‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 39 sur 74 · M. Opplcr, architecte · texte numérisé non relu

M. Opplcr, architecte

ait tourné la difficulté et laissé apercevoir un loup sur les parements.

Ces soins méticuleux dans l'emploi des matériaux, cette régularité et cette science sont des qualités que possèdent en général les constructions allemandes et constituent un de leurs grands mérites ; aussi nous appesantissons-nous sur cette importante question, trop souvent négligée chez nous dans nos constructions modernes.

Toutes les maisons d'habitation que nous venons de passer en revue, et qui ne sont que des exemples choisis au milieu du nombre, ont des qualités et des défauts qui leur sont communs et sur lesquels il faut d'abord insister. Elles sont appropriées aux goûts , aux besoins , aux habitudes des gens auxquels elles sont destinées ; elles varient suivant la position, la profession et la fortune de leurs propriétaires. Nous n'avons pu donner à ces notes de voyage un développement qui serait devenu exagéré, ni indiquer un trop grand nombre de types à l'appui de nos observations, le temps nous a manqué. Nous n'avons pu dessiner des maisons bâties pour des professions déterminées : pour un médecin, par exemple, avec l'antichambre spéciale, le cabinet de consultation à deux entrées distinctes, le tout séparé et indépendant des pièces de l'habitation de la famille; nous aurions voulu faire connaître certain atelier d'architecte : grande pièce haute de plafond avec une galerie à mi-étage servant de bibliothèque, des cases réservées aux modèles d'exécution, des tables pour le travail de jour, une loge retirée, calme et tranquille pour le travail du soir, à côté, une pièce distincte destinée à la réception des clients et des entrepreneurs, communication facile avec les pièces d'habitation de la famille dont l'entrée se trouve à part, etc., etc. C'était presque tout Hanovre qu'il eût fallu dessiner.

Dans toutes ces constructions, pas de place perdue; les escaliers, bien en vue, se développent facilement avec des marches larges et basses à révolutions droites ; des fleurs décorent les paliers ; les pièces se trouvent en rapport avec l'importance de la maison, les habitudes de la vie mondaine ou sédentaire des habitants; ainsi le salon souvent fait défaut, c'est une pièce inutile pour des gens modestes, peu fortunés ; mais alors la salle à manger est très-vaste, c'est là que se tient la famille, ce qui permet une économie de feu et de lumière. Les façades offrent le même caractère de prévoyance et d'économie; les matériaux ne sont pas soumis à un ravalement coûteux dont l'entretien est une charge : pas d'enduits en plâtre surchargés de moulures d'une durée très-limitée, pas de corniches à saillies exagérées avec des sculptures de mauvais goût et un chéneau ouvragé en simili-pierre par où l'eau pénètre dans l'intérieur des murs, mais, au contraire, des parements unis, des briques jointoyées avec l'appareil de la pierre franchement accusé, une corniche ou plutôt une simple dalle en saillie portée sur des corbeaux; au-dessus, un large chéneau en zinc, véritable chemin ménagé au pourtour du comble, pour faciliter les réparations; nulle infiltration à craindre pour les murs, surveillance facile et, comme conséquence, meilleure installation, économie de dépense première, économie d'entretien.

Cependant, 'pour rester dans l'ordre d'idées qui a présidé à la construction de ces maisons, il y avait peut-être encore .mieux à faire; ainsi, pour des fortunes modestes, les cuisines placées en sous-sol sont fâcheuses; on ne peut avoir à la fois des domestiques à chaque étage ; il faut donc leur imposer des ascensions que leur fréquence rend pénibles et qui absorbent une partie du temps;

la maîtresse de maison surveille moins son intérieur si elle rencontre dans sa surveillance une gène ou'un embarras; elle hésite involontairement à descendre ou monter un étage, tandis que facilement elle traverse un couloir. Quiconque connaît un intérieur allemand et les conditions économiques qui le régissent comprendra notre observation et sa valeur. Autre chose : les pièces principales sont vastes et bien aérées, mais elles manquent souvent des annexes nécessaires; les cabinets privés sont insuffisants ou en nombre trop restreint; les exigences modernes veulent, dans un hôtel d'une certaine importance, trouver ces dépendances nécessaires près des chambres à coucher principales, avec une salle de bains et un vestiaire. Les Allemands, il est vrai, savent se contenter plus facilement que nous; ils sontplus simples dans leurs habitudes et ne connaissent pas les raffinements de notre civilisation et les recherches de notre confort, voilà pour l'intérieur.

A l'extérieur, les façades sont trop compliquées, nous l'avons déjà constaté : édifices et maisons montrent des effets cherchés, exagérés ; elles sont pour ainsi dire l'expression des allures de l'esprit allemand qui imite, appuie, souligne, ignore les délicatesses et les légèretés de langage; les détails sont lourds, de forme prétentieuse et forcée.

Cela, nous dira-t-on, est une question de goût personnel, sur laquelle il est impossible de se prononcer, d'asseoir un avis reposant sur une base fixe et incontestable, car jamais un Français, par exemple, ne pourra persuader à un Allemand que ce dernier manque de goût, et que son goût, à lui Français, est préférable; les raisons que chacun fait valoir en faveur de son opinion sont identiques, elles peuvent avec succès être opposées l'une

à l'autre, et convaincre en pareil cas est tache impossible.

