LES PREMIERS PARDONS ET LES PREMIERS RETOURS
Il y avait près d’un an que nous habitions Irishtown , lorsqu’arriva la nouvelle que deux de nos compagnons d’exil, MM. Charles Huot et Louis Pinsonneault, avaient été graciés. C’était tout un événement pour les exilés canadiens, tous épars dans Sydney et ses environs : c’était, pour chacun de nous le présage et nn avant-gout de la fin de son exil, un commencement d’accomplissement des vœux et des promesses de nos amis du Canada, et de la prédiction du brave officier que nous avions rencontré à Hobart-town.
En apprenant cette nouvelle, je partis aussitôt pour aller voir mon vieil ami M. Huot, afin d’être plus certain de l’exactitude du rapport qu’on nous avait fait. M. Huot demeurait dans le voisinage immédiat de Sydney ; il était chez lui et il me ipontra le parchemin qu’il avait reçu. Je tins longtemps dans mes mains cette pièce, et je relus plusieurs fois cette formule qui rend la liberté aux condamnés.
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Lajoie, que causait à M. Huot ce pardon tant désiré, était singulièrement tempérée, dans le moment, par une tristesse dont je n’eus pas de peine à deviner la cause. Mon respectable ami n’avait pas les moyens suffisants pour profiter de ce pardon et payer les frais de son retour au pays ! Etre libéré était peu de chose pour nous à moins de retour au pays ; car esclaves ou libres, condamnés ou absous, la biouvelle-Galle-du-Sud et toute autre terre que celle du Canada étaient pour nous l’exil.
Tout le monde ne sait peut être pas que nous eûmes, presque tous les exilés aux terres australes, à pourvoir nous mêmes à nos frais de retour jusqu’en Angleterre. Les généreuses souscriptions, faites dans nos campagnes et dans nos villes, pour subvenir aux dépenses de notre voyage furent déposées en Angleterre, et il nous fallut nous y rendre pour pouvoir obtenir des secours sur ce fonds, qui eut été, cependant, suffisant pour noliser un grand et bon navire, muni de toutes choses nécessaires, pour nous ramener tous de Sydney à Québec. Ce fut pour la plupart d’entre nous une source d’anxiété, de déboires, de retards et d’efforts incroyables.
Après avoir félicité mon bon vieil ami de son bonheur, et l’avoir consolé de sa tristesse, en lui faisant espérer de la Providence les moyens de regagner la patrie -; je repris le chemin d’ Irish-town , roulant dans
ma tête des pensées d’espoir et de doute sur notre avenir, à nous qui n’étions pas, en apparence, inclus dans ce premier acte de pardon. Pourquoi cette différence, me demandais-je ? Aurait-on pris la détermination de borner là la clémence ? Enfin, je me faisais à moi-même toute sortes de questions que le lecteur peut facilement imaginer, par induction, de l’exposé de la circonstance.
A mon arrivé au logis, je fis part à mon associé de la confirmation de la nouvelle, qu’il attendait avec grande liâte. Aussi content que moi du bonheur de nos deux camarades de malheur, il était infiniment plus désolé que moi delà différence de sort qui nous frappait : c’était tout naturel, il était époux et père d’une jeune famille qui pleurait son absence.
Un mois après, le paquet, qui tous les mois apportait la malle d’Angleterre, apporta cette fois le pardon de plus de la moitié des exilés canadiens, au nombre desquels se trouvait mon associé. Cette nouvelle nous combla tous de joie; car c’était chose certaine pour les uns et c’était espoir pour les autres. Le lecteur sait que cet espoir ne fut trompé pour aucun
Rien, je le pense sincèrement, rien de terrestre n’eut pu nous engager à rester loin de notre pays; ni
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la fortune, ni les honneurs. Nous avions faim et soif du pays natal, nous brûlions du désir de revenir au Canada, pour revoir nos familles, nos amis, pour revoir nos belles campagnes, pour saluer les clochers de nos paroisses, pour parler français et contempler le spectacle de nos bonnes mœurs canadiennes-françaises.
Le plus grand nombre des exilés canadiens, avaient heureusement pu, malgré la dureté des temps, accumuler un pécule suffisant pour subvenir aux frais de leur retour, et mon associé était de ce nombre ; mais, malheureusement, les antres n’avaient aucun moyen quelconque, ou des moyens tout à fait insuffisants, et j’étais de ce dernier nombre.
