‹ Notes d'un voyage d'hiver de Montréal à Québec (Canada) [microforme]Chapitre 1 sur 2 · AVE · texte numérisé non relu

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voulant revenir à son relais, a proposé au nôtre un échange de chevaux qui a été fait sans qu’on nous ait même consultés, La conséquence de ceci, c’est que les mêmes chevaux qui venaient déjà de faire quatre lieues en ont eu encore quatre à faire, tandis que les nôtres n'en auraient eu que cinq en tout ; aussi, il fallait voir les pauvres bêtes lorsqu'elles sont arrivées à Deschambault; la sueur ruisselait sur leur corps et S'y transformait en pendeloques de givre, tandis que leurs naseaux lancaient des jets de fumée comme les tubes bouilleurs des locomotives.

De Deschambault à Québec, la rive du Saint- Laurent, escarpée et brisée, s'élève avec raideur, et ne s’abaisse cà et là que pour remonter bientôt par une pente plus abrupte; c'est une chaine dont lé cap Diamant forme le dernier anneau, Les Sites les plus pittoresques se trouvent au Cap- Santé et à Jacques-Cartier,

Cap-Santé est renommé pour son hon air; on

y domine le fleuve et l'on y est abrité des vents du nord par un rempart de montagnes boisées ; l'église, que nous avons visitée en passant il y a deux ans, est vaste ct propre; nous avons remmarqué sur les murs quelques tableaux modernes d'une médiocreté vulgaire; le preshvtère, bâti sur le même plateau du cap dans un ituation

| “vissante, s'annonce avec une élégance qui tient du Inxe, La seigneurie était la propriété dés Ursulines de Québec en 1760, et l'on Y Coraiptait déjà 63 familles qui fournissaient un contingent de:72 hommes pour la milice,

Des pêcheries d'hiver sont établies sur le Saint- Laurent dans tout le hordage de glace attenant à la rive gauche, On pratique des trous dans Ja slace et on y plonge des nasses dormantes ou volantes qui se remplissent, soit avec le flux, soit avec le reflux, selon les diverses espèces de boissons: c'est un assez rude métier ; les bénéfices sont incertains et variables : ; les pêcheurs, trop éloignés du rivage pour aller et venir sans « ‘esse, élèvent des maisonnettes de bois dans lesquelles ils passent une partie du jour et quelquefois de la nuit; ils allument devant leur porte de grands feux sur la glace. 11 leur serait difficile de s'établit d'une manière permanente et commode, larce que la marée, qui les soulève c ‘haque jour et les fait retomber de six à dix pieds, a de fâcheux caprices; elle fait des crevasses dans les parties qui semblent prises avec le plus de solidité et

dresse tout à coup en forme d'obélisques ou de co'onnes d'immenses glacons là où tout était uni comme un miroir.

Cap-Santé m'avait ravi; mais à Jacques-Cartier l'étonnement a augmenté le charme; entre deux côtes élevées, la rivitre s'est ouvert une route pour se jeter dans le Saint-Laurent, et de son côté, ce fleuve a creusé une haie circulaire dans laquelle l'industrie à établi des usines. On se figure aisément ce que doit être cette baie en été; mais l'imagination n'indiquerait pas ce qu'elle est en hiver; il faut la voir avec son tapis blanc, ses groupes d'arbres verts argentés de neige et diamantés de givre, ses moulins, ses cottages et son pont. Notre sleigh s'est précipité bravement dans la spirale dont la dernière sinuosité est au fond de l'anse ; il a tourné avec adresse sur le pont, qui n'est ni long ni large; mais en remontant la rampe escarnée de l'autre bord, l'hésitation d'un cheval l'a fait décliner et nous avons failli tous descendre à reculons. Élisa effrayée s'est élancée dehors et s'est enneigée jusqu'à la poitrine; moi je n'ai pas bougé et je suis arrivé sain et sauf au sommet de Ja côte.

