DURANT ET APRÈS LE COMBAT
Le 9 Novembre, sur les neuf heures du matin, des hommes de piquet vinrent nous avertir que l'ennemi s’avançait. Des trépignements de joie accueïllirent cette nouvelle dans nos rangs, et l’ordre fut aussitôt donné de nous mettre en ordre de bataille pour attendre l'ennemi.
Notre commandant, le docteur Perrigo, après avoir donné ses ordres, s'était absenté, pour s'assurer que rien ne nous menaçait sur les der” rières et voir à ce que tout fut mis en règle dans le camp. Il n’était pas encore revenu, lors que nous vimes l’ennemi déboucher par le grand chemin. L’enthousiasme de nos hommes était tel et leur désir d’en venir aux mains si grand que, sans attendre le chef, ils demandèrent à M. Neveu, un de nos officiers, de se mettre à la tête ct de prendre le commandement, ce que celui-ci, aussi impatient que les autres, fit, en criant de
aa NOTES D'UN CONDAMNÉ POLITIQUE.
Sa voix de tonnerre et du haut de sa grande taille :—En avant !…
À ce cri répondirent, par un howrra ! nos cinq cents voix, puis de suite nous nous élançâmes à travers champs dans la direction des troupes en criant :— Victoire !
Nous courions sur l'ennemi en le prenant en
écharpe, et nous fimes une décharge qui ne doit pas avoir eu grand effet, étant tirée de trop loin ; mais ce bruit joint aux cris que poussèrent, en apparaissant, nos bandes dont l'ennemi igno- : rait le nombre, qu'il s'exagérait sans doute, eut l'effet de créer une certaine panique, dont nous profitâmes pour recharoer nos armes sans ralentir nos cris et à peine notre course.
. Une décharge générale mal dirigée des troupes fit siffler au-dessus de nos têtes une grêle de balles, dont pas un de nous fut atteint, pas plus que des autres décharges qui suivirent. Pendant ce temps-là, nous courions toujours, à travers les guérets, les fossés et les clôtures, tirant à volonté, avec un certain effet comme nous le sûmes un peu plus tard.
Enfin, nous allions toucher l'ennemi, lorsqu’une dernière décharge, accompagnée d’un redoublement de cris, acheva de le démoraliser et nous le vimes prendre la fuite, emportant deux morts et plusieurs blessés, d’après ce que nous remarquämes nous-mêmes et les informations que nous reçümes plus tard des gens du voisinage.
Nos gens se mettaient déjà à la poursuite sur
le chemin, lorsque le Dr Perrigo, qui nous avait rejoints au bruit de la première volée, s’avança jusqu'aux premiers rangs donnant partout l’ordre de s'arrêter.
Sans doute que notre commandant redoutait, avec raison, un retour offensif de la part de soldats armés de bayonnettes contre nos hommes qui n’en avaient pas ; probablement ne pouvait-il s'expliquer la retraite précipitée des troupes autrement qu'en supposant, dans ce mouvement, une ruse imaginée pour nous amener à une rencontre corps à corps, à armes tout à fait inégales. Quoiqu'il en soit des opinions de notre chef alors et du motif de la retraite de l'ennemi, nous n’obéîmes qu’à grand regret à l’injonction de notre commandant, et plu-ieurs d’entre nous, entre autres Chevalier de Lorimier, Jui en firent sur le champ de sanglants reproches.
L’ennemi, qui comptait quelques centaines d'hommes, mais pas huit cents comme on nous l'avait dit, observé par des hommes chargés de ce soin, était bien en retraite : nous rejoignimes alors nos quartiers de résidence au camp, dont les logements étaient les maisons et les granges de MM. Baker, Vallée et autres cultivateurs établis à la fourche des quatre chemins.
Il faisait froid ce jour-là et il neigeait un peu ; la tristesse de l'atmosphère était en harmonie avec notre mécontentement de n’avoir pas profité d’une victoire, acquise sans sacrifice de notre part, et qui aurait pu, selon nous, nous fournir des armes et des munitions en abondance.
