‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 49 sur 62 · COMMENT JE DEVINS CONFISEUR · texte numérisé non relu

COMMENT JE DEVINS CONFISEUR

Je fus, pour ma part, d’abord loué à un français natif de l’Ile Maurice. Il ne m’avait pas loué seul, nous étions deux, mon compagnon d’esclavage était M. Louis Bourdon. Notre nouveau maître ne faisait pas partie de la crème de la population de l’Ile Maurice, il était facile de s’en apercevoir par son langage et ses manières. Il nous avait loués dans le but ostensible de nous employer à son comptoir ; mais réellement avec l’intention de spéculer sur notre engagement ; car, à peine s’était-il écoulé quelques jours, qu’il nous sous-loua à profit à deux associés, un français et un allemand, récemment arrivés à Sydney avec l’intention d’y ouvrir une boutique de confiseurs.

La boutique n’était point encore montée. Pendant trois semaines nous travaillâmes avec nos maîtres, dans un liangard où nous couchions, à confectionner des sirops, des pâtes sucrées et autres articles qui devaient orner les tablettes du futur magasin de bonbons, et faire les délices des palais sydnésiens.

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C'était pour nous quelque chose de nouveau que pareille occupation : j’espère que les pratiques de nos maîtres ont trouvé nos sirops délicieux, dans tous les cas, nous avons fait de notre mieux et nous ne nous tenions responsables que de notre part de besogne, que nous exécutions en conscience.

Dans l’état provisoire de l’établissement de nos maîtres nous étions fort mal logés, en compagnie d une multitude de rats d’une effronterie remarquable ; mais nous étions bien et abondamment nourris. Il fallait voir quels hommages nous rendions à la bonne table de nos maîtres : nous avions presque honte de trouver tant de satisfaction à manger ; mais c’étaient les cris de joie de nos pauvres estomacs. En un mot notre situation nouvelle, bien que peu enviable en soi, puisque nous n’étions après tout que des esclaves portant la livrée des criminels, notre situation nouvelle était un paradis terrestre comparée aux années que nous venions de passer.

Enfin, après trois semaines de travaux d’ateliers, nous nous mîmes nos maîtres et nous à monter la boutique, en étalant, sur les tablettes d’un magasin qu’on avait loué, les sirops, les gâteaux et les bonbons. Il arriva alors que mon compagnon, M. Bourdon, et moi fumes séparés fun de l’autre ou à peu près, par le genre différent d’occupations qui nous furent attribuées. M. Bourdon, sachant l’anglais beaucoup

mieux que moi, fut mis au comptoir où il recevait, sous la direction de l'associé français, tout le monde fashionable de Sydney, tandis que, moi, je restai aux casseroles avec l’allemand qui, pour être le meilleur ouvrier des deux associés, n’en était pas le plus aimable. J’ai peu d’aptitudes pour la cuisine, encore moins pour la' confiserie, conséquemment, fouetter des œufs, brasser des crèmes, écraser des sucres et recurer des casseroles étaient pour moi des occupations peu attrayantes ; mais, enfin, j’étais esclave et j’obéissais : je puis même me rendre cette justice que toujours j’ai fait de mon mieux, dans l’intérêt de mes maîtres et du public qu'ils servaient.

Cependant, malgré le mal que se donnaient nos maîtres et malgré nos efforts pour les bien servir, les affaires n’allaient pas aussi bien qu’on s'y était attendu et notre allemand, surtout, n’en devenait pas plus charmant. Depuis un mois que j’étais avec ces maîtres, tous les dimanches j’avais pu aller sans molestation à la messe avec M. Bourdon : le premier dimanche qui suivit notre séparation, causée par la différence de besogne, il n’en fut pas ainsi. Comme je me préparais à sortir avec mon compagnon, l’allemand vint m’intimer qu’il avait besoin de moi pour travailler à l’atelier, me disant, dans son abominable français, qu’il ne connaissait, lui, ni fêtes, ni dimanches, qu'il travaillait tous les jours éclairés

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par le soleil et qu’il entendait que j’en fisse autant. Je lui répondis que j’étais prêt à lui obéir en tout ce qui était légitime et permis par la conscience ; mais que je ne travaillerais pas le dimanche. J’ajoutai que le Dimanche était réservé au repos, par les règlements et que, devant les hommes mêmes, il n’avait pas le droit de me forcer à travailler ce jour-là; pendant lequel des devoirs envers Dieu m’appelaient ailleurs qu’à son atelier. Comme il insistait je lui dis que j’irais, ce jour même, parler à mon premier maître duquel il m’avait sous-loué, pour qu’il annula le marché passé avec lui, et qu’au besoin je m’adresserais aux autorités dont je relevais, par ma pénible position.

