‹ Notes et documents sur quelques anciennes faienceries de l'Agenais et du BazadaisChapitre 3 sur 5 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Dans la seconde moitié du xviii® siècle chaque province, en France, possédait une ou plusieurs faïenceries. Alors que les grandes manufactures, comme celles deNevers et de Rouen étaient au point de vue de la qualité des produits en pleine décadence, on installait partout des fabriques de second et même de troisième ordre. Cet état de choses était dû à deux causes principales, dabord à l'expiration du privilège des grands ateliers qui donnait la liberté à ce genre d'industrie, et, en second lieu, à la concurrence que ces faïenceries rencontraient dans les faïences fines importées d'Ai>gleterre et livrées au public à des prix très avantageux (1) et à l'avènement d'un nouveau produit céramique, la porcelaine, qui, fabriquée en

(1) On sait la vogue qu'eurent au xviii* siècle en Angleterre et en France ces faïences fabriquées dans le comté de Stafiford et qui furent poussées au dernier degré de perfection par le célèbre Josiah Wedgwood de Burslem. Un Agenais qui porte un nom célèbre, Pierre-Honoré Boudon de Saint- Amans, fils du naturaliste, essaya d'établir aux portes de Bordeaux, à Bianquefort, en 1829, avec des commanditaires, MM. Lahens et Râteau, négociants bordelais, une fabrique de faïences à la façon anglaise. Mais cette tentative ne réussit pas. A la suite d'un procès avec ses associés, Saint-Amans céda ses procédés à David Johnston^, le propriétaire de la grande faïencerie de Bacalan à Bordeaux, et se retira dans ses propriétés de Lamarque dans TAgenaisoù il continua à se livrer à ses essais de fabrication. On peut voir de fort intéressants spécimens de ces produits au Musée d'Agen.

France à cette époque (1), était préférée aux belles faïences à cause de la légèreté, de la blancheur et de la transpareuce de la pâte et de la finesse de son décor. C'est pour cela que vers 1770 les grandes manufactures se mirent à faire du commun, c'està dire du bon marché, pour pouvoir lutter contre la concurrence des faïences anglaises et de la porcelaine.

Ce qui se passa à ce moment à Bordeaux, peut être cité comme exemple de ce qui eut lieu dans d'autres parties de la France.

La capitale de la Guyenne posséda pendant la première moitié du xviir siècle une manufacture de faïence, manufacture royale qui, établie au début du siècle par Jacques Hustin, avait le monopole de celte fabrication jusqu'à dix lieues à la ronde (2). En somme, ce fut la seule faïencerie qui existât dans l'ancien Bordelais pendant cette période et dès qu'on essayait d'établir une autre fabrique dans cette zone et même au-delà, Hustin faisait valoir son privilège en s'opposant à la création d un autre atelier.

C'est ce qui arriva pour Libourne notamment. Vers 1758, un négociant bordelais qui avait déjà fondé une verrerie dans cette ville (3), malgré l'opposition de la veuve Mitchell, propriétaire de la verrerie de Bordeaux, voulut y installer également une faïencerie et adressa dans ce but une demande au Conseil du Roy. Immédiatement Hustin réclama en produisant son privilège. Mais le négociant bordelais employa un argument assez habile en faisant ressortir que si Libourne n'était pas à dix lieues de Bordeaux par la voie de terre, la distance entre ces deux villes était de plus de dix lieues « par la

(1) Ce n'est qu'à partir de 1773 qu'on arriva à pouvoir fabriquer d'une manière courante de la porcelaine dure en France, à la suite de la découverte du premier gisement de kaolin en France due au pharmacien bordelais Marc- Hilaire Vilaris, sur lequel nous publions en ce moment une notice. Cette fabrication commença à la manufacture royale de porcelaines de Sèvres vers 1769 et fut continuée par d'autres fabriques comme celles de Vaux (Seine-et- Marne), de Limoges (1673), de La Seynie près Limoges (1774), d'Orléans (1774) et les nombreuses fabriques de Paris.

(2) Lettres-patentes en date du 13 novembre 1714, confirmées en 17î8 et renouvelées en 1729 et en 1752.

(3) Arrêt du Conseil du 26 juin 1748.

mer, la seule voie possible pour le transport des marchandises lourdes » et finalement il obtint gain de cause et Tautorisation de construire une faïencerie lui fut accordée