SOCIÉTÉ PHILOMATH IQUE DE BORDEAUX
f^lS-E n*est pas sans hésitation que je prends la plume pour adresser à votre importante association quelques notes sur l'établissement de la vigne en Australie et sur la production viticole de ce grand pays. La France a été ma patrie pendant les plus vives années de ma jeunesse, et quoique je sois devenu Australien par vingt deux ans de séjour dans cette belle et paisible contrée, mon souvenir de la France m'impose une sorte de réserve, pour vous parler de la splendeur de la vigne dans ce nouveau monde, à l'époque où vous pleurez tant de plantations détruites, tant de familles ruinées, et la plus grande industrie de la France ébranlée par le fléau phylloxérique.
Vous me pardonnerez, Messieurs, si pour vous parler des difficultés et des déceptions, des avantages et des encouragements, rencontrés par le vigneron dans un pays essentiellement propre à la vigne mais où tout était à créer, je vous raconte ma propre expérience. A Tâge où nous vivons, où des pays entiers passent en quelques années de
Tétat inculte à une parfaite cîvîlîsatîon, où Tindustrie de Thomme apporte aux différents climats les cultures que la providence leur a destinées, la description de rétablissement d'un vignoble en Australie dépeindra peut-être ce qui s'est passé hier, et ce qui arrivera démain,. partout où la vigne doit prospérer.
Arrivée en Australie.
iT/g)E Tour du Monde, et un petit livre Les ^^ Squatters Australiens que je publiai dans la Bibliothèque des chemins de fer, donnaient en 1860, quelques impressions d'un séjour de deux ans que j'avais fait en Australie. Déjà j'y parlais (Je la vigne que mon frère, M. Paul de Castella, y plantait en grand sur sa station* de Yering.
* On appelle en Australie Squatter le propriétaire d*un troupeau de bœufs ou de moutons ; Station le terrain où ces troupeaux pâturent. Ce terrain appartient au gouvernement, mais il reste concédé au Squatter pour aussi longtemps qu'il n'est pas réclamé par l'agriculture.
NOTES d'un vigneron AUSTRAUEN. 7
Tandis que je décrivais, en Europe, la vîe des éleveurs de troupeaux, telle que je l'avais connue trois ou quatre années auparavant, les squatters de Victoria étaient refoulés dans l'intérieur des terres par la population qui affluait vers les villes. Un grand nombre d'entre eux, obligés de disputer aux enchères leurs stations à l'agriculture, se trouvaient tout à coup dépossédés.
En 1862, au moment où j'arrivais pour la seconde fois en Australie, mon frère était de ceux-ci; mais sur les 2,000 arpents qui lui restaient, débris de sa station, 100 arpents de vignes, 50 hectares environ, plantés trois ans auparavant^ portaient leur première récolte.
Cette plantation n'était pas un essai à l'aventure. Dès les premiers jours de Victoria, une petite vigne, d'un demi hectare, avait été plantée par le premier propriétaire de la station de Yering, achetée, en 1849, par mon frère. Un vigneron Bourguignon, soignait cette vigne et en faisait le vin, et, sur la table hospitalière du squatter, le vin de Yering s'était peu à peu fait un nom dans la colonie. Encouragé par cet essai, mon frère avait ajouté 100 arpents à cette première plantation. Un de nos amis et compatriotes, M. S. de Pury, qui revenu en Europe depuis, partage maintenant son temps entre ses vignes a Vevey et ses orangers à Menton avait aussi établi une vigne de 20 arpents à trois milles de mon frère.
Ç NOTES d'un vigneron AUSTRALIEN.
' Je retournais en Australie avec deux amis, Tuft d'eux frère de M. de Pury que je viens de nommer. Tous les trois, nous partions dans l'intention d'acheter une station de moutons. Malheureusement, pour nous, au temps où nous arrivions les moutons étaient chers, et, par contre, les vins de îios frères, vu qu'il y en avait peu alors, très appréciés et très demandés. Nous renonçâmes aux moutons pour planter, nous aussi, des vignes. C'était abandonner la seule route battue et sure en Australie, la laine — pour nous engager dans un fourré inconnu et presque inextricable, la culture de Ja vigne — dans un pays sans vignerons et où Ton ne buvait que de la bière ou de l'alcool.
JjT^A propriété de mon frère était située à trente ■^4 milles de Melbourne, dans la vallée de la Yarra, sur une des collines qui commandent cette rivière. Deux autres collines avoisinantes se trouvaient en vente à notre arrivée : chacune
•comprenant environ 500 hectares.' Mon ami M, de Pury en acheta une, moi l'autre; et deux mois après, nous plantions nos vignes.
