‹ Notes d'un condamné politique de 1838Chapitre 40 sur 48 · LE CHANTIER CANADIEN · texte numérisé non relu

LE CHANTIER CANADIEN

Le chantier canadien était à neuf milles seulement de Sydney, sur le côté opposé de la rivière Paramata, et à trois milles des bords de la rivière. C'était en pleine forêt ; mais un sentier bien tracé y conduisait : aussi n'eûmes-nous aucune peine à le suivre.

Après informations prises, nous avions décidé, M. Bourdon et moi, de nous mettre à faire des lattes, et nous avions monté notre outillage dans ce but. Les raisons qui nous avaient déter-

minés à choisir la latte pour objet de notre pro-

duction étaient : lo que nous ne faisions pas

concurrence à nos camarades du chantier, oc-

cupés exclusivement à préparer du bois de charpente et du bois de sciage ; 20 que l’ouvrage requis, pour cette transformation du bois de la forêt, demandait moins d'habitude des travaux forestiers en général.

Partis le matin de Sydney, nous traversâmes

la rivière, et, vers midi, nous atteignimes le

chantier, où bientôt arrivèrent de l'ouvrage, pour diner, nos amis tout réjouis de nous voir. Nos hôtes du moment étaient logés dans une cabane spacieuse, construite d’éclats de bois et recouverte d'écorce d'arbres: tout autour régnait, comme dans les chantiers du Canada, une rangée de couchettes mollement et abondam-

ment bourrées de feuilles de fougères et garnies de couvertures de laine. |

Nous préparâmes avec eux le dîner, et, pendant ce temps et le temps que dura le repas, nous fimes part à nos compatriotes de notre projet de nous joindre à eux pour confectionner de la latte. Sachant que nous n’étions pas accoutumés aux travaux forestiers, ils exprimèrent certains doutes sur le résultat définitif de notre entreprise. Mais enfin, dirent-ils, comme ïil n’y a rien autre chose à faire dans ce malheureux pays, il faut bien essayer de tout !—1Ils s'offrirent à nous venir donner wn coup de main, pour lancer notre exploitation.

Nous n'avions, niles uns ni les autres, de temps à perdre ; un labeur continuel et une sé- ‘vère économie étaient de rigueur alors ‘dans la Nouvelle-Galles du Sud, on ne se tirait pas d’affaire à moins ; aussi, immédiatement après le diner et le petit bout de conversation qui en fut comme le dessert, nous allâmes nous mettre -à l'ouvrage. Il était environ une heure de l'après-midi quand nous commençâmes notre besogne, nos dix amis nous dirigeant et nous aidant.

Un arbre énorme, ayant au moins six pieds de diamètre sur la souche et une longueur de plus de cent pieds, fut abattu et coupé en billots de quatre pieds de long, longueur que devaient avoir nos lattes. Nos amis, qui nous avaient aidé, dans cette première opération, nous enseignèrent alors les meilleurs pro-

cédés pour fendre ces billots et les réduire en lattes ; après quoi ils s’en allèrent reprendre leur propre ouvrage, pour le reste de la journée.

Il nous restait alors encore environ deux heures de travail, que nous employâmes de notre mieux, M. Bourdon et moi, à continuer le même labeur. Pendant ces deux heures d'ouvrage, nous fendîimes chacun environ quarante lattes : dans le même espace de temps, un homme parfaitement au fait de la besogne en eût fendu à : peu près deux cents.

Le soir, réunis tous les douze dans notre cabane, après notre souper, nous passâmes Îa plus agréable veillée qu’il nous eût encore été donné de passer dans les terres australes. Jusqu'à onze heures, notre conversation, entremêlée de chansons canadiennes, roula sur notre cher pays, sur les parents et les amis absents. Chacun pensa et parla de sa famille, de sa paroisse, exprimant le ferme espoir de revoir encore l’une et l’autre avant de mourir. Cette conversation bien douce, sans doute, n’était pas sans larmes cependant; il y avait parmi nous des époux et des pères dont les épouses et les enfants étaient absents et peut-être nécessiteux.