Sur le soir, un courrier vint nous apprendre læ fâcheuse nouvelle de la déroute de nos amis de Lacolle et des Côtes ; il ajoutait que beaucoup: avaient été faits prisonniers et que les nouvelles. étaient partout mauvaises.
Il était évident que notre position allait devenir intenable, et que rester plus longtemps réunis. en ce lieu, c'était vouloir attirer la dévastation dans l’endroit, sans aucun résultat possible pour la cause que nous défendions. Toute la nuit du 9 au 10 se passa à délibérer ; nous comprenions dès lors qu'il devait être bien triste pour nous le lendemain de la victoire.
I] fut convenu que ceux qui n'étaient pas trop: compromis rejoindraient tranquillement leurs foyers, que les autres, sous les ordres de Chevalier de Lorimier, se dirigeraient vers la frontière éloignée de quinze lieues, tandis que moi je retournerais avec mon monde à Beauharnais, pour y conférer avec nos amis restés dans ce: village.
J'arrivai à Beauharnais le 10, à onze heures. de la matinée : j'y trouvai deux cent quarante hommes sous les armes; le reste, après une.
absence de sept jours, bien longue pour un cultivateur canadien, étaient allés rendre visite à leurs familles. Le découragement se lisait sur toutes les figures ; 1l y avait de quoi, en songeant à l’absence totale d'organisation et de moyens, aux périls certains et inutiles que couraient tant. de familles et à la pensée que, probablement en ce moment, nous étions les seuls sous les armes.
Malgré tout, comme nous n'avions pas reçu d'ordre de mettre un terme à toute tentative de résistance, nous résolûmes de tenir bon aussi longtemps que possible.
À trois heures de l’après-midi, un messager vint nous apprendre qu'un corps d'armée qu’on estimait à 1,200 hommes, composé de réguliers et de volontaires de Glengarry, qu'on disait traîner avec lui six pièces d'artillerie, avait traversé Je fleuve au pied du lac Saint-François et marchait sur Beauharnaïs.
À la réception de cette nouvelle, nous nous mimes à faire à la hâte nos dispositions pour marcher à la rencontre des troupes, sans songer même, pour le moment, à la folie je puis dire d'une semblable idée. Je donnai l’ordre à un certain nombre d'hommes de garder le village et nos prisonniers, et nous nous mimes de suite en marche vers Saint-Timothée (ma paroisse), par où venaient les troupes, traînant avec nous quatre canons de bois montés sur des affüts improvisés.
J'avais envoyé tout d'abord en avant un parti d'hommes, chargé de surveiller les mouvements de l’ennemi et de détruire un pont situé sur une profonde ravine qui coupe le chemin entre les paroisses de Saint-Thimothée et de Beauharnais. Nous rencontrâmes ce parti à trois quarts de lieue du village de Beauharnais ; il nous rapporta que les troupes étaient engagées sur le pont, lors de son arrivée en cet endroit, et que par conséquent elles ne tarderaient pas à se présenter devant nous ; car nous n’étions en ce
moment qu'à une demi-heure de marche de ce pont. |
À l’endroit où nous étions alors,le chemin longe le fleuve Saint-Laurent et se trouve à côtoyer de l’autre côté une forte clôture de pierre ; la route, ainsi resserrée entre le fleuve et le mur, décrit un demi-cercle : nous résolûmes d'attendre l'ennemi près de ce mur, à l'abri duquel nous pouvions ouvrir sur ses rangs pressés un feu d’enfilade, au moment où la colonne commencerait à décrire le demi-cercle formé par le chemin qu'il lui fallait suivre.
Il faisait froid, le jour commençait déjà à tomber, nous étions là agenouillés sur le sol gelé, le fusil sur la cuisse, récitant nos chapelets après avoir dit en commun les lilanies. On entendait déjà le bruit des lourdes voitures et de la cavalerie qui s’avançaient lentement et pesamment sur le chemin durci, lorsque M. le capitaine Roy vint à moi, et, s'adressant à tous, nous dit qu'il y avait folie de vouloir tenter quelque chose avec cette poignée d'hommes mal armés, que commencer une résistance impossible c'était répandre inutilement le sang et attirer sur nos paroisses la vengeance d’un ennemi puissant et implacable : il nous proposa d’abandonner toute idée d'attaquer la troupe.