'arvenus une fois encore sur le plateau des caps, nous avons traversé une grande et belle sucrerie. Les hautes futaies laissent des clairières où la neige s'amoncelle et où elle produit des

effets bizarres. Des arbres coupés par Ja hache : où brisés par le vent peuplent cette froide. soli-

tude de fantômes silencieux enveloppés .dans leurs linceuls, Je remarquai un érable couché horizontalement sur un groupe de cèdres verts $ la neige y avait trouvé un point d'appui et, couvrant du haut en bas une ligne inclinée, elle avait formé un pont aérien. 11 est impossible de traverser sans recueillement une forêt remplie de ces décorations sépulcrales ou plutôt toute pleine de spectres debout ou agenouillés sur leurs sépulcres entr'ouverts: ce n'est pas l'hiver, c'est la mort que l'on croit voir de tous côtés,

La rivière Jacques-Cartier ne nous était pas inconnue, nous l'avions passée en allant au lac Saint-Joseph, et nous n'avions oublié ni la rapidité de son cours, ni l'escarpement de ses bords, ni la végétation luxuriante qui l'environne.

Plusieurs pêcheries de saumons y étaient en grand renom autrefois; on les a laissé tomber, je ne Sais pourquoi. Son embouchure dans le Saint- Laurent à cela de remarquable que la rivedroite

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se relève en talus ou parapet et forme une redoute naturelle. Voilà pourquoi, après la fatale bataille livrée le 13 septembre 1759 sur les plaines d'Abraham, le chevalier de Lévy y rallia l'armée et s'y retrancha; c'est à l'ombre de cette forêt vénérable qu'il médita la glorieuse revanche prise le 28 avril 1760, attaque hardie, retour héroïque, dernier adieu des Francais à la victoire dans ce Canada qu'ils avaient découvert, conquis et colonisé. Ici, sur cette rampe où nous glissons maintenant se tenaient les vedettes; à droite et à gauche, dans le bois, étaient les tentes du camp; des sentinelles avancées veillaient sur toutes les pointes des rochers qui avancent sur le Saint-Laurent ou le Jacques-Cartier. A chaque heure on entendait courir ce eri sur les deux rivages : Sentinelle, garde à vous ! et le qui-vive des patrouilles retentissait d'échos en échos. Languedoc, Béarn, Guienne, tous ces braves enfants de notre Midi, riaient, chantaient autour des teux de bivouac les pieds enfoncés dans la neige, mangeant leur morceau de cheval fumé, buvant leur cidre aigri, déchirant à belles dents les vertus de l'intendant Bigot et du munitionnaire Cadet. Que de jeux de mots sur la friponne, cette honnête maison de recel où les agents faisaient entrer chaque jour par un souterrain tout ce qu'ils dérobaient dans les magasins royaux pour le revendre le lendemain au roi, Oh! si les

échos de ce bois pouvaient redire tout ce qu'ils |

ont entendu ! Maïs non; pas un mot, pas un son, — rien, rien. Partout le silence de la mort, De ces intrépides bataillons, de ces dignes aïeux des martyrs de la Bérézina, que reste-t-il? Le peu que l'histoire a conservé lorsque l’histoire a été reconnaissante et juste. La bataille du 28 avril 1760, qui fut si brillante pour nos armes, aurait été décisive, c'est-à-dire qu'elle nous aurait rendu avec la citadelle de Québec la possession de tout le Canada, sans un incident qui divulgua notre marche à l'ennemi. C'était à l'époque de la

débâcle du Saint-Laurent; un chaland rempli |

d'artilleurs heurta si rudement un glacon flottant qu'un canonnier tomba dessus et fut emporté dans le cours du fleuve ; bientôt le froid le saisit et il perdit connaissance, C'est dans cet état qu'il passait devant Québec lorsqu'il fut aperçu et on envoya un bateau à sa rencontre.

Rapporté dans la ville, il dut aux soins qui lui.

furent donnés de reprendre ses sens ; se croyant

entouré de Francais, il révéla la marche de l'armée et mourut aussitôt. Le général Murray averti évita une surprise. il marcha le lendemain audevant de l'ennemi ; mais il fut battu et n'eut que le temps de se rejeter dans la place, qui faillit être prise. On cite une maison près d'un moulin que nos grenadiers forcèrent à la baïonnette et d'où les Highlanders furent délogés plusieurs fois. De part et d'autre on y fit des prodiges de valeur, mais il fallut attaquer la ville de Québec avec des moyens de siége insuffisants, et dès lors il devint certain qu'elle serait au premier qui recevrait du secours par la mer. Béèeslers tous

| les yeux étaient fixés sur le Saint-Laurent; par

malheur, la première flotte qui arriva fut une. flotte anglaise; elle délivra la garnison bloquée

| et menaca les derrières de l'armée francaise,

qu’elle obligea à lever le siége et finalement à battre eu retraite. Avancons, avancons; le passé a déposé ici trop de souvenirs de deuil.

