PROFONDÉMENT ENGAGÉ DANS L’OESOPHAGE
l’OUR SERVIR A L’HISTOIRE DES CORPS ÉTRANGERS DANS LES
( Commuiiifjuce à la Société <le Médecine de Lyon , le lrt' août 1842 . )
Les accidents, dont s’accompagne l’introduction accidentelle des corps étrangers dans les voies digestives, sont de plusieurs espèces ; ils m’ont semblé se rattacher aux chefs suivants^ et dépendre tantôt de la forme du corps et des lésions locales qu’il entraîne, comme les épingles, les fragments d’os, etc.; tantôt de son volume et des obstacles qu’il apporte aux fonctions de l’appareil et au passage du bol alimentaire , ce qui menace de laisser le malade mourir d’inanition; tantôt enfin des qualités toxiques qu’il est susceptible d’acquérir par son séjour, en conséquence de la décomposition par les acides gastriques et intestinaux , comme les pièces de cuivre , les instruments de plomb, etc. Plusieurs de ces inconvénients se trouvent quelquefois réunis, ainsi que dans l’observation suivante :
Le 1er août 1842, un jeune homme se présente à l’hô-
pital pour se faire débarrasser d’un gros sou qu'il a avalé. L’interne de service explora le cou sans rien découvrir. À la visite du soir ce malade me fut montré, et je le soumis à un examen détaillé. L’exploration de l’arrière-gorge et du cou ne révélait rien ; je ne pus reconnaître aucune saillie le long de l’œsophage; plusieurs internes, qui assistaient à la visite ne furent pas plus heureux , cependant le jeune homme disait en avoir très-nettement la conscience.
Je me lis raconter les détails de l’accident : l’introduction du corps étranger était déjà ancienne ; elle remontait à six jours. Il avait été victime d’une très-mauvaise plaisanterie : plusieurs de ses camarades imaginèrent, pendant qu’il dormait, de lui introduire un sou double dans la bouche , pour voir, disaient-ils , la grimace qu’il ferait à son réveil. Celui-ci, brusquement interrompu dans son sommeil, s’éveilla en sursaut et tout effrayé ; un mouvement instinctif de déglutition fut exécuté, et la pièce de monnaie fut avalée, à son grand chagrin.
Un malaise subit se déclara : il éprouvait un mouvement de gène au gosier ; c’était comme une sensation de constriction gutturale; tous ses efforts pour s’en débarrasser furent vains. Le corps s’était engagé fort avant et ne put être expulsé.
À son entrée à l’hôpital, le malade était dans un état d’inquiétude continuelle ; la gêne n’avait pas cessé , elle semblait s’être accrue; il se plaignait beaucoup d’une sensation fort incommode de resserrement de la gorge. Il prétendait avoir très-clairement la conscience du corps étranger, et il montrait la fossette sus-sternale comme le lieu de son séjour, sans qu’il parût ni monter ni descen-
dre. Cet état pénible durait depuis six jours , il n’avait pu rien manger depuis cette époque ; rien de solide ne pouvait passer. Il commença à éprouver des douleurs d’estomac, et une sorte de cuisson dans l’œsophage; il prétendait que cela finissait par gêner le souffle; la respiration cependant paraissait fibre. Mais son état général montrait que les souffrances physiques avaient à la longue réagi sur le moral ; il était triste , inquiet , toujours préoccupé de son accident; il avait la face congestionnée , l’ennui était peint sur sa figure.
Il fallait que la constriction de l’œsophage fût bien forte pour avoir arrêté si long-temps la pièce de monnaie; j’avais vu précédemment une pièce de 5 fr. passer dans l’estomac, et sortir avec les selles. N’y avait-il pas lieu de craindre qu’il ne se fût développé un peu d’inflammation autour du gros sou ? il était donc urgent de l’extraire au plus tôt, pour prévenir le ramollissement et la perforation de la muqueuse.
Le malade désirait vivement être délivré, et se prêta volontiers aux manœuvres de l’extraction. Je le fis asseoir sur son lit; je m’armai d’un instrument fort ingénieux, qui fait partie de l’arsenal de chirurgie de l’Hôtel-Dieu; il consiste en un double crochet en argent , de forme aplatie, et monté par une articulation mobile sur une tige flexible en baleine, de telle façon que, glissé derrière le corps étranger , le crochet se dégage et ramène le corps en le chargeant sur sa courbure (1).
J’abaissai la langue avec l’index gauche, et j’engageai
(1) Cet instrument, peu connu en France, est de (ficelé, de Berlin.
rapidement mon instrument dans le pharynx et l’œsophage; je crus reconnaître le corps étranger, mais d’une manière obscure ; ma première tentative d’extraction fut infructueuse : je n’avais pas assez enfoncé la tige, quoiqu’elle eût pénétré à une grande profondeur. La seconde fois , le crochet ne put dépasser l’isthme du gosier ; on sait qu’il faut en surprendre le passage si l’on veut passer outre. Je tins donc un instant la langue abaissée avec l’index, puis j’attaquai le gosier par surprise et glissai brusquement l’instrument qui pénétra sans obstacle. Je rencontrai le corps qui donnait un frottement rude, je cherchai à engager le crochet au-dessous sans le déplacer ; j’y réussis et je tirai en ramenant avec précaution ma prise, dont la marche ascensionnelle offrait beaucoup de résistance. Arrivée à l’isthme du gosier elle m’échappa, n’étant plus fixée par les parois du pharynx ; mais l’extraction était complète , et le malade cracha à l’instant une grosse pièce de deux sous de 1792 , du volume de celles qui plus tard ont porté le nom de décime . Elle était noire et oxydée à sa surface, excepté en deux points opposés de sa circonférence , peut-être ceux qui étaient en rapport avec l’œsophage. — Je conseillai une tisane émolliente et une potion calmante ; le malade fut instantanément soulagé par l’extraction , et put sortir de l’hôpital le même jour.
Les avantages du double crochet mobile ne sauraient être démontrés d’une manière plus évidente que par cette opération heureuse qui dura à peine cinq minutes.