Notre travail allait toujours ; et nous acquérions de l’expérience et de Ia dextérité dans notre nouveau métier, lequel, néanmoins, fatiguait considérablement mon camarade, M.

Bourdon, qui était faible de tempérament. Bien que plus robuste que mon ami, je ne laissais pas non plus que de trouver la besogne fort dure.

Dès les premiers jours, nous eùmes les mains pleines d’empoules et les membres endoloris de fatigue. i Au bout de huit jours de travail, il nous fallut aller à Sydney pour nous procurer des provisions. Nous fimes, là, rencontre des trois principaux officiers d’un navire baleinier français du port de Brest ; ils revenaient d’une course de pêche à la baleine, faite dans les régions de l’extrême sud du Pacifique. Nous parlâmes ensemble de la Vieille et de la Nouvelle- France ; puis nous leur fimes, à leurs vives instances, le récit de nos luttes et de nos malheurs. Pris d’une ardente sympathie pour nous, et mus par ce sentiment si singulièrement françals, le dévouement, ils nous offrirent de suite de nous dérober à l’exil, en nous prenant à leur bord. Nous les remerciâmes chaudement de leur offre généreuse, mais nous leur répondimes que la chose était à peu près impossible ; et nous leur fimes connaître les sérieuses conséquences qui pouvaient en résulter pour eux; car les lois portées contre les capitaines, officiers et marins d’un navire qui donnerait asile à un condamné sont d’une sévérité extrême. La peine personnelle est une amende de £500 sterling ou la prison, et, dans le cas où le capitaine ou les propriétaires du bâtiment seraient les auteurs de Ja tentative, alors la peine portée est la confiscation du navire.

Dans ce cas, dit un des officiers, le médecin du baleinier, j'en fais mon affaire: si nous

échouons, j'en serai quitte pour un peu de prison, et dans tous les cas le navire sera exempt de saisie. Il fut si pressant, et la perspective d’être libre est tellement engageante que nous consentimes à accepter la proposition du généreux médecin. Il avait tout arrangé, de façon à ne compromettre ni le capitaine ni le navire: il devait nous cacher dans sa pharmacie, dont. lui seul avait les clefs et qui était comme son domaine à lui, de l'administration duquel il avait seul les priviléges et la responsabilité. C'était deux jours après que devait avoir lieu le départ du navire baleinier. Dans la nuit qui suivit cet arrangement préliminaire, je me pris à réfléchir, et, dans la longue insomnie que me valait la gravité de la situation, je pesai toutes les raisons pour et contre : Le résultat de mes délibérations, ainsi faites à part moi, fut qu'il valait mieux ne pas tenter cette aventure, si pleine de dangers pour les hommes généreux qui voulaient bien y prendre part dans notre unique intérêt, et pour nous. D'ailleurs, au cas de plein succès, je ne voyais rien de mieux, dans le résultat, que l'obligation de vivre et de. mourir en dehors de mon pays natal. ; Je communiquai à mon ami, M. Bourdon, le résultat de mes méditations et ma détermination de ne point partir, qui en était la conclusion pratique. Je lui dis qu’il y avait tout lieu: d'espérer une amuistie, et que,dans ce cas, notre évasion équivaudrait à un bannissement perpétuel. |

M. Bourdon me répondit qu'il était époux et père, qu’en profitant de l’occasion qui lui était si généreusement fournie par les officiers du baleinier français, il pourrait s’en aller aux Etats-Unis, et y faire venir sa famille ; qu’au cas d’une amnistie il tâcherait d'obtenir d'y participer. Bref, il était, me dit-il, décidé à partir.

Il partit, en effet, avec le baleinier qui mit à la voile le matin suivant, emportant dans son sein mon camarade et ami. M. Bourdon a rendu compte de son voyage dans un écrit publié il y a déjà plusieurs années. Ce brave compagnon de mes misères est mort l’an dernier ; mais au moins il est mort sur le sol de la patrie, et la terre de sa naissance a reçu le dépôt de ses cendres à l’ombre de la croix d’un cimetière canadien.

