qui est inférieur à la moyenne). Nous regrettons que la fortune de La France ne soit pas montée encore à ce niveau; nous y venions La preuve d'un très grand bienêtre pour L'ensemble de notre population. Mais assurément, quoique La richesse en généra] et ep particulier la
diiFusion de La richesse dans les classes ouvrières aient
t'ait de très remarquables progrès au xi\° siècle, surtout de 1850 à 1883, période de 33 ans dont 2:\ appartiennent à celle du régime des traités de commerce, nous sommes encore très loin d'avoir atteint un niveau aussi élevé. Le rapprochement, que Fauteur pouvait facilement faire, du nombre des habitants de la France avec l'hypothèse des 38 milliards suflit à démontrer L'énorme exagération de cette dernière.
L'hypothèse des 25 ou 24 milliards de l'agriculture n'est pas moins dénuée de fondement. Je pense qu'il est du devoir d'une société savante comme la nôtre et particulièrement de votre Section d'économie, de statistique et de législation agricoles de ne pas laisser s'accréditer sur ce sujet une erreur qui peut être préjudiciable à la science agronomique et même aux intérêts de l'agriculture. C'est comme membre de cette section, mais sans
(1) 904 000 employés, 6 774 000 ouvriers, et environ 9 millions pour leur famille (la famille des salariés, que le recensement ne distingue pas de celle des patrons, s'élève probablement à ce nombre), 1 950 000 domestiques.
m'être concerté à cet égard avec mes collègues, que je soumets à l'examen de la Société la présente note.
Il serait impossible de contrôler un à un tous les chiffres alignés on colonnes par M. Le Trésor de la Rocque.
Ceux de l'importation et de l'exportation sont extraits du Tableau du commerce extérieur pour l'année 1888. Nous ne les avons pas tous vérifiés ; mais nous avons lieu de les croire tous conformes a ce tableau, et nous nous sommes assurés pour quelques-uns de cette conformité. 11 est bon de savoir que ces chiffres représentent, non pas précisément la valeur réelle de toutes les importations et exportations, mais le résultat des déclarations et constatations enregistrées parla douane et de la transformation des quantités en argent, d'après le taux d'évaluation fixé par la Commission des valeurs de douanes. Us disent d'une manière suffisamment exacte ce qu'ils veulent dire et il est légitime d'en faire usage dans un raisonnement sur une question économique, à condition de savoir ce qu'ils signifient.
Quant aux chiffres de la production nationale, ils ne sont pour la plupart que des évaluations dont M. Le Trésor de la Rocque assume la responsabilité. L'auteur, en face de chaque article de l'importation, s'est cru autorisé à placer un chiffre pour la production nationale. L'entreprise n'est-elle pas parfois téméraire? Comment estimer d'une manière satisfaisante la valeur totale des joncs et roseaux bruts qu'il inscrit pour 10 millions? celle des plumes qui figure pour 115 millions? celle du suif brut, saindoux et autres graisses pour 185 millions? celle des huiles ou essences pour 130 millions?
Nous nous contentons de citer quelques chiffres comme exemples. L'auteur aurait du faire savoir par quelles recherches et quels procédés il était parvenu à tous ses résultats, surtout lorsque les relevés de la statistique officielle lui faisaient entièrement défaut.
11 existe sur L'économie rurale et sur La production agricole de la France une œuvre considérable : c'est la Statistique agricole de la France : Résultats généraux de CEnquête décennale agricole de 1 <s 8 ri . La manière dont les éléments de cette enquête ont été recueillis dans chaque commune par les soins du maire, président de la Commission de statistique de La commune, avec La garantie des commissions cantonales qui ont contrôlé les chiffres, et le talent avec Lequel ils oui été mis en oeuvre par L'éminent directeur de L'agriculture, notre confrère, donnent aux résultats qui y sont consignés une autorité que tous les statisticiens compétents s'accordent à reconnaître.
( in peut en discuter Les chiffres, on ne doit pas les négliger dans un travail de ce genre.
