‹ Notes et documents sur l'histoire des théâtres de Paris au 18e sìecle. Extraits mis en ordre et publiés d'apres le manuscrit original par le bibliophile Jacob, avec une notice sur le recueil du sieur du TralageChapitre 16 sur 23 · REPRÉSENTÉ A PARIS EN · texte numérisé non relu

REPRÉSENTÉ A PARIS EN

Sur l'air : // ne fait point mal au cerveau.

L'abbé Pic, Colasse et Pecour,

Enchantent la ville et la cour;

Ils font sortir Venus de Fonde;

La bonne dame dit tout net :

« Je viens rendre heureux tout le monde. . . »

Chacun répond : « C'est fort bienfait. »

Un merveilleux estonnement Suit ce pompeux événement :

Il ne sçauroit manquer de plaire; C'est l'Amour qui fait les honneurs De la naissance de sa mère...

La nouveauté charme les cœurs.

L'adroit Mercure, pas à pas, Suit la déesse des appas; C'est en vain que Neptune en jure !

Tous ses chagrins sont superflus :

Peut-on se passer de Mercure Aux lieux où respire Venus?

Vulcain, qui ne la connaît pas, Est enchanté de ses appas :

Pour épouser cette déesse.

De ses fourneaux il est venu.

Est-il le premier qui s'empresse Pour que l'on le fasse cocu?

Jupiter a la foudre en main, Pour consumer le genre humain;

Car il est jaloux de Neptune.

Ce Dieu, qui n'est pas moins brutal, Veut inonder jusqu'à la lune, Si Venus est à son rival.

Pour ne point faire de jaloux, Venus prend Vulcain pour époux.

Ce dénouement est admirable ; Chacun crie, en voyant cela :

« Peut-on, sans se donner au diable; Faire un si charmant opéra ! »

Mais ce Prologue a mille appas.

Pourquoi n'en parlerons-nous pas?

On voit dans une paix profonde

Les trois Grâces y sommeiller.

Pour plaire au plus grand roy du monde,

On dit quHl faut les éveiller.

L'opéra de Théagène et Cariclée a esté représenté à Paris pour la première fois le 2 avril 1695. Les vers sont de M. Duché; la musique est de M. Desmarais.

{Extrait d'une critique détaillée de cet opéra.)

Dans le prologue, le dieu Pan sort de son caractère ordinaire, qui est de ne parler que des choses champestres : il loue le roy en vers héroïques, comme Apollon.

Tout est commun et rampant dans ce prologue.

Cet opéra est tout plein d'enchantemens. On n'y voit partout que des démons; il y auroit de quoi en fournir quatre autres pièces, ce qui marque le peu de génie du poëte, qui n'a pas eu Fart d'imiter Héliodore, où il n'y a point de magie : tout y arrive naturellement et se demesle sans peine, ce qui rend l'histoire bien plus vraisemblable.

Meroèbe, prince éthiopien, rival de Théagène et célèbre magicien.

Ce personnage n'est qu'un jeune homme de dix-sept ans dans Héliodore : le poëte, qui veut mettre de la magie partout, en a fait un des principaux acteurs de sa pièce.

La musique est froide et languissante, les récits ennuyeux. Elle n'a point plu autant que celle de l'opéra de Z)zio«, qui estoit du même auteur, qui avoit beaucoup copié M. Lully, et c'est ce qui l'a fait réussir, parce que l'on aime toujours à entendre de belles choses, sous quelque nom qu'elles paroissent. Son opéra de Circé n'a pas eu le mesme succez, parce qu'il n'a pas tant pillé, et Théagène ne peut manquer de trembler, puis que le musicien a voulu travailler de luy- mesme. Dans ses trois opéras, il a toujours esté de bien en mal. C'est le contraire des habiles gens, qui se perfectionnent toujours.

Le théâtre représente une vaste campagne, couverte de plusieurs tombeaux (acte 2, page i3).

Tous les tombeaux s'ouvrent, et les ombres qui paroissent s'unissent aux magiciens pour favoriser Arsace et Meroèbe (acte 2, scène 5, page 20).