Il me fallait trouver un nouvel associé ; car il était nécessaire d’être deux pour notre besogne. Dans l’état des affaires à Sydney, je n’eus pas de peine à le rencontrer parmi les exilés canadiens : ce fut M. Louis Ducharme. Le même jour que mon ami Bourdon mettait à la voile, et quand nous eùmes vu le navire qui le portait en dehors du port, nous primes, le sac de provisions sur le dos, le chemin de la forêt qui menait à notre chantier.

Nous nous mîimes bravement à l'ouvrage ; et, sans tenir compte de nos embarras, des mécomptes et de la fatigue, nous fendions des dattes du matin jusqu'au soir. Enfin deux semaines après notre retour au chantier,

nous avions complété une cargaison de 12,000 lattes. Alors nous engageñmes des charretiers pour transporter notre bois à la rivière, puis nous louâmes une berge pour le conduire à Sydney, où nous en opérâmes la vente au prix de dix schellings sterling le mille.

C'est-à-dire que nous avions tout juste suflisamment d'argent pour payer la coupe du bois, le charretier, le louage de la berge et acheter des provisions pour une autre quinzaine. Ce n'était pas un résultat brillant; mais nous vivions comparativement heureux dans notre cabane avec des compatriotes.

Le lendemain de notre vente, nous remontâmes au bois par la rivière, en ramant sur la berge avec laquelle nous avions amené nos lattes et que nous devions ramener au lieu d'embarquement du bois. Nous reprimes donc nos travaux, avec d'autant plus de courage que nous avions maintenant acquis une certaine habileté au métier, et que, surtout, nous étions désormais endurcis au travail, au point de ne ressentir que juste cette fatigue qui fait trouver le repos du soir si délicieux et le sommeil de la nuit si réparateur. Enfin, n’eût été la chaleur et les maringouins qui vinrent bientôt nous tourmenter, nous nous serions crus assez heureux ; autant qu'on peut l'être, du moins, sous les circonstances dans lesquelles nous nous +trouvions.

Comme nous n’espérions pas sortir bientôt de notre condition, et que, occupation pour occupa-

tion, autant valait, pour le moment du moins, notre métier actuel de forestier que tout autre, nous résolûmes de construire un four de terre à la façon du Canada, pour y cuire notre pain en commun. Jusque-là, notre farine avait été convertie en pains cuits sous la cendre sur une pierre plate, à la facon des pays d'Australie. Nous passions donc de la galette au pain, et ce fut une époque. à

Partout où demeuraient quatre ou cinq canadiens ensemble, on vit plus tard s'élever un four de terre, et les habitants du pays se disaient :—“* Il y a des canadiens ici!” en apercevant cette commodité domestique, inconnue jusque-là dans les campagnes de la Nouvelle- Cralles du Sud.

Aïnsi se passèrent tranquillement trois nouvelles semaines de notre exil, pendant lesquelles, chaque jour travaillant, nous avions fabriqué une autre cargaison de lattes, plus considérable que la première. Mais le calme ne dure pas toujours et de bonheur n’est point habitant de cette terre: je vous assure, ami lecteur, que nous l'avons trouvé en Australie moins qu'ailleurs encore.

Nous avions donc, dans la journée dont il va être question, chargé notre berge de nos lattes, avec l'intention de partir de bonne heure, le lendemain, pour le marché de Sydney. La berge fut ancrée près du rivage, prête à nous recevoir au matin: le malheur voulut que, dans la nuit, elle fût entraïnée par la marée sur une grosse

roche, sur laquelle elle chavira à marée basse, déchargeant dans la rivière la plus grande partie de sa cargaison.

Quels ne furent pas notre étonnement et notre désespoir en apercevant, à notre arrivée sur la rive, notre berge à moitié pleine d’eau et notre chargement épars sur la rivière: mon compagnon, surtout, en fut atterré ; mais il fallut en prendre son parti et tâcher de retirer du naufrage le plus possible des épaves de notre petit avoir.

