ACADÉMIE DE MUSIQUE ET DE DANSE
Ce qui serait aujourd'hui regardé comme peu convenable.
Des quelques vieux amis qui me restent, — j'en ai vu, je ne veux pas dire combien peu. . . — Il en est quelques autres que je voulais voir et que je n'ai pu rejoindre dans le tourbillon de la vie parisienne ou que mon départ subit, à la suite d'une dépêche, m'a empêché de chercher à mon grand regret; — j'ai fait cependant une rencontre inattendue. — En passant sur le quai Voltaire, j'en ai rencontré un que j'ai emmené avec moi à Saint- Raphaël et qui est un charmant compagnon de route,
— l'esprit de Gérard de Nerval.
Je crois avoir à dire quelque chose d'utile à propos de l'Opéra et je le dis :
J'ai déjà vu brûler un très-grand nombre de théâtres; — il ne serait pas absurde de dire, le jour où un théâtre ouvre pour la première fois ses portes au public : « Un jour ce théâtre sera brûlé ». L'incendie est la fin ordinaire et probable des théâtres,
— comme le naufrage est la fin probable, quoique moins probable, des navires.
Certains théâtres cependant pourraient se pro-
mettre une durée plus longue que les autres : — ce sont ceux où on ne joue que la tragédie et la comédie; — les héros tragiques un peu bien sont tous antérieurs à Tinvention de la poudre — et Scapin ne parait armé que d'un bâton ; — il reste cependant à ces théâtres les matières combustibles qui entrent dans leur construction.
Les théâtres, au contraire, comme les cirques où il se donne de vraies batailles avec de vrais fusils et de vrais canons, — semblent braver et provoquer chaque jour Tincendie; mais les exigences du public, ce maître blasé et impitoyable, ont beaucoup ac(^u le nombre des théâtres qui « jouent avec le feu » et Taudace avec laquelle on y joue. — Il veut aujourd'hui de vrais incendies sur la scène, il veut des éruptions de volcans ; — il veut que « le traître », à la fin de la pièce, disparaisse dans un gouffre de vrai feu. Ces effets ne peuvent plus se produire avec du papier de plomb teint en rouge, ni avec une veilleuse derrière un transparent.
On joue en ce moment une pièce de Jeanne d'Arc. Comment s'est-on tiré du bûcher? Montrer de vraies flammes et ne pas cependant étouffer la vierge de Domrémy ; — il est vrai que le public exigera bientôt peut-être qu'elle soit brûlée a pour
de bon », et qu'on lui donne à chaque représentation une vierge nouvelle.
N'est-ce pas, du reste, le rôle que joue le public à l'égard des danseurs de corde, gymnastes, aéronautes, dompteurs de bêtes féroces? — Il ne consent à prendre un billet aux bureaux que si ces artistes lui présentent l'amorce des chances suiBsarament probables d'être brisés en morceaux ou dévorés, — et, en effet, c'est une gageure qui s'établit entre. le gymnaste, l'aéronaute, le dompteur et son public.
— Vous voyez que j'ai tant de chances contre moi ; eh bien, je parie que je ne tomberai pas, je parie que je ne serai pas mangé .
Puis, s'il a réussi à n'être ni brisé, ni dévoré, il faut, pour ranimer la curiosité du public, au bout de quelques représentations, qu'il « lui rende des points, augmente ses dangers — ou mieux rende encore des points à la mort. »
Revenons à l'Opéra.
Il y a une vieille ordonnance qui prescrit d'isoler
toute salle de spectacle ; — c'est une ordonnance
sage ; elle a le double avantage de ne pas entraîner
d'autres bâtiments dans les chances périlleuses des
* théâtres et de rendre les secours plus efficaces, en
permettant d'aborder le théâtre incendié, de près et par tous les côtés à la fois.
Ce ne sont pas certes les bonnes lois qui manquent en France, mais elles ont toutes un vice originel qu elles tiennent du caractère français : — c'est que les citoyens se piquent de ne leur pas obéir, et que l'autorité semble ne pas les connaître, tant elle met peu d'énergie à les faire observer.
Nous allons bientôt nous trouver — je parle du gouvernement et de l'Assemblée — devant un problème assez redoutable : la question de la presse.
— Eh bien, j'aurai à [prouver alors que, depuis quarante ans et notamment dépuis trois ans, on a toujours demandé, souvent appliqué des lois, des ordonnances, des décrets exceptionnels et arbitraires,
— mais qu'on n'a pas une seule fois exigé l'exécution des lois existantes, de sorte que l'on ne sait pas si, par hasard, elles ne seraient pas suffisantes.
L'Opéra qui vient d'être incendié avait toutes les chances possibles d'envelopper dans son désastre et les galeries de l'Opéra et tout le pâté de maisons, tout un quartier qui y attenait ; — combien y a-t-il à Paris de tt éâtres qui sont dans des passages, dans des maisons? Combien peu au contraire sont complètement isolés?
Le nouveau théâtre de l'Opéra se présente sous ce rapport dans les conditions les plus favorables ; de tous les côtés, — du moins je le crois, ne l'ayant vu qu'en passant; il est entouré d'un grand espace vide ; s'il n'en est pas ainsi, il faut que cela soit. Je proposerais de tirer de cet espace vide et libre un parti qui offrirait de grands secours en cas d'incendie. On» prétend qu'on place sur les théâtres de grandes citernes ou réservoirs d'eau; mais, le jour de l'incendie, est-il toujours possible d'arriver au faîte du bâtiment? et, d'ailleurs, pourrait-on de cette position diriger utilement l'eau qu'on y* trouverait? — je fais plus qu'en douter; — j'ai entendu dire, d'ailleurs, que le plus souvent ces réservoirs, qui ne peuvent être que d'une capacité médiocre, sont vides ou à peu près ; il est très-difficile dans cette situation de se défendre contre les infiltrations qui à la longue produiraient des effets désastreux pour les décors et pour le bâtiment lui-même.
Qui empêche de creuser et de voûter sur chacune des quatre faces du théâtre et dans l'espace vide de la place, quatre immenses réservoirs toujours pleins, qu'il serait, en outre, facile au moyen de conduites souterraines, de tenir en communication éventuelle avec le réservoir le plus voisin de
chacune de ces quatre citernes ; -^ communication qu'on établirait au besoin en tournant une clef; — 9,u-dessus de chacun de ces réservoirs une plaque indiquerî^it la place où les pompiers devraient appliquer leur corps de pompe ; — ils seraient, d'ailleurs, placés à une distaiice du bâtiment calculée pour la portée la plus efficace des pompes ; — rien n'ernpêcherait, du reste, d'établir là quatre fontaines monumentales.
Un autre point : — lorsqu'un grand incendie est signalé, les pon^piers, dont le zèle, le dévouement et l'intrépidité, sont passés à l'état de proverbe, s'attellent à leurs pompes et les traînent le plus rapidement possible sur le point indiqué; — ils arrivent en sueur, si bien que l'eau dans laquelle ils vont travfiiller leur présente a^utant de dangers que le feu; — il meurt bien plus de pompiers de fluxions de poitrine qu'il n'en meurt cotame le brave Bellet dans le feu.
Ils arrivent essoufflés, n'ont ni toute leur force, ni tout leur sang-froid, et doivent s'occuper d'organiser sur un terrain inconnu leur plan de bataille, au milieu de gens ahuris qui ne leur peuvent donner aucun renseignement précis.
Je voudrais d'abord que les pompes fussent attelées
iNOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER 311
de chevaux ; — chevaux qui, en traînant les appareils porteraient les pompiers, qui arriveraient sur « le lieu du sinistre » frais, dispos — ni fatigués ni en sueur. Je voudrais aussi qu'on étudiât d'avance et sérieusement les moyens de défense les plus praticables
— en cas d'incendie — non-seulement de tous les théâtres, mais de tous nos monument^ publics, 4® nos musées, de nos bibliothèques, et pour chacun en particulier, — et que — une fois, chaque année, il se fît comme une petite guerre, — une répétition.
Ainsi, — pour le nouvel Opéra, — en suppossnt qu'on fit construire les quatre grands réservoirs que je demande, — les pompes amenées sur le terrain seraient mises en place, — les pompiers vérifieraient si tout s'adapte et fonctionne bien, — si les dépositaires des clefs des réservoirs sont à leur poste;
— ils feraient ce jour-là de sang-froid — ce qu'ils peuvent avoir à faire un jour ou une nuit avec éiuq^ tion ; — on éviterait la confusion, les hésitations, les tâtonnements, qui presque toujours laissent au fléau le temps de prendre des proportions qui le rendent invincible.
Je voudrais qu'à l'usage des pojnpiers, il fut fait un plan topographique de nos principaux monuments.
Tel bâtiment est complètement isolé, — l'eau la plus proche est à tel endroit — et ensuite à tel autre.
Tel autre a tel bâtiment, telle ou telles maisons attenantes, on. peut attaquer Finçendie par telle rue, — on peut se loger dans telle maison, — le réservoir d'eau le plus proche est à tel endroit.
Du Louvre il faut surtout à tout prix préserver telle partie; — de la bibliothèque Richelieu, telle partie ; tel théâtre a ses matériaux les plus inflammables dans telle partie du bâtiment, — ses .objets les plus précieux dans telle autre ; — il y a tels et tels accès, etc.
J'ai vu en Italie et notamment à Venise nonseulement au palais des Doges, mais dans chaque quartier, • des places entières creusées et voûtées qui sont d'immenses citernes; pourquoi n'en installerait-on pas de semblables à portée de tous les théâtres et des monuments qui renferment nos richesses artistiques et littéraires? — les pluies de l'hiver suffiraient pour les tenir toujours pleines.
Paris. — Un ouvrier et un travailleur.
Une anecdote que j'ai apprise ces jours-ci dans un atelier : Entré entant dans la célèbre et toujours paternelle maison Érard, fondée sous Louis XVI par mon parrain Jean Érard et son frère Sébastien, un ouvrier, à force de persévérance, de travail, a cultivé une intelligence naturelle, s'est instruit et a conquis graduellement une très-bonne position. Il avait acheté un petit terrain à Pantin, avait fait faire la maçonnerie d'une petite maison pour lui et sa famille, et lui-même, se levant tôt, se couchant tard et y employant les dimanches et les fêtes, avait achevé de construire la maison de ses mains ; — on comprend combien il était fier et heureux de la « propriété » (faï abritait avec lui sa vieille
mère, sa femme et ses enfants, et ses outils, les instruments de sa petite fortune et de sa liberté.
Pendant le siège, toute la famille était rentrée à Paris, et lui s'était bravement mis dans la garde nationale.
Un soir que sa compagnie sortait pour aller faire une reconnaissance par la porte de Pantin, il songe à aller visiter sa chère petite maison qu'il avait laissée fermée ; quel est son étonnement d'y voir les fenêtres éclairées! qui pouvait s'y être introduit? ce ne sont certainement pas les Prussiens qui sont encore loin; ce sont cependant des ennemis, car la porte a été enfoncée; il entre, et trouve devant sa cheminée un homme, un de ceé vsmriens, de çe$ brigands, qui, sons des noms divers, s'étaient enrégimentés pour le pillage et ont dévasté tous les environs de Paris.
— Que faites-vous ici?