Malgré bien des déceptions, survenues depuis, •ces premiers jours de l'établissement de ma vigne australienne sont restés parmi mes souvenirs heureux. Deux circonstances antérieures m'avaient, pour ainsi dire, préparé à mes nouveaux travaux. Pendant deux ans, j'avais été élève à l'atelier •d'architecture de M. Lefuel, et, pendant cinq ans, soldat, fourrier et maréchal des logis, au 1^' Régiment de Chasseurs de France. A l'atelier, j'avais appris à faire des plans, au régiment, à commander des hommes.
Tout était à établir à la fois. La colline destinée à porter ma vigne, était couronnée par un mamelon qui s'abaisse insensiblement de tous cotés, et dont le sommet, un plateau d'environ 20 hectares, commande la plus belle vue du district. Au centre, je marquai les quatre coins de ma maison, en avant, sur le penchant de la colline, cent arpents divisés en carrés pour les planter de diverses espèces de vignes, un peu à l'écart à droite, caché par mes arbres fruitiers, l'établissement des ouvriers, et à deux cent pas en arrière, l'emplacement des caves futures.
Tandis que les mâcons bâtissaient ma petite maison de briques, et que les charpentiers construisaient les étables et les maisons de bois
lO NOTES d'un vigneron AUSTRALIEN.
destinées aux vignerons ; des ouvriers à forfait déracinaient les eucalyptus qui se trouvaient où la vigne allait être plantée. Deux hommes avec quatre bœufs, rassemblaient les troncs et les brûlaient. Deux autres, avec une grande charrue et un attelage de douze bœufs, labouraient la terre à quarante centimètres de profondeur. Un autre attelage chariait les palissades qui devaient entourer la plantation, et les clôtures qui devaient diviser et fermer la propriété.
Le soir, après une journée ainsi passée à surveiller ces différents travaux, en attendant que mon toit pût abriter mon propre ménage, je rentrais chez mon frère, où, joints le plus souvent par nos amis nous discutions, après diner, l'avenir de nos vignes. Tout était alors couleur de rose. VArgns de Melbourne (le Times de l'Australie) venait d'offrir une coupe d'or pour le meilleur vignoble, et Yering l'avait gagnée. On commençait à parler des vins de la colonie ; comme il y en avait peu, et qu'ils se vendaient cher, mon frère venait de disposer de sa première récolte, peu considérable il est vrai (sa vigne n'en était qu'à la troisième feuille), à des prix de 120 à 160 francs par hectolitre. Jugez si, à ces prix là, les calculs de nos profits futurs étaient beaux. D'après l'expérience du passé, nous pouvions compter sur quarante hectolitres par hectare: en mettant la valeur du vin à 80 francs par hectolitre, ce qui, eu égard au prix
d'alors, était fort modéré, c'était un produit de 3,200 francs par hectare, 160,000 francs pour les cent arpents que j'allais planter. Perrette n'avait pas un champ si beau.
Hélas, nous ne nous arrêtions pas à regarder aux probabilités mauvaises, aux erreurs sur le choix des cépages cultivés, aux difficultés à faire du vin en grand, sans connaître le travail des chaix et des caves ; et pardessus tout, au manque d'ouvriers expérimentés pour suppléer à notre peu de science* Pour nous, le présent suffisait, et les vins que nous dégustions nous semblaient un sur garant de l'avenir. Faits en petites quantités, les vins d'alors étaient généralement bien constitués. Pleins de vinosité, de sève, superbes en couleur, ils contrastaient avec les vins qu'on rencontre à bord des navires, et surpassaient de beaucoup nos vins ordinaires d'Europe.
Les blancs étaient faits de différents cépages. Les rouges, de deux seulement, récoltés séparément : le pineau de Bourgogne, et la serine ou syra de l'Hermitage. Le carbenet sauvignon, dout nous avons aujourd'hui des plantations considérables, venait d'être importé de Bordeaux, mais n'était pas encore en rapport.
Les mérites respectifs de nos deux vins rouges> celui produit par le plan de Bourgogne, et celui du plan de l'Hermitage, faisaient le sujet de nos conversations. Mes amis vantaient la droiture, la
12 NOTES d'ui^ Vigneron australien.
•couleur intense, le tannin de THermitage ; tandis que moi, influencé sans doute par mes souvenir^ •des Nuits et des Chambertins de France (le Bourgogne étant le vin de- la jeunesse comme le Bordeaux celui de Tàge mur), je m'enthousiasmais à la chaleur, au brillant du Bourgogne australien. Sur cent arpents que je comptais cultiver en vignes, je me décidai — première erreur dans un pays trop chaud — ^à en planter trente en Pineau noir.
