‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistesChapitre 1 sur 35 · RUE GARANCIÈRE · texte numérisé non relu

RUE GARANCIÈRE

ToKt droits rétervés

Les pages recueillies dans ce petit volume ne sont pas l'œuvre d'un théoricien qui se serait donné pour tâche l'étude philosophique des conditions générales de Fart ou Texposé d'un système particulier d'esthétique. Elles ne sont pas non plus sorties de la plume d'un critique de profession. Celui qui les a écrites était un peintre familiarisé par l'expérience avec tous les secrets de la pratique et, au meilleur sens du mot, un curieux, c'est-à-dire un homme joignant la délicatesse du goût à l'érudition archéologique et la passion du collectionneur en quête des raretés qu'il pourra s'approprier, aux prédilections raisonnées et aux doctrines une fois embrassées qui obligent.

Quelle que fût en effet la loyauté éclectique de Charles Timbal, avec quelque bonne foi qu'il recherchât et qu'il s'empressât de reconnaître le beau ou le vrai sous toutes ses formes, le talent à tous ses degrés, il s'en fallait heureusement de beaucoup que chez lui cette sincérité de l'intelligence dégénérât en

complaisance banale, cette impartialité en scepticisme. En matière d'art comme ailleurs, cet homme de cœur autant que d'esprit était avant tout un croyant. Il pouvait bien tenir compte de certains efforts inspirés par une autre foi que la sienne, honorer dans les œuvres du passé ou dans les œuvres contemporaines certains mérites en désaccord secret, sinon même eh contradiction formelle avec les exemples des maîtres qu'il préférait ; il pouvait bien, lui l'admirateur fervent des Italiens du quinzième et du seizième siècle, ne pas marchander la justice aux Flamands et aux Hollandais du dix-septième ; enfin, son dévouement aux principes que représentait M . Ingres ne l'empêchait pas de faire la part du mouvement provoqué et des innovations introduites dans notre école par Delacroix ou par Decamps ; mais tout en respectant ainsi les droits de chacun, il n'avait garde de les juger égaux. Tout en se rendant de bonne grâce aux preuves de talent , quelque dissemblables qu'elles fussent, il n'aurait pas plus consenti à les confondre dans un même sentiment d'estime qu'à exagérer l'importance de l'une d'entre elles pour se conformer à quelque mode du moment. Persuadé que dans les beaux-arts il n'y a que l'excellent qui vaille, il se croyait quitte envers les œuvres seulement bonnes une fois qu'il les avait franchement reconnues telles. Quant au reste, il ne s'en occupait guère que par simple curiosité tout au plus, sans se défendre du

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détachement anticipé qu'inspire ce qui doit, à une échéance plus ou moins longue, porter la peînc de nos illusions présentes ou rentrer dans le néant avec elles.

De là l'élévation constante des idées qu'expriment ou que suggèrent les écrits de Charles Timbal, lors même que le mode d'exposition est le plus rapide et le style le moins ambitieux ; de là aussi, malgré la diversité matérielle des éléments choisis, le caractère d'unité que présentaient les collections qu'il s'était faites. Rien de médiocre n*y figurait; aucun voisinage compromettant n'y venait inquiéter ou surprendre le regard attiré un instant auparavant par quelque ouvrage de premier ordre. Si, dans ce sanctuaire de l'art de tous les temps, une figurine en ivoire du moyen âge avait sa place à côté d'un dessin de Raphaël ou d'une médaille de Varin; si l'on y voyait auprès d'un tableau florentin du quinzième siècle un fragment de sculpture antique ou un marbre de la Renaissance française, chacun de ces objets pris en soi était un spécimen achevé de l'art d'une époque ou d'une école, et contribuait sous des formes particulières à établir le niveau commun, à fixer la signification de l'ensemble. En un mot, tout ce qui se trouvait là n'y était, on le sentait bien, qu'à titre d'hommage rendu par le possesseur à ce que l'idéal dans son expression la plus haute peut comporter d'exemples et d'enseignements.