Or, le capital représenté par les espèces chevaline, mu- Lassière et asine figure dans L'Enquête décennale pour un peu moins de I milliard et demi. Gomment se fait-il que la production annuelle (fumier non compris) soit portée par M. Le Trésor de La llocque pour 710 millions, ce qui supposerait un revenu de 50 p. 100? L'espèce bovine figure eu capital pour 3,086 millions dans l'Enquête et pour 1 ,200 millions de revenu dans le tableau de M. Le Trésor de la Rocque qui, en outre, compte à part le lait, le beurre, le suif et ajoute pour la viande fraîche de boucherie 456 millions. Plus libérale à ce dernier égard, l'Enquête de 1882 donne pour la viande fournie par les animaux de race bovine un total de 1034 millions (page 261;. L'Enquête porte 336 millions pour la production du bois : pourquoi l'élever à 350? 648 millions pour les pommes de terre : pourquoi 700? Il aurait été convenable de prendre le document officiel pour base et de faire connaître la raison de chacune des augmentations, voire même celle de quelques diminutions, comme nous le remarquons sur les céréales (grain
et paille) portées pour r>,375 millions dans l'Enquote et pour 5,083 millions dans le tableau. Peut-être Fauteur at— il voulu tenir compte de la récolte qui a été moindre et du prix qui a été plus bas en 1888 qu'en 1882 ? Dans ce cas, il convenait de le dire (1). D'ailleurs, pour dresser un tableau de ce genre, il valait mieux prendre une moyenne que la récolte d'une année : or, pour le froment, la moyenne des dix dernières années est de 109 millions d'hectolitres, tandis que la récolte de 1888 a donné à peine 99 millions.
Une erreur beaucoup plus grave de M. Le Trésor de la Rocque consiste à avoir aligné et ensuite additionné des quantités dont les unes sont la condition nécessaire de la production des autres et qui ne sauraient figurer ensemble pour former un total de la richesse nationale parce qu'elles y font double emploi. Par exemple, la totalité des fourrages (2,410 millions dans le tableau; 2 V 402 dans l'Enquête décennale, d'une part) sans parler de la paille et de l'avoine qui sont comptées aussi pour la totalité de leur valeur, et, d'autre part, les produits animaux; les betteraves à sucre (190 millions dans le
il) Nous trouvons même, pour Tannée 1888, d'après la statistique agricole annuelle, publiée dans le Bulletin du Ministère de l'agriculture et tirée à part sous le titre de Statistique agricole annuelle, une valeur totale beaucoup moins forte pour la production des céréales :
Valeur en millions oV francs de la récolte en grains.
Sarrasin Avoine. .
Maïs . .
Métcil Seigle Orge. .
Millet
Î( Valeur non m «liqnée dans le Bulletin.)
Total.
:*.:îm7. !
En ajoutant un peu plus d'un milliard pour la paille, on obtient un total d'environ 4 milliards et demi.
tableau; 17S dans l'Enquête décennale) et le sucre et produits sucrés (360 millions dans le tableau). Il est sans doute très difficile de distinguer tous les doubles emplois dans une statistique agricole; mais il convient ou de le tenter ou de s'abstenir de réunir en un total des quantités qui s'absorbent Tune dans l'autre, La réduction de
136 mil lions qije M ■ Le Trésor de la Rocque indique en note a la suite du total de la consommation française se rapporte à la fois à l'industrie et à l'agriculture et est assurément loin de suffire pour une seule de ces deux grandes branches de l'économie nationale.
11 nous reste A signaler dans le tableau de M. Le Trésor de la Rocque un genre d'exagération qui nous surprend peut-être plus encore. L'Enquête décennale de 1S82 porte à 17,660,000 francs la valeur du tabac récolté ru France; c'est un des chiffres de la stalistique agricole qui sont connus avec le plus de précision, puisque L'Étal est l'unique acheteur de cette marchandise. L f auteur du tableau inscrit 352 millions. Il confond ainsi la production agricole et l'impôt et il attribue à la première plus de 300 millions qui ne sont perçus que par l'administration cl au profit du Trésor public. Les cultivateurs qui vendent leur tabac ne font certes pas une pareille confusion. Ce n'est pas la seule erreur de ce genre qui se rencontre dans le tableau de M. Le Trésor de la Rocque.
On ne saurait fournir une évaluation de la production agricole qui soit, nous ne disons pas à l'abri de la critique, mais de nature à satisfaire à peu près un esprit scrupuleux : nous le reconnaissons volontiers. Toutefois, il n'est pas difficile de comprendre, parles exemples que nous avons cités, que celle de M. Le Trésor de la Rocque contient des erreurs considérables et que son total doit être fort exagéré.
Nous donnons à la fin de cette note un tableau dans
lequel nous avons placé, en face des chiffres de M- Le Trésor de la Rocque, d'autres chiffres puisés dans divers documents qui serviront au lecteur de termes de comparaison ; mais nous nous sommes bien gardé de les réunir dans un total général.
Dans l'Enquête décennale, nous trouvons à la fin de l'introduction rédigée par le directeur de l'agriculture une évaluation résumée de la production totale de l'agriculture. Le total de tous les produits énumérés dans l'Enquête est de 18,685 millions; mais, de ce total, le rédacteur a pris soin de déduire 5,224 millions pour les semences, le fumier, Les pailles, les fourrages, etc., et il termine ainsi son tableau :
< lieste, comme produit brut réel en 1882 : j 3,461 millions. »
Comment ce total et l'exemple des déductions pour double emploi n'ont-ils pas rendu M. Le Trésor de la Rocque plus circonspect ou ne l'ont-ils pas au moins induit à étayer de quelques arguments le résultat qu'il substitue à celui du Ministère de l'agriculture ?