— Vous le voyez, je me chauffe, répond-il d'une
voix avinée. *
— Mais vous êtes che» moi.
— Chez toi? y a pas de chez toi; à bas le capital ! à bas la propriété ! — la propriété c'est le vol. Moi prolétaire, moi trçivailleur,..
Pendant qu'il parlait M. *** s'aperçut que ce
qu'il avait mis dans la cheminée pour se chauffer, c'était une partie de ses outils, et que le reste était entassé auprès de la cheminée pour être brûlé successivement.
— Miaiis, malheureux, s'écria-t-il, je suis ouvrier comme vous, et vous brûlez mes outils, mon gagnepaiii, lé gagne-pain de ma faiùille... tandis que
^ vous avez du bois plein le hangar.
Le chenapan répondit d'un air insolent et hébété:
— De quoi? j^aiihe mieux brûler ça, moi.
M. *** rougit, pâlit ; une juste colère Tétouffail, il se précipite sur le brigand, le renverse, et, avec les poings, avec les pieds, avec une chaise, l'assomme plus d'à moitié.
Aux cris du vaurien, vingt de ses camarades accoururent, se saisirent de M. *** et allaient le fusiller, lof sque quelques hommes de sa compagnie arrivèrent au bruit et mirent en fuite les coquins dont le nombre était triple du leur.
J'ai vu M. ***, j'ai tenu à honneur de lui serrer là main, j'ai causé avec lui.
Il a un fils qu*il élève avec lui, auquel il donne une éducation supérieure à celle qu'il a péniblement conquise lui-même, non pas pour en faire un préfet ou un président de République, mais pour en faire
316 NOTES DE VOYAGî: D'UN CASANIER
un bon ouvrier, un ouvrier encore meilleur que lui, parce qu'il commencera là où lui finit, parce qu'il héritera de son expérience, de son outillage, des procédés qu'il a imaginés ou perfectionnés, des relations, de l'estime, des amitiés qu'il a acquises.
A côté de M. ***, et dans la même maison, étaient deux autres ouvriers, le père et le fils; ils avaient couru les clubs, les assemblées où maître Gambetta et les autres débitants de phrases débagoulaient leur prose malsaine; ils avaient entendu et répété sans les comprendre les élucubrations de ces candidats, ils s'étaient irrités contre le capital; — notez que le capital donnait au père vingt-cinq francs par jour et au fils quinze francs; — ils avaient décidé que le prolétaire, le travailleur étaient opprimés, que ça ne pouvait plus aller comme cela, et tous deux se sont fait tuer sur les barricades.
En quittant M. ***, — je me disais : « Voilà une nouvelle et seconde couche sociale qu'il faut accueillir les bras ouverts,* et qu'il faut débarrasser des faux ouvriers ennemis du travail, comme le parti prétendu républicain est l'ennemi de la République. »
Deux visites à Jules Janin. — Son dernier éclat de rire. — Qu'est-ce qu'un reporter? — Quelques excès en ce genre.
Il y a à peu près deux ans, me trouvant à Paris, j'allai chez Janin que je n'avais pas vu depuis près de vingt ans; — un jeune domestique qui le servait très-afifectueusement me dit :
— Entrez sans que je vous annonce, ça va le surprendre et lui faire plaisir.
J'entrai en effet, il était assis dans un grand fauteuil, — je me plaçai debout sans parler en face de lui, il leva la tête et tourna les yeux vers moi,
— mais sans qu'aucune surprise, aucune sensation se montrât sur son visage, — on eût dit une statue de chair; — il se passa plus d'une minute ainsi;
— puis une lueur parut dans le regard, — un pli au coin des yeux, et lentement un sourire s'esquissa :
— il se passa encore une minute jusqu'à l'épanouissement de ce sourire ; — puis, un peu après :
— Tiens! te voilà.
Il semblait que la pensée était comme le soleil qui se lève derrière une montagne de brume grise et épaisse,, et glisse lentement, avec peine, quelques rayons furtifs et pâles à travers les nuages qu'il colore de rose.
Il semblait que son âme et Sa pensée s*étâient réfugiées, retirées, à l'intérieur.
Il se passait ce qui se passe lorsqu'un voyageur sonnant à la porte d'un vieux manoir, reste longtemps sans qu'on lui réponde, et commence à croire que le manoir est inhabité, puis il entend ùq loin un bruit de pas lents et sourds qui se rapproche doucement ; un peu après, on tire un verrou, on tourne une clef, et il apparaît une figure riante et hospitalière.
Pendant ma visite, cette torpeur diminua sans disparaître entièrement; nous parlâmes de différentes choses et de différentes personnes, mais sans aucune animation.
Je revis Janin il y a quelques •moi». — Gatayes, qui m'accompagnait, avait fait prendre de temps en temps de ses nouvelles de sa part et de la mienne,
et savait qu'il allait mieux. Il avait même emporté un livre, un album de ses filles, sur lequel il voulait prier Janin de mettre un mot ou au moins sa signature ; — cependant il demanda au jeune domestique que nous retrouvâmes aussi alerte et aussi affectueux pour son maître, si on pourrait lui demander d'écrire un mot sans le fatiguer :
— Oh! aujourd'hui, demandez-lui tout ce que vous voudrez, il va très-bien.
Nous trouvâmes, en effet, Janin beaucoup plus vivant : — il parlait encore lentement mais librement; — je grattai à la porte des souvenirs de la jeunesse, qui sont les plus vivaces, je l'appelai Ji-Ji, — comme nous l'appelions alors ; -^ je rappelai en le voyant avec Léon Gatayes, un diner à nous trois, où, étant sorti un moment, je les avais retrouvés se roulant et se battant sous la table. Janin rit de bon cœur à ce souvenir, et y ajouta quelques circonstances que j'oubliais.
Gatayes exhiba son petit livre, — Janin demanda une plume; — François en choisit une, la trempa dans l'encre et la donna à son maître en lui disant à demi-voix :
— Tâchez de bien écrire.
— Mon ami, dis-je a François, ne tourmentez
pas votre maître, c'est inutile, il n'a jamais su écrire de sa vie.
En voyant la stupéfaction de François, Janin rit de façon- à rappeler un peu son bon gros rire joyeux d'autrefois :
— Ah! me dit-il, ça me rappelle ma fameuse lettre que tu avais fait autographier dans ton livre le Chemin le plus courte et que personne n'a jamais pu lire... ni moi non plus.
Nous restâmes assez longtemps, heureux de lui avoir donné ces quelques instants de gaieté. Il était évident que son esprit n'était pas éteint, mais seulement caché et endormi sous la cendre.
Je ne devais plus le revoir.
C'est ainsi qu'il arrive un moment où le reste de la vie se passe à dire adieu à ceux qui s'en vont — en se tenant prêt à dire adieu à ceux qui restent.
Qu'est-ce en réalité qu'un « reporter »?
Est-ce un écrivain, un journaliste?
Pas tout à fait, car, je lis quelquefois que tel journaliste, — assez quelconque, — dit : « J'ai envoyé mes « reporters » prendre des informations. »
De plus, il doit y avoir attachés à l'exercice de cette profession certains désagréments qui doivent
en détourner, je le suppose, les poètes et les grands écrivains : — Quand on voit lesdits reporters se glisser dans les maisons où il est arrivé un crime ou un malheur, — interroger avec un air d'autorité, et une persistance inexorable, ou la victime ou le criminel, etc., la femme, la fille, la sœur, le père, la mère du criminel ou de la victime, et n'avoir aucun respect pour leur douleur !
Quand on pense que huit ou dix journaux de Paris ont leur troupe de « reporters », et que la mère dont on vient de tuer la fille, — le père dont on vient d'arrêter le fils, — la femme à laquelle son mari vient de donner un coup de couteau, le frère dont la sœur a été violée, doivent subir un, deux, trois, dix interrogatoires, on conclut qu'il est tout à fait impossible qu'un reporter un peu ardent, ne reçoive pas de temps en temps des coups de manche à balai sur les épaules et des coups de pied au derrière.
Il me semble donc, pour répondre à la question que je posais quelques lignes plus haut, qu'un (( reporter », selon la classe à laquelle il appartient, est, ou un pourvoyeur qui va le matin à la halle avec son panier et rapporte au cuisinier les denrées que celui-ci doit mettre en œuvre, — ou un
chiffonnier qui la hotte, le cachemire d'osier sur le dos, le croc à la main, parcourt la ville et fouille les tas.
Cette sorte de police exercée par certains journaux, avec une ardeur infatigable, — produit des résultats de diverses natures.
D'abord, il semble aux lecteurs qu'il se commet plus de crimes et de délits, qu'il arrive plus d'accidents qu'autrefois, ce qui est peut-être vrai à un certain point, mais cependant doit être réduit, par cela que lesdits lecteurs apprennent tous les matins, non-seulement tout ce qui s'est passé la veille, mais même un peu et quelquefois beaucoup davantage, — attendu la faculté qu'ont lesdits « reporters » de voir ce qui n'existe pas, — tandis que, autrefois, la police avait soin de cacher la plus grande partie de ces crimes, délits et accidents.
Quelquefois les « reporters », par leurs investigations, sont venus en aide à la police pour la découverte d'un criminel ; mais, d'autres fois, le criminel, trouvant chaque matin dans le journal, racontés tout du long, et les démarches et les soupçons de la police et du parquet, voit ainsi dans le jeu de ses ennemis, et peut en tirer des ressources et des moyens d'échapper.
Grâce à cette invention des « reporters », toute personne un peu en vue par son talent, par sa fortune, par sa beauté, par un malheur, par uu succès, habite une « roaispn de verre », et de verre grossissant. — Je sais que beaucoup, et même parmi celles qui s'en plaignent, trouvent un certain plai-^ sir à cette notoriété, à cette -publicité de leurs faits et gestes, et presque de leurs sentiments; niais il se trouve encore cependant dç « niodestes violettes » qui doivent souffrir beaucoup de voir raser les buissons et faucher Therbe à Fabri desquels ell^s s'épanouissaient en silence, et de ae trouver ^insi exposées aux plus ardents rayons du jour, — la
couleur de cetto fleur étant» de toutes les couleurs, celle peut-être qui se fane, se flétrit, et passe le plus vite au soleil.
Je prendrai poiw exemple madame la duchesse de^Magenta. Tout le monde est d'accord pour dire que c'est de tous points une charmante femme^ ayant tous les droits au respect çt à la sympathie, avec une dose suffisante d'admiration, — Eh bien, il est impossible que l'indiscrétion opiniâtre des « reportfirs » ne lui fasse pas subir un véritable supplice ; et si, comme on le dit, elle exerce sur son mari l'influence due à la beauté et à la vertu,
il est à craindre qu'elle n'obtienne de lui, dans un jour où il serait atteint par quelque dégoût, qu'il renonçât à la haute position qui expose madame de Mac-Mahon à ces indiscrétions.