Rien de plus profitable en général à la santé de Tesprit, rien de mieux fait pour le prémunir contre les menues séductions ou les influences de rencontre que cette passion réfléchie pour les belles œuvres de Tart ancien. Toutefois, elle ne laisse pas d'avoir ses dangers quand celui qui s'y livre est, en même temps qu'un amatçur, un artiste, par conséquent un homme appelé à produire pour son propre compte. Timbal, au moins dans la seconde moitié de sa carrière, ne put échapper complètement à ce péril. Que de fois ses amis ne Tont-ils pas entendu se reprocher presque comme des entreprises inutiles, sinon même comme des actes d'irrévérence envers les maîtres, les travaux de peinture qu'il avait exécutés, ou qu'il aurait eu encore la tentation d'aborder !

Cl A quoi bon, disait-il, prétendre entrer en lutte alors qu'on se sait vaincu d'avance? Pourquoi essayer de répéter, et de répéter certainement en moins bons termes, ce que d'autres ont admirablement exprimé, — ou bien, à moins d'être un homme de génie soimême, comment sans présomption ridicule espérer qu'on trouvera quelque chose à dire, quelque découverte à faire après eux? Passe encore là oti il s'agit d'interpréter les réalités qui nous entourent. On peut sans doute dans le fait présent, dans le mouvement des idées actuelles, rencontrer quelque élément à dégager, quelque progrès à déterminer que nos devanciers ne soupçonnaient pas; on peut ajouter ainsi

un nouveau chapitre à Thistaire de Part, mais on n''arrive qu^à en rééditer sans profit pour personne les pages déjà consacrées, lorsqu'on reprend , comme

j'ai d'abord essayé de le faire, une tâche qu'il n'appartenait qu'aux artistes souverains de s'attribuer et qu'ils ont irrévocablement menée à fin. »

Timbal se calomniait en faisant aussi bon marché de lui-même et des efforts qu'il avait tentés. Les œuvres sorties de son pinceau ont le mérite d'exprimer des idées et de procéder d'une poétique fort supérieures à la moyenne des intentions qui suffisent au plus grand nombre des peintres contemporairîs. Si, au point de vue de l'effet purement pittoresque et du colons, ces œuvres permettent de faire quelques réserves, il conviendra mieux, il sera plus légitime encore de reconnaître qu'elles sont traitées avec une intelligence profonde des conditions morales de l'art comme des caractères intimes de chaque sujet, et qu'elles doivent à ce titre être classées parmi les productions les plus sérieuses de la peinture à notre époque.

Nulle velléité d'ailleurs d'écart ou de détour dans la marche de ce talent depuis les premiers pas jusqu'aux derniers. Lorsque, presque au sortir de l'atelier de DroUing, Timbal expose au Salon de 1848 cette Mise au tombeau qui lui vaut sa première récompense officielle et les encouragements spontanés de M. Ingres, comme lorsqu'il décore l'abside de

Péglise de Pierrefitte et, quelques années plus tard, la Chapelle de Sainte- Geneviève à Saint-Sulpice ou la Chapelle du Catéchisme à Saint- Etienne du Mont, ' — comme enfin lorsqu'il groupe sur les murs de Téglise de la Sorbonne les figures des théologiens illustres de tous les temps en regard d'une image symbolique des dernières scènes de la Passion, — c'est d'un cœur aussi invariablement convaincu qu'il entame chaque travail ; c'est avec les mêmes préoccupations de la dignité dans le style, avec le même culte des grandes traditions qu'il l'accomplit.

Peut-être aux yeux de certaines gens Tart ainsi compris ne paraîtra-t-il qu'un démenti impuissant ou inutile aux inclinations ou aux prétendus progrès de notre temps; peut-être ceux qui, dans le jargon du jour, célèbrent si volontiers les bienfaits de « la touche vibrante » et le triomphe de « la lache », n'auront'ils que de l'indifférence ou du dédain pour des œuvres dédiées à des gloires assurément d'un autre ordre. Libre à eux après tout. Le mal ne sera pas grand si, faute de savoir regarder ailleurs, de tels juges s'en tiennent à ce qui intéresse directement leur manie; mais les inconvénients peuvent être plus graves et les dénis de justice moins excusables lorsque, au lieu de cette aversion naïve, des travaux comme ceux auxquels Timbal s'est consacré rencontrent la tolérance décevante de ces docteurs, en réalité sans doctrine, qui ne voient aujourd'hui dans la