Je ne pus me refuser à admettre la justesse de son raisonnement ; et il donna l'ordre de $e disperser. Chacun prit alors son parti, gagnant à travers champs sa demeure.
Retiré, avec un certain nombre, à quelques
arpents de là, je pus entrevoir défiler la troupe dans l'ombre de la nuit qui venait de commencer. Le bruit de son passage n’était pas encore perdu dans le lointain que l'obscurité, maintenant complète, nous laissait voir, du côté de Saint- Timothée, la lueur des incendies que les troupes avaient allumés sur leur route.
Le lecteur devra concevoir, car je ne suis pas capable de l’exprimer, ce qui se passait alors en moi. Pendant quelque temps, je restai plongé dans des rêveries, dans lesquelles la douleur et la cc'ère, le pardon et la vengeance, le regret et le désir bouleversaient mon cœur et mes sens.
Enfin la religion amena en nous la résignation, et, mes compagnons et moi, nous commençâmes à nous demander :—que faire ? J'étais le plus compromis de tous, mais j'étais sans famille : je proposai de passer aux Etats-Unis : tous me répondirent qu'il leur fallait veiller sur leurs familles, en même temps qu'ils me conseillèrent à moi de prendre le chemin de la terre étrangère. Nous nous serrâmes la main avec un serrement de cœur et, pleins d’appréhensions, chacun pour les autres et pour soi-même, nous nous dispersàmes pour courir moins de dangers, et aussi parce que nous avions diverses directions à suivre.
Ic1 se termine ma carrière de militaire et de chef de troupe, et va commencer celle de fug'itif, de prévenu, de condamné et d’exilé parmi les forçats.
Je ne sais pas si le lecteur s’intéressera beau-
coup au récit de huit années de misères et de souffrances de toutes sortes ; mais pour moi, ce n’est pas sans un grand charme que je les repasse souvent dans ma mémoire... Mes motifs étaient purs et sans arrière-pensée, je n’ai été ni lâche ni cruel, je n’ai point manqué à l'honneur ; j'ai souffert avec patience, et, si je sens quelquefois de l’indignation, à coup sûr je puis me rendre cette justice que je n’ai point de haine.
Joffre à Dieu mes malheurs comme expiation ; à mon cher pays je les offre comme preuve de l'amour que je lui ai toujours porté et que je lui porte encore. Les lignes qui précèdent feront voir au peuple et aux jeunes gens le danger des entraînements d’un patriotisme qui ne raisonne pas, aux gens qui commandent dans un âge avancé, toute la responsabilité qui pèse sur ceux qui poussent aux soulèvements populaires.
PROSCRIT ET FUGIT:F" Le
Comme il me fallait passer à travers la paoisse de Saint-Timothée pour me diriger vers les Etats-Unis, je résolus de m'arrêter un instant chez moi. |
Il était à peu près onze heures du soir quand je me trouvai en face des ruines, fumantes encore, de mon nouvel établissement détruit, et cela après avoir rencontré sur ma route d'autres ruines faites par les soldats qui avaient mis le feu à plusieurs maisons habitées et à des granges remplies de grain. On ne rencontrait personne dans le chemin, les maisons sans lumière semblaient vouloir cacher les terreurs des femmes, des enfants et des accusés qu'elles renfermaient. Je n'osai pas aller frapper à aucune d'elles, de crainte d'ajouter à ces terreurs, de peur de compromettre les autres et de m'’exposer moi-même au danger d’être surpris.
Je continuai donc à marcher seul et triste aw milieu de la nuit, dans le dur chemin de l'exil. À moins d’une demi-lieue des ruines de mon établissement était située la maison d’un intime ami, engagé comme moi dans le mouvement insurrectionnel : j'y entrai. La famille était en pleurs, son chef avait été fait prisonnier par les volontaires dans l’après-midi même, et emmené à Beauharnais avec la troupe que quelques.
heures auparavant nous devions attaquer.
— Ah! mon Dieu, vous voilà, s’écria la pauvre femme de mon ami, en m'’apercevant! Fuyez, fuyez ! On vous cherche, et ils disent qu'ils vont vous pendre s'ils vous prennent... Et mon pauvre mari ! ajouta-t-elle, en fondant en larmes.