Je voudrais faire comprendre à MM. les « reporters » que ces indiscrétions sont sans excuse. — Le maréchal, lui, appartient en effet à la publicité : ses actes, ses pensées mêmes sont d'une réelle et grande importance; il se doit tout entier au pays, qui lui a confié ses intérêts» les plus précieux, les plus chers et les plus menacés. Non-seulement sa vie politique, sa vie publique, mais aussi sa vie privée, sa « petite vie » peuvent être des sujets ou d'inquiétude ou de confiance ; — ces investigations sont exposées à aller loin, à être désagréables, agaçantes, mais elles sont une conséquence de la haute position du maréchal et de l'immense responsabilité qu'il a assumée. *
Mais de quel droit étend-on à madame la duchesse de Magenta une surveillance, une sollicitude fatigantes; — la femme du président de la république n'est pas « présidente », elle n'a aucunes' fonctions, aucuns devoirs, aucuns droits, aucun rang, aucune responsabilité ; — politiquement parlant, elle n'existe pas. Il est du plus mauvais goût
et d'une extrême injustice de livrer chacun de ses actes, chacune de ses démarches à une publicité qui doit la contrarier vivement et l'embarrasser à un certain point. — On lui a fait une situation difficile et insupportable, elle ne peut faire un pas, un geste, dire un mot, que cela ne soit imprimé le lendemain dans vingt journaux, et raconté au monde entier; — elle ne peut faire une visite à une amie, entrer dans une église, manger un gâteau sans qu'un rapport en soit fait et livré à la curiosité publique. Je ne comprends pas qu'on n'ait pas encore averti officieusement les journaux que ce zèle choque et offense la personne qui en est l'objet.
Le comte de Waldeck. — Une visite chez lui. — La mort à cent neuf ans. — L'Amérique cache son âge.
Paris.
Léon Gatayes, m'a présenté hier au comte Maximilien de Waldeck.
M. de Waldeck est un peintre de talent, un voyageur audacieux et persévérant, un véritable savant, un observateur sagace.
Cette réunion de qualités dont chacune suffirait pour faire un homme distingué — peut se rencontrer rarement, mais se rencontrer cependant chez un autre, seulement je doute fort qu'aucun les possède depuis aussi longtemps que M. de Waldeck.
Quand j'ai eu l'honneur de le voir hier, il avait cent sept ans.
M. de Waldeck — demeure en haut de la rue des Martyrs; — ce n'est pas sans émotion que je montai Vescalier et que je sonnai à sa porte. — Introduits, nous fûmes reçus d'abord par madame de Waldeck, — une gracieuse personne presque encore jeunC; qu'il a épousée lorsqu'il avait déjà quatrevingt-cinq ans et qui lui a donné un fils.
Madame de Waldeck voulut bien se charger d'aller prévenir le comte de notre visite ; — et nous restâmes seuls pendant une dizaine de minutes dans un salon simplement mais noblement meublé et rempli des œuvres du peintre. Nous étions silencieux, ou, si nous échangions une parole, c'était presque à voix basse, il nous semblait être dans une sorte de sanctuaire, où l'on prend involontairement une attitude respectueuse et recueillie.
Nous ne tardâmes pas à entendre deux pas, — l'un léger — l'autre plus pesant, — et M. et madame de Waldeck entrèrent au salon ; — à l'inistant même, mon impression ne fut plus la même; je ne parle que de moi, parce que Gatay es connaissait déjà M, de Waldeck, mais m'avait réservé la surprise.
Je m'attendais naturellement à voir un vieillard qui, même affaibli et décrépit, aurait été un spécimen curieux et intéressant de la longévité humaine. —
Je vis au contraire un homme droit, dont le pas était plutôt ferme et puissant que lourd, — un visage plein, un regard franc, limpide et lumineux et j'entendis une voix sonore et profonde qui nous souhaita la bienvenue.
Il répondit avec bienveillance et netteté aux quelques questions que je me permis de lui faire;
— et nous commençâmes à causer sur divers sujets,
— moi m'efforçant de me renfermer dans le rôle d'auditeur, lui parlant avec une lucidité d'esprit, une facilité d'élocution et une justesse d'expression
— qui me firent très-vite oublier l'âge extraordinaire de cet homme qui paraît n'avoir pas plus de soixante-dix ans ; — de sorte que, de temps en temps, je me surprenais à ne plus voir en lui le phénomène que j'étais venu admirer, mais à écouter avec intérêt l'homme qui a tant et si bien vu, et qui a tout conservé dans une mémoire qui né semble pas avoir été atteinte par les années. — Cependant l'étonnement renaissait quand il parlait — parfois avec des détails inconnus — de personnages depuis longtemps disparus du monde, et avec lesquels il a vécu, — Il était venu en France très-jeune, à la suite, je crois, de Marie-Antoinette; il l'a connue dauphine et reine; — il l'a vue dans sa prison
OÙ il a encore, non sans danger, fait un portrait d'elle; triste, poignant et douloureux contraste avec d'autres portraits faits par lui à d'autres époques, — un surtout lorsque, dauphine, elle était dans tout l'éclat de la jeunesse, de la beauté et du bonheur.
M. de Waldeck a donc connu Louis XV et tous les contemporains de son époque.
Le comte quitta la France après la mort de la reine; — depuis cette époque jusqu'en 4837, sa vie a été consacrée aux voyages dont il a rapporté des dessins et des documents du j^us haut intérêt. — Ses premiers voyages ont été faits en compagnie du célèbre Levaillant.
n a alors visité le nord de l'Afrique, la Nubie, l'Abyssinie et la Mozambique ; plus tard, arrivé au Chili avec lord Cochrane, il a continué seul, et a parcouru l'Amérique — et surtout le Mexique où il a trouvé, découvert et dessiné des monuments qui doivent modifier singulièrement les idées du vulgaire — et je dois avouer que je fais partie de ce vulgaire — sur l'Amérique.
En effet, on a appelé l'Amérique « nouveaumonde », comme si sa création ne datait que du jour de sa découverte — et, sans s'apercevoir de la fausseté de l'induction, on est porté à consi-
dérer rAmérique comme un pays neuf et ses habitants comme les derniers venus d'entre les humains; — c'est aussi peu sensé que si j'eusse appelé M. de Waldeck, jeune homme, parce que je le voyais hier pour la première fois.
Il ressort, au contraire, des monuments dessinés par M. de Waldeck et des documents qu'il a rassemblés, — que la civilisation de l'Amérique est aussi ancienne que celle de l'Egypte et celle de l'Indo- Chine.
Il est étrange de retrouver au Mexique des pyramides semblables aux pyramides d'Egypte, — et surtout, sur les monuments du Mexique des signes et des caractères qui, dessinés par M. de Waldeck et placés en face des signes et des caractères égyptiens, se montrent non-seulement ressemblants, mais encore identiques.
Faut-il supposer que l'Amérique n'a été séparée des autres continents, que par une révolution du globe? faut-il croire à des communications au moyen d'un navigateur plus avancé que la navigation de ceux que nous appelons les anciens, et oubliée pendant des siècles ? faut-il surtout croire le monde beaucoup plus vieux que nous le disent les histoires et même les légendes^ — et conclure
que, si les âges des Chinois et des Indiens, tout étonnants qu'ils nous paraissent, pèchent par un côté, ce n'est pas par l'exagération?
M. de Waldeck — en réunissant ses recherches, ses notes, ses documents, ses dessins, — a formé un ouvrage du plus haut intérêt qui serait probablement publié déjà sans la chute de l'Empire.
M. de Waldeck — ruiné par les révolutions, peut-être aussi par ses voyages et par une insouciance d'artiste, vit honorablement depuis longtemps, et, aujourd'hui encore, à l'âge de cent sept ans, des produits de son travail et de son pinceau.
Son grand ouvrage doit être publié au moyen d'une souscription dont une partie a déjà été remplie. — La publication commencera aussitôt qu'elle sera complète. — L'empereur Napoléon avait souscrit pour douze exemplaires, — le gouvernement actuel a souscrit pour dix. — M. de Waldeck ne sait pas si c'est une augmentation ou une diminution.
On m'a dit que ce même empereur lui faisait une pension qui se trouverait supprimée aujourd'hui ; — je n'ai pas osé questionner à ce sujet le comte, dont l'air de dignité, malgré la bienveillance de son acr cueil et de ses manières, n'engage pas à prendre des libertés.
Quoi qu'il en soit — je veux croire qu'il suffit de porter cette situation à la connaissance du gouvernement actuel, pour qu'il ne veuille pas à l'égard de cette noble et courageuse existence et de ce talent distingué,- se montrer moins juste et moins intelligent que le pouvoir qu'il remplace.
P. -S. — M. de Waldeck est mort à cent neuf ans.
Un exemple à imiter.
J'insiste souvent sur cette question : que préparezvous pour la soif et la faim de lire que vous allez créer par Tinstruction obligatoire?
Je ne connais préparées presque que des nourritures indigestes, débilitantes et empoisonnées.
Allez-vous livrer à cette soif, à cette faim les romans et les journaux qui s'impriment aujourd'hui?
Voici ce que font les Anglais, il y a là une chose à imiter.
On vend partout, chez eux, des mouchoirs imprimés et illustrés; cela coûte quelques pences ou pièces de deux sous.
J'en ai un que j'ai trouvé chez mes amis Gatayes; c'est le dernier d'une ou deux douzaines qu'ils avaient
apportés de Londres, et qu'ils ont distribués ; celuilà n'est resté que parce que c'était le moins intéressant; mais j'écris en Angleterre pour qu'on m'en fasse parvenir.
Aux quatre coins du mouchoir et sur les côtés sont six vignettes : à gauche, la première représente l'intérieur (at home) d'une famille laborieuse.
La chambre est bien meublée, rien n'y manque : un miroir sur la grande cheminée, une horloge dans un coin, et une marmite sur le feu; l'homme et la femme bien vêtus; deux enfants, un déjà grand, et l'autre que le père fait grimper sur ses genoux .
A droite, l'intérieur de la fainéantise.
La maison est sale, les vitres sont cassées, pas de miroirs, pas de pendule, pas d'enfants, cette joie et cette gaieté gazouillante du foyer; la femme pauvrement habillée, devant une cheminée sans feu et sans marmite; l'homme assis sur une mauvaise chaise fume d'un air abruti et ennuyé.
Je ne parle pas d'autres images — peut-être dirai-je pourquoi.
Au milieu sont imprimés des sentences, des maximes, des conseils.
Règles a être observées par cette famille.
Ne gaspillez pas, vous ne manquerez pas.
Waste not, want not.
Faites chaque chose en son temps.
Mettez chaque objet à sa place.
Soyez régulier, soyez exact, soyez propre.
Levez- vous matin.
Ne soyez pas paresseux à vous employer pour autrui.
Faites ce que vous avez à faire et travaillez de vos mains.
Soyez doux les uns envers les autres.
Ne remettez jamais à demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui.
Si vous êtes en colère, comptez dix avant de parler ; si vous êtes très en colère, comptez cent.
Ne dépensez jamais votre argent avant de Tavoir.
N'achetez rien parce que c'est bon marché ou parce que c'est cher.
Que toute aigreur ou toute criaillerie soient bannies du milieu de vous, etc., etc.
Etc., etc.
Les bas bleus. — L'émancipation des femmes. — Les femmes électeurs. — La trêve de Dieu. — Les jésuites.
Naturellement on s'occupe beaucoup en ce moment des prochaines élections ; — mais je vois avec chagrin et avec terreur que c est à la ruse, aux expédients, aux menées plus ou moins occultes qu'on demande des ressources.