peinture religieuse qu'une formule archéologique , que la continuation tout extérieure d'une vieille coutume. A ce titre, ils veulent bien faire mine de l'accepter ou plutôt se résigner à la subir, mais à la condition de n^en être point au fond les dupes. S'ils s^accommodent des scènes évangéliques qu'il plaît encore à quelques peintres de traiter, c'est à peu près dans la même mesure et en vertu des mêmes conventions que là où il s'agit des scènes mythologiques imitées de Pantiquité païenne. Et pourtant, quels progrès se sont opérés, quelles vérités nouvelles possédons*nous qui puissent infirmer ainsi l'autorité de Tart religieux et celle de la religion elle-même?

Non-seulement les peintures ou les sculptures qui méritaient d'être admirées au temps de Giotto ou au temps de Raphaël gardent aujourd'hui les mêmes droits et rayonnent de la même beauté, mais les idées ou les croyances qui les ont inspirées ne se sont pas, quoi qu'on suppose, si bien transformées que notre âme à cet égard ait, pour ainsi parler, fait peau neuve. Tout en rendant hommage dans le passé à la majesté de l'art sacré, vous prétendez, pourrait-on dire à ses adversaires dans le présent, qu'il ne répond plus aux aspirations de notre époque, à ses besoins, à ses mœurs; pourquoi cela? N'y a-t-il donc plus dans les églises chrétiennes que des souvenirs ou des usages ? Est-ce que les mystères qui s'y célèbrent ont perdu leur signification actuelle et leur vertu? Est-ce

que Je saint sacrifice n'est plus qu'une tradition historique, une commémoration muette, une pratique stérile ? Est-ce que le vide s*est fait dans le calice et sur l'autel? Si vous le croyez vraiment, déclarez-le; si cela est, prouvez-le ; si l'Evangile ment, démentez-le, et détournez-vous franchement d'un art qui se fait le complice de ses fraudes; mais laissez là ces semblants de déférence qui ne profitent à rien ni à personne, et qui, dans votre propre pensée, ne peuvent servir qu'à entretenir tant bien que mal un préjugé. Grâce à Dieu, il se trouvera toujours des esprits et des cœurs auxquels ces sentiments négatifs ne sauraient suffire; il se trouvera toujours des gens pour chercher la beauté et la vérité infinies au delà des formes visibles, et pour reconnaître que dans le domaine de Fart, comme dans tout ce qui touche à Tâme, le besoin de croire, d'aimer, d*espérer ne se supprime pas plus que la nécessité de manger pour vivre ou d'user de ses poumons pour respirer.

Timbal était un de ces hommes-là. Comme Hippolyte Flandrin à qui une étroite amitié l'avait uni dès sa jeunesse, il entendait ne mettre son talent qu'au service de ses convictions, et si, à tenir compte seulement des résultats , ce talent ne peut être assimilé à celui du peintre de la Frise de Saint- Vincent de Paul, il autorise au moins le rapprochement par la sincérité des sentiments qui l'animent et par l'élévation constante des intentions qu'il traduit.

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D'ailleurs, il ne suit pas de là, tant s'en faut, que dans les peintures qu'a laissées Timbal tout se borne à ces mérites d'un ordre absolument immatériel. Il est telles d'entre elles, — les deux scènes, par exemple, de la Vie de sainte Geneviève, à Saint-Sulpice, et surtout la grande composition sur la Théologie dans l'église de la Sorbonne, — dont l'ordonnance pittoresque, à la fois très-savante et très-imprévue, ferait honneur aux artistes de notre temps les plus justement renommés. Il en est d'autres, comme la Présentation de la Vierge, à Saint-Etienne du Mont, qui, par la simplicité de l'invention et la fine sobriété du style , semblent refléter quelque chose du goût et de la manière sereine d'Andréa del Sarto, un des maîtres au reste que Timbal affectionnait le plus et qu'il avait le plus attentivement étudiés en Italie. Enfin , là même où le sujet traité n'a pas un caractère expressément religieux, là où Timbal nous représente soit une scène allégorique , comme sur cette toile, la Muse et le Poëte, que l'on a récemment jugée digne d'entrer dans les collections du Louvre, soit quelque figure de jeune fille, comme celle qui fait partie de la galerie de madame la princesse Mathilde, — le mode d'exécuiion se ressent invariablement des sévères doctrines du peintre et des chastes coutumes de sa pensée.

