Note sur le developpement de nerfs particuliers, à la surface du cervelet
L'automne dernier, étant à Heidelberg, je fus prié par mon ami, le docteur Roller, médecin de l’hôpital des aliénés de cette ville, d’assister à l'examen d’un individu qui était mort le jour précédent dans son service. Je m’y rendis, et j’appris que la personne dont il était question était morte d’une attaque de pneumonie aiguë. C’était un homme, âgé de 38 ans, qui était entré à l’hôpital six ans auparavant, dans un état de démence. On ne savait rien de son histoire avant son entrée à l'hôpital. Il mangeait régulièrement, répondait aux questions qu’on lui adressait par des monosyllabes qui ne signifiaient rien, et donnait peu d'attention aux objets qui l’environnaient. — Quatre jours avant sa mort, on observa qu'il souffrait d’une respiration accélérée et pénible, et en l’examinant de plus près, on découvrit une pneumonie du côté gauche. Malgré l’emploi de la saignée et d’autres antiphlogistiques, la maladie se termina d’une manière fatale.
On trouva à l’autopsie que presque tout le poumon’gauche était hépatisé et rempli de sang. Les autres organes ne présentèrent rien de remarquable. En enlevant le crâne, on trouva la dure-mère très épaisse, l’arachnoïde était aussi épaissie, et en quelques endroits, avait perdu sa
transparence. Il y avait une légère effusion de sérum dans les ventricules, mais autrement il n’y avait rien d’anormal.
En examinant le cervelet, le professeur Bischoff qui dirigeait l’autopsie, observa plusieurs lignes blanches qui traversaient sa surface, et qu’il prit, ainsi que les autres personnes présentes, pour des vaisseaux sanguins. Dès le moment que je les vis, je prononçai que ce devait être des filaments nerveux, à cause de la manière dont ils étaient distribués, et dont ils s’anastomosaient entre eux. Une inspection plus attentive me fit voir que ces filaments étaient dessous la pie-mère, et non pas dans son épaisseur, comme l'avaient supposé les assistants; car en détachant cette membrane du cervelet, les filaments restaient accolés à la substance grise. Je remarquai aussi que les lamelles du cervelet étaient interrompues à peu près au milieu du lobe droit antérieurement, et que la surface de cet organe présentait, en ce point, un arrangement semblable à celui des circonvolutions du cerveau. — Du reste, le lobe droitétait plus aplati supérieurement que le lobe gauche, et il était un peu plus petit. En faisant une incision dans la substance du lobe droit, au point d’où sortait un de ces filaments, le plus près de la ligne médiane, je montrai au professeur Bischoff et aux docteurs Roller et Herrght qui étaient présents, qu’il se continuait avec elle, et on pouvait dire qu’il prenait son origine dans un de ces prolongements de la matière médullaire qui viennent du crus cerebelli, lesquels, quand ils sont divisés, présentent l'apparence qu’on appelle l’arbor vitæ.— Il semblait la continuation de la substance médullaire, et quand il atteignait la surface, il prenaït la forme d’un nerf. Ce nerf se dirigeait en haut et en dehors obliquement, et à la fin il plongeait entre les 4° et oe lamelles antérieures du cervelet. — Dans son cours, il donnait trois branches, à distances presque égales les unes des autres; les deux premières se rapprochaient graduellement, et s’'anastomosaient ; le tronc commun ainsi formé
se dirigeait en haut vers la partie antérieure du cervelet, pour plonger dans une dépression formée par deux des circonvolutions anormales dont nous avons déjà fait mention. La troisième branche se dirigeait en haut et en dedans, et s’anastomosait avec le même tronc commun avant qu’il disparût. Tous les filaments dont nous avons parlé s’anastomosaient les uns avec les autres. — Il y avait cependant trois autres branches nerveuses qui ne semblaient pas communiquer avec les précédentes. La première sortait entre les lamelles, un peu au-dessous de l’origine du nerf dont nous avons parlé, et se portait vers le bord postérieur du cervelet, où elle plongeait dans une dépression. La seconde, qui était le plus grand en diamètre, mais le plus court de tous ces filaments, sortait entre les 7° et 9e lamelles, et ayant passé sur trois, plongeait entre les 12° et 13° lamelles. La troisième sortait des mêmes lamelles (les 12, et 13<), mais sans communication avec la seconde, et elle suivait une ligne courbée, postérieure, pour s’eufoncer dans le grand sillon du cervelet.
Voici tous les filaments qu’on a observés, et je ne procédai pas immédiatement à un examen plus minutieux ;, parce que l’on voulut conserver la pièce comme préparation. L'origine de ces trois derniers filaments resta donc inconnue; mais ils doivent nécessæirement commencer des différentes parties de la substance médullaire, qui sont continues avec le crus cerebelh.
Quelques jours après, j’ôtai le second filament isolé dont j'ai parlé, et je procédai à son examen microscopique avec le docteur Kobelt. prosecteur à l’université de Heidelberg, et curateur du Musée. — En le plaçant sous le microscope, il présenta la structure tubulaire qui caractérise la matière nerveuse. Nous le comparâmes avec des portions des 6- et 5° paires de nerfs, pris du même suiet, et les apparences, sous le microscope, furent précisément les mêmes. Pour ôter tous les doutes qui pou-
vaient rester, nous plaçèmes sous le microscope un petit vaisseau sanguin pris de la pie-mère d’à peu près le même calibre, et nous les examinâmes ensemble. Dans le vaisseau sanguin nous vimes les fibres longitudinales et circulaires qui forment les couches de l'artère , mais dans le filament nous vimes seulement des lignes longitudinales et tubulaires. Alors nous ne pûmes conserver aucun doute que ces filaments ne fussent de nature nerveuse.
Le dessin donne le contour du cervelet entier, avec cette partie du lobe droit sur laquelle les filaments nerveux sont distribués, un peu plus travaillée : ceux-ci sont un tiers plus grands que nature , à cause de la difficulté que j'ai éprouvée en laissant des espaces blancs tellement minutieux, avec un crayon ordinaire. Leur grandeur relative l’un à l’autre est cependant conservée.
J'ai montré ce dessin , et j’ai donné une description de ces filaments au professeur Tiedemann de Heïldelberg, au professeur Weber de Leipsic,au professeur Wagner d’'Erlangen, et au professeur Müller de Berlin ; ils n’ont jamais vu rien de semblable, mais ils disaient que leur attention n'avait jamais été portée sur des filaments nerveux qui peuvent se ramifier sur le cervelet, et il est bien possible que ces filaments aient été très souvent confondus avec des vaisseaux sanguins. Cependant le docteur Berres, professeur d'anatomie dans l’université de Vienne, me dit qu'il avait une fois vu des filaments nerveux semblables se ramifiant sur la base du cerveau , chez un crétin, lesquels filaments communiquaient avec le système ganglionnaire. Il serait évidemment prématuré de former des conclusions d’un ou deux faits isolés. Je me contente alors de diriger l'attention de la Société anatomique de Paris sur cette apparente distribution anormale de nerfs, afin que, pendant les nombreux examens cadavériques qui ont lieu journellement sous la surveillance de ses membres, cet important fait anatomique ne soit pas oublié.