Les conservateurs ou soi-disant tels et avec des raisons très-plausibles pensent à restreindre le suffrage dit universel;
Je serais peut-être et plutôt au contraire porté à rétendre et cela avec d'autant plus de conviction, que je commencerais par cet article : « Le suffrage est obligatoire sous une peine sévère. » Les républiques anciennes voulaient qu'en cas de trouble et de sédition, tous les citoyens descendissent dans la
rue et prissent parti ; — on n'a pas ainsi d'ennemis cachés — et on échappe à la faiblesse et à la lâche inertie de ceux qui « laissent faire » et qui sont peutêtre les ennemis les plus dangereux de, la société.
Je n'aurais aucun éloignement pour donner le droit de vote aux femmes : — comme, sauf peu d'exceptions, elles ne vont ni au café, ni au cabaret, elles s'abêtissent moins que les hommes ; — les intérêts réels du ménage et de la famille, dont elles ne sont pas distraites, les préoccupent davantage. — Les femmes sont en naissant mieux douées que les hommes, et, dans la classe où l'intelligence est peu ou point cultivée, elles leur sont supérieures ; leurs instincts conservés valent mieux mille fois que ce que leurs maris croient apprendre dans les journaux, au club, au café, au cabaret, à la buvette, à la chambrée.
La femhie, forcément sédentaire, est obligée de penser elle-même — et n'accepte pas les idées toutes faites qu'absorbent les hommes avec les choppes et l'absinthe.
De temps en temps, — le ban et l'arrière-ban des bas bleus taille ses plumes, et ces dames se hâtent comme de coutume de venir gâter et perdre la cause qu'elles sont censées défendre; — se ruent
à la rescousse contre « messieurs les hommes », comme les appelait la mère Dauriac, une des anciennes de ce clan redoutable.
Il s'agit toujours de la supériorité méconnue des femmes — et de la revendication provisoire de régalité, qui, dans la pensée peu voilée de plusieurs, ne doit être qu'une étape.
S'il est un pays où on ne devait pas présumer que les femmes auraient jamais des réclamations à faire, c'est la France, c'est Paris ; n'a-t-on pas dit de tout temps : « Paris est le paradis des femmes » ? et une femme célèbre a dit : « Quand on a été femme à Paris, on ne se résigne pas à l'être ailleurs. » — Il n'est pas une contrée au monde, en eifet, où les femmes aient autant de pouvoir, — et quel pouvoir ! l'influence, c'est-à-dire faire faire; — c'est-àdire, le pouvoir, moins la responsabilité.
Autre singularité : les oratrices et les écri vaines qui réclament l'égalité appartiennent toutes à la classe bourgeoise ; — et, dans cette classe, il est, il est vrai, une égalité à réclamer, mais c'est de la part des hommes; — en effet, dans la classe bourgeoise, l'homme travaille, la femme dépense, — les deux sexes ont l'air d'appartenir à deux castes différentes.
Quand une chose et une situation existent partout et de tout temps, le bon sens indique qu'il y a là une nécessité et une loi ; — une question de poids et d'équilibre ; — quand je suis chez moi à Saint-Raphaël, à la lueur du jour qui commence à poindre, je vois par ma fenêtre s'étendre la Méditerranée comme une 'moire bleue — et au-dessus s'élève et s'éclaire le dôme également bleu du ciel.
Personne n'a jamais songé à demander que l'eau soit en haut et l'air en bas.
C'est comme ça.
Pourquoi ?
Nous avons à notre disposition cette réponse si inflexible, si triomphante que font si souvent les femmes :
Parce que . . .
C'est-à-dire, c'est comme ça, parce que. . . c'est comme ça.
D'ailleurs, cette inégalité existe-t-elle réellement?
Quelle est la 'femme de vingt-cinq ans, — je ne parle pas de ces commères qui, dans leur prétention à la virilité, trouvent moyen d'être entre deux sexes comme entre deux âges, — je parle d'une vraie femme, belle, jolie, gracieuse — qui voudrait chan- •
ger son sort contre [celui d'un des hommes qui l'entourent?
Allons, les virago *, — les « hommesses » un peu de silence! qu'on puisse s'occuper- sérieusement et tendrement des intérêts réels des femmes, de leur existence, de leur dignité, de leur bonheur. Qu'on puisse les protéger et contre nous et contre ellesmêmes, et surtout contre vous: vous leur ôteriez leur faiblesse, qui est une force, — leur soumission, qui est un empire.
Car, semblables aux pseudo et ultra-républicains qui sont les ennemis les plus mortels et les plus dangereux de la République, — vous avez déjà jeté sur cette cause de l'odieux et du ridicule, — faites un eflfort, mesdames les hommesses, un eflfort qui vous réhabilite.
Taisez-vous pendant un an, — et, si vous ne pouvez pas absolument vous taire, eh bien, au moins, plaidez contre la cause, c'est le seul service que vous puissiez lui rendre. — Nous y reviendrons.
Le jour où au souverain maître il paraîtra décidé — que Fhomme et la femme ne peuvent plus vivre
1. Virgo et Virago deux mots qui» par l adjonction d'une lettre ont deux sens, présentent deux tableaux si contrastants : vir et ago, je fais l'homme.
ensemble, peut-être lui semblera-t-il opportun de créer un troisième sexe qui n'ait aucun des vices et des défauts des deux autres, et que tous les deux puissent aimer.
En attendant cette solution, je propose une trêve entre les hommes et les femmes ; — c'est la saison de la campagne, des promenades dans les bois, des soirées sur la mer, des levers joyeux et des splendides couchers du soleil; — des couronnes de bleuets et des dîners sur Therbe ; — la saison où il y a de Tamour dans l'air qu'on respire; où tout aime et fleurit; — où les pierres du chemin semblent se rapprocher et avoir quelque chose à se dire.
« Voici la belle saison, écrivait Voiture au cardinal de la Valette;
» Voici les violettes et les puces.
» Je suis dans un séjour enchanté; — les femmes y sont charmantes, les amants y sont tendres, soumis, dévoués et respectueux; — ah! respectueux — sauf un petit moment par-ci par-là, dans la soirée. »
Donc — proclamons — non pas la paix, on perdrait les raccommodements, mais la trêve de Dieu entre les hommes et les femmes.
On se préoccupe de temps en temps et assez en ce moment, en France, d'une proposition concernant l'exécution des lois qui expulsent les jésuites de
France.
Si ces lois existent, elles doivent être exécutées, comme toutes les lois, jusqu'à leur abrogation.
Mais je n'aime guère toutes ces lois d'exclusion, d'oppression, etc.
Au lieu d'admettre une fois pour toutes que « la liberté de chacun a pour limites la liberté des au très », on a inventé une liberté bizarre dont tout le monde serait l'esclave.
Ce n'est pas dans le pays qu'il faut attaquer et détruire la puissance des jésuites, c'est dans les esprits qu'il faut la tuer à jamais.
Pour la tuer, il n'est que l'instruction, non-seulement l'instruction des hommes, mais aussi et surtout celle des femmes.
Les jésuites ne s'appuient plus aujourd'hui sur des croyances, ils s'appuient sur deux sottises :
La première est l'éducation des femmes ;
La seconde la vanité des classes, qui, après avoir abattu les abus, non pour les détruire, mais pour s'en emparer, sont devenues l'aristocratie bourgeoise.
On abandonne l'éducation des filles et des femmes à la routine, à laquelle on dérobe les garçons; les pères, les maris, veulent que leurs filles, leurs femmes aient « de la religion ». Pour cela, ils les livi'ent aux ennemis-nés, aux destructeurs de la religion.
Ils sourient en les voyant adopjter les petites et minutieuses pratiques d'un paganisme soi-disant chrétien. Ils se figurent trouver là une garantie. Comme le Prud'homme d'Henry Monnier, causant avec son portier, qui est de son avis, dit : « Il faut une religion pour le peuple, » les nouveaux aristocrates veulent avoir, ainsi que les mêmes loges à l'Opéra, les mêmes chaises à l'église que leurs prédécesseurs; ils font bossuer leur argenterie neuve; ils se font composer des armes par les papetiers; ils mettent leurs filles au Sacré-Cœur ou aux Oiseaux : c'est bon genre, c'est aristocrate. On suit les prédications, les carêmes, etc., et on dit « nous autres ».
Pour les jésuites, pour certains prêtres, quand les jeunes filles sont sorties du SacrérCosur ou des OiseauXy ne croyez pas qu'ils les gênent dans leurs plaisirs — pas si bêtes! ils ne tiennent qu'à maintenir certaines petites habitudes routinières ; ils font de la confession quelque chose de tout à fait agréable;
on vient causer de ses jolis petits péchés, on les repasse, on les ressasse, on les rumine; on traite
là des questions délicatement scabreuses qu'on n'oserait traiter ni avec son mari, ni avec son amant. Et si le pauvre prêtre, pendant ce temps, cuit dans son harnais, si sa voix tremble en infligeant la pénitence, s'il est oppressé et haletant en donnant l'absolution, eh bien, cela ne déplaît pas trop.
Par ce moyen, on allonge la ficelle de l'oiseau, le fil du hanneton, mais on ne les lâche pas. On les laisse flottants, tant que la femme est jeune et belle. Mais quant aux confessions des péchés partagés succède la confidence des chagrins de l'amour trahi et dédaigné, alors on tire tout doucement la ficelle de l'oiseau blessé, le fil du hanneton fatigué.
On susurre à l'oreille des femmes une tendre sympathie, on leur offre l'amour de Dieu, pour qui elles sont éternellement jeunes, éternellement belles; on allume de nouveau leur imagination au feu des cierges, puis on leur ouvre une nouvelle carrière :
La domination, l'influence.
Et cette influence, cette domination, on la dirige par elles; sans mettre les pieds dans la maison, on
y est le maître, on se fait livrer le fils et la fille, on |J complote contre le mari, on gouverne ou on détruit la famille.
Aussi, sans écouter certains énergumènes, les ultras de l'émancipation des femmes, qui, comme tous les ultras, perdent plus ou moins sciemment les procès qu'ils plaident, par cela qu'ils les plaident, il ne faut pas que toutes les femmes soient avocates, conférencières, sénateuses, etc.
Mais, il faut leur faire l'honneur et leur rendre la justice de ne pas cultiver seulement leur corps, il faut s'occuper de leur instruction, non pour en faire des pédantes, mais pour en faire des êtres raisonnables, nos compagnes dans la journée aussi bien que pendant la nuit.
Il faut qu'elles sachent comme nous ce qui nous fait repousser la confession et les minutieuses pratiques d'une dévotion païenne; il faut faire cesser, par un ejBfct de leur volonté éclairée, cette situation absurde, d'un mari et d'une femme qui n'ont pas les mêmes croyances, d'une femme qui croit son mari criminel et dévoué à l'enfer, d'une femme qui place, par la confession, un autre homme entre son mari et elle, d'une femme qui introduit un témoin dans l'alcôve conjugale.
Il ne faut pas le leur défendre, il faut qu'elles ne le veuillent plus.
Et alors les jésuites seront, non pas chassés de France, mais chassés des cœurs et des esprits : ça, c'est à perpétuité, c'est une condamnation qu'on n'élude pas.