Dans le second volume de la France et ses colonies, nous avons reproduit l'évaluation de l'Enquête décennale en disant : « Du total de ces produits (18,685 millions) il convient de retrancher d'abord, ainsi que l'a fait M. Tisserand, les semences, le fumier, la nourriture des animaux, etc., qui sont des éléments de production et non des produits et dont La valeur est portée pour 5,224 millions; on trouve ainsi une production brute totale d'environ 13 milliards et demi. » Nous avons ajouté : « Chiffre qui nous paraît supérieur à la réalité », et plus loin : « Les statistiques que nous venons de citer ne fournissent que de simples indications de rapports qui ne sauraient prétendre à la précision. » C'est pourquoi nous nous sommes contenté d'indiquer modestement en note une évaluation un peu inférieure à celle de l'Enquête, éva-
luation qui nous est personnelle et par laquelle nous réduirions volontiers la production brute à une dizaine de milliards. Quelque chiffre qu'on adopte entre 10 et 43 milliards et demi, il approchera plus de La réalité que celui que M. Le Trésor de la llocque n'a pas hésité à affirmer devant une grande Société d'agriculteurs, considérable par le nombre e( la compétence de ses membres comme par l'influence qu'elle exerce.
On sait que le territoire agricole de la France, dans lequel sont compris les jachères, les bois, les Landes, 1rs terrains rocheux des montagnes el les marais, a une superficie totale de 50 millions el demi d'hectares. Si la production brute était de 24 milliards, la production brute moyenne approcherait de 500 francs par hectare : rendement Invraisemblable, puisque les terres cultivées en céréales, qui sont, après Les cultures industrielles et les vignobles, celles don! Le produit brut en argenl rsl ordinairement le plus forl et qui comptenl pour 15 millions dans les 50 millions et demi, ne produisent, d'après l'Enquête décennale, que 356 Trafics par hectare.
Les agriculteurs se plaignent de La lourdeur des impôts. Si La production brute totale s'élevait réellement à 24 milliards, te principal de l'impôt foncier sur la propriété non bâtie, qui est de 120 millions, prélèverait moins de 1/2 p. 100 du produit brut et, avec les centimes additionnels, prendrai! à peine I p. 100. Quelque différence qu'il y ait entre le produit brut el le produit net (dont il n'est pas question dans le tableau de M. Le Trésor de la llocque, et dont nous n'avons pas, par conséquent, ;ï nous occuper dans cette note), l'impôt serait très léger.
L'ensemble des charges provenant des contributions de toute espèce qui pèsent sur l'agriculture est évalué, par L'Enquête décennale^ à 600 millions environ et est
porté à 707 millions par un statisticien, M- Kergall, qui a fait de cotte matière une étude détaillée et intéressante, quoique ses conclusions nous paraissent entachées d'exagération. Môme en admettant les 707 millions, la charge ne serait pas de 3 p. 100 du produit brut. Or, la proportion, sans aucun doute, est plus forte. Les agriculteurs pensent et disent hautement qu'elle Test beaucoup plus. Comment aucun d'eux n'a-t-il songé à en faire la remarque à M. Le Trésor de la Kocque et à tempérer l'excès de zèle d un ami compromettant?
Le recensement de 4886 attribue à l'agriculture un peu moins de la moitié de la population de la France (1). Or, si la production était de 37 milliards, et si 24 milliards, c'est-à-dire environ 68 p. 100, appartenaient aux agriculteurs, ceux-ci créeraient beaucoup plus de richesse que le reste de la nation. II est vraisemblable qu'ils en créent davantage; mais ce qui n'est pas vraisemblable, c'est que la consommation moyenne pour une famille d'agriculteurs composée de quatre personnes seulement s'élève h plus de 5,000 francs. Si le revenu brut moyen du campagnard était supérieur à celui du citadin, comment expliquerait-on que les ateliers des villes attirent les ouvriers par l'appât de salaires plus forts que ceux des fermes et que cette différence soit une des causes de l'émigration rurale ? On serait donc, dans ce cas, induit à supposer que les exploitants, fermiers ou propriétaires, retiennent une plus forte part du produit brut que les industriels. Autre conséquence : si la production agricole forme les 2/3 de La production totale de la France, ne conviendrait-il pas d'attribuer à l'agriculture les 2/3 de 3 milliards de notre budget? La Société
(1) Le recensement de 1886 porte 17,008,402 personnes exerçant l'agriculture, ou en vivant comme domestiques ou membres de la famille des agriculteurs sur un total de 37,930,759 habitants (population de fait; le total de la population domiciliée était de 38,218,903 personnes).
nationale d'agriculture ne le croit pas; mais le chiffre de M. Le Trésor de la Rocque serait un argument favorable à cette opinion.