^^ÂM^^^i^
SL Hubert.
fROIS ans plus tard, ma vigne produisait sa première récolte, et ma maison de garçon — appelée St. Hubert du nom de mon patron — aggrandie et transformée, était devenue le toit de la famille. Une fortune y était entrée avec ma jeune femme. Nous songions à partir pour l'Europe, mais mon travail était trop avancé pour l'abandonner. Nous nous décidâmes à le compléter, pensant que ce ne serait qu'un retard de quelques années, et que nous pourrions disposer de notre propriété après l'avoir mise en rapport.
NOTES d'un vigneron AUSTRALIEN. IJ.
: Du reste, on se plaît aux lieux que la nature a embellis, et nptre vallée est célèbre en Australie par sa romantique beauté.
: Figurez vous un bassin de dix à quinze kilomètres carrés, tout entouré de montagnes échelonnées les unes derrière jes autres, les plus éloignéesatteignant une hauteur de 1,500 mètres. Au centre de ce bassin, au milieu d*une plaine fertile inondée de temps en temps par la rivière, cinq ou six collines reliées les unes aux autres, s'élèvent de cinquante à cent mètres. St. Hubert est bâti sur Tune d'elles. La vue que la maison commande au dessus de la vallée est une des plus charmantes au monde. Vous pourriez rencontrer des scènes plus grandioses, des panoramas plus étendus, mais rien de plus calme et de plus varié, nul paysage où l'on éprouve moins le désir d'y changer. La vigne, apparaissant de tous côtés, au travers d'un premier plan de verdure accidenté par des groupes d'arbres, se déroule au penchant des collines. La grande plaine, échancrée a gauche par Yering, à droite par une élévation semblable, encadre la vigne ; et pardelà cette plaine, la longue courbe des eucalyptus et des mimosas, marque le cours de^ la rivière- Tout alentour, les montagnes s'élèvent et ^'abaissent- en .lignes classiques, !comme dans Les lointains bleus du .Poussin, formant une circonférence non interrompue d'un développement de deux cent$ kilomètres. . . : ... . . ..,
14 NOTES d'un vigneron austraijen.
Ainsi, ce furent la beauté du pays, rexcellence du climat, la qualité des produits, et pardessus tout, TexÛBtence heureuse partagée entre fes travaux du dehors et les joies de la famille, qui nous décidèrent dabord. Bientôt nous étions trop engagés dans la lutte que la vigne a eue à essuyer en Australie, pour pouvoir nous en retirer. Aujourd'hui, cette lutte semble se terminer par un éclatant succès, mais c'est après quinze années de difficultés, sous le poids desquelles nombre de viticulteurs ont succombé.
Difficultés.
^^ JT/^ES différentes industries avancent dans les
^4 colonies par saccades périodiques. Quelques
individus se prennent à une spécialité, on en
parle, les journaux en font du bruit, et pour
un temps tout le monde y croit A Tépoque où
je plantais, c'était le tour de la vigne. MaU
heureusement, le goût public était pour les vins
alcoolisés. La généralité des Anglais qui étaient
devenus vignerons, ne croyaient jamais leurs raisins assez muiç, ni leurs vins assez forts. Quelques uns attendaient pour récolter, que le fruit ftit à demi desséché, et je tiens d'un témoin oculaire, le cas d'un homme, qui, pour améliorer ses cuvées, fit porter ses raisins sur les toits de zinc de sa maison et de ses caves, pour les y laisser exposés pendant deux jours au soleil brûlant
Des vins faits de cette façon, non de moût mais de sîrop, ne s'arrêtant jamais dans leur fermentation, devenaient des composés de sucre de vinaigre et d'alcool. Les vins plus légers des districts tempérés, livrés trop tôt à la consommation, et mélangés dans les débits qui s'ouvrirent, avec les vins sucrés et alcoolisés, rendirent ces boissons plus détestables encore. De jour en jour, la réputation du vin colonial devînt plus mauvaise. Les prix devinrent insuffisants, et les acheteurs disparurent. Douze ans après que j'avais commencé à planter, la vigne était devenue une propriété si mauvaise, que le coût d'arrachement était calculé, dans toute évaluation de terre cultivée en vigne.
Parmi les vignerons, plusieurs cependant, soigneux et persévérants, réussissaient à faire des vins qui apparaissaient comme une protestation parmi les autres, et promettaient un avenir meilleur. Mais pour eux, c'était chaque année des sacrifices d'aiçent Obligés, faute d'acheteurs en gros, de vendre eux-mêmes leurs produits en détail, ils
l6 NOTES d'un vigneron. AUSTRALIEN^
devaient subvenir en même temps à rétablissement et à l'entretien des vignes, ainsi qu'aux dépenses nécessaires "pour ouvrir des maisons de commerce et fonder des clientelles.