Qu'ils restent ensuite en France si ça leur plaît, on ne s'irritera plus, on rira.
Géiard de Nerval, compagnon de route. — A propos de
certaines modes.
J'ai voyagé l'autre jour, comme je vous Tai dit, de Paris à Saint-Raphaël, avec l'esprit de Gérard de Nerval, — un charmant livre de lui que j'avais pris soin d'emporter avec moi; — un livre vertigineux et fantastique où il revit tout entier. — L'homme qui est riche et n'est que- riche meurt tout entier ; — quand il est mort, c'est comme s'il n'avait jamais vécu : — la mort, pour les poëtes, au contraire, les musiciens, les peintres, c'est le moment de reprendre leur rang, ils n'ont que l'air de mourir; — leur génie, leur talent, leur esprit se dépouille, se débarrasse, s'affiranchit, se purifie, se nettoie du
corps — et reste dans sa pureté et ses splendeurs divines — lumière qui survit à la lampe, — chant qui survit à l'oiseau, — parfum qui survit à la fleur.
Comme — chemin faisant — j'écoutais des yeux ce charmant esprit, — j'eus la sotte faiblesse d'acheter à une gare et d'admettre un moment en tiers dans notre conversation je ne sais quel journal : ce n'était pas une de ces feuilles sof-disant républicaines — qui, en réalité, ne travaillent qu'à rendre la république odieuse ou ridicule : — c'était un de ceux qui prétendent ressusciter les monarchies défuntes, comme s'ils y avaient un intérêt personnel, et étaient taillés de façon à jouer le rôle des preux, des chevaliers et de la noblesse qui faisaient la force de ces monarchies.
J'avais posé le livre — et Gérard se taisait ; — le journal prit la parole, — il pérora contre le parti républicain, puis il termina ses reproches à certains membres de ce parti par une objurgation qu'il semblait — conformément aux règles oratoires, — avoir gardé pour la dernière, comme la plus forte, la plus injurieuse, la plus écrasante, la plus terrible — il leur reprocha de porter des « chapeaux mous » !
Cela me rappela ia fameuse complainte de
Fualdès :
Bastide le gigantesque,
Moins deux pouces ayant six pieds,
Fut un scélérat- fieffé
Et même sans politesse, etc.
« Ce sont des révolutionnaires, des anarchistes, des brigands, des assassins, des incendiaires, et enfin — bien plus — ils ont remplacé le chapeau dit tuyau de poêle — par des «, chapeaux mous ».
Chapeaux mous — c'est tout dire.
Il y a au moins quarante ans que tous les gens qui prétendent, avec une apparence de justice, se connaître en beauté, en formes, en goût — ont déclaré unanimement que le chapeau cylindrique, dit tuyau de poêle — le chapeau français adopté par toute l'Europe — et on m'a même assuré que le shah de Perse en avait emporté un, — était et est la plus ridicule, la plus laide, la plus incommode des coiffures que les hommes aient jamais portées ; — trèspeu cependant d'entre les peintres, les sculpteurs, les écrivains ont osé s'en affranchir.
Les plus hardis en ont timidement rétréci, élargi ou relevé les bords — haussé ou baissé la forme ; ce n'est que de profondes convictions politiques ou religieuses qui ont pu entraîner quelques natures
enthousiastes et exaltées à s'exposer à la haine et au mépris non -seulement de leurs concitoyens, lûais de toute l'Europe civilisée, en adoptant une autre coiffure. — Le chapeau tuyau de poêle est la seule institution que les révolutions aient respectée.
Bien plus: — en Italie, en Espagne, là où le soleil semble imposer le feutre à larges bords, que les Italiens et les Espagnols ont si longtemps porté, il a disparu pour être remplacé par le tuyau de poêle; — quelques hommes téméraires portent encore le feutre mou le matin — en négligé, — mais aucun n'oserait se promener sur la rembla de Barcelone, à Yacquasola de Gênes, au corso de Milan, au giai^dino pubblico, au prado de Venise, après midi — sans avoir arboré le tuyau de poêle^ — à moins qu'il ne soit décidé à renverser son gouvernement — et assez hardi pour avouer hautement et afficher ses desseins p^nicieux.
J'admirai avec quel ton de supériorité le journaliste « prononçait » ce mot un « chapeau mou », comme il était heureux et fier de porter, lui, un tuyau de poêle sur la tête.
Je cessai de l'écouter, j'avoue même que je le jetai par la portière, et je repris le volume et je priai Gérard de continuer le récit de son voyage en
Orient, que j'avais sottement ihterrompu, et, là il disait :
a Je sortis enfin de chez le barbier, transfiguré, ravi, fier de ne plus souiller une ville pittoresque de l'aspect d'un paletot-sac et d'un chapeau rond. Ce dernier ajustement parait si ridicule aux Orientaux, que, dans les écoles, on conserve toujours un chapeau de Franc pour corriger les enfants ignorants ou indociles; c'est le bonnet d'âne de l'écolier turc. »
Grâce aux journaux de mode et aux dames, marquises, comtesses, etc., qui les rédigent, — nos descendants pourront rire de nos femmes d'aujourd'hui comme nous rions de nos grand'mères, lorsque le hasard nous fait voir quelques numéros du premier journal de modes, qui parut sous Louis XVI, rédigé par M. de la Mesangère ; car ce n'est pas non plus une invention nouvelle que de ne confier la direction et la rédaction de ces journaux qu'à des personnes titrées et faisant partie de la plus fine aristocratie française.
n est cependant une chose triste à dire pour notre époque : — c'est que nous n'avons même pas de ridicules qui nous appartiennent en propre et que nous ayons inventés; — les hauts talons qui
font des cous-de-pied artificiels, — les coiffures qui mettent le visage au milieu de la personne — ce qui pourrait la nuit amener de singuliers quipropos, — l'ampleur factice et indécente des hanches et de leurs dépendances, — tout cela existait déjà et ne fait que se recommencer.
Seulement, ce dernier attirail s'appelait, sous Louis XVI, jupons bouffis et jupons éhavbis.
Une comtesse de Va-t-en Ville de ce temps-là parle d'une « toque accompagnée de deux attentions prodigieuses )^ — il y avait des bonnets à la Gertrude, — à la Henri IV, — à la Fanfan, — ava> cerises, — aux navels, — à la grenade^ — à la sultane, — à la Boston, — à la Philadelphie, etc. ; — des bonnets en parc anglais, — au sentiment replié, — à Fesclavage brisé.
Les femmes ont alors mis sur leurs têtes, je n'invente pas, je copie : des moulins à vent, des bosquets, des ruisseaux, des moutons, des bergers, et des bergères, un chasseur dans un taillis, une frégate,
n ne reste plus aux femmes de ce temps-ci qu'un petit nombre de ces cocasseries à rappeler et à imiter après quoi on inventera peut-être quelque chose de nouveau.
A propos de tabac. — Ses vertus et ses vices. —Un bouquin curieux. — Les mots nouveaux. — Un tort de la Provi«lence.
J'ai quelquefois parlé du taba'c; mais je suis loin d'avoir dit tout ce que j'en sais. Jasons un peu du tabac. J'ai trouvé à Paris et acheté un petit bouquin très-mince, auquel je vais faire un ou deux emprunts :
« Vous voyez quantité de jeunes gens de qualité qui viennent chez nous, dit la marquise avec une tabaquière à la main, le visage et les doigts tout sales de tabac, dont ils prennent sans cesse, en pratiquant tous de la même façon ce qu'on appelle « l'exercice de la tabaquière », c'est-à-dire tenir le tabac quelque temps entre leurs doigts avant de le porter à leur nez ; le renifler ensuite avec justesse, puis, de la main, étendue d'une certaine façon
convenue, secouer les grains qui tombent ou ne tombent pas sur la cravate.
» Puis ils sortent, pour se moucher, les mouchoirs à la mode couleur de suie de cheminée.
» Leurs perruques, leurs cravates et leurs habits sont tellement remplis de tabac, qu'au moindre mouvement qu'ils font dans une chambre, ils font éternuer tout le monde, et deviennent ainsi une tabaquière vivante ; — ce qui leur donne un air de malpropreté et dUmpolitesse^ puisqu'on peut se servir de ce mot. »
Impolitesse donc ^tait nouveau en 1665, date du privilège du roy pour le livre auquel j'emprunte ces lignes.
« Des mots à la mode et des nouvelles façons de parler. »
Au lieu d'impoli, on disait mal poli.
a II est désagréable, dit la marquise, de recevoir les visites de gens aussi mal polis. D'où vient donc cela? ajouta-t-elle; est-ce que nous ne sommes pas aussi belles que nos mères pour les tenir dans l'attitude et le respect qu'ils nous doivent, comme elles y ont su tenir ceux de leur temps?
» — Je crois, madame, répond le commandeur, que la nature qui fait les belles n'est pas moins
libérale aujourd'hui : mais cela vient de ce que les hommes rencontrent dans les femmes moins de cruauté.
» — Je vous trouve plaisant, monsieur le commandeur^ réplique la marquise, d'en rejeter la faute sur nous. Vous n'avez qu'à continuer à me dire des douceurs de ce genre, et vous verrez qu'on est tigresse quand on veut l'être.
» — Je n'en doute nullement, madame, pour les vieux commandeurs; mais, quand une jeune et belle tigresse comme vous ne trouve autour d'elle que de jeunes tigres, plus tigres qu'elle, il faut bien qu'elle s'apprivoise avec eux, car autrement elle serait en danger de s'ennuyer. »
A la même époque, madame de Sévigné écrivait à sa fille : « Je suis bien étonnée qu'il soit jaloux de ce petit garçon qui sent le tabac. Décidément, il n'y a personne qui ne soit dangereux pour quelqu'un. »
Pendant que je tiens ce petit volume, je vais lui emprunter quelques-uns des mots nouveaux alors dont l'auteur blâme l'introduction.
« On appelle a un chamois » un officier de cavalerie qui ne quitte pas son régiment pour venir à la cour, parce qu'il conserve sa veste et ses chausses de chamois. »
De notre temps, mais avec moins de respect, on a appelé les vieux officiers « culottes de peau ».
Le mot de « tournure » ne faisait que paraître. Le commandeur
Le commandeur le blâme.
« Comment! s*écrie le comte; mais c'est un
mot universellement employé dans Tarmée. Pour
ire qu'un soldat est grand et bien fait, on dit :
a Voilà un soldat d'une bonne tournure, » et tous
les grivois ne parlerft pas autrement.
— Qu'est-ce que les grivois? demande le commandeur.
— Un grivois, reprend le comte, veut dire un homme qui.... attendez... »
Et, après avoir rêvé quelque temps :
— « Un grivois veut dire un grivois ; je ne puis pas vous l'expliquer autrement.
— Rien n'est plus clair, dit le commandeur. »^ Peut-être ce mot se rapporte-t-il encore au tabac,
qui était alors la grande mode. On appelait grivoises certaines tabaquières munies d'une râpe pour râper son tabac et l'avoir toujours frais.