Une des banalités qui, à ce sujet, se répète le plus volontiers en tous pays, consiste à déclarer « qu'il est nécessaire de faire l'éducation artistique du goût du public », ce qui de la part de l'artiste signifie qu'il faut imposer au public son goût particulier, à lui artiste, goût bien supérieur à celui de tout autre, et de la part du public qu'il faut obliger l'artiste à ne produire que ce qui lui plaît à lui public, meilleur juge que personne au monde, de ses convenances et de ses désirs. Remarquons aussi que les artistes français, anglais, allemands, italiens, etc., etc., veulent tous réformer le goût du public, c'est-à-dire lui imposer le leur propre, et que non-seulement ces goûts diffèrent, mais se détruisent l'un l'autre 5 or, — s'il existe un mètre étalon auquel on peut se reporter en cas de désaccord, — on n'a pas encore inventé le goût étalon et, par suite, chacun reste et restera toujours avec son goût personne et la conviction que ce goût est bien supérieur à celui du voisin.

Maintenant que nous avons vu les maisons de Hanovre au point de vue de la construction, il nous faut les voir au point de vue de l'installation, et ce n'est pas à ce dernier point de vue qu'elles offrent le moins d'intérêt.

En France, l'intérieur et l'extérieur de nos habitations présentent deux choses différentes sans rapport entre elles, dissemblance qui s'explique par la raison toute simple que, rarement propriétaire de la maison que nous habitons, nous ne pouvons modifier notre mobilier à chaque installation nouvelle. Du reste, ces différences ne nous choquent malheureusement pas, nous admettons très-bien une maison Renaissance avec un mobilier et

une décoration d'une autre époque, des salons mauresques avec des meubles gothiques ou Louis XV. L'amour exagéré des bibelots est encore venu de nos jours favoriser et justifier cet étrange éclectisme. Ces dissonances sont moins facilement acceptées en Angleterre et en Allemagne, et là, en général, le parti pris pour la façade d'une maison est conservé dans son intérieur; en un mot, si les façades des maisons que nous avons vues sont gothiques, les intérieurs le sont aussi, et les meubles eux-mêmes sont empreints des caracr tères et des souvenirs du moyen âge , souvenirs qui se retrouvent, non pas tant dans les formes modifiées et appropriées aux besoins qu'elles devraient satisfaire que dans l'application des principes qui ont guidé l'étude et l'application de ces formes.

Les populations du Nord, si habiles dans tous les ouvrages de charpenterie, ne le sont pas moins dans les travaux de menuiserie ; elles savent parfaitement donner au bois des formes en rapport avec sa nature et le rôle qu'il doit remplir. Le bois est encore commun dans l'Allemagne du Nord; il a fourni aux constructeurs un élément dont ils ont su tirer un heureux parti dans les décorations et l'ameublement des habitations de leur pays. De même que les tailleurs de pierre allemands tiennent compte dans leur appareil de la valeur et de la nature de la pierre, de même les menuisiers tiennent compte de la valeur et de la nature du bois, l'emploient suivant son essence et ses qualités, évitent les déchets inutiles, les grandes courbures bonnes pour rompre les fils du bois, et appliquent toujours au contraire des combinaisons de lignes droites qui laissent au bois toute sa force. Quant au goût déployé dans l'exécution de ce genre de travail, le lecteur en jugera.

C'est ainsi que, — pourremplacer nos plafonds en plâtre qui emprisonnent le bois et abrègent sa durée, sont sujets à des gerçures, à des crevasses inévitables, exigent des réparations coûteuses et un continuel entretien, — ils ont construit des plafonds en bois dont les figures 126 et 127 présentent deux exemples. Ces plafonds semblent, à première vue, rappeler de très-près ceux de l'hôtel de ville d'Augsbourg et de la maison Presle de Nuremberg ; ils n'offrent donc pas l'intérêt d'une création, mais celui d'une très-intelligente adaptation.

Les plafonds des constructions civiles des xne et xnf siècles ne se composaient que de solives apparentes, reposant à leurs extrémités sur un mur ou, si la portée était trop grande, sur une poutre intermédiaire ; peu ou pas d'encastrement dans les murs, mais des corbeaux scellés dans la maçonnerie et recevant les abouts des solives '; les arêtes étaient chanfreinées, les fonds et saillies peints et très-sobrement décorés 5 au xive et au xve siècle, ces dispositions primitives se transformèrent et s'enrichirent, les solives furent placées de façon à former des caissons, des compartiments décorés de sculptures et de peintures, puis la décoration finit par être la chose principale, à être distincte du plancher auquel elle fut accrochée , cessant ainsi d'être l'expression vraie de la construction.

Les plafonds que représentent les figures 126 et 127 sont, nous lavons dit, des souvenirs du xive siècle, et ne présentent en réalité que la face interne des planchers dont ils indiquent la structure et décorent la construction; dans le plafond de la figure 126, les lambris s'appuient sur la face extérieure des solives, dans celui de la figure 127 ils sont soutenus par une fourrure clouée au droit de chaque poutre et de chaque traverse ; les sculptures sont taillées

en plein bois, et les lambris de fond reposent sur des planches découpées qui leur donnent la saillie néces-

Page 1