Cette décoration a quelque chose de fort bizare. Outre les pyramides qui sont aux deux costez et au fond du théâtre, il y en a six grandes qui le coupent en plusieurs allées, ce qui fait le plus méchant effet du monde. Les principaux acteurs et ceux des chœurs ne paroissent qu'à peine, et, par dessus le tout, il y a une entrée de magiciens qui ne sçavent oîi se mettre et dont les danses sont entrecoupées par ces pyramides. Cette danse finie , les pyramides s'ouvrent et laissent voir quinze ou vingt momies, toutes plus laides les unes que les autres; ce qui fait mal au cœur à voir. L'auteur nous dit que les ombres qui paroissent s'unissent aux magiciens pour favoriser Arsace et Meroèbe (page 20). Tout le monde s'attendoit là-dessus devoir danser et d'entendre chanter un chœur de momies , ce qui auroit esté fort singulier et fort divertissant, cela auroit fait redoubler les sifflets du parterre; mais l'on ne vid rien de semblable : les momies demeurèrent debout, enfermées dans leurs pyramides, et on ne voit pas en quoi qWq?, favorisèrent Arsace ni Meroèbe, C'est une imagination de l'auteur, qui

n'a rien de réel. Il paroît mesme qu'il ne se souvient pas qu'il a dit au premier acte, page i, que le théâtre représente le palais d'Hydaspes, roy d'Ethiopie. La scène est donc en Ethiopie. La princesse Arsace, dans le second acte, est encore à la cour de ce roy. Il seroit bon que le poëte, ou le machiniste qui a deu travailler sous sa conduite, nous fist voir, par quelques bons autheurs, qu'il y eut des pyramides et des momies en Ethiopie. J'ai creu jusqu'à présent que ce n'estoit qu'en Egypte que l'on en trouvoit; ce qui donne lieu de croire que la scène est plutôt en Ethiopie qu'en Egypte, c'est qu'Heliodore dit précisément, dans son dixième livre, que ce fut dans l'Ethiopie que le roy Hydaspes reconnut sa fille Gariclée sur le point qu'elle alloit estre sacrifiée.

Acte 3, page 23. Le théâtre représente un temple consacré au dieu du fleuve Stix; il est percé par le fonds, et laisse voir les ondes de ce fleuve. Et scène 3, page 27 :

Dieu tout puissant, dont la grandeur suprême Fait trembler sous ses lois les cieux et les en/ers, Destin, qui reglei seul tout ce vaste uyiivers, Et qui seul, sans deffaut, suffise^ à vous-même, O Stix, fleuve terrible abhorré des mortels !

Je ne sçai où l'auteur a pris que le Stix et le Destin fussent un même dieu. Le Stix est une des divinitez infernales. Voyez ce qu'en dit Na-

talis Cornes, dans sa Mythologie^ lib. 3, chap. 2. Pour ce qui est du Destin ou Fatum, il faut voir le troisième acte de l'opéra de Thetis et Pelée, où l'on trouvera tout ce que l'on peut dire de plus beau sur ce sujet.

Dans la décoration de Théagène, les eaux de Stix sont rouges; ce qui est contraire à ce que les Anciens nous ont dit et que M. Quinault a fort bien remarqué dans l'opéra à'Isis^ acte 2, scène 2, où il fait parler Jupiter de la sorte :

Noires ondes du Stix, c'est par voies que je jure ! Fleuve affreux, écoutei le serment que je fais !

Page 21, acte 2, scène 5. Un tourbillon de nuages descend, et, après avoir remply le haut du théâtre, se développe et laisse voir Hécate qui descend.

Cette machine a esté trouvée ridicule. C'est à proprement parler un escalier de nuages, qui est en ziczac. On a fort bien fait de choisir, pour représenter Hécate, la fille la plus hardie de l'Opéra, M"° Desmatins. Elle ne descend de ce casse-cou qu'avec peine; elle est même obligée de s'appuyer sur des cordes qui servent de rampes à cet escalier de nouvelle invention. Il auroit esté bien plus séant et moins dangereux de la faire asseoir sur des nuages, comme dans un char, qui l'auroient portée sur le théâtre.