Il en était de même des principes qui le dirigeaient et du genre de beauté qu'il entendait faire prévaloir

dans le choix des monuments dont il avait de bonne heure entrepris de s'entourer. Le premier tableau acquis par lui était un Christ en croix, de Fra Angelico; le premier morceau de sculpture, une Vierge avec V Enfant, de Mino da Fiesole. Il y avait là, pour le possesseur de ces deux ouvragés exquis, une sorte d'engagement pris envers lui-même et comme le diapason qui devait déterminer l'harmonie de sa collection future. Les acquisitions qui suivirent ne démentirent rien de ces commencements, et, — mérite peu commun en pareil cas , — celui qui les faisait ne se laissa pas plus détourner de son but au hasard des occasions qu*il ne lui arriva , sous l'influence d'une arrière-pensée vaniteuse, de ne vouloir sur ses murs aucune place vide, ou dans la série des œuvres qui y figuraient aucun témoignage de talent anonyme.

Les collections d'objets d'art bien souvent ne nous montrent, au lieu des conquêtes patientes d*une intelligence érudite , qu'une victoire fortuite de la richesse. La collection que Timbal avait su se former avec des ressources relativement restreintes, exprimait au contraire la victoire du goût et de la clairvoyance. Sans doute, il pouvait n'être pas très-méritoire de se procurer , une fois qu'il se trouvait mis en vente, quelque ouvrage d'une importance et d'une authenticité dès longtemps reconnues , — le dessin , par exemple, de Raphaël pour la Belle Jardinière, qui du cabinet de Crozat avait successivement passé

dans ceux de Mariette, de Thomas Lawrence, du roi de Hollande Guillaume II, et dont Timbal d'ailleurs a, par une libéralité posthume, assuré la possession au Musée du Louvre. Il n'y avait là, en dehors de la question de prix, qu'une occasion inespérée à saisir, une avance à prendre dès le premier jour sur les compétiteurs qui pourraient se présenter; mais dans combien d'autres cas la sagacité personnelle du collectionneur n'a-t-elle pas suffi pour lui faire découvrir au fond d'une boutique ou dans le péle-méle d'objets rais à Pencan quelque morceau d'élite, quelque relique ignorée du génie ou du talent d*un maître! Combien de fois un marbre italien ou français, un ivoire du treizième siècle ou une plaquette en bronze du quinzième ne lui ont-ils pas, pour ainsi dire, sauté aux yeux et inspiré la résolution de s'en emparer sur l'heure, alors que de moins fins connaisseurs seraient restés à sa place indifférents ou hésitants ! Enfin, avec quelle fidélité aux règles qu'il s'était prescrites n'a-t-il pas jusqu'au bout continué de procéder, avec quelle ferme volonté de n'admettre que des œuvres de l'art proprement dit et d'exclure impitoyablement les simples curiosités !

Aussi le possesseur de cette collection composée d'éléments si sévèrement et si judicieusement choisis avait-il un genre de notoriété particulier et une place distincte parmi les amateurs français contemporains. Un de ceux-ci, et, à tous égards, un des mieux en

mesure de porter un jugement sur ce point, M. Edmond Bonnaffé, Fa dit avec une parfaite justesse : « Dans ce monde un peu envahissant de la curiosité parisienne, oîi chacun se préoccupe de faire déborder spn affiche sur celle du voisin, Charles Timbal s'était créé une situation à part. Il vivait en dehors de la mêlée, au milieu de sa chère collection qu*il augmentait dans l'ombre, ne songeant ni à l'annoncer bruyamment ni à la dissimuler, ouvrant sa porte à quelques amis amoureux comme lui des choses

exquises Il savait beaucoup, disait à merveille,

avec une autorité sereine et bienveillante. Chez lui le cœur était comme le goût, sûr, délicat, distingué; il est resté jusqu'à la fin l'amateur dans l'acception la plus digne du mot *. »