Vers quatre heures, nous atteignons le relais des Écureux; les chemins les plus pittoresques, étant les plus accidentés sont nécessairement ies. plus difficiles et par suite les plus longs à parcourir. Ce raisonnement est d'une naïveté telle que je crois l'avoir volé aux chevaux qui viennent de nous mener; les malheureux! ils ont.

bien gagné l'avoine qu'ils n'auront peut-être pas La poste suivante est moins rude, dit-on, mais elle à plus de six lieues; on relaie à la grande Lorette; n’importe, nous sommes déterminés à pousser en avant. La température est douce, et le froid peut reprendre demain avec une intensité qui nous arrête. Pour accélérer le changement des chevaux, nous ne quittons pas même notre sleigh; la nuit menace d'être sombre, mais nous comptons, à défaut de la lumière du ciel, sur la lumière de la terre; la blancheur de la neige éclairera notre conducteur. D'ailleurs, comme j'en ai déjà fait l'observation, les habitations sont si rapprochées qu'el'es forment une sorte de rue, et de chaque maison sort la clarté d'un fanal pour nous guider. Les Écureux ou Écureils forment une seigneurie qui, au moment où nous avons perdu le Canada, appartenait au seigneur Jean-Baptiste Dussault; on y comptait 52 feux qui pouvaient fournir 70 miliciens.

Quoique le front de la paroisse sur le Saint-Laurent ne fût que d’une demi-lieue, il y avait six pêcheries, dont trois au moins ‘’anguilles. La

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seigneurie suivante a un front cinq fois plus étendu : deux lieues trois quarts sur quatre lieues de profondeur ; elle porte le nom de Seigneurie de Neuville; en 1760, elle avait déjà

- Changé trois fois de mains, passant de M. de

Dombourg à M. Dupont, et de M. Dupont à Madame de Méloize ; il y avait 104 feux qui donnaient 130 hommes en état de porter les armes, Un voyage nocturne arrivait à propos pour compléter nos observations; c'était un nouveau spectacle plus triste, mais plus saisissant que tous les autres. Après une courte halte à Saint-Augustin pour laisser souffler les chevaux, nous avons continué la route au milieu d'une brume glacée, dont l'humidité nov. pénétrait. Saint-Augustin, paroisse florissante, un des principaux greniers d'abondance de Québec, est une colonie de réfu-

! giés acadiens. Les Desroches y sont nombreux,

J'ai eu par malheur à demander des renseignements généalogiques sur un d'eux, et tous aussitôt se sont figuré que j'étais un oncle d'Europe en quête d'un héritier. On a parlé d'une succession californienne et, depuis lors, j'ai eu beau dire et écrire qu'aucun intérêt d'argent n’était mêlé à

: mes recherches, tous ces Desroches ont persisté à rêver une fortune dissimulée, Plus je nie, plus

ils croient. Saint-Augustin a deux lieues et demie de front sur le fleuve et une lieue et demie de profondeur. En 1760, quoique le nombre de feux n'excédàt pas 96, on comptait 155 miliciens. La seigneurie appartenait et appartient encore à l'Hôtel-Dieu de Québec.

‘ Enété on peut suivre les caps ou bords de l'eau

jusqu’à Québec; mais dans cette saison, on fait un détour à partir de Saint-Augustin pour éviter plusieurs pas difficiles et surtout lesravins du Cap- Rouge. A neuf heures, nous étions à la Vicille- Lorette. Notre charretier, trompé par notre voiture à quatre places et croyant mener le stage, nous a conduits au relais au lieu de nous conduire à l'auberge. Là, il n'y avait à peu près que les quatre murs, et dans cette nudité deux pauvres Irlandais de quinze à dix-huit ans qui ont offert de nous céder un lit dont la vue seule nous aurait guéris de toute envie de dormir. Encore si quel-