Je me sentis plus faible devant ces pleurs que je ne l’étais devant les ruines de ma maison et de mon avenir, et j'avais plus froid près de ce foyer que sous la gelée de la nuit dans le chemin.
Je ne voulus pas exposer plus longtemps cette famille aux terreurs et aux dangers de ma présence au milieu d'elle; aussi me hâtai-je de demander à manger pour repartir aussitôt ; je. n'avais rien pris depuis le matin. Je mangreai sans trop d’appétit et bus un bol de lait qui me fit du bien, puis je pris congé de mes hôtes comme si je n’eusse dû jamais les revoir.
Les émotions de ces scènes, jointes à une marche de six lieues et aux fatigues éprouvées depuis huit jours, pendant lesquels je n'avais pas ôté une seule fois mes habits pour me cou--
cher, eurent, au moment où je me vis de nouveau seul sur la grande route dans l'obscurité de la nuit, un tel effet que je me sentis tout à fait incapable de continuer mon chemin ; je:
tombais d’épuisement et je me sentais la tête tourner comme dans un tourbillon.
Je me dirigeai vers une grange et, me servant d'une échelle que je rejetai à sa place après être monté, je gagnai le fenil, où, me creusant un lit dans le foin, je m'installai de mon mieux et m'endormis aussitôt d’un lourd sommeil.
Quand je m'éveillai le soleil allait se lever, mais je ne savais nullement combien de temps. j'avais dormi; je pouvais difficilement me rendre compte de ma position, et j'étais tellement engourdi qu'à peine pouvais-je me remuer ; j'employai au moins une demi heure à m’essayer au mouvement et à recueillir mes idées ; puis, n'ayant pas d'autre moyen de descendre, je sautai d’une hauteur d'environ douze pieds sur le sol gelé. Je me relevai tout meurtri et commençai à grande’peine à marcher, me dirigeant vers un petit bois qui séparait les terres de la seconde concession de celles de la concession du fleuve.
Je traversai ce petit bois et les défrichements de la seconde concession, pour atteindre une forêt de plusieurs lieues, dans la direction de la frontière. Toute la journée je marchai dans cette forêt, traversant quelquefois des flaques d’eau: dont la glace se brisait sous mes pieds : sansboussole et sans expérience des bois. Le soir je m'arrêtai dans une cabane à sucre où je passal.
la nuit, tantôt couché sur des branches de sapin que j'avais recueillies, tantôt marchant autour de la cabane pour me réchauffer. Je ne voulus pas dormir, dans la crainte de ne pouvoir me relever.
À la pointe du jour, je me remis en marche, et, après avoir marché tout le jour, je me retrouvai dans un endroit que j'avais traversé la veille. Meurtri, mouillé, épuisé de fatigue et de faim, découragé, je me jetai au pied d'un arbre pour y attendre la mort. Recommandant mon âme à mon Créateur, je tirai de mon capot un petit livre de prières, qui ne m'avait pas quitté depuis mon entrée en campagne, et me mis à lire, pour we préparer au grand voyage de l'éternité.
J'avais à peine commencé mes oraisons, que j'entendis à une certaine distance le bruit de la hache d'un bücheron : je me dirigeai vers l’endroit d'où partait ce bruit, et bientôt j'arrivai sans être vu tout près d’un brave colon, nouvellement arrivé dans la paroisse, dont je ne sais pas le nom, mais qui me connaissait. H laissa tomber sa hache de surprise en m'’aperceyant tout à coup.
— Est-ce vous, M. Prieur, s'écria-t-1l ?
Je lui racontai mon aventure dans le boïs, et lui demandai à quel jour de la semaine nous étions. Il m'informa que nous étions au mardi : c'était le 13 Novembre. Ce ne fut qu'en ce moment que je compris que j'avais dormi plus de 30 heures sur le foin, c'est-à-dire depuis le
samedi soir vers minuit jusqu’au lever du soleil le lundi.
- Le pauvre mais brave colon m'apprit, qu'un M. Brown, magistrat, me faisait chercher et qu’on menaçait de l’emprisonnement et de l’incendie de leurs propriétés tous ceux qui me donneraient asile.