Le commandeur se moque beaucoup de l'usage, tout nouveau, de dire, en parlant de son mari ;
« Monsieur le comte, monseigneur le prince, monsieur Jourdain. »
Un mari, en parlant de sa femme : « Madame la comtesse, madame la princesse, madame Jourdain. »
« Dernièrement, dit-il, je me trouvais en compagnie où un homme de robe, parlant de sa femme, la désignait sans cesse par son nom : « J'ai conduit madame Robin à la messe; j'ai accompagné madame Robin à Marly, etc. »
» Un jeune étourdi, qui causait dans un coin de la salle avec d'autres personnes^ et qui ne connaissait pas l'homme de robe^ s'écria :
» — Tiens ! vous connaissez madame Robin ! C'est une charmante femme. Elle a sur la poitrine... un peu plus bas que vous ne le savez sans doute, un petit signe... C'est la plus ravissante maîtresse que j'aie eue dans la bourgeoisie. . . Je vais vous conter comment je fis connaissance avec elle, etc.
» M. Robin, ajoute le commandeur, se serait épargné d'en apprendre si long, en si bonne compagnie, si, parlant de sa femme, il l'avait appelée « ma femme », au lieu de l'appeler « madame Robin ».
L'auteur relève encore le mot gros^ qui remplaça quelque temps le mot grand. C'est une grosse victoire, une grosse fortune, une grosse faveur; de telle
sorte que les Clément Duvemois de ce temps-là, pour parler le beau langage, auraient dit au pouvoir : « Faites de grosses choses. a>
Et le mot /oit, appliqué à tort et à travers, pour signifier un homme de mérite. — Un jeune colonel, dit-il, parlant de M. de Turenne, dit : « C'est un joli officier. » Son père, qui se trouvait là, s'écria en colère : « Et vous, mon fils, vous êtes lin joli sot. »
Parlons encore du tabac.
De même qu'avant de dire tabatières^ comme aujourd'hui, on a dit et écrit tabaquières, qui est plus conforme à Tétymologie de tabac.
Le roi Jacques, dans son livre célèbre MisocapnoSy (Aitfcimaicvoç (l'ennemi de la fumée, Imiis regiusy délassement royal), appelle le tabac, tobac^ comme le démontre le titre et tout l'ouvrage : De abusu tôbacciy de l'abus du tobaCy
« Le tobac, d^t-il en finissant, et s'adressant aux tobaccôphites y le tobac est une chose insensée, sortie de l'ignominie, acceptée par l'erreur, adoptée par la sottise ; il allume la colère de Dieu, il détruit la santé, il mine la bourse, il procure une vieillesse précoce, il est ennemi de toute dignité et de toute décence; aux regards, il olîre un aspect repoussaiit;
il offense l'odorat, il fatigue le cerveau, il gâte les poumons, et, pour tout dire en un mot, sa fumée représente les vapeurs du Tartare. »
Mais, en même temps, le tabac recevait les éloges les plus furieux.
J'ai sous les yeux :
1® Un Petit Commentaire de U herbe panacée ^ appelée par les uns tabac; par les autres nicotiane, livre écrit en latin ;
2® La Tabacologie, de Méandre Breman, — également en latin, ainsi que les suivants ;
S^ L'Hymne au tabac ^ de Raphaël Thorio ou Thori ;
4° Du même, un poëme en deux chants : la PœtologiCy sur le même sujet;
Des écrits à la louange du tabac, du docteur Guillaume de Mera ;
Idem du docteur Vandermeer ;
Idem de Justus Raphelengius ; idem du docteur Hadrien Falkemburgius.
EnlSn, le Discours du tabac, par le sieur Boillard, approuvé par le sieur Daquin, premier médecin de la reine ; par le sieur Lizot , médecin ordinaire du roi ; par le sieur Guérin, doJcteur requis en la Faculté de médecine; par le sieur de
Micha, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier, et par le sieur Bourdelot, abbé de Massay, premier médecin de la reine de Suède, conseiller et médecin du roi.
Aux noms déjà connus qu'a successivement portés le tabac, — de nicotiane, d'herbe à la reine, d'herbe du grand prieur, — le sieur Gaillard ajoute ceux de « panacée antarctique », herbe de Sainte-Croix, herbe sainte et pétun.
On préparait à cette époque le tabac avec des soins et des procédés que je crois négligés aujourd'hui. On y mêlait de la marjolaine, du romarin, de la pyrèthre, du poivre, du gingembre, du girofle, du cubèbe, de l'angélique, de l'euphorbe, de l'anis, du fenouil, de l'aloès, de la racine d'iris, des fleurs d'oranger,- du jasmin, etc.
Voici une partie des maladies dont guérissait alors le tabac employé, soit en poudre, soit' en feuilles fumées, soit en cataplasmes, en sirop, en huile, etc. :
L'apoplexie, la léthargie, l'accouchement difficile (on éternuait l'enfant), les vertiges (page 63). Il modérait les passions, adoucissait les inquiétudes de Fâme (p. 65) ; il augmentait la force de l'imagination, perfectionnait l'organe de la mémoire. Il
apaisait la faim et la soif. « Il conservait les forces par la vertu de son souphre qui fomente les esprits dans le cœur (page 94) ». Le tabac éclaircissait la vue, enlevait la cataracte, effaçait les taches des yeux, guérissait la courte haleine, Tasthme, la phthisie, les fièvres tierce et quarte, les rhumatismes, Thydropisie, les douleurs de foie. Il faisait repousser les ongles tombés ou arrachés (page 108). Il guérissait la surdité, les rougeurs et les boutons au visage, la goutte, la sciatique, les piqûres, les blessures, la 'calvitie, l'alopécie, le polype, le mal de dents, Tépilepsie. Il tuait les vers, les poux, les punaises, les souris et les rats. Il était souverain contre le farcin des chevaux, la peste, la colique, les maux de reins et de rate, la gale , la teigne, les ulcères, les dartres et même les écrouelles (dont la guérison était autrefois réservée aux rois de France), les cors aux pieds, les érysipèles, la gangrène, le cancer (page 117), le phlegmon, le charbon, la morsure des chiens enragés et celle des serpents, Fhydrocèle (page H8).
N'oubliez pas que tout cela est approuvé par les plus célèbres médecins de l'époque, y compris le médecin du roi et le médecin de la reine, et l'auteur termine ainsi, toujours avec leur approbation :
« C'est le plus riche trésor qui soit venu du pays de Tor et des perles; il contient comme réuni ce que les autres simples n'ont que séparé.» Et il finit par de justes reproches à « la nature », reproches qu'il aurait pu adresser également à la Providence et à Dieu pour lesquels je le trouve indulgent.
a La nature, dit-il, en ayant fait un miracle, ne devait pas le cacher près de six mille ans à l'une des moitiés du monde : qu'elle fut injuste de le reléguer si longtemps parmi les barbares et les sauvages ! qu'elle fut moins indulgente pour nous que pour eux, en leur amassant tous les remèdes en un seul remède! »
Voyage de Saint-Raphaël à Nice.— Pierre Leroux. — Godefroy Cavaignac— Lamennais.— Madame Recamler.— Ballanclie.
Mettrai-je au nombre de mes voyages une course à Nice, depuis que je. demeure à Saint-Raphaël? ça dépend de l'intérêt qui s'y trouve; par exemple, ce que m'a conté Pierre Leroux, qui vient de mourir, un jour qu'il avait déjeuné avec moi, et que nous retournions ensemble.
— Avez-vous connu Godefroy Cavaignac? me demanda pierre Leroux.
— Non, il était mort lorsque commencèrent ma liaison et mon amitié avec son frère Eugène.
. — C'était un grand cœur et un artiste que Godefroy Cavaignac ; mais il était, à cette époque de Sainte - Pélagie, extrêmement voltairien. Il peignait, il fai-
sait des vers, il chantait; mais son esprit n'atftit pas le sérieux que je lui ai vu depuis. Je Tai entendu alors, à un dîner donné dans la prison, entonner une chanson satirique de très-mauvais goût, qu'il avait composée contre Louis-Philippe. Marrast l'accompagnait sur sa guitare.
» Hélas! pendant que ces prisonniers heureux et leurs avocats « sablaient le Champagne », les ouvriers prisonniers pour la même cause n'avaient que du pain dans leurs chambres ; et les plus humiliés nous servaient à table, après avoir préparé le festin.
» J'étais à côté de la sœur de Cavaignac, cette belle et généreuse jeune fille, qui mourut quelque temps après, victime du dévouement qu'elle mit à servir l'évasion de son frère et des amis de son frère; je ne pus m'empêcher de lui faire remarquer ce contraste. Tétais triste, glacé, en voyant ces républicains qui ressemblaient à la jeunesse dorée. Je rougissais, comme la sœur de Godefroy, et pour elle, des propos légers qui circulaient autour de la table.
» Cela me fait penser comment il advint que Lamennais se rangea ostensiblement dans le parti républicain.
» n était à La Chesnaie ; il avait rompu avec Rome:
il était seul, abandonné de ses disciples. Il avait eu des idées comme de se retirer au mont Athos. Reynaud et moi, nous apercevions clairement où en était son esprit. Nous proposâmes à Godefroy Cavaignac et à Marrast de le comprendre au nombre des défenseurs qu'ils appelaient autour d'eux pour leur procès. Nous leur garantissions son acceptation. S'imagine-t-on qu'ils firent beaucoup de façons, et qu'ils répondirent d'abord par un refus positif!
— » Que voulez-vous que nous fassions d'un calotin ? fut la réponse de Cavaignac.
» — Ce calotirirlà, lui répliquai-je, sera ce qu'il y aura a de plus remarquable dans votre procès ».
» Pendant trois mois, Reynaud et moi, nous insistâmes pour qu'ils fissent à Lamennais cet honneur, et qu'ils se le fissent à eux-mêmes.
» Ils cédèrent à la fin, et, un jour, Godefroy nous dit :
» — Vous allez être contents , nous avons écrit à Lamennais.
» Trois jours après, Lamennais était à Paris. Je reçois un matin un billet de Camot, qui me dit : « M. de Lamennais désire que vous le meniez à ». Sainte-Pélagie; venez déjeuner avec nous. »
» Je connaissais Lamennais personnellement, quoiqu'il ne me connût pas au même titre. Quelques
années auparavant, étant prote d'une imprimerie où Ton imprimait son Mémorial ca^Aoitgue, j'avais souvent prêté mon cabinet à Tabbé Féli (c'est ainsi que ses amis d'alors l'appelaient), pour lire ses épreuves. Mais il n'avait sans doute pas fait attention à moi. Depuis, j'avais écrit, discuté son principe de certitude, souvent parlé de lui. Je ne lui étais pas inconnu de cette façon. "^
» Il me fit l'accueil le plus aimable. Après le déjeuner, je le prends sous le bras, et nous voilà trottant vers Sainte-Pélagie.
» — Dame ! lui dis-je en marchant, c'est un tout autre monde que celui où vous êtes habitué à vivre. Je vous ai vu autrefois au milieu de vos abbés : les gens que vous allez voir ne leur ressemblent guère.
» — Ils n'en valent probablement que mieux, » me répondit-il.
» Et il me conta sur ses abbés, sur leurs ruses, sur leurs tromperies, dont il avait été victime, beaucoup de choses qu'il est inutile de dire.
» Je le prévins de toute façon, afin qu'il ne fût pas trop étonné; mais il était brave> intrépide.