Après avoir vidé la berge de l’eau qu’elle contenait, nous nous mimes à recueillir, avec deux petites chaloupes qui se trouvaient là, nos lattes que le flot avait fait voyager toute la nuit. Heureusement que ces lattes étaient réunies par paquets, de cent lattes chacun, et qu'au moment de notre arrivée la marée, qui achevait de monter, avait presque tout ramené au point de départ du baissant précédent. En somme, nous en fümes quittes pour la perte de notre temps et de quelques centaines de lattes ; mais c'était déjà quelque chose pour nous, sans compter la fatigue et l’ennui de ce labeur inattendu. Après avoir employé les heures favorables de la marée à recueillir nos lattes, nous nous occupâmes à les recharger dans la berge: ces diverses opérations ne furent terminées que le soir. Nous miîimes alors la berge en lieu sûr pour la nuit.

Le lendemain matin, de bonne heure, nous ramions du côté de Sydney, ayant contre nous le courant du montant. Il soufllait alors, en

notre faveur, un de ces vents chauds qui, dans cet endroit, sont invariablement, le même jour, remplacés par de gros vents froids venant du sud. Nous faisions force de rames, pour arriver au quai de Sydney avant le retour du vent du Sud.

Déjà nous voyions s’agiter les arbres, se soulever la poussière des routes, déjà nous sentions se refroidir l’atmosphère sous l'effet des premières bouffées de ce vent malencontreux ; mais nous n’étions plus qu’à quelques arpents du débarcadère : nous redoublions d'efforts, la sueur nous inondait! Peines inutiles, voilà le vent sur nous, nous reculons. Force nous fut alors de virer de bord et de nous laisser remonter vers le lieu d’où nous étions partis ; mais, cette fois-ci, sans ramer: nous n'avions qu'à gouverner notre embarcation qui, chargée par-lessus les bords, offrait au vent beaucoup de prise.

C'était encore une journée de perdue et de nouveaux risques à courir. Nous regagnâmes le port d'embarquement, où nous jetèmes l'ancre à sept heures du soir, le samedi. Nous reprimes donc assez tristes le chemin de la cabane; car nous n'avions plus de provisions.

Depuis plusieurs jours déjà nos camarades nous nourrissaient ; et nous avions bien compté ne revenir que le’lundi, mais avec suffisamment d’approvisionnements pour rendre ce que nous leur devions et nous nourrir pendant une autre quinzaine au moins. Nous n'en fümes cependant pas plus mal reçus pour ne rien apporter,

et le dimanche se passa, comme tous les autres que nous avuns passés dans le bois, à partager notre temps entre la prière, la lecture et les conversations sur la patrie absente.

Le lundi nous repartimes pour Sydney, par le plus beau temps du monde. Notre cargaison, pour avoir bu l’eau de la rivière Paramata, subit une baisse de douze sous par mille, à laquelle il fallut bien se soumettre dans la vente que nous en fimes le même jour. Le produit de notre cargaison nous mit en état de payer toutes nos.

redevances et d’acheter des provisions pour seize à dix-huit jours ; mais nous ne pûmes faire d’autres emplettes que celle de deux pantalons de keuragan, un pour mon associé, l’autre pour mol.

Aïnsi donc notre travail, si dur qu'il fût, suffisait à nous nourrir, et voilà tout. Bientôt mon associé fut presque sans habits et ma garde-robe ne valait guère mieux que la sienne : cependant, je pouvais encore me montrer. .à Sydney dans mes hardes, tandis qu'il y eut un temps où mon pauvre associé, lui, était obligé d’emprunter de nos camarades, dont le travail était plus lucratif, certains articles d’habillement, entre autres une chemise; car, en toilette de chantier, il n’avait qu’un justeaucorps de laine et pour tout chapeau un petit ‘bonnet de laine rouge. Il ne faut pas demander si notre peau se bronzaiïit, exposés, comme nous l’étions, aux ardeurs du soleil australien. |

Ps

COMMENT PAR ACCIDENT JE DEVINS FABRICANT DE CHAN»: DELLES OU A PEU PRÈS.

Il y avait un an que nous étions employés à la fabrication des lattes, lorsque vint fondre sur notre établissement une calamité qui pouvait avoir des suites terribles relativement à notre situation ; car tout est relatif dans ce monde.