que fauteuil, quelque chaise longue nous eût as

suré un refuge ; mais nous n'avions d'autre ressource que de nous coucher sur nos fourrures. Tandis qu'on les étendait à terre, j'ai questionné le charretier, et-ce rustre s'est décidé à m'ap-

prendre qu'à cent pas ou moins il y avait une bonne auberge. Voyez ce que c'est; faute d'explication, nous allions jeuner, veiller et geler à quelques toises d'une maison où nous pouvions trouver bonne table, bon feu et bon lit; les chevaux ont été rattelés, et on nous a transportés en trois minutes dans un petit hôtel de campagne où nous avons trouvé tout ce qui nous manquait outre une aubergiste introuvable.

La mère Goulard, écartant avec fierté l'incoguito que lui infligent son nom et sa profession, nous à confié qu'elle descend en ligne directe du fondateur de Québec. Voici comment cette révélation est venue : On parlait de café; on aurait parlé d'allumettes chimiques ou d'eau Raspail que la transition serait arrivée aussi naturellement, — Du café! ah! certes, je sais en faire de bon en le clarifiant avec des œufs; c'est que, voyez-vous, le père de mon grand-père était Francais; c'est lui qui a découvert le Canada avec Jacques Cartier. — Vraiment ! et quel était son nom? — Monsieur de Champlain, — Vous êtes une Champlain, — Oui, monsieur, — Je vous en félicite, Êtes-vous parente des Cham plain des Trois-Rivières. —- Non, Dieu merci! ce ne sont pas de vrais Champlain; nous seuls sommes les bons, — Mais qu'avez-vous fait de vos seigneuries, — Je ne sais pas ce que c’est devenu; on avait toutes les terres jusqu'au Saguenay, trente lieues de front sur la rive nord du Saint-Laurent ; il paraît qu'elles ont été prises, — Du moins, votre auberge vous reste, — Oui, monsieur, et je puis dire qu'il n'y vient que du beau monde. Et là-dessus , elle nous a cité tous les ivrognes les plus respectables de Québec, Voisine du champ de course, elle voit la plupart des paris s'engager sous son toit autour des tables chargées de bouteilles. Je n'ai pas besoin de remarquer que cette ex-cuisinière m'a servi, sous forme de généalogie, un plat d'anachronismes un peu trop épicé; elle a supprimé les cinquante ou soixante ans qui séparent Jacques Cartier de Samuel Champlain, et elle a introduit l'usage du café quelque trente ou quarante ans avant l'époque où la marquise de Sévigné le signalait comme une nouvelle mode qui devait bientôt passer avec le goût du théâtre de Racine, En outre, Champlain, pour être le père de son grandpère, aurait dû vivre jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, et il est mort en 1636, ce qui lut

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<ulève environ 110 ans de la vie à la Mathusalem qu'elle lui a si libéralement accordée. Bagatelles que ces petites méprises-là. Mais voici qui est grave. La descendante de M. de Champlain ayant prétendu que dans son jeune temps elle avait brillé à Québec dans le même art que le chef de son illustre aïeul, nous avons cru, néanmoins, qu'il serait indélicat de faire appel à un talent rouillé par l'absence de tout exercice, et nous avons poussé la discrétion jusqu'à ne lui demander qu'une simple omelette. On a mis le couvert, et nous avons entendu beaucoup d'agitation dans la pièce voisine; il semblait qu'on criait au secours. L'omelette s'est fait longtemps attendre. Enfin, la nièce de notre cordon bleu s'est écriée en posant le plat sur la table : « Ah! si vous saviez comme ma tante a eu de la misère pour virer et revirer son omelette. » L'auteur s'est montré alors pour recevoir nos compliments la figure en feu et la sueur sur le front; quoique son omelette nè fût omelette ni pour le fond ni pour la forme, c'était quelque autre chose qui pouvait se manger: en voyage on ne tient pas aux étiquettes.

