LE VOYAGE DES DÉPORTÉS
À mesure que l'été s'écoulait, la rumeur de notre départ pour l'exil s'accrédii.‘t; mais pere sonne ne savait quelle serait la teneur de l’ordre de commutation, et l’on ignorait complètement quel serait l'endroit de notre destination.
Enfin, après dix mois de prison et de souffrances, le 25 septembre 1839, à trois heures de l'après-midi, on vint signifier à cinquante-huit d’entre nous (voir la Jiste du chapitre précédent), tous condamnés à mort, que notre sentence était commuée en une sentence de déportation à vie en Australie, et que nous devions être prêts à partir pour ce voyage de plusieurs milliers de lieues, /e lendemain ! Oui, un avertissement du soir pour un départ du lendemain matin, à des hommes respectables, à des pères de famille, exilés à vie parmi les forçats dans un autre hémisphère, non pas pour des crimes atroces ou
are 0 AE rh RECU HP AS
or
LE 9 modo a ee m0 M
TT
déshonorants, mais pour evoir cédé aux entraînements blâämables, sans doute, mais généreux, d'un patriotisme mal dirigé !
Je n'ai pour but, dans cette courte remarque, que de protester contre une foule d’écrits qui ont représenté les insurgés de 1837 et 1838 comme des monstres, et sont allés jusqu’à reprocher au gouvernement du temps d’avoir encouragé les révolutions, en témoignant aux coupables trop de douceur et de clémence. Un auteur, officier de l’armée, disait à ce propos dans un ouvrage publié sr le Canada et contre mes compatriotes: ‘“ Les loyaux, qui avaient “beaucoup souffert pendant l'insurrection, se “montraient mécontents et indignés de cette “ tendance à la clémence (*).”
Aujourd'hui que les passions soulevées dans ces temps malheureux sont complètement apaisées, on peut faire sans danger à chacun sa part ; et il doit être permis, à ceux qui ont tant souffert pour leur erreur d’un moment, de démontrer, avant de descendre dans la tombe, qu'on ne doit pas les confondre avec les grands criminels, et qu'ils ont largement payé leur dette à l’ordre établi.
Le public avait appris, quelques heures avant nous, que notre sort était fixé, et les parents et amis des condamnés s'étaient hâtés d'envoyer
() “The loyal canadians, who had suffered much during “the insurrection, were discontented and indignant at this
« tendency to clemency.”’ — Warburion, England in the New World.
informer les familles du départ, si prochain, des leurs pour le lieu d'un bannissement à vie.
À huit heures du matin, le jour où nous devions nous embarquer, un grand nombre de parents, d’épouses et d'enfants des condamnés envahirent la prison, pour dire un adieu, qu'on croyait devoir être éternel et qui le fut ponr plusieurs, l’un à un fils, l’autre à un époux, d’autres à un père Tous les âges étaient confondus dans cette union de larmes amères æt de cris déchirants. Les malheureux pères de famille ne trouvaient guère de paroles de con- #olation à donner à ces femmes éplorées, à ces enfants laissés désormais sans autre appui que celui de la charité des proches, des amis ou du public ; ils se contentaient de mêler leurs pleurs à ceux de ces êtres si chers et de répondre à
leurs derniers embrassements.
Pour moi, j'avais vu un de mes frères la veille, et je remerciais Dieu d’épargner à mes vieux parents absents, surtout à ma mère, les terribles émotions d’une pareille scène. Je me disais, en regardant mes compagnons de déportation, la plupart paisibles cultivateurs : —Qu'a- +-on donc tant à craindre, maintenant, de ces braves gens? Si, toutefois, il y a des coupables ce ne sont certainement pas eux!
À 11 heures de la matinée, le 26 septembre, on apporta dans la section de la prison que j’habitais un tas de menottes ; cela joint au bruit de portes et de ferrailles, que nous entendimes
dans les escaliers voisins, nous fit comprendre que l'heure du départ était arrivée.
Bientôt on fit retirer les étrangers, c'est-à-dire les membres des familles des condamnés, et un instant après des officiers civils et militaires, accompagnés de soldats vinrent procéder à l’enchaînement des prisonniers. Nous fûmes liés deux à deux et conduits dans la cour antérieure de la prison, entre deux haies de soldats de pied : à la porte stationnait un détachement de cavalerie. Là, aussi, se tenaient des épouses et des enfants de condamnés, qui, avertis trop tard, n'avaient pu venir à temps, pour converser, une dernière fois, avec leurs maris et leurs pères dans la prison. (C'’étaient des cris, des larmes, des adieux déchirants jetés à travers les rangs des soldats, quelquefois un élan vers les condamnés, réprimé par les agents de l'autorité.
En sortant de la prison et en me trouvant sous un ciel ouvert, je ressentis un moment de bienêtre matériel impossible à décrire : je n'étais pas sorti des murs de la geole depuis mon procès ! Je respirai l’air à pleine poitrine et je regardai le beau ciel de mon pays; mais cette jouissance fut de courte durée; car, bientôt rappelé au sentiment de la réalité, je me plongeai dans les tristes réflexions que suggérait la perspective de mon triste sort.
En quittant nos logements de la prison, nous. fûmes l’objet de chaudes marques de sympathie de la part de plusieurs des employés de l’établissement ; cela fait honneur à l'humanité et fait
nprendre
est-à-dire és, et un nilitaires, er à l’enimes liés ntérieure ldats de ement de pouses et rop tard, rser, une
rs pères
s larmes, es rangs les conorité.
ant sous de bienétais pas | procès !
regardai uissance opelé au dans les ‘spective
)Jn, nous.
mpathie
l'établis-
; et fait.
toujours da bien aux prisonniers. Le médecin de la prison, M. le Docteur Arnoldi, qui s'était toujours conduit envers nous avec beaucoup d'humanité (je parle de M. Arnoldi, /e père, mort à Montréal depuis plusieurs années), pleurait à chaudes larmes. Au moment où on me wettait les fers, il saisit ma main restée libre entre ses deux mains, et, la pressant avec affection, 1l me dit :—“ Courage, mon enfant !”
Il y avait foule dans les rues ; mais la masse des curieux, paraît-il, était stationnée à l’embarcadère du port, dont elle encomtkrait les avenues. Pour éviter la foule, qui pouvait devenir une cause d'embarras et de trouble peutêtre, on nous dirigea en toute hâte, sous escorte
de cavalerie, vers le pied du courant, où nous.
trouvâmes le bateau à vapeur, British America, qui nous prit à son bord. On nous fit descendre sous le tillac d'avant, et un instant après le bateau s'éloignait de la rive à toute vapeur. Dans l'après-midi on nous ôta nos fers, et peu après, on nous fit distribuer une ration de pain et de jambon, à laquelle le plus grand nombre toucha à peine, tant les émotions du départ nous avaient bouleversés. Il y avait des gens, comme je l'ai dit plus haut, dont les demeures avaient été incendiées et qui laissaient sur le pavé des femmes chargées de nombreux enfants. Notre bateau jeta l'ancre dans le lac Saint- Pierre ; c'était pour attendre, dirent les gens de l'équipage, un autre bateau ayant à son bord les déportés du Haut-Canada : on voulait ne
E à LE - 4 IE DE h ,