La maison ou plutôt la cabane du colon, car il commençait alors son établissement, était à un peu moins d’une lieue de l'endroit où nous étions ; comme je ne voulais pas l’exposer, lui père d’une jeune famille dépendant exclusivement de son travail pour vivre, je lui demandai de vouloir bien avoir la bonté de m'’aller chercher quelque chose à manger ; je n’avais rien pris depuis près de trois jours. Il partit, et revint au bout d'environ deux heures, avec une bouteille de café à l'orge et au lait, et du pain.
S'apercevant alors combien j'étais épuisé, et prenant connaissance de l’état de mes habits et surtout de ma chaussure, le digne homme insista pour que je le suivisse à sa cabane, pour me faire sécher, me réchauffer et dormir.—Je ferai la garde autour de ma maison, dit-il et Je vous promets que personne n’y arrivera sans que vous soyez averti à temps.
Je me rendis à l'invitation de mon excellent compatriote. Après avoir dépouillé mes habits de dessus et mes chaussures, dont la brave femme de ce brave homme prit de suite le plus grand soin, je me jetai sur une robe de bulle près d’un poële bien chauffé, et je m’endormis.
J'avais fait promettre à mon hôte de m'éveiller au bout de trois heures : ce qu'il fit. Pendant ces trois heures, il avait monté autour de sa demeure la garde la plus fidèle qui ait jamais été montée par un homme veillant sur la vie d’un de ses semblables. Brave ami, que Dieu le bénisse, lui et sa famille, et que sa noble action soit ajoutée dans la mémoire des canadiens à toutes celles qui ont honoré notre race !
J'étais tellement alourdi dans le moment, que je ne pensai pas à demander à mon hôte son nom ; depuis, il m’a été impossible de le décou- Vrir.
Je m'habillai et mangeai quelque chose, bien que sans faim sensible (j'avais un peu de fièvre), puis mon généreux hôte me mit dans un sentier qui conduisait vers Saint-Timothée, et m'accompagna encore pendant quelque temps.
Je retournais vers Saint-Timothée, parce que je sentais l’impossibilité pour moi de gagner la frontière par la forêt. Mon nouveau projet était de tâcher de m adjoindre quelqu'un aussi intéressé que moi à fuir vers les Etats-Unis, afin de prendre par eau, en remontant le lac Saint- François, la route de l'exil.
J’arrivai à la sortie du bois au matin du 14 Novembre: ne voulant pas me diriger vers les maisons de jour, je dus attendre toute la journée au bord du bois, sous une pluie glaciale, le retour de la nuit. Je repris ma route vers neuf heures du soir et, peu après, je frappai à la demeure d’un cultivateur de ma connaissance,
Le propriétaire vint à la porte et me demanda mon nom que je lui déclinai: la porte s'ouvrit pour me recevoir.
En apprenant qui j'étais, la femme de mon hôte laissa échapper une exclamation involontaire de crainte :—Mon Dieu! qu’allons-nous devenir !...... J'étais un objet de terreur parmi les miens ! Le brave cultivateur s’écria de suite : —Il arrivera cé qu’il plaira à Dieu, mais nous ne le laisserons certainement pas mourir faute de secours.—ÿSa femme se mit de suite à me préparer à manger.
Après le repas, on m'offrit à me reposer ; —Mais, dis-je à mes généreux compatriotes, ma présence vous compromet, et je ne voudrais pour rien au monde être la cause pour vous d’un malheur.
—Nous allons veiller, me répondit M. Hurtubise (c'était le nom de mon hôte), afin qu'il n’arrive rien de fâcheux ni à vous n1 à nous.
Je dormis cette nuit dans un bon lit, préparé avec le soin que mettent à ce qu’elles font nos bonnes ménagères canadiennes, et à trois heures du matin je me remis en chemin pour gagner le voisinage du fleuve. Je m'installai dans le fenil d’une grange où je demeurai près de deux jours caché, sans oser laisser soupçonner ma présence, Le second jour, pressé par la faim, je me présentai à un homme que je connaissais, serviteur chez le propriétaire de la grange dans laquelle j'avais cherché asile.