Il nous fallut, M. Thibert qui partait et moi qui restait, liquider les affaires de notre petit commerce. Ce négoce nous avait fait vivre comparativement assez bien ; de plus il avait permis à mon associé de ne point entamer ses épargnes faites dans l’exploitation du bois et d’autres petites industries, et mises à part pour son retour : il m’avait donné, à moi, les moyens de remonter ma garderobe ; mais en dehors de celay nos petites dettes payées, il ne restait à la société que ses édifices et son four, dont personne n’avait besoin et qui ne valaient pas la peine d’être mis en vente.
Je me retrouvai donc sur le pavé de Sydney, en quête encore de situation. J’ai déjà dit qu’à mesure
que les canadiens étaient connus et que disparaissaient, par conséquent, les effets des calomnies de la presse et de l’antipathie créée par les préjugés de race e*t de religion si enracinés chez ces populations, nous obtenions beaucoup plus facilement de l’emploi. A l’époque dont je parle, nous commencions meme à devenir l’objet de préférences marquées ; aussi n’eus-je aucune difficulté cette fois à trouver à me placer, et dans une condition et avec un salaire bien supérieurs à tout ce à quoi j’aurais ose prétendre auparavant. J’entrai comme commis dans un des principaux magasins de marchandises sèches de Sydney.
Dans le meme temps, trente huit de mes compagnons libérés d’exil s’occupaient des préparatifs de leur départ. On était an mois d’aout 1814. Ils s’étaient réunis ensemble pour traiter du prix de leur passage jusqu’en Angleterre avec le capitaine d’un navire marchand en partance. C’était le meilleur moyen à prendre et ils réussirent à faire un bon marché.
Il y avait quatre jours que j’étais installé au comptoir de mon nouveau maître, lorsqu’ils vinrent me dire adieu et me souhaiter, à moi-même, un prompt départ. Je leur présentai mes vœux pour un heureux retour au pays : mon émotion trahissait la profonde douleur que je ressentais de ne pouvoir partir avec eux. Ils m’encouragèrent, en me disant que nos compatriotes ne nous abandonneraient pas, que certai-
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nement une souscription serait faite pour nous retirer de cette plage, dont le sol devenait comme brûlant sous mes’pieds, depuis qu’il m’était permis de revoir notre cher Canada.
Le soir du même jour, nous nous réunîmes plusieurs pour nous consoler un peu et nous encourager mutuellement, fondant notre espoir d’un prompt départ sur mille hypothèses plus ou moins probables. Nous comptions sur la générosité de nos compatriotes, et nous ne comptions pas en vain ; mais je ne sais comment il se fit que les personnes chargées d’administrer les fonds de secours, ne purent alors trouver les moyens de nous faire tenir de suite ces deniers, plus nécessaires pour nous à Sydney qu’en Angleterre.
Trente neuf de nos compatriotes y compris M. Bourdon avaient laissé la terre d'exil ; deux y étaient morts, dix-sept y restaient donc encore, lorsque .je fis connaissance à Sydney d'un négociant français qui, dégoûté du pays et ne voyant pas d’amélioration probable dans les affaires de la colonie, en était venu à la détermination de vendre, à tout prix, le fonds considérable d’articles de nouveautés qui lui restait de ses importations de France.
M. Philémon Mesnier, c’était le nom de ce négociant, me parlait souvent de mon pays et de mes malheurs,
et chaque fois je lui répondais dans des termes et avec un ton qui lui firent comprendre toute l’ardeur du désir qui me dévorait de revoir ma patrie.
La nostalgie me minait, et cette maladie menaçait de me mener au tombeau. Jamais, à aucune époque de mon exil, je n’avais ressenti rien de semblable. L’ennui que j’endurais est indéfinissable, il me suivait partout : j’en vins bientôt à tomber dans la mélancolie et à ne rechercher que l’isolement, au sein duquel . je nourrissais mon mal. Tous les Dimanches, j’allais passer mes après-midi sur un rocher place au fond d’une petite baie solitaire qui donnait sur la rade de Sydney : là, je rêvais de mon pays et de ma famille. Il me semblait que je suivais des yeux le sillage du navire qui avait emporté mes heureux compagnons. J’accompagnais de la pensée ce navire: avec lui je parcourais les mers, avec lui je remontais le Saint- Laurent ; puis l’image de ma paroisse natale, puis les embrassements de ma mère, la joie de mon vieux père, les poignées de main des amis passaient sur mon imagination, pour m’abandonner bientôt à la triste réalité qui me faisait me retrouver sur le triste rocher de la terre de mon exil. Alors il me prenait des angoisses de tristesse, pendant lesquelles je m’écriais sans cesse :
— Quand, quand donc partirai-je pour le Canada ?