PRISONNIER
Je fus conduit devant M. le Major Denny, qui, er>: apprenant mon âge, vit de suite que ma personne n’avait pas toute l’importance que lui. avaient donnéeceux qui venaient de trafiquer de mon sang ; aussi,, soupçonnant quelqu’imposture de ce côté ou peut être voulant sauver les apparences, il fit arrêter îles misérables délateurs.
On avait converti le moulin à farine de Beauliarnais en prison provisoire et c’est là que je fus conduit. Nous nous trouvions réunis dans cet endroit une quarantaine d’accusés, parmi lesquel^ étaient les quelques traîtres dont personne ne soupçonnait alors Finfâme conduite. Les prisonniers occupaient le
deuxième étage du moulin qui n’était point chauffé,, malgré un froid très vif de la fin de Novembre on les tenait au régime du biscuit sec et de l’eau.
Je n’avais été que quelques instants au milieu de mescompagnons de captivité, lorsqu’on vint me reprendre pour me conduire dans une autre partie du moulin,.
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occupée par le meunier, laquelle partie m’était, me 'dit-on alors, destinée pour prison temporaire. Je ne savais à quoi attribuer ce traitement spécial qui était une très grande faveur dans les circonstances ; mais se meunier m’apprit bientôt que je devais cette faveur â l’intercession de personnes influentes du village, qui voulaient reconnaître les bons procédés que j’avais eu pour elles alors que Beauliarnals était au pouvoir des patriotes. Je priai le meunier de vouloir bien remercier pour moi ces excellentes personnes.
Je reçus les visites et les consolations de plusieurs de nos ci-devant prisonniers, pendant cette captivité transitoire, et je tiens à les remercier ici, entre autres M. Wilson, dont je n’oublierai jamais les bons services»
9 ,’iatrième jour après mon arrestation, au matin, «n me fit monter de nouveau au second étage où je retrouvai mes compagnons et en plus grand nombre ; car on faisait tous les jours des arrestations. Nous étions encore sans feu mais le régime alimentaire était changé, on nous donnait un peu de viande et on permettait aux familles canadiennes du village de nous fournir des provisions.
Messire Quintal, curé de Beauharnals, nous visitait et nous faisait apporter des douceurs c’est encore à &a sollicitude que nous dûmes d’avoir un poêle au bout de quelques jours : il en était temps, car nous souffrions horriblement du froid.
«Qu’il me soit permis d’introduire
ici une réflexion
qui me fait du bien au cœur, à moi enfant de l’Eglise Catholique, réflexion sur le rôle du prêtre. Au commencement de ce terrible mois de Novembre 1838, le village de Beauliarnais était au pouvoir de l’insurrection, le3 amis du gouvernement étaient prisonniers et tremblaient, le prêtre était là qui les protégeait, et pour eux la plus grande faveur était, bien qu’ils fussent protestants, qu’on leur permit de s’aller abriter sous le toit du presbytère. . . A la fin de ce même mois de Novembre, le même village est au pouvoir des troupes anglaises et les patriotes sont prisonniers à leur tour, c’est encore le même prêtre qui protège ces autres prisonniers et adoucit les rigueurs de leur dure captivité !
Les arrestations continuaient et on vint un jour nous dire que la prison de Montréal, regorgeant de prévenus, on allait faire notre procès à Beauliarnais ou l’on se disposait à ériger l’échafaud destiné à l’exécution des plus compromis.
Le même magistrat dont j’ai déjà parlé avait, je ne sais par quelle autorité, ordonné à tous les canadiens de venir livrer les armes qu’ils avaient en leur possession: un certain nombre se rendirent à cet ordre et ces armes étaient de suite brisées sous les yeux de ceux qui les livraient. Cet homme s’était acharné contre la famille d’un habitant du village de Beau-
harnais, M. Provost ; non content d’avoir fait arrêter le chef de cette famille dont les propriétés avaient
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été incendiées, il poursuivait de ses persécutions sa pauvre femme qui, chargée de ses trois enfants, était forcée d’errer de maison en maison pour trouver un asile, dont son persécuteur la chassait bientôt. Ce fut un colonel de l’armée régulière, M. le Colonel Gray, qui mit fin à cette sauvage vengeance, en assignant une demeure à la malheureuse famille : honneur en soit rendu à ce brave militaire.
Le 1er décembre, après nous avoir fait subir un interrogatoire, on nous lia deux à deux, au nombre de cinquante deux, presque tous pères de familles, et n»us partîmes pour Montréal sous escorte. Il y avait un peu de neige et il faisait froid. Dans l’après-midi on nous traversa en bateaux du village du Sault- Saint- Louis à La Chine, où nous arrivâmes vers les cinq heures du soir. Nous fumes logés dans un liangard
sans feu, pour y passer la nuit.
