‹ Notes de routeChapitre 22 sur 36 · LA BIBLE · texte numérisé non relu

LA BIBLE

Au bout d'un instant s'engagea la conversation, par petites phrases d'abord.

Pour répondre à l'étonnement du légionnaired'entendre un Arabe lui parler, tant bien quemal, la langue de chez lui, je contai une histoire quelconque.

Alors il se mit à évoquer des réminiscences lointaines, faisant passer devant moi, avec un certain art inconscient, toute une épopée de vie gâchée, de trimardage à travers le monde, qui me le rendit sympathique.

Né à Dusseldorf, étudiant en droit, il avait été pris, à vingt ans, d'un invincible besoin de voyages et d'aventures. Il s'était engagé. On l'avait envoyé en Chine, sous les ordres du maréchal de- Waldersee.

Un jour, il avait déserté, sur la route du retour, par dégoût de la caserne. Il avait été tour à tour saltimbanque dans les ports chinois, scribe dans un consulat, puis matelot. Enfin, cinq ans après avoir quitté sa ville natale, il était venu échouer à Alger, sans ressources, et iV s'était engagé dans la légion.

Auguste Seemann revivait sans regret les années qui s'étaient écoulées. Sa vie était gâchée, c'était vrai, mais après tout qu'importait ? Il nes'était pas ennuyé ; il avait vu du pays ; il connaissait maintenant les hommes et les choses.

... Nous devînmes vite camarades, le déser-

leur et moi, et, presque toutes les fois que je venais à Djenan-ed-Dar, il s'empressait de me rejoindre au café maure, qu'il préférait aux cantines tumultueuses, car il ne buvait pas. Un soir, Seeman, me dit :

— Le malheur ici, c'est qu'on ne trouve rien à lire. . jamais, même un journal I On s'abrutit à vivre comme des bêtes. Il ferait bon, à cette heure, lire ici, ensemble, en prenant le café.

Il eut comme une hésitation.

— J'ai bien un livre... Mais voilà, toi, tu n'es pas chrétien, et tu ne voudrais sans doute pas...

Je lui parlai de la proche parenté de l'Islam et du vieux judaïsme, de leur même farouche monothéisme. Alors, tout joyeux, il courut à la vieille redoute, dans sa fruste chambrée de toub croulante.

Quand il revint, il déplia pieusement un très ancien foulard de cachemire jaune.

La reliure de maroquin noir de sa Bible s'illustrait d'une croix couchée obliquement sur une aube d'or, un large soleil se levant sur un vague horizon obscur.

Des noms allemands et des dates déjà anciennes rappelaient des souvenirs de jadis, écrits en belles lettres gothiques, sur la garde jaunie du livre. Entre les feuillets minces, usés, des fleurs naïves pâlissaient, pensées, églantines, violettes

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