Le feu mis dans les bois à quelques milles de notre cabane s’avançait vers nous poussé par le vent : lorsque nous en fûmes avertis, il n’était plus qu’à deux milles de notre chantier. Aussitôt que l'alarme nous fut donnée, nous courûmes de suite à la cabane : une partie de notre: troupe s'occupa à sauver de la case les hardes et autres effets, provisions et petites valeurs. Nous n'avions, mon associé et moi, en dehors des habits qui nous couvraient, et de nos lattes, dont une cargaison était prête à partir, que deux couvertures de laine. Ceux qui s'étaient chargés des effets, mon associé était du nombre, coururent avec leurs charges vers une profonde ravine bordée de rochers nus et au fond de laquelle coulait un ruisseau. Le reste de notre troupe resta pour tâcher de sauver le bois manufacturé, les planches, pièces de charpente, bar-

deaux et lattes.

Pour moi, je me dirigeai vers notre tas de

lattes et me mis de suite à nettoyer jusqu'à la

terre, autour du tas, de toutes les feuilles et de tous les branchages secs, un grand espace circulaire. Dès que j’eus débarrassé ce cercle de tout ce qui pouvait donner prise à l'incendie, je me préparai à mettre le feu aux amas de feuilles et de branches accumulés par moi tout à l’entour de mon cordon sanitaire. Je ne voulais mettre le feu qu'au moment d’être atteint par la conflagrat:on générale de la forêt, afin de ne pas risquer’ de faire inutilement deux incendies au lieu d’un. Je n'attendis pas longtemps: d’abord un bruit sourd, puis une fumée épaisse m'annoncèrent l'approche de l'élément destructeur. Au moment où les premières lueurs se montrèrent à moi à travers les interstices de la forêt, je mis le feu à plusieurs points de mes amas de feuilles sèches. En un instant, je fus environné de flammes qui couraient dans toutes les directions, mais en s’éloignant de moi. Ce feu, allumé de mes mains, détruisit autour de mes lattes et de ma personne, en peu d’instants, tout ce qui pouvait donner prise à l'incendie qui s'avançait. Je demeurai appuyé sur mon tas de lattes, d’où je vis passer, dans toute sa majesté, ce personnage qui à nom /e feu dans les. bois.

Il fallait voir les flammes fureter tous les coins de la forêt, pour dévorer tout ce qui s’y rencontrait de feuilles séchées par le soleil et de petits débris de bois mort. Le feu s’éloigna aussi vite que nous l’avions vu s'approcher.

Quand il fut passé, je regagnai la cabane, où,

bientôt, nous fûmes tous réunis pour contempler des ruines de notre établissement. La case était en cendres ; à la vérité, ce n’était pas une grosse perte: en deux jours elle était remplacée par une autre tout aussi grande et tout aussi commode. Mais il y avait des pertes, une grande partie du bois préparé par nos compagnons avait été brûlée; ïils avaient même perdu quelques effets et provisions, déposés dans une petite clairière, parce que la distance de la cabane à la ravine était assez considérable, mais nos amis avaient fait des épargnes importantes, et ils pouvaient supporter ce petit désastre.

Pour nous, nous n'avions rien perdu: les seules choses que nous eussions à perdre, nos peaux, nos deux couvertures et nos lattes étaient

sauvées.

J'oubliais de dire, ce que le lecteur au reste a dû deviner, qu'aucun de nous ne fut atteint dans sa personne : un seul ressentit une incommodité momentanée qui lui fit perdre connaissance, pour s'être trop exposé à la fumée et à la chaleur dans le travail de sauvetage du bois de charpente.

Mon associé, dans le moment, se trouva toutà-fait dégouté de la vie des bois et du métier de fabricant de lattes ; nous résolûmes donc de chercher une autre occupation. Notre dernier chargement opéré, nous dîimes adieu à nos compagnons, que, pour ma part, je laissais à grand regret, et nous nous embarquâmes de nouveau

sur la rivière Paramata pour le marché aux lattes de Sydney.