Nous reçûmes, à notre arrivée à La Chine, la visite de quelques individus qui nous informèrent que Cardinal, Duquette et plusieurs autres subissaient en ce moment leur procès et qu’on allait bientôt les mettre à mort ; certains volontaires nous faisaient â nous-mêmes des menaces d’un sort semblable.
Le soir Madame Papin, de Laehine, accompagnée de sa fille, vint nous apporter des provisions préparées de leurs mains charitables et nous donner de bonnes paroles de sympathie et de consolation, dont Dieu
leur tiendra bon compte au jour des récompenses des bonnes actions.
Le lendemain matin nous nous mîmes en route pour Montréal, escortés par des soldats d’un régiment écossais dont les musiciens nous ennuyèrent, de la musique de leurs cornemuses, pendant presque tout le trajet. A notre entrée dans le Faubourg des Kécollets, cette musique fit place à un concert d’injures, de malédictions et de menaces, organisé par une populace ennemie, dont les cris de — S/ioot-them ! Ilang tlurn ! {Tuez les ! Pendez-les /) nous accompagnèrent jusqu’à la Pointe-à-Callières, où l’on nous logea dans un bangard érigé en prison, où déjà un très grand nombre de prisonniers étaient entassés. < >n avait barricadé les fenêtres, érigé des latrines sans égout à l'intérieur et établi des poêles pour cuire les aliments : . . il est facile d'imaginer quel air nous respirions dans ce taudis.
Le troisième jour de notre détention dans cet endroit, M. de Saint-Ours, alors Shérif de Montréal, vint nous rendre visite, et, voyant l’état déplorable dans lequel nous étions, prit sur lui de faire enlever les barricades des fenêtres qui interceptaient le passage de l’air et de la lumière ; de cette sorte on nous procura un peu de l’un et de l’autre de ces éléments si essentiels à l’existence.
Plusieurs de nous demeurâmes cinq semaines dans cette affreuse prison. Je dois ici consigner le fait des charitables services d’un des gardiens de la prison du nom de Devillerais qui, pendant le peu d'heures libres que lui laissaient ses pénibles fonctions, avait la bonté
d'aller acheter pour nous des provisions dont la pauvre pitence réglementaire nous faisait un grand besoin.
Le 8 décembre nous apprîmes la condamnation à mort de nos amis dont voici les noms : Joseph Narcisse Cardinal, notaire ; Joseph Duquette, étudiant en loi ; François Maurice Lepailleur, huissier; Jean Louis Thibert, Jean Marie Thibert, Joseph Lécuyer, cultivateurs ; Léandre Ducliarme, commis marchand ; Joseph Guimond, Louis Guérin et Antoine Côté, cultivateurs. L’instruction du procès de ces patriotes duraient depuis le 28 Novembre. Ces dix jours avaient semblé bien longs à certains journaux anglais : on se rappelle que quelques-uns d’entre eux écrivaient qu’il n’était pas nécessaire d’y mettre tant de cérémonies, et qu’on n’avait pas besoin d' engraisser ces gens là pour la potence.
Le 19 décembre, un des gardiens nous dit que Cardinal et Duquette avaient été notifiés de se préparer à monter sur l’écliafaud sous deux jours. Cela nous fit espérer au moins que les autres auraient un meilleur sort.
Ce fut le 21 décembre, à 9 heures du matin, que nos deux infortunés compatriotes montèrent sur l’échafaud, dressé au-dessus de la porte du mur de ronde de la prison de Montréal: ils étaient soutenus par Messire Labelle, alors curé de Chateauguay, leur confesseur.
Quelques heures après l’exécution, Messire Labelle vint nous voir et nous raconta les terribles circonstances de cette scène. Le pauvre jeune Duquette- (il n’avait que 22 ans) eut beaucoup à souffrir ; l’exécuteur dût le reprendre à deux fois, la corde mal ajustée, s’étant dérangée dans la chute, lui avait fait donner du visage contre le bord de l’échafaud et l’avait ensanglanté.
Ce jour fut un jour de profonde tristesse pour nous ; mais nous étions presqu’assurés du salut éternel de nos amis et nous passâmes en prières une partie de ces longues heures du jour de l’exécution de nos frères. Nous nous attendions, plusieurs d’entre nous du moins, au même sort ; car les procès politiques se succédaient sans interruption devant la Cour martiale, malgré les généreuses autant qu’habiles protestations des avocats des accusés, MM. Drummond (*) et ITart, lesquels ne cessaient de protester contre l’incompétence du tribunal et l’illégalité des procédés. On sait que les douzes exécutions qui ont eu lieu, en vertu des condamnations de ce tribunal exceptionnel et arbitrairement établi, ont été qualifiés de meurtres judiciaires par des jurisconsultes distingués du parlement anglais.