» Nous arrivons, et nous traversons trois ou quatre grandes salles dont les murailles étaient tapissées
de toute sorte de symboles et d'inscriptions plus bizarres et plus énergiques les unes que les autres. Les prisonniers, qui avaient été avertis, accueillent Lamennais avec une simplicité républicaine par^ trop rustique. — « Bonjour, citoyen Lamennais, » lui dit Tun, — « Comment te portes-tu , citoyen La - » mennais? » lui dit un autre. Lamennais leur répond avec bonté et avec candeur. .
» On se réunit dans la salle du fond. On attendait les Lyonnais. Il s'agissait de savoir si les accusés de Lyon consentiraient à se laisser juger avec ceux de Paris, s il y aurait deux procès, ou s'il n'y en aurait qu'un.
» Enfin Lagrange arrive, tout empanaché de rubans, suivi des autres accusés de Lyon, qu'on avait transportés de la prison du Luxembourg dans les voitures cellulaires.
» Alors Cavaignac commença à lire le plan de défense que se proposaient de suivre les accusés de Paris.
h Ce rapport avait été l'objet de bien des discussions, de bien des controverses. Marrast et Cavaignac en étaient les rédacteurs.
» Toute la partie historique était pleine de hardiesse, de franchise, de vérité. On y respirait un air de
grandeur. Mais il s'agissait d'arriver à là partie dogmatique.
» Comment la République réaliserait-elle la Liberté, la Fraternité, l'Égalité ? C'était là le point scabreux ; et moi qui savais ce qui avait retardé si longtemps l'élaboration de cette œuvre, j'étais inquiet sur ce que j'allais entendre.
» Enfin, cette partie- redoutable parut ; c'était une espèce de compromis entre les trois sectes, compromis qui se terminait par cette promesse étrange que « la République, aussitôt qu'elle serait victorieuse, » livrerait au jugement du peuple réuni en comices, » les propriétés mal acquises et les propriétés exubé- » rantes. »
» Je regardai Lamennais, qui était à côté de moi, écoutant attentivement, la tête penchée et les yeux fixés sur les dalles de pierre qui nous servaient de parquet.
» C'était en hiver.
» — Vous devez avoir bien froid aux pieds, monsieur de Lamennais ? lui dis-je.
» — Oh ! mon ami, me répondit-il , comme s'il avait compris ma pensée, je n'ai pas trop firoid aux pieds, mais j'ai bien chaud à la tète.
» Le rapport fini, je demandai la parole ; quant à
moi, plusieurs des moyens révolutionnaires qui venaient d'être indiqués ne me paraissaient ni sages ni conformes à la justice et à une saine politique.
» M. de Lamennais me remercia tout ba*s de mes réserves.
» Cavaignac et Marrast, Fun après Tautre, déclarèrent qu'ils n'avaient entendu la chose que de cette façon : que leur plan de défense leur était personnel, qu'il ne nous obligeait pas, qu'ils ne nous avaient pas appelés pour le discuter, qu'ils se défendraient ainsi, et que nous les défendrions comme nous l'entendrions.
» U y eut alors des pourparlers entre les accusés de Lyon et ceux de Paris.
» N'ayant rien à faire dans tout cela, M. de Lamennais et moi, nous nous retirâmes. »
Avez-vous connu madame Récamier, me dit un jour Pierre Leroux.
— Non.
— Et Ballanche?
— - Non plus.
— C'est dommage, j'avais une bonne histoire à vous dire.
— Dites toujours.
— Non, elle ne vaut rien, quand on n'a pas connu Ballanche. Qu^nt on ne l'a pas au moins vu.
— Oh! je l'ai aperçu deux ou trois fois.
— Vous savez son idolâtrie pour madame Récamier?
— Oui.
— Eh bien, voici comment çâ commença:
« Madame Récamier était de passage à Lyon. — Madame Récamier c'était la merveille du temps. — Ballanche séchait sur pied de ne l'avoir pas encore vue. — Enfin il est invité à une de ses soirées. — Le moment venu, il court, il vole... Le voilà dans le salon, caché dans la foule des visiteurs. Un de ses amis l'al^orde, et, après quelques instants :
» — Mais qu'avez-vous donc, Ballanche? vous exhalez une odeur détestable !
» Ballanche rougit, s*interroge,.pense à ses souliers, incline la tête, et reconnaît... que le petit décrotteur par qui il s'est fait cirer sur le quai du Rhône a mis des œufs pourris dans son cirage. Qu'auriez-vous fait?
» Rester était impossible, il y aurait eu une émeute. Vous seriez sans doute allé vous coucher. Tout au
plus, avant de vous dérober par. la fuite, auriez-vous essayé de jeter un coup d'œil sur la divinité du lieu. Ballanche fut plus malin que vous. Il alla, sans rien dire, déposer ses souliers sur Tescalier, et il revint bien vite contempler nu-pieds, tant que dura la soirée, celle... qui abaissa pour lui les gloires célestes... \oyez \d. Dédicace de sa Palingénésie... »
Récits sur les chemins. — Où 11 est question des rentes et
de la Rente. — Anecdotes.
Voici quelques récits que j'ai ramassés sur les chemins.
Hier, on m'a conté un trait du czar Pierre P"^ qui démontre comment il entendait les finances. Il voyait avec peine les dépenses excessives et les prodigalités de quelques princes de sa cour, il en fit appeler un dans son cabinet, le fit asseoir et lui dit :
— Quelle somme dépenses-tu par an pour l'entretien de ta famille, de ta maison, de tes gens et pour tes plaisirs?
— Pierre Alexiewitsch, lui dit le prince, — je t'avoue que personne ne m'avait jamais fait cette question, et je ne mêla suis jamais faite à moi-même ;
je n'en sais rien, mon intendant me donne de l'argent quand je lui en demande.
— Tu ne sais donc pas ce qu'il te faut d'argent pour vivre, ni si tes dépenses surpassent-tes revenus, ou tes revenus tes dépenses?
— Non.
— Voyons un peu si, à nous deux, nous ne pourrions pas faire ce calcul.
Il fit apporter un grand tableau noir et de la craie.
— Combien te coûtent tes chevaux?
— A peu près tant.
— Tes habits?
— Tant... je crois, etc.
Etc., etc.
— Puis on fit l'addition.
— Maintenant, passons aux revenus. — Combien te rapporte telle terre?
— Tant.
— Et telle autre?
— Tant...
— Et tes fonctions auprès de moi?
— Tant.
— Quel capital possèdes-tu à tel endroit?
— Tant.
— Est-ce tout?
— Je crois que oui.
— Faisons alors l'addition.
L'addition faite, il se trouva que les revenus ne montaient pas à la moitié des dépenses.
Pierre, sans laisser le temps au prince de parler, le saisit par les cheveux, et, suivant sa coutume, le roua de coups de canne, de telle façon qu'il dut garder le lit plusieurs jours.
— Va-t'en à présent, dit le czar, — et emploie avec ton intendant le procédé que je viens d'employer avec toi.
» L'honnêteté de Thomme dont la dépense dépasse les revenus ou la recette ne doit inspirer aucune confiance.
» Nous recauserons de tes affaires dans quelques mois. »
Et une autre histoire.
A une époque reculée de l'histoire de Russie, un seigneur se ruina au jeu et il avait à plusieurs reprises vendu des villages entiers avec les paysans qui les habitaient ; cette fois, il songea à employer un remède héroïque. — Il était dégoûté du jeu ; mais il fallait payer ses dettes ; il fit venir son intendant, lui ordonna de vendre tous ses paysans, —
puis, l'opération faite, le vendit lui-même ; — cet homme avait acquis une certaine réputation par la façon dont il avait pressuré pendant plusieurs années les serfs de son maître et lui avait trouvé et fourni de l'argent malgré sa ruine; — aussi, lorequ'il demanda à se racheter lui-même sur ses économies, son maître lui dit :
— Ça m'est égal, si tu me donnes plus que les autres.
Il se présenta plusieurs concurrents, et il ne se racheta qu'en enchérissant sur des offres considérables.
Quant au maître, il ne pouvait comme Sophronyme, se consoler de sa ruine par sa vertu en chantant sur une lyre d'or les merveilles d'Apollon ; il était jeune, courageux, il résolut de réparer sa ruine, au lieu de s'en consoler ou de s'en désoler.
En vendant ses serfs, il avait fait une réserve; il avait choisi et mis de côté les cent plus belles filles qui se -trouvaient sur ses domaines, dont il restait le seul habitant mâle ; — il entreprit résolument et joyeusement la tâche de refaire sa fortune et passa le reste de sa vie à repeupler assidûment et doucement ses petits États — en méritant réellement le titre usurpé par tant de souverains — de père de ses sujets.
NOTES DE VOYAGE D'UxN CASANIER 381
Une autre : —
Un jour Pierre P' arrive à Cronstadt — et veut visiter les vaisseaux ; — c'était l'heure du dîner des matelots. — Pierre était paternel et familier avec ses soldats et surtout avec ses marins ; — il se met à une de leurs tables, et leur dit :
— Mes enfants, je viens dîner avec vous — sans cérémonie. Rien d'extraordinaire : — une assiette et une cuiller, rien de plus.
On le sert, — il goûte la soupe.
— Voilà, dit-il, une soupe qui n'est pas trop bonne. — Qu'on m'apporte un morceau de la viande, avec laquelle elle est faite, et une poignée des pois qui sont dedans. ^
— Très-bien! — Es^ce que vous avez toujours d'aussi mauvaise soupe?
— Bâtuschka (père), souvent plus mauvaise, mais jamais meilleure.
— Très-bien !
— Qu'on fasse les signaux pour appeler tous les capitaines de la flotte.
Tous les capitaines se réunissent sur le vaisseau amiral ; Pierre leur fait des reproches pleins d'ariiertume sur leur peu de sollicitude : en ne surveillant pas, en ne dénonçant pas les fournisseurs, ils se
38i NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER
rendent leurs complices. — Qu'on cherche et qu'on m'amène les commissaires préposés.
Les commissaires arrivent.
— Quelles sont vos instructions et vos engagements?
— Telles et tels.
— Quelle sorte de viande devez-vous fournir aux matelots?
— Telle.
— Quelle sorte de pois?
— Telle.
— De haricots?
— Telle.
— Voyons si vous avez rempli vos engagements. Il les mène devant les barriques, fait ouvrir ces
barriques et convainc les fournisseurs de fraude.
Ils se jettent tremblants aux pieds du prince, avouent leur crime, — jurent de se conformer désormais à leurs engagements : rien ne Tébranla.
— Vous êtes des fripons, des voleurs.
Séance tenante, il convoque un conseil de guerre, on les juge, on les condamne à mort. Une heure après, leurs corps pendaient aux mâts des divers navires.
Une autre :
Il était revenu de Casan au milieu d'une nuit
d'été, — on crut qu'il se lèverait tard le lendemain
— les sénateurs, faute d'avoir partagé sa fatigue, pensèrent qu'ils pouvaient partager son repos.
D'ordinaire, ils devaient être réunis à sept heures du matin en été, et à huit heures en hiver. Ce jour-là, ils jugèrent bon de faire la grasse matinée.
Mais Pierre était au Sénat à sept heures précises.
Il n'y trouve que les invalides chargés de la garde.
— Êtes-vous seuls?
— Non, il y a un employé de la chancellerie qui vient d'arriver.