Le lendemain, après avoir, du produit de notre cargaison, payé nos redevances et nos dettes, nous nous retrouvâmes de nouveau sur le pavé de Sydney à chercher un nouvel emploi. La chose n'était pas plus facile que l’année précédente ; la détresse durait encore et le gouvernement était toujours dans l'obligation de nourrir un certain nombre d'immigrants qui n'avaient aucun moyen de gagner leur vie. Nous fümes obligés, M. Ducharme et moi, de nous séparer, pour chercher, chacun de notre côté, avec plus de chances de succès.

Le cinquième jour de recherches infructueuses, je rencontrai trois Français nourvellement arrivés dans le pays, avec l'intention de s’y fixer comme industriels, avec des capitaux suffisants, me dirent-ils. Ils s'étaient arrêtés à la fabrication des chandelles. (Comme ils ne parlaient pas un mot d'anglais, ils me prirent pour leur interprète et leur homme d'affaire. Je pouvais me faire comprendre facilement dans cette langue apprise en prison, et dans l’exil ; mais je ne m'engageali pas aux Français comme puriste : j'étais bien loin de ce degré de perfection.

Mes bourgeois établirent leur usine à huit milles de Sydney et à quatre milles de toute habitation ; en sorte que je me trouvai de nouveau dans le bois et dans des édifices qui ressemblaient beaucoup à la cabane du chantier

canadien. Je n'étais soumis, dans mon nouvel emploi, à aucun travail manuel: ma besogne consistait à faire l'achat du suif sur le marché de Sydney et à opérer la vente de la chandelle: sur la même place, dès que nous eùmes du suif à acheter et de la chandelle à vendre, car nous mîmes environ un mois à préparer les choses.

C'était la quatrième fois que je changeais d'état, depuis mon départ de Long-Bottom ; j'avais été successivement confiseur, jardinier, forestier, et je me voyais en ce moment commismarchand, pour la vente du suif et de la chandelle. Si les recettes n'étaient pas brillantes, la variété ne manquait pas au moins.

Je faisais, trois fois par semaine, et à pied, le trajet entre notre fabrique et la ville de Sydney, ordinairement seul, quelquefois accompagné de l'un des associés. Les choses n’allaient pas au mieux; la plus grande partie du capital de mes bourgeois consistait en illusions pour eux et en belles promesses pour les autres. Ils n'étaient pas même parfaitement au fait de l’industrie qu’ils avaient choisie.

Prévoyant que l'établissement ne tiendrait pas et que je finirais par n'être pas payé, j'abandonnai ma position au bout de quatre mois ; et bien m'en prit, car le résultat répondit à mes prévisions.

SUCCESSIVEMENT GARÇON DE FERME ET PEfIT MARCHAND.

Je me vis donc pour la cinquième fois obligé de chercher une situation. J'étais connu de tout le monde sur la route de Sydney, j'arrêtai dans presque tous les établissements, le sac sur le dos et le bâton à la main, pour demander de l'emploi. On me reçut partout avec politesse ; maïs la réponse invariable était qu’on avait autant de monde qu'on pouvait en payer,

Je ferai remarquer ici que l'opinion publique, si on peut donner le nom d'opinion aux préventions et aux idées saugrenues et mal fondées qu'on impose si souvent au public, l'opinion publique avait subi un revirement complet à l'égard des exilés canadiens, et voilà comment nous pouvions, malgré l'extrême dureté des temps, trouver de l'emploi, tandis que le gouvernement était obligé de loger et de nourrir des centaines d’immigrants, et que grand nombre de condamnés retournaient forcément aux établissements pénitentiaires.

Je savais que mon ami et ancien associé dans l'exploitation du bois de lattes, M. Ducharme, était employé sur les terres en défrichement d’un des hommes:les plus à l’aise de Sydney. Ce citoyen était boucher, il avait amassé du bien dans le cours des années de prospérité de la co-

lonie ; j'allai le trouver pour lui demander de l'occupation ; voyant que j'étais Canadien, il me répondit de suite qu’il m’emploierait volontiers, mais que malheureusement il ne pouvait m'offrir de travail que dans sa ferme, où travaillait déjà un de mes compatriotes.