Timbal en effet, comme M. His de La Salle et comme M. Reiset de nos jours, ou comme Mariette dans le dernier siècle, Timbal a aimait », et il aimait en pleine connaissance de cause, les beaux objets d'art qu'il avait réussi à rassembler. Jamais l'attachement presque pieux qu'il avait voué à chacun d'eux ne se serait laissé ébranler par les objections ou les froideurs d'autrui , encore moins par la tentation de quelque gain, si gros ou si facile qu'il pût être; jamais la pensée ne lui serait venue d'utiliser au profit de sa fortune les heureuses trouvailles qu'il avait su

« Chronique des Arts et de la Curiosité, 27 novembre 1880.

faire, ou les morceaux renommés de longue date qu'un séjour sous son toit avait achevé de consacrer. Et cependant un moment arriva où il dut se séparer de ces chers compagnons de sa vie : moment cruel , bientôt suivi de regrets presque aussi douloureux , et dont les joies mêmes qu'amenèrent plus tard tant de conquêtes nouvelles ne purent jamais compenser Pamertume ni effacer complètement le souvenir.

Pour ceux qui ont intimement connu Timbal, pour ceux qui savent à quel point son imagination était impressionnable et son cœur prompt à Tindignation contre le mal , rien de plus explicable que la détermination prise par lui au lendemain d'événements affreux et en présence des ruines qu'ils avaient faites. Les incendies de 1 87 1 venaient , entre autres désastres, de réduire en cendres les collections que M. Gatteaux avait passé sa vie à former, et que dans sa munificence patriotique il destinait à son pays. Timbal s'était toujours proposé, lui aussi, de léguer à l'un de nos grands établissements publics les trésors qu'il avait amassés. Comment compter maintenant sur l'avenir? Quelle sécurité se promettre, quelles garanties de salut espérer pour le précieux dépôt dont il avait rêvé d'enrichir après lui le patrimoine national? Révolté etdécouragé tout ensemble, Timbal crut voir dans les violences de la veille une menace, sinon un danger inévitable pour un jour prochain , et, de peur de se trouver condamné à assis-

ter lui-même à Panéantissement de tout ce qu'il avait aimé, il prit le parti d'éloigner de ses yeux ces objets si longtemps, si tendrement choyés, qui ne lui parleraient plus désormais que de ses inquiétudes. Il se décida donc à céder sa collection , non par esprit de spéculation, — le prix auquel il l'aliéna en ferait foi, — non par caprice, mais afin d'échapper à Tobsession d'une idée fixe, au pressentiment, justifié ou non, d'un malheur.

Timbal toutefois avait trop présumé de lui-même. Il espérait avoir le courage de l'oubli : il s'aperçut bientôt qu'en se séparant des choses il n'avait réussi pour cela ni à les chasser de sa mémoire, ni à rompre avec ses affections. Quelques mois s'étaient écoulés à peine, que déjà il se reprenait à chercher les occasions de réparer ses pertes.

D'ailleurs, si grand qu'eût été le sacrifice, Timbal ne l'avait pas accompli sans se réserver soit la jouissance sa vie durant, soit la propriété absolue de certains chefs-d'œuvre dus à la plume de Raphaël ou au ciseau des sculpteurs quattrocentisti. Fallait-il irrévocablement s'en tenir à ces rares débris? Les premiers efforts une fois faits pour y ajouter quelque accompagnement digne d'eux, comment résister à la tentation de pousser un peu plus loin l'entreprise et ne pas arriver progressivement à en étendre si bien le champ qu'il y eût place, comme par le passé, pour tout un ensemble de richesses?