Si le père Chiniquy, le missionnaire de la tempérance qui fait tant de conversions, eût été avec nous , il aurait pu faire récolte d'histoires tragiques pour illustrer ses sermons. Un certain Duff s'est tué dans cette auberge à coups de brandy, et sa mort a été mise sur le compte du choléra. Un autre ivrogne, dont la mère Goulard craignait d'avoir à payer l'enterrement , a été congédié lorsqu'elle l'a réputé incurable, Revenu à Québec, il a fait élection de barre à l'hôtel d'Albion, et a commencé avec le maitre même de l'hôtel un duel de bouteilles qui s'est terminé par un coup fourré; les deux champions sont restés sur le carreau ; on les a portés en terre le même jour. Au pied de cette côte qui mène à l'ancienne Lorette, dont nous apercevons d'ici le clocher, un ivrogne de la campagne s'est enneigé à la brune, en revenant de la ville, et le lendemain matin on l'a trouvé mort à côté de son cheval, gelé comme lui; les pieux de la traine s'élèveñt seuls au-dessus de cette tombe glacée comme pour demander secours. Aujourd'hui même, pendant que j'écris ces notes, on sonne pour un mort, et ce mort qui n'avait que trente-quatre ans, c'est le co-seigneur de Neuville, notaire, dont nous avons traversé les propriétés ce matin. Il y a trois

mois ce malheureux alla voir son curé et lui dit : — C'est résolu, je veux prendre la croix de tem« pérance. — Pas encore , lui répondit le curé , le passage serait trop brusque; buvez moitié moins; puis, réduisez encore la quantité, et lorsque vous pourrez sans danger réformer votre trop vieille habitude, vous tâcherez de vous engager par un vœu à résister aux tentations de récidive; L'ivrogne, pléin de confiance dans l'énergie de sa volonté, a trouvé le conseil trop prudent; il a essayé de ne plus boire du tout; mais après huit jours d'abstention complète, il s'est trouvé saisi d'une soif si ardente qu'il a bu sans discontinuer Jusqu'à ce que le sang, lui sortant à la fois par le nez et la gorge, l'ait étouffé ; il s'était frappé luimème d'apoplexie foudroyante,

13 janvier, — Dimanche,

Thermomètre à sept heures du matin : quinze degrés Réaumur au-dessous de zéro; — ciel pur, — vent nord-est.

Evidemment, nous avons bien fait de prendre gite pour la nuit et surtout dans une maison suffisamment chauffée.

À déjeuner, la, mère Goulard nous a servi du rafé à la Champlain ; les derniers œufs de la maison y avaient passé. Tout en le prenant, nous avons pu voir le défilé des habitants et habitantes qui se rendent à l'église. Aucune distance, aucun froid ne les arrête. IL y a peu de variété dans les costumes ; la toilette des femmes se compose de capotes noires ouatées et piquées ou de chapeaux de fourrure teinte de couleur rousse ou grise, de gros manteaux de drap à plusieurs collets, ancienne forme de carricks ; de voiles verts doubles; le reste, enchässé dans les voitures, est invisible ; il y en a qui sont dans des carrioles, d'autresdansdesimplescaissesoüelless'emballent comme des objets fragiles. Les hommes sont tous vêtus d'étoffe du pays, espèce de drap gris de fer, et portent des ceintures rouges; le chapeau de feutre noir remplace la toque bleue de la semaine, et ils portent aux pieds d'énormes mocassins de cuir jaune.

A neuf heures et demie, nous nous disposons à partir. Rien de plus facile. A notre arrivée, la mère Goulard nous avait dit : « Vous pouvez quitter tout votre butin dans la carriole ; nous avons un hangar qui ferme à clef et où peuvent les voitures loutes rondes. Quand vous serez parés