La Musc de la tragédie, ayant lu l'opéra de

rOO OPERA

Théagène, le rend à Mercure, qui le lui avoit laisse; elle n'a pas jugé à propos de le montrer à Apollon ni à ses Sœurs : il n'en vaut pas la peine. Elle lui recommande de le porter aux champs Élysces, pour le faire voir à Héliodore, à Quinault et à Lully, à cause de la part qu'ils y prennent.

On peut appliquer au poëte et au musicien cet épigramme de Martial (lib. i, epig. 89), parce qu'ils ont fait de mauvaises copies sur de bons originaux :

Quem meus est recitas, 0 Fidentine, libellus ; Sed, maie cum récitas, incipit esse tuus.

Une ombre, venue nouvellement aux champs Élysces, après avoir veu la représentation de Théagène, dira à Quinault et à Lully ce que l'on dit de la musique et du spectacle. Héliodore, après avoir lu le livre de la pièce, fera ses remarques sur la conduite, les vers, etc.

Page 29, acte 3, scène 5. Arsace, par ses enchantcmens, fait que Théagène endormi est apporté par quatre démons : elle fait ce qu'elle peut pour faire croire à Théagène que Cariclée ne l'aime plus, et même en sa présence.

Cela est imité de l'opéra de Thésée (acte 4, scène 3, page 49), où Médée fait son possible pour faire croire à Thésée qu'il n'est plus aimé d'iEglé sa maîtresse. La différence qu'il y a, c'est

OPERA lOI

que la musique de Thésée, en cet endroit, est charmante et d'une variété admirable, en un mot digne de M. Lully. Celle du S' Desmarais, au contraire, en cet endroit de Théagène, est très médiocre, pour ne rien dire de plus. Citez là-dessus l'épigramme de Martial, I, Sg.

Page 36, acte 4, scène 2. Thetis portée sur un monstre marin.

Un dauphin, qui a le dos assez étroit et fort rond, est chargé d'une très grande coquille où est assise M"° Desmartins, qui représente Thetis ; elle vient d'un costé du théâtre et ne se montre que de profil, ce qui fait un méchant effet. L'on craint, au moindre mouvement que fait le monstre marin, que toute la machine ne soit renversée; l'on craint toujours que l'actrice ne s'estropie. Cette machine et celle de l'escalier dont il a esté parlé cy-dessus sont dangereuses. C'est la même actrice qui à l'une et à l'autre s'expose à être blessée, et tout cela sans nécessité. Il n'y avoit qu'à faire conduire cette conque marine par deux dauphins qui se présenteroient de face : le spectacle en scroit plus beau et sans péril.

La mer y est fort mal représentée. Ce sont de grandes planches barbouillées de bleu fort grossièrement; elle n'a aucun mouvement, par conséquent, ce qui est contre le vraisemblable. C'est avec cette même mer qui étoit à l'opéra de Persée lorsqu'on recommença aie jouer l'an 1695.

Cette mer immobile convenait-elle â ces vers de Persée (acte 4, scène 2, page 40) que M. Dun et M"^ Rochois chantoient si bien en représentant Phinée et Mérope :

Les vents impétueux s'échappent delà chaîne Qui les forçait d'être en repos.

Une tempeste soudaine

Soulevé les flots, Mer vaste, mer profonde.

Dont les flots sont émus par les vents en courroux.

Du vivant de M. Lully, cet homme incomparable, qui ne vouloit rien négliger de ce qui pouvoit servir à rendre le spectacle plus beau et qui avoit un bon goust universel sur toutes choses, cette mer estoit toujours agitée; mais, en cet endroit surtout, elle s'elevoit beaucoup, et l'on avoit taché d'imiter en cette représentation la vérité de la nature.

Sur M"® Rochois, actrice de l'Opéra, A Paris, 1697.

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