Contrairement à ce qu'il avait cru pouvoir se promettre, Timbal se laissa donc de nouveau aller à sa passion; mais, pas plus qu'autrefois, il ne consentît pour la satisfaire à capituler avec sa conscience d'artiste et d*homme de goût. La seconde collection formée par lui ne fut ni moins importante, ni moins bien choisie que n'avait été la première. Elle avait même sur celle-ci l'avantage d'offrir plus de variété, et si les équivalents ne s'y retrouvaient pas toujours de tels marbres ou de tels bronzes florentins, honneur de cette collection primitive, on y voyait figurer en plus grand nombre des sculptures en ivoire ou des pièces d'orfèvrerie appartenant aux diverses époques, et des émaux de France, d'Italie ou des Flandres.

Qu'adviendra -t- il du tout maintenant? Entre quelles mains iront se répartir ces objets dignes , pour la plupart, d'un musée? Quelques-uns, conformément aux généreuses intentions de Timbal, ont déjà pris place dans les salles du Louvre; d'autres ont été ou seront donnés à sa famille, à ses amis, au musée de Cluny et au musée de Caen. Quant à l'emploi qui sera fait du reste, nous n'avons pas à l'indiquer ici. Ce qu'il nous est permis seulement de dire dès à présent sans indiscrétion, c'est que les mesures qui seront prises au nom de Timbal ne pourront qu'assurer à sa mémoire la reconnaissance et le respect.

Partagée pendant longtemps entre la pratique de

Tart et raccroissement d'une collection plus riche de jour en jour, la vie de Timbal s'était trouvée vers la fin, et presque inopinément, occupée par des travaux tout différents, au moins quant aux formes mêmes et à la nature des moyens employés. Moitié entraîné par le désir de prêter son concours aux amis qu'il comptait parmi les rédacteurs du journal le Français, moitié séduit par la nouveauté de la tâche, le peintre s'était décidé à faire à ses heures acte de critique et d'écrivain. Bientôt cette tâche, qu'il avait acceptée sans en mesurer très-exactement l'étendue , s'agrandissant en proportion des exigences de chaque jour, ce fut à des intervalles de plus en plus rapprochés qu'il dut la poursuivre : et cela, non plus, comme il l'avait voulu d'abord , à la condition de s'en tenir à l'appréciation des œuvres du passé, mais avec le devoir d'exprimer publiquement son opinion sur l'art et sur les talents contemporains, d'exercer, en un mot, les fonctions de juge à l'égard de ses confrères, et à mesure que leurs ouvrages paraissaient.

Un pareil rôle pris par un artiste de profession ne laissait pas d'être dans notre pays assez inusité. S'il est arrivé de nos jours qu'un peintre comme Delacroix, qu'un sculpteur comme M. Guillaume, ait quitté parfois le pinceau ou l'ébauchoir pour la plume, les écrits de ces éminents artistes ont presque toujours un caractère historique ou théorique qui les sépare des œuvres de la critique courante. Dans l'état

actuel de nos mœurs , il semble que celle-ci doive être le privilège exclusif des écrivains étrangers par eux-mêmes à la pratique de l'art, et que, fort contrairement à ce qui se passe dans le xiomaine de la critique littéraire ou de la critique musicale, le droit de dire leur mot sur les tableaux ou les statues des autres ne puisse appartenir à ceux qui en ont fait ou qui en font pour leur compte.

Timbal ne crut pas qu'il lui fût interdit de suivre à sa manière, — et toute proportion gardée, bien entendu, — les exemples qu'avaient donnés, chacun dans Tordre de ses études spéciales, des journalistes comme Sainte-Beuve et comme Berlioz. Il crut au contraire , et il eut raison de croire , qu'on peut disserter sur la peinture et sur les peintres même en étant peintre soi-même, et qu'il n'est pas mauvais, après tout, que ceux qui savent se décident à parler; sans quoi ceux qui ne savent pas ou qui savent mal prendront délibérément la parole.