De loin en loin, les expositions dans les colonies même, et les expositions universelles de Vienne, de Philadelphie, et de Paris, en couronnant Jes^ produits de ces vignerons, donnaient un certain lustre aux vins australiens. St Hubert recevait sa part de ces récompenses. Confiant dans le succès à venir, j'avais étendu mes vignes. En iS/Sr elles occupaient cent hectares, et les caves, en pierre, couvraient un espace de 2,000 mètres: carrés. *
Pour faire face à tous ces frais, et pour entretenir pendant 1 5 ans un vaste établissement dont les comptes se soldaient toujours par iin déficit^ des immeubles importants, situés à Sydney, immeubles alors de peu de rapport, mais qui par suite de la hausse prodigieuse des propriétés dans cette ville, représenteraient aujourd'hui plusieurs millions, de francs, furent sacrifiés 1 un après l'autre. ' ,
Une partie de cette fortune avait été eiîiployéç à porter a 1,500 hectares le dorpaîne de St Hubert j mais en 1879, une crise politique" et financière éprouvait la colonie de Victoria, et les terres, ayant perdu la moitié de la valeur qu*eUes avaient deu^ ans auparavant, toute réalisation' devei^aît im-? possible. /
Dans ces circonstances difficiles, M. André Rowan, un homme jeune, énergique, à vue sûre et à exécution prompte, un de ces commerçants prudents et constamment heureux que les hommes d'affaires recherchent et que les hommes politiques consultent, devint mon associé. Je lui dois de dire que cette association fut pour le vin des colonies un premier acheminement à des temps plus prospères. Ceux qui considéraient la vigne comme un gouffre, le vin colonial comme une source de ruine, furent surpris de voir M. Rowan y consacrer une intelligence et une activité reconnues. Plusieurs propriétaires de vignes nous exprimèrent à tous les deux Timpression de confiance qu'ils en ressentaient pour eux-mêmes.
Le travail fut divisé entre mon associé et moî en deux sections distinctes. *A lui le soin du placement des vins au dehors, à moi celui des vignes et de la production. Une cave fut ouverte pour la vente dans une des situations les plus favorables de Melbourne et tout y fut établi sur le meilleur pied. Comme nous touchions au moment où une longue lutte devait enfin porter ses fruits, il s'opéra un revirement subit, et à mesure que le succès nous arriva, ou s'étonnait de ne l'avoir pas cru possible.
Bientôt une distinction inattendue vînt couronner nos efforts.
Le prix de r Empereur (T Allemagne.
iJj^'EXPOSITION universelle de Melbourne ■^^ venait de s'ouvrir. L'Empereur d'Allemagne, désireux d'établir pour son peuple, des relations commerciales avec l'Australie, y envoyait, accompagné d'un personnel important, un homme éminent, un savant et un juge d'art à la fois, le Professeur Reuleaux. Pour marquer l'intérêt qu'il prenait à cette exposition, l'Empereur offrait aux colonies australiennes, un prix spécial composé de sept surtouts d'argent doré, d'une valeur de 25,000 francs, qui devait être adjugé " à celui des exposants australiens dont le progrès artistique et industriel serait le mieux démontré par les hautes qualités de son produit."
Annoncé dans ces conditions, ce prix excita la plus grande émulation, non seulement à cause de la valeur intrinsèque et artistique du présent, mais surtout à cause de l'honneur qui allait en rejaillir sur son heureux possesseur. Pour moi, jusqu'à la veille du jugement, je songeais peu qu'il pût échoir à nos vignes.
Vers la fin de l'exposition et lorsque le travail du jury des récompenses fut terminé, les présidents des différentes sections nommèrent dix huit can-
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didats au prix de l'Empereur. Chacun d'eux représentait une importante branche de l'industrie australienne : la laine, les tissus, les machines agricoles, les machines à vapeur, le tabac, Tim* primerie, différentes fabrications, et enfin en dernier, le vin.
Le président de chaque section, en présentant son candidat, dût appuyer sa recommendation par un rapport motivé. Une assemblée générale des présidents de chaque section^ discuta les différents mérites des candidats, et le résultat définitif fut la nomination des représentants de l'industrie de la vigne, les propriétaires de St. Hubert.
Peut-être il ne sera pas sans intérêt pour vous, Messieurs, de trouver ici la classification des vins exposés à Melbourne. Le tableau suivant vous en donnera une idée générale, mieux que toute autre explication.
Les vins de tous les pays furent soumis à la même appréciation, et leur mérite proportionnel fut exprimé par un certain nombre de points.
Les vins qui obtinrent 21 et 22 points furent placés dans la première classe, ceux qui en obtinrent 19 et 18 furent placés dant la seconde, -ceux qui furent adjugés 17 et 16 points dans la troisième, et ceux qui reçurent 14, 13, et 12 points ■dans la quatrième. J'ai compté pour simplification, ceux qui furent relégués dans la cinquième classe, avec ceux qui ne furent pas classés.
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