On ne devra pas s’étonner de ne pas voir de noms eanadiens-français ajoutés à ceux de nos défenseurs
(*) Que les temps sont changés ! Depuis, un grand nombre des accusés de ces jours là ont été ou sont encore des fonctionnaires publics, distribués à tous les degrés de l'échelle, et leur avocat principal, l’Honorable M. Drummond, après avoir occupé les plus hautes fonctions politiques, est un des juges du premier tribunal de notre pays.
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devant la Cour martiale : la raison en est que le nom canadien étant de soi suspect aux yeux des autorités du jour ; des compatriotes nous eussent fait plus de mal que de bien, par le fait seul de leur origine. On en eut la preuve dans la manière dont furent reçus MM. F éréole Pelletier et P. A. P. Hubert par quelques membres du tribunal qui nous jugeait, dans une tentative d’intervenir en faveur des accusés : on leur répondit, m’a-t-on dit, ces mots : — “ Des rebelles qui défendent des rebelles. ”
Quand je dis un mot en passant sur la compétence du tribunal devant lequel nous étions appelés à comparaître, je n’entends pas trouver extraordinaire qu’on nous ait fait un procès, ni même m’élever contre les sentences en tant que liées avec les faits ; mais j’entends dire que l’on violait les droits garantis par ces mêmes lois qu’on nous accusait d’avoir voulu renverser .... Au reste, c’est un résultat à peu près 'inévitable de toute révolution et, pour ma part, en posant l’acte j’en avais accepté toutes les conséquences : ce qui ne me privait cependant pas du droit de faire valoir, dans la défense de ma vie, toutes les exceptions de droit et les faits qui militaient en ma faveur.
Le 8 janvier 1839 je reçus l’ordre de me tenir prêt à comparaître devant la Cour Martiale, onze de mes compagnons de captivité reçurent aussi la même
injonction. Le 9 janvier nous fûmes conduits liés, dans une voiture cellulaire, à la Prison-du-Pied-du- 'Oourant En franchissant l’enceinte de cette prison, nous passâmes sous l’échafaud tout frais teint du sang de nos amis Cardinal et Duquette.
Quelques heures après notre arrivée dans ce lieu, MM. Druinmond et Hart vinrent nous rendre visite dans nos cachots et nous demander les renseignements dont ils avaient besoin pour notre défense.
De temps en temps, pendant notre captivité, 'certaines autorités de l’époque nous avaient fait subir des interrogatoires/ dans lesquels on essayait à obtenir des informations contre les principaux chefs du parti canadien contre lesquels n’existait pas le fait de flagrant délit de prise d’armes. Je mentionne ce fait, pour montrer toute l’horreur de notre situation : on sait au reste que, dans ces occasions, ihne manque pas d’hommes dont le zèle dépasse souvent l’attente - des pouvoirs qui les emploient, il n’est donc pas étonnant que nous ayions rencontré de ces hommes sur la pénible route que nous parcourions alors. D’autre côté, il est juste comme il est consolant de dire que plusieurs ofliciersde l’armée et des employés-civils du .gouvernement d’alors ont fait preuve, à notre égard, ■de sentiments qui les honore et ont eu pour nous la conduite que les bons cœurs et les esprits honnêtes • savent toujours tenir à l’endroit de ceux que le malheur a frappés.
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Cela me rappelle que je ne dois pas oublier de consigner ici la noble générosité du clergé et des habitants de Montréal qui, pendant le cours de ce triste et rigoureux hiver, n'ont pas laissé passer un jour sans apporter des secours- ou des consolations aux prisonniers politiques réunis par centaines dans l'enceinte de leur ville. Plusieurs dames canadiennes, entre autres Mesdames Gau vin et Gamelin, (*)■ ont fait preuve d’une charité et d’un dévouement que ni le froid, ni la fatigue, ni les contrariétés,, ni. les embarras n'ont pu ébranler. Je voudrais pouvoir ici les remercier dignement, tant en mon nom qu’au nom de mes compagnons, mais les paroles sont impuissantes en pareille occurrence, Pieu seul s’est réservé le pouvoir de récompenser de telles actions : ces nobles femmes se sont faites Sœurs-de-Charité, elles iront, dans la joie qui ne voit pas de douleurs, se réunir aux cliœurs que forment dans le ciel les saintes filles de la charité catholique.
(*) Madame Gauvin nous parlait souvent de son fils qui, lui aussi, avait été impliqué dans les mouvements insurrectionnels et auquel elle avait vu prendre, l’année précédente, le chemin de l’exil.
Madame Gamelin a été, depuis, fondatrice du couvent des Sœursde-la-Providence à Montréal.