D'ailleurs, à l'époque où il publiait ses premiers articles , Timbal , qui n'exposait plus au Salon depuis 1869, avait déjà cessé d'être personnellement engagé dans les luttes entre les divers représentants de notre école; il n'était plus, à vrai dire, un artiste militant. Il pouvait donc apprécier ce qui se passait autour de lui sans crainte de paraître en cela juge et partie, ou de laisser supposer qu'il plaidait sa propre

cause en accusant certaines tendances ou en soute-

nant certains intérêts. Lui-même n'a-t-il pas bien précisé la situation et indiqué le véritable objet de sa tentative en écrivant quelque part* qu'il entendait seulement adresser à qui de droit « la protestation d'un peintre vieilli, entêté dans ses prédilections, contre les défaillances du goût, contre cette lassitude du sérieux dont semblent atteints ses jeunes confrères »? Et il ajoutait : u A Page où Ton n'espère plus guère pour soi , on peut se plaire encore à espérer pour les autres; on voudrait graver dans les cœurs naissants ce tnacte animo qui n'a presque plus de sens au delà du milieu de la vie. )>

Tout ce qu'a écrit Timbal, — et l'on n'en a réimprimé ici qu'une partie, — porte l'empreinte de ce parfait désintéressement et de cette sollicitude à bon escient pour le bien de Tart et des artistes. Il a pu quelquefois s'exagérer les torts que d'autres avaient paru se donner ou se méprendre sur la signification secrète de certains faits , mais le plus souvent il a vu juste et utilement parlé. La critique telle qu'il la comprend et qu'il l'exerce ne se réduit ni à cette phraséologie de virtuose , à cette espèce de vocalisation littéraire sur un thème pittoresque par laquelle plus d'un aristarque sans mandat essaye aujourd'hui de suppléer au reste, ni à cette sèche description des apparences matérielles qui fait au contraire du compte

* Ga^^ette des Beaux-Arts. — La Sculpture au Salon de 1877.

rendu d'une œuvre ou d'un ensemble d'œuvres Téquivalent d'un procès-verbal. Elle n'a rien de commun non plus avec ces procédés d'investigation à outrance qui semblent participer de la dissection anatomique bien plutôt que de l'analyse esthétique , et qui consistent à scruter les dessous et la constitution physique des talents, à les ouvrir en quelque sorte, comme les enfants ouvrent leurs jouets, pour voir ce qu'il y a dedans. A quoi bon insister, au surplus? Bien mieux que les explications préalables ou les commentaires, les pages réunies dans le présent volume démontreront ce qu'a voulu et ce qu'a su faire celui qui les a écrites. Bornons-nous donc à les présenter au lecteur, ou — ce qui sera plus strictement encore dans notre rôle , — à laisser remplir cet office par l'ami dévoué dont les mains pieuses les ont recueillies, et qui, en rassemblant ces fragments épars , a si affectueusement voulu et si bien su s'acquitter d'une tâche à la fois douloureuse et douce.

Timbal mourut le 20 novembre 1880, après plusieurs années de souffrances. Ceux qui l'ont vu de près dans la dernière période de sa vie savent quels avaient été, aux premières atteintes du mal, ses découragements et ses angoisses; mais ils savent aussi, et ils n'oublieront pas avec quelle force croissante de résignation , avec quel courage tranquille il accepta ensuite l'épreuve qu'il était condamné à subir. Aussi, quand la mort vint, elle le trouva prêt. Il l'attendait,

et il la reçut dans fa sérénité de ses croyances plus fermes et plus profondes que jamais , dans la paix d^une conscience aussi scrupuleusement en règle visà-vis des autres qu'avec elle-même, enfin dans la douceur suprême d'une admirable affection qui avait été le charme et le soutien de sa vie, et qui a été la consolation fortifiante de ses derniers instants.

Puisse le souvenir de cette fin vraiment chrétienne adoucir les regrets de ceux qui ont connu , qui ont aimé Charles Timbal, et recommander à la confiance des autres les doctrines défendues dans ce petit livre î L'homme qui Ta écrit a, danis toute sa carrière d'artiste, loyalement travaillé à les mettre en pratique, et il .en a hautement prouvé la sincérité par sa mort.

Henri Delaborde.

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