— Appelez-le.
L'employé arrive; l'empereur lui demande de l'ouvrage, se met à sa place ordinaire et commence à travailler, il examine différentes al&ires, et, selon son habitude, quand il est satisfait d'un jugement, il met au bas sa signature abrégée : piotr.
Quand il n'approuve pas, il met en marge : mal JUGÉ — Piotr,
Pendant ce temps, lés invalides parcourent la vill^ pour avertir les sénateurs que l'empereur est arrivé
— et paraît de mauvaise humeur.
Ils s'habillent à la hâte, et arrivent l'un après l'autre, selon la distance de leur demeure.
Pierre, voyant entrer le premier, se lève, va au
devant de lui et le charge à grands coups de canne.
Les autres subissent le même traitement à mesure qu*ils entrent dans la salle des séances.
Un peu après, le dernier de tous, arrive un amiral auquel son grand âge, ses blessures et ses infirmités ne permettent pas de marcher vite.
Informé par la sentinelle de ce qui se passe, — il se met à genoux à la porte d'entrée, et crie de loin au czar :
— Bâtuschka (père), si vous me rossez comme vous venez de rosser les autres, j'achèverai de mourir.
— Levez-vous, bon vieillard, lui dit l'empereur, la loi qui impose l'assiduité aux sénateurs ne vous ox)nceme pas ; vous avez servi la patrie, le temps que vous lui deviez est passé depuis longtemps; je ne vous ai mis au Sénat que pour vous donner les moyens de vivre dans l'aisance; — mais ces drôles ont manqué effrontément à leur devoir et j'ai dû leur donner une leçon.
Pendant que je parle de Pierre P', il me revient encore une anecdote qui m'a toujours fait rire, et quand je l'ai lue et quand je me la suis rappelée.
Pierre le Grand attendait dans le Sénat un ambassadeur polonais auquel il devait donner audience.
Au moment de Tarrivée de l'ambassadeur, on ouvre les portes et il entre dans la salle un courant d'air des plus aigres; — Pierre frissonne et, regardant autour de lui, avise son vice-chancelier Gollowin, dont le chef était couvert d'une énorme perruque ; — il la lui ôte, la met sur sa tête à lui, — et, sans dire un mot, sans sourire, — il donne son audience et écoute Tambassadeur ; puis il lui répond. L'ambassadeur se- retire, et Pierre rend la perruque au vice-chancelier, sans parler davantage.
Encore une :
Un commis voyageur arrive à Saint-Pétersbourg, il soupe, se couche et dort; le lendemain matin, il sort de son hôtel.
Un pied de neige, 2S degrés de froid ;
Il fait : brrrrl
Deux heures après, il est mandé à la police :
— Votre nom? votre profession? que venez-vous faire ici?., qu'avez-vous fait depuis votre arrivée?..-
— Au point de vue de mes affaires, rien ; je suis arrivé hier soir, j'ai soupe, j'ai dormi, je suis sorti, vous m'avez fait dire de venir vous parler... et me voici.
— Vous oubliez quelque chose.
— Pas que je sache...
— Rappelez vos souvenirs?
— Je ne me rappelle rien.
— Je vais vous aider.
— Vous m'obligerez.
— Qu'avez-vous dit en sortant de l'hôtel?
— Rien, j'étais seul et je n'ai pas l'habitude de me parler à moi-même.
— Votre mémoire vous sert mal, vous avez dit brrrri
— Ah ! ça, c'est possible.
— Qu'est-ce que veut dire ce... brrrr?
— Ça veut dire voilà un petit froid qui pique bigrement.
— C'est la première fois que vous venez en Russie?
— Oui.
— Eh bien, sachez qu'ici il ne faut rien critiquer, il ne faut rien trouver mauvais,^ il ne faut faire aucune observation... vous comprenez?
— Je comprends.
— Je ne vous dis que cela.
— C'est assez.
Notre homme sortit de la police Un peu abasourdi, mais décidé à prendre l'avertissement en sérieuse considération; et, en effet, il resta un an en Russie ; tous les soirs, ses courses finies, il allait
passer sa soirée dans un café, buvait du punch et jouait aux dominos ; — dès le premier soir, il remarqua que le jeu qu'on lui donnait n'avait pas de double six; — il y joua trois cent soixante-cinq fois, toujours sans double six et quitta la Russie, sans avoir jamais osé en faire la remarque ni eu l'air de s'en apercevoir.
XXIXVIII
Appris, toujours sur les chemins, quelques jolis proverbes
russes.
Dieu donne, même par la fenêtre.
Dieu voudra, et un bâton d*épine fleurira: et un fusil qui n'est pas chargé tirera.
Le pauvre fait oh! — et, derrière le pauvre, — voilà Dieu.
n naît une bouche, et, en même temps, il natt une bouchée.
Ça n'est pas cher, gardez-le pour rencensoir du pope.
Si tu es champignon, laisse-toi mettre dans la corbeille.
Le mari prend le verre à pied, et le femme le petit verre.
Si tu n'es pas prêtre, ne te fourres pas dans la chasuble.
Tu n'es pas cosaque, comment serais-tu hetman des cosaques^?
Grillon, ox)nnais ta cheminée.
N'entre pas dans le traîneau d'autrui.
Que chacun balaye devant sa porte.
Le père est pêcheur: les enfants regardent l'eau.
Telle est la fileuse, telle est sa chemise.
La mère charrue a des cornes d'or.
Le travail est noir, mais l'argent est blanc.
Le riche a chaque cheveu dans du beurre; le pauvre n'a pas de beurre pour son gruau.
Jette du pain derrière toi,' tu le retrouveras devant toi.
On n'appelle pas le taureau pour boire de la bière, mais pour lui faire traîner l'eau.
Avec sept bonnes, l'enfant est sans yeux.
N'ayant pas été sonneur, ne demande pas à être sacristain.
Ouest la douleur, là va la main.
Ne fais pas obéir le paysan avec un bâton, mais avec un rouble.
Fais dîner le paysan avec toi, il mettra les pieds sur la table.
a9i NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER
Laisse la paysanne entrer au paradis , elle voudra V introduire sa vache.
Appelle le paysan : « Frère, » il voudra être ton père.
Dispute jusqu'aux larmes, mais ne parie pas.
Dieu aime à être importuné.
N'irrite pas Dieu en murmurant, mais apaise-le en chuchotant.
Ce n'est pas l'argent qui est le fin mot de la vie, c'est le bon sens.
Le poisson sur le plat d'autrui est bon marché.
Quand on manque de poisson^ l'écrevisse est un poisson. Dans une contrée dépeuplée, Thomas est gentilhomme.
La dette ne mugit pas, et pourtant elle empêche de dormir.
C'est toi qui as cuit ton gruau, mange-le sans te plaindre.
La cabane n'est pas belle par ses murailles, mais par les pâtés qu'on y mange.
Tel est ébouriffé, qui pourtant n'est pas un ours.
La pelisse est d'un mouton^ mais l'âme est d'un homme.
Ne mord pas toujours celui qui remue la moustache.
N'enseigne pas au brochet à nager, ni au saltimbanque à sauter.
Le gruau de sarrasin est forcé de se louer luimême.
De ce que tu as peu, émiette peu.
Le paresseux n'a pas besoin d'almanach, pour ui il est toujours fête.
Au paresseux donnez un œuf, il vous dira de récaler.
Pour le paresseux, le champignon ne mérite pas qu'on s'incline pour le cueillir.
Là où il y a le kacha (gruau de sarrasin) et le stchi (soupe aux choux), là est la patrie.
Allume un cierge pour Dieu, et un tison pour le diable.
La bonne femme est une pelle, la mauvaise un balai.
La femme peut éparpiller et perdre avec sa manche plus que l'homme ne peut apporter avec sa charrette.
Auprès d'une méchante femme, Satan est un enfant innocent.
Le chemin de la femme : depuis le poêle jusqu'au seuil.
Le maître de la maison doit sentir le vent, la femme doit avoir une odeur de fumée.
Voici une femme dont les cheveux sont bien longs, sa langue est encore plus longue.
Pleurs de femme, bon marché au bazar.
Où le diable n'a pas le temps d'aller lui-même, il envoie une femme.
Plus une femme est battue, plus la soupe aux choux est bonne.
Celui qui s'assied à ta table sans que tu l'aies invité, traite-le en Tartare. •
Dieu te donne — de pouvoir donner et de ne pas demander.
Telle est la maîtresse de la maison, telle est la viande.
Patience, cosaque, et tu seras hètman.
Fais-toi d'abord supporter, on t'aimera plus tard,
A la princesse son petit prince, à la chatte son petit chat, è^ Catherine son enfant.
L'épi vide lève la tête.
Au mort la paix, au médecin le festin.
Celui-là peut bien vivre dont la grand'mère tire les cartes.
Le gain et la perte vont sur le même traîneau.
Il n'y a pas de saint à cheveux roux.
Le maître de la plus petite maison y est ce qu'est le khan en Crimée.
Avec une bonne femme, chagrin, demi-chagrin; — joie, double joie.
La main dans la main et l'âme dans l'âme.
Allant à la guerre, fais une prière, — allant sur mer, fais-en deux, — en te mariant, fais-en trois.
N'ouvre pas la bouche au pâté d'autrui, mais lève-toi de bonne heure pour faire le tien.
Pourvu qu'il y ait un dos, on trouvera un bâton.
Même pour Tarchimandrite , s'il est affamé, le navet est un régal.
Prends l'enfant par la main, tu prendras la mère par le cœur.
La science n'est pas de la bière, ça ne se boit pas dans des verres.
On n'est pas aimé à proportion qu'on est beau; on est beau à proportion qu'on est aimé.
L'amour enseigne à danser même au prêtre.
Le prêtre peut lier les mains, il ne peut Uer le cœur.
Le mensonge marche sur des pieds pourris.
Mens, mais aie de la mémoire.
Tel ment au point qu'il faut ôter les imagesi des saints de la chambre.
Avec celui avec qui la jeune fille va chercher les champignons, elle va aussi chercher les fraises.
La bonne renommée dort derrière le poêle.
Sans les choux la soupe aux choux n'est pas épaisse.
Tu n'as pas de pelisse, contente-toi de ton caftan ; il n'y a pas de banquette dans ta cabane, couchetoi par terre.
Parle peu avec les autres et beaucoup avec toimême.
Tel a une veste verte et un bonnet d'un rouble dont le stchi (la soupe aux choux) est sans sel et sans gruau.
Comment penser au tchinn (les grades et les rangs) quand il n'y a pas de jambon dans le stchi?
Ne va pas chez le chef avec ton nez seulement, vas-y avec un présent.
Les coups du bien-aimé ne font pas longtemps mal.
Les prêtres des cathédrales ont aussi des punaises.
Il est tard de ménager la bière quand le tonneau sonne creux.
Ne promets pas une vache, mais donne une tasse de lait.
On va au tribunal en caftan, on en revient en chemise.
En été, prépare ton traîneau.
Le avosska (au petit bonheur) se tenait au nebossna (n'aie pas peur), et tous deux sont tombés dans le fossé.
Fais amitié avec Tours, mais ne lâche pas ta hache.
Pour un mot rouge, il ne ménagera pas sa mère.