pour embarquer, vous trouverez tout à La méne endroit, » En effet il a suffi de s'y transporter ; les chevaux ont été attelés et on s'est mis en route pour Québec; on nous a promis de nous y conduire en moins de deux heures; il n'y a que trois lieues; mais il faut traverser la Suède, C'est un bas-fond qui se trouve au pied du grand plateau des Plaines-d'Abraham, sous Sainte-Foy. Quand le vent souffle de l'est, il balaie tout le plateau, et la neige s'abat par tourbillons sur la Suède. Dans la route entière il n'y a pas de plus mauvaise place; grâce aux nombreux accidents de ces derniers jours, la herse, la pioche et la pelle ont tant et si bien travaillé qu'elles ont fait brèche; nous n'avons pas enneigé ; le vent, d'ailleurs, avait tourné; il venait du sud-ouest, nous l'avions à dos, et c’est à peine si nous sentions le froid, quoiqu'il fût à 14 degrés. Une fois sur le plateau, tout est dit; on glisse divinement, Les maisons de campagne de la route de Sainte- Foy, si jolies et si coquettes en été, présentent un aspect sévère; plusieurs sont bloquées par la neige; on ne voit pas une seule clôture; les pieux ne sont indiqués que par des rangées de petits points noirs; nous avons remarqué une haie vive changée en massif; un ciment de neige en a fait une muraille parfaitement droite et unie. Nous avons admiré encore une fois l'effet de la lumière sur les arbres enduits de givre. Le soleil, caché depuis deux jours, a reparu soudain pour semer des diamants, des rubis, des émeraudes sous les reflets de tous ses rayons; ia moindre branche, doublée du côté du nord d'une longue écorce de cristal, étincelait des feux changeants du prisme ; c'était éblouissant.

A midi, nous entrions à Québec; on sortait des églises, et une file de sleighs de maitres se croisait avec nous; c'était le cortége de ville ‘après le cortége de campagne. Nous nous sommes retirés chez M. Russell qui tient l’ancien hôtel de l'Union, aujourd'hui de Saint-Georges, sur la Place-d'Armes. M. Fribault, notre obligeant ami, avait retenu pour nous trois grandes pièces au rez-de-chaussée ; le prix de notre pension tout compris, avec le service en privé, est de 20 livres -par mois, environ 550 francs. Je m'arrête à ce détail d'argent, commencement et fin de toute chose dans l'Amérique du Nord,

44 janvier. — Lundi.

Hier -je disais : Je m'arrête, et aujourd'hui je

continue. C'est que mon arrivée a été célébrée par un pique-nique que je crois devoir servir comme supplément. Dès le matin, mon ami M. Faribault est entré chez moi et m'a dit : « Notre petite s0ciété a décidé qu'elle vous oftrirait aujourd'hui une partie aux Chutes de Montmorency et que l'on dinerait avec vous dans l'ile d'Orléans. Je suis son envoyé auprès de vous et j'espère bien que vous ne me ferez pas faire une mauvaise ambassade. — Non certes, j'accepte, je serai des vôtres ais à quelle heure? — Onze heures, — Soit, j'y consens, » Et à onze heures très-précises, un s'eigh était devant ma porte, j'y prenais place avec Elisa, et fouette, cocher ! Nous étions une vingtaine, ce qui formait un assez joli cortége. L'effet en était curieux sur le Saint-Laurent ; il y avait tant de cahots qu’un sleigh était en l'air quand le suivant était en bas; on eût cru voir des barques ballottées par la houle, Les femmes jetaient des cris qui se mêlaient aux éclats de rire des hommes, et le voyage fut très-gai jusqu'aux Chutes de Montmorency. La rivière de ce nom arrive du nord sur un lit schisteux; après avoir franchi un espace rempli de longs bancs de pierres horizontales qu'on appelle les Marches naturelles, elle rencontre une solution de‘continuité et se précipite dans le Saint-Laurent d’une hauteur d'environ 250 pieds. Cette chute, vue du Saint-Laurent où nous étions, est d'une beauté incomparable ; elle excède de cent pieds celle du Niagara; mais elle ne se compose que d'une masse qui tombe droit devant elle; des pierres anguleuses qui forment plusieurs saillies coupent seules cette masse et opèrent un rejaillissement. Goutte à goutte l'eau s'accumule à une certaine distance, y gèle et s'élève en pain de sucre ou cône d'une hauteur qui varie chaque année de 130 à 150 pieds. Ce cône est aussi poli que s'il avait été fait de main d'homme; c'est un chefd'œuvre unique au Canada, dans toute l'Amérique et dans le monde entier. Des marches y ont été creusées avec la hache; on monte jusqu'au sommet et de à on se précipite sur des clisses de bois tête en avant, J'avoue que je fus effrayé de la rapidité des chutes et que je ne me sentis aucune envie de les imiter ; mais il y a un second cône formé des gouttes d'eau qui ne s'arrêtent pas au premier; il n'a guère qu'une vingtaine de pieds et cela m'a paru assez haut pour nous: j'en ai fait plusieurs chutes qui m'ont porté à

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