J’apparus à ce pauvre homme comme une
ombre venant de l’autre monde, il demeura quelques moments sans pouvoir articuler une parole, puis revenu à lui :
—Comment, c'est vous, dit-il, on vous cherche partout, on a brülé vos propriétés, et M. Brown a mis votre tête à prix !..
Je recommandai le he à mon interlocuteur, le priant de bien vouloir dire à son maître, mais à lui seul, que j'étais sur ses terres et de m’'apporter quelque chose à manger. Le brave homme revint bientôt me dire que son maître n'était pas en ce moment à la maison, et me remit une abondante provision de pain et de lait.
Le lendemain matin le propriétaire vint à moi, me donna des renseignements, et me dit
que ma présence était pour lui et sa famille
d’un danger extrême. Je le priai de me souffrir dans sa grange, jusqu'à ce que je pusse voir trois amis que je lui nommai, en le priant de vouloir bien les avertir et de ménager entre nous un rendez-vous, dans un endroit écarté mais voisin de celui où J'étais.
Au coucher du.soleil, le propriétaire revint et
m'annonça que les personnes que je voulais voir
se trouveraient, à un endroit qu'il m'indiqua, sur les neuf heures du soir. En effet je trouvai mes trois amis à l’heure et à l'endroit indiqués.
Ils me déclarèrent que mon projet était impraticable, qu’il n'y avait pas moyen de remonter l'eau dans cette saison, que le fleuve et le lac étaient en partie couverts de glaçons ; mais l’un d'eux, M. Héneault, jeune homme comme moi,
qui vivait avec sa respectable mère, m'offrit l'hospitalité dans sa maison pour y rétablir mes forces et ma santé déjà fort altérée, et y attendre l'occasion favorable de traverser le fleuve au côté nord, où je pouvais être plus en sûreté.
Je n’ai cessé de garder pour ce digne ami la reconnaissance que je lui dois ; qu’il accepte le renouvellement d'expression que je lui en offre ici. Je reçus de M. Héneault, dans sa maison, l'accueil d’un frère, et de sa noble mère les traitements que la mienne m’eüt donnés si j'eusse alors été sous le toit paternel (mes bons parents demeuraient alors, comme aujourd’hui, à Saint- Polycarpe). Ce fut le 18 Novembre, vers minuit, que je franchis le seuil de cette demeure hospitalière.
Jusqu'ici je n'ai eu qu'à rendre compte des généreux dévouments et des charitables soins qui m'ont été prodigués par diverses familles pendant ces terribles journées. Tous ceux que j'ai mentionnés jusqu'ici, leurs femmes et leurs enfants, m'ont gardé un secret que nul d’eux n’a trahi ni même laissé percer. Maintenant j'aurai la douleur de signaler la contre-partie de ces nobles actions. Les causes les plus saintes ont des apostats et des traîtres, les nations les plus chevaleresques ont leurs renégats ;… nous avons eu les nôtres.
‘Quelques individus, que je ne veux pas nommer, parce que d’abord je leur ai pardonné, puis parce que je ne veux pas contribuer à marquer d’infamie le nom que portent leurs enfants,
lesquels, je l'espère, vaudront mieux qu'eux, ; quelques individus, naguères mes compagnons d'armes, s'étaient abouchés avec M. le major Denny, de l’armée régulière, qui commandaitun détachement stationné dans l'endroit; ils avaient fait des révélations et avaient obtenu de ce dernier, paraît-il, la promesse d’un pardon immédiat s'ils parvenaient à découvrir ma retraite.
Ces malheureux, m’'ayant choisi pour victime, avaient mis sur mon compte presque toute la responsabilité du mouvement, afin de donner plus de prix à leur acte, et de s'assurer par là une plus grande garantie d'obtenir leur grâce. Les traîtres n’eurent pas de peine à découvrir ma retraite, attendu qu'on ne se défiait nullement d'eux : aussi, le 20 Novembre au matin, mes génémux hôtes et moi vimes la maison investie par des soldats entre les mains desquels jé me livrai sans délai, pour ne pas compromettre plus longtemps et plus ayant mon ami et sa vénérable niere. ii ,