Les statistiques ne sont pas toujours l'expression exacte des faits dont elles cherchent à déterminer la quantité. Celles qui concernent Triât de richesse d'un peuple et particulièrement La production agricole ou industrielle sonf au nombre des plus difficiles à établir parce que les moyens d'information sur ces matières manquent quelquefois ou ne saisissent qu'incomplètement leur objet. Les statisticiens le savenl et ils doivent le dire (1). Aussi s'abstiennent-ils de donner des chiffres, quand ils ne possèdent aucun élémenl de connaissance, et présentent-ils ceux qu'ils donnent comme des approximations ou même comme de simples vraisemblances numériques quand ils n'ont pas assez d'éléments pour être plus affirma tifs. La statistique doit éclairer 1< 1 lecteur; elle ne doit jamais le tromperpar une disposition artificielle des nombres ou par des chiffres hasardés -ans preuve et cependant inscrits sans réserve à côté de chiffres authentiques. En procédant autrement, on discrédite la statistique; on prête le flanc à la critique des sceptiques qui dédaignent ce genre de recherches ou qui en consultent les résultats, non pour s'éclairer eux-mêmes, mais pour y trouver des arguments propres à faire sensation sur Je public en faveur d une thèse préconçue.
Le savant cherche la vérité par L'étude des faits et par leur groupement à l'aide de la statistique. La Société nationale d'agriculture est une société savante; elle n'a pas d'autre préoccupation que celle de la vérité. Elle ne doit pas laisser s'accréditer Terreur que la production brute de l'agriculture en France dépasse 2ï milliards. Si
(1) Nous avons expose les conditions diverses de rétablissement des statistiques et de leur degré d'exactitude dans Y Introduction de notre ouvrage sur la Population française*
elle n'intervenait pas avec l'autorité qui lui est propre, des publicistes, des orateurs, des savants même qui n'auraient pas fait de cette matière une élude spéciale sériaient en droit de répéter désormais : « L'agriculture produit 24 milliards » ; d'autres pourraient dire aussi : « La France ignore entièrement quelle est la valeur de sa production agricole; car les estimations d'auteurs compétents varient de 10 à 2'< milliards. » Oi% L'incertitude de notre connaissance ne Hotte pas, il s'en faul de beaucoup, entre des limites aussi étendues (1).
Il faut toujours se garder des exagérations dans un sens comme dans L'autre. < >n s'yabandonne quelquefois inconsciemment; on s'y complaît même d'autres fois quand elles flattent L'opinion qu'on voudrait faire prévaloir. On ne contrôle pas les résultats de son travail par des rapprochements qui éclaireraient l'observateur en rendant manifeste, quand il y a discordance, L'invraisemblance du rapport. On ne songe pas qu'en plaidant une cause à l'aide d'arguments et de chiffres inexacts on peut porter
(1) Voici, comme spécimen, quelques évaluations de la production brute agricole extraites du troisième volume de la Population française (p. 84 et 85) qui est sous presse :
Évaluation de
Evaluation de
milliards de
Auteurs.
Dates.
milliards (ta
Auteurs.
Dates.
francs.
francs.
Dupont de Ne-
Roger.
mours.
M or eau de
(sans les se-
Lavoisier.
Jonnès.
mences)
Stat. décennale
agricole.
(et en outre
Ghaptal.
L del^avergne.
(déductionfaite
pour semen-
des doubles
ces)
emplois)
Ch. Du pin.
Foy.
(Jhâteauvieux.
Stat. décennale
Dutens.
agricole.
plus de
Suit. sommaire
Stat. décennale
agricole.
agricole de
Vacher.
France.
Stat. décennale
plus de
agricole.
Dombasle.
préjudice à ceux mômes auxquels Ton avait le dessein d'être agréable. Il semble que M. Le Trésor de la Rocque n'ait pas échappé à ce danger et que les agriculteurs seraient en droit de lui reprocher de les avoir fait paraître tirs riches. Il espérait obtenir pour eux une plus forte protection douanière (association d'idées qui ne nous semble pas elle-même logique), et il se trouve qu'il a fourni des armes aux adversaires des dégrèvements de L'agriculture et qu'il a même exposé ses clients aux projets de financiers en quête de matière imposable. Nous avons voulu par la présente note montrer que ces armes n'existent pas et que L'arsenal de M. Le Trésor de la Rocque est en partie garni de quantités imaginaires.
Après la lecture de la note ci-contre, la Société nationale d'agriculture a décidé qu'elle ouvrira il. quinze jours après, un débat sur la question de savoir si le total de la production brute agricole donné dans le tableau de AI. Le Trésor de la Roeqne était OU n'était pas exagéré.
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