J’allai, effectivement, après la messe, trouver mon maître, le français de l’Iîe Maurice et lui contai mon affaire. Celui-ci convint de mon droit à me refuser au travail du Dimanche ; mais il ajouta que, pour lui, il n’avait rien à me donner à faire et que si je ne pouvais m’arranger avec mes confiseurs, il serait obligé de me remettre au gouvernement. Je pris alors la résolution d’aller moi-même le lendemain au bureau de l’administration dont je relevais, pour y rencontrer le rapport que mon premier maître devait y loger, et plaider de mon mieux ma cause.

Je ne dormis pas tout à fait tranquille cette nuit là, tant j’appréhendais d’avoir affaire aux gens du

gouvernement ; aussi ne fut-ce pas sans crainte que le lundi matin je franchis le senil du bureau en question, immédiatement après son ouverture. Je demandai à voir le chef du département, en personne, et on

peu de confiance dans cette démarche, dont je redoutais meme les résultats ; mais il s’agissait d’une question que je voulais de suite mener à solution.

Le chef était un ancien officier de l’armée qu’on appelait le capitaine McLean : je lui dis que j’étais un des exilés canadiens, et j’allais lui raconter mon histoire, dans mon très mauvais anglais, lorsqu’il me dit, avec politesse et des signes marqués de sympathie, en me parlant bon français, que je pouvais me servir de ma langue maternelle, pour lui expliquer mcn affaire.

J’eus avec ce gentilhomme une longue conversation qui fut pour moi un véritable rafraîchissement moral, si je puis m’exprimer ainsi. J’avais été, quelques années, si souvent froissé dans mes sentiments et ma dignité d’homme que je ne me sentais pas d’aise de me trouver en face d’un homme de bonne éducation, chez qui le cœur et l’intelligence étaient au niveau de la position. Cet entretien me réconciliait un peu avec mon entourage et me remplissait d’espoir pour l’avenir. Je suis heureux d’offrir aux bénédictions

depuis

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de ceux qui liront ces lignes le nom de M. le capitaine McLean.

J’avais raconte à mon excellent interlocuteur la transaction par laquelle notre premier maître, le français de Maurice, nous avait sous-loués aux confiseurs, comment nous avions servi ces derniers avec zèle, fidélité et obéissance, jusqu’au moment ou l’allemand avait voulu me forcer à travailler le Dimanche.

Après m’avoir écouté avec bonté, M. le capitaine McLean me fit observer que, d’après la pratique ordinaire, le condamné loué, remis par son maître au gouvernement pour cause de difficultés, était renvoyé dans un établissement pénal pour y travailler pour le compte du gouvernement, jusqu’à ce qu’on put lui trouver un nouveau maître ; mais il ajouta qu’il n’en agirait pas ainsi envers moi, qu’il savait faire la différence entre les exilés poliliques canadiens et les condamnés pour crimes et que, bien qu’il fut tenu, par les devoirs de sa charge, de nous compter parmi les condamnés, il aimait à reconnaître que nos condamnations n’affectaient en rien notre caractère de gentilshommes.

Usant alors de la latitude qui lui était donnée par les règlements qui définissaient les devoirs et les attributions de sa charge, il me donna un permis écrit et

signé de sa main, par lequel j’acquérais le droit de chercher moi même une situation dans les limites de la ville de Sydney. Je lui exprimai, de mon mieux, ma reconnaissance et il m’invita, avec bonté et une exquise politesse, à l'aller voir, de temps à autre, à son bureau, pour lui donner des nouvelles du succès de mes démarches.

Il serait difficile d’exprimer la joie dont j’étais rempli, en sortant du bureau de ce digne homme, mon passeport dans ma poche et le cœur plein d’espérance. Enfin je venais de recouvrer en partie la liberté, il me semblait que j'avais grandi de six pouces : je bénissais mon bienfaiteur dont je mettais le bonheur présent et futur sous la protection de tous les saints du paradis.

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