I. M. Jean Chantavoine, op. cit
symphonie de Dante : « De même que Virgile a guidé Dante, de même tu m'as guidé à travers les régions mystérieuses de ces mondes de la musique, si pleins de vie.
« Je te crie du fond du cœur :
Tu se' il mio maestro e 7 mio autoreî
et je te dédie cette œuvre... »
Wagner, en toute justice, aurait dû renvoyer à Liszt au moins un écho de cet hommage et de ces actions de grâces. Mais ce devoir ou cette dette, il s'en acquitte un peu chichement. Non pas qu'il soit, pour Liszt, avare de louanges. Seulement, celles-ci trahissent d'ordinaire, M. Chantavoine encore le constate, je ne sais quoi de guindé et de banal, comme un air de supériorité et de condescendance. C'est l'égoïsme du génie, que le génie excuse et que parfois il comporte, où peut-être même on saurait trouver, avec M. Chantavoine toujours, non 3as en face, mais au-dessous, très au-dessous du renoncement chrétien de Liszt, une sorte de païenne ou de nietzschéenne » beauté,
Liszt chrétien, catholique, par l'esprit au moins et bar la croyance, tel qu'il fut toujours, celui-là même i souhaité de faire part à Wagner des dons qu'il avait •eçus et que toute sa vie il garda.
« Très cher ami, tes lettres sont tristes, et ta vie est )lus triste encore. Tu veux courir le monde, tu veux ivre, jouir, faire des folies!... Mais ne sens-tu pas ue le fer et la blessure que tu portes dans le cœur te uivront partout et que la plaie est à jamais incurable?
Ta grandeur fait aussi ta misère ; toutes deux sont unies par un lien indissoluble; tu seras fatalement tourmenté, torturé par elles... jusqu'à ce que, prosterné dans la foi,
tu t'affranchisses de Tune et de l'autre!
t Laisse-toi convertir à la foi; ^
Il est un bonheur... ,.
te
et c'est le seul, le vrai bonheur, le bonheur éternel. Je ne puis pas te le prêcher ni te l'expliquer; mais je veux ^ prier Dieu, pour qu'il éclaire ton cœur des puissants i '1' rayons de sa foi et de son amour. » (8 avril i853.)
En cette même année, quelques mois après, Wagner écrit à Liszt :
« J'ai revu la cathédrale de Strasbourg : ma femme l'a contemplée avec moi. Il faisait un temps gris et pluvieux; nous n'avons pu voir la flèche divine, car elle était cachée par le brouillard. Quelle différence avec
jadis! quel dimanche sacré j'ai passé devant la cathé-
dé
m, ta:
dï Ri
ce;
drale ! »
« Devant, » c'est-à-dire au dehors. Aussi bien, Schopenhauer, que Wagner découvre alors, et qui l'égaré, n'était pas fait pour l'inviter à franchir le seuil du sanctuaire. Mais Wagner se trompe en croyant retrouver les idées de Liszt, sous une autre forme, dans la doctrine du philosophe de Francfort. « Quelle profondeur, écrit-il, est la tienne! » Sans doute, mais c'était la profondeur de la foi, et non pas une autre. En celle-là, Wagner obstinément refuse de se plonger. « Quant à ton christianisme, je n'en fais pas grand cas. Celui qui a triomphé du monde ne doit pas vouloir conquérir le
monde. Gela crée une furieuse contradiction dans laquelle tu es en plein. »
Rien, jamais, ne rebuta Liszt. Un jour il adressa à Wagner ce vœu tiré de la liturgie : « Fiatpax in virtute tuai » Mais la vertu (qui signifie ici la force) de Wagner ne se laissait point facilement apaiser. « Quelle affreuse tempête que ta lettre, très cher Richard! On dirait l'ouragan qui se déchaîne, mugit et renverse tout!... Le bonheur est un mythe, dans le sens étroit et monotone qu'on prête si sottement à ce mot. Il n'y a que les privations et le renoncement qui nous soutiennent sur cette terre. Résignons-nous à porter ensemble notre croix au nom du Christ, « de ce Dieu dont on s'appro- « che sans orgueil et devant lequel on se courbe sans « désespoir », et ne me condam.ne pas au rôle d'un
i franciscain prêchant dans le désert. » Et sans doute, avant même les sermons d'un Liszt, e génie d'un Wagner, plus chrétien que son âme, avait péjà produit ce chef-d'œuvre non seulement religieux, Inais catholique, Tannhcluser, Trente-trois ans plus ard, à Bayreuth, après les représentations de son chefi'œuvre suprême, et plus mystique encore, Parsifal, Richard Wagner, buvant à Franz Liszt, s'exprimait en i:es termes : « Je me sens appelé à vous dire l'influence [ue cet homme unique et exceptionnel exerça sur toute na carrière artistique. Au temps où j'étais honni, banni, épudié par l'Allemagne, Liszt vint au-devant de moi, Jszt qui avait puisé dans le plus profond de son âme a compréhension parfaite de mon être et de mon œuvre. 1 me dit : Homme de l'art, j'ai foi en toi! et il devint
le trait d'union, le pont qui me mena d'un monde à l'autre, de ce monde intérieur au fond duquel je m'étais définitivement retiré, à ce monde extérieur, du jugement duquel l'artiste créateur doit indubitablement dépendre, et dans lequel alors chaque main, chaque voix était contre moi. C'est lui qui m'a relevé, soutenu et proclamé comme nul autre ne le fit jamais. Je vou demande de boire à la santé de Franz Liszt. »
Oui, du dedans au dehors, Liszt avait conduit Wagner. Mais sur l'autre chemin, dans le sens inverse, peut-être l'avait-il également guidé. Route plus mystérieuse et voie -véritablement sacrée. « Heureux celui qui croit! Heureux celui qui aime! » Ainsi chantent les voix d'enfants sous la coupole. Si, comme il est possible, le Wagner de Parsifal finit par approcher de ce bonheur, il dut penser alors que de tous les biens qu'il avait reçus de Liszt et dont il lui rendait grâces, celuilà n'était pas le moins précieux. -
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