Je n'avais pas l'embarras du choix, je m’engageai donc, et, le même jour, je me rendis à la ferme située dans le voisinage de Sydney, où je trouvai mon ami content de me voir le rejoindre. Nous travaillions sous la direction d’un chef de culture et de concert avec Iui. M. Ducharme, à mon arrivée sur la terre, logeait seul dans une case assez semblable à notre cabane du chantier ; j'allai prendre logement avec mon ami.

Il y avait deux mois que nous travaillions sur cette ferme, lorsque nous rencontrâmes, le dimanche à l’église, nos amis du chantier canadien. Ils avaient abandonné leur exploitation de bois, parce que les ventes ne s’opéraient plus avec avantage ; car, jusque-là, leur commerce de bois de charpente, de planches et de bardeaux leur avait été très-profitable. Ils étaient à coup sûr, de toute la colonie, les hommes les plus capables et les plus entendus dans ce genre de travail ; mais le fait est que, en conséquence du trop grand nombre de bras inoccupés et de l'épuisement du capital, toutes les industries tombaient les unes après les autres.

Deux de nos anciens compagnons du chan-

tier, MM. J. M Thibert et F. X. Touchette, qui

avaient amassé quelqu’argent, me proposèrent de me joindre à eux dans l'exécution d’un projet d'établissement qu'ils avaient formé, de l’avis et sur des renseignements qu’on leur avait donnés. Mes deux amis, dont le premier était cultivateur et l’autre forgeron, s’offraient à fournir le petit capital nécessaire au début et n’exigeaient de moi que la mise au service de la société de mes connaissances dans les affaires.

À douze milles de Sydney, sur le chemin alors le plus fréquenté de la colonie, il y avait un commencement de village qu’on avait déjà baptisé du nom de Jrish-town, bien que cette ville irlandaise ne se composât encore que de deux auberges et de trois cabanes de colons : ce fut là que nous plaçämes le siége de nos affaires.

Notre exploitation était imaginée dans la pensée de nous faire des chalands des voyageurs : passant par ce chemin, et pour cela nous voulions avoir à leur offrir les choses dont ils devaient souvent avoir besoin en route: l’établissement devait se composer d’un petit magasin de provisions de bouche et d'articles d'’épicerie, d’une boulangerie et d’une boutique de forgeron.

Ceux qui, dans notre pays, ont eu l’occasion de rendre visite à des établissements de colonisation nouveaux et éloignés des centres ou des villages de quelqu'importance, ont, sans doute, remarqué quelquelois exposés aux petites fenêtres d’une cabane de colon quelques torquettes de tabac, des pipes, des fioles renfer-

mant du poivre, de la canelle, des muscades, . des bâtons de sucre à la crème pour les enfants, etc. etc.; ceux-là peuvent se faire une idée exacte de la maison de commerce qu’allaient fonder, au moment dont je parle, leurs trois compatriotes, dans la colonie encore récente alors de la Nouvelle-Galles du Sud.

Le bois n'était pas loin de la ville d’Irish-town, aussi n'eümes-nous pas de peine à trouver les matériaux de notre établissement. De grands éclats, ou cales de bois furent par nous préparés ; puis nous levdmes des écorces d'arbres : le tout fut traïné au site de notre future exploitation par un pacifique bœuf de travail loué pour l’occasion. Nix jours après notre arrivée, trois édifices, un magasin d’épicerie, une boulangerie et une forge, venaient s'ajouter à ceux -dont Jrish-town s'enorgueillissait déjà.

Notre four, construit en terre glaïise à la façon canadienne, qui est la meilleure, nous avons eu l'occasion de le constater, s'élevait tout près de Ja case où nous nous proposions de pétrir nos pâtes et de les faire lever.

La construction de ce four fut, pour beaucoup de colons qui passaient par là, un objet de curiosité extraordinaire, qui nous valut l'effet d’une bonne réclame. Il fallait voir les remar- -ques dont cette construction était l’objet de la part de ceux qui, en grand nombre, s'arrêtaient pour nous voir travailler. Ce qui les intrigua surtout, ce fut le cintre de bois sur lequel nous bâtissions la voûte de terre du four.

C'était une véritable étude de l'esprit humain, que celle à laquelle donnaient lieu les conversations de nos visiteurs. Quelques - uns:

avaient le bon sens et le bon goût d’avouer qu'ils n'y comprenaient rien, et de demander des explications que nous leur donnions avec plaisir, mais en les priant de n’en rien dire aux autres, afin de nous amuser des remarques de chacun; d’autres, qui ne comprenaient pas du: tout ce que nous faisions, se posaient cependant en connaisseurs, et, sans donner la moindre explication, bien entendu, disaient que c'était facile à comprendre ; d’autres enfin, avec cette suffsance grossière qu'on connaît, disaient : —“ces “canadiens sont donc bien bêtes de s’ima- “ gœiner qu'ils vont pouvoir chauffer ce four sans “brüler le bois de sa charpente, et, par consé- ‘“quent, sans le faire écrouler.” En un mot, tous les degrés de la sagesse et de la folie humaine se laissaient voir dans les appréciations. que suggérait la vue d’un simple four de terre. en construction. La circonstance donna lieu à l’exhibition d’infiniment plus de pitoyable éducation et de sot orgueil que de sage réticence et. d'humble recherche, apanages de l’honnête sens commun et d’une bonne éducation domestique.

La curiosité de voir chauffer notre four, puis de manger du bon pain de ménage qu’on y faisait cuire, nous attira tout d’abord une assez bonne clientèle, et nous nous moquions de bon ‘cœur des gros sots qui s'imaginaient que nous

nous proposions de faire cuire du pain dans un four de bois.

Ce fut un compatriote qui vint nous initier aux travaux de boulangerie, et mon compagnon, M. Thibert, fit un apprentissage de deux jours, qui lui suffit pour apprendre à confectionner du pain supérieur à toutes les galettes des colons des campagnes de la colonie. Au fait, la boulangerie était la seule chose qui nous rémunérait un peu ; le magasin faisait peu de chose et la forge à peu près rien: aussi, après un mois d'essai, notre camarade, M. Touchette, qui tenait à exercer son métier de forgeron, nous laissa pour aller se fixer à cinq milles plus loin, où il fit mieux son affaire. Cette séparation était dans l'intérêt de tous: notre ami put gagner sa vie dans son nouvel établissement et nous restâmes. à partager, entre deux, toutes les sources de revenu que pouvait fournir notre petit négoce. Nos profits n'étaient pas énormes ; mais ils suffisaient à notre nourriture et à notre entretien, et nous vivions tranquilles et dans une liberté à peu près absolue, au point que nous nous serions presque crus libres dans une terre étrangère, n’eût été l'obligation d’aller nous présenter une fois le mois au bureau des afranchis-surveillés.

Notre vie paisible d’Jrish-town ne fut signalée par aucun incident remarquable, à une exception près. Mon compagnon et moi, je crois pouvoir le dire sans nous vanter, formions à la. fois l'aristocratie de la naissance, l'aristocratie:

de l'intelligence et l'aristocratie de l'argent de la ville que nous habitions ; quant aux titres et aux parchemins, je crois que nous étions tous de niveau sur les registres de l’Empire, condamnés portant un ticket of leave. Nous passions pour avoir quelqu'argent et nous couchions, mon compagnon dans la boulangerie, et moi dans le magasin, deux édifices peu vastes et contigus. Par une nuit sombre, je fus éveillé “par un bruit étrange, que je soupçonnai de suite être causé par des voleurs ; je m’élançai hors de mon lit, en appelant à plein gosier mon compagnon, ce qui mit en fuite les voleurs, car <'en était. Il était temps, puisque nous trouvâmes le coffre qui contenait nos hardes et le petit avoir de notre commerce sur le seuil de la porte, où les brigands l'avaient abandonné.

Ainsi prit fin un incident qui aurait pu être pour nous un petit désastre, si pas un malheur plus grand; car, dans un pays comme celui-là, les violations de domicile sont très-souvent ac- <ompagnées ou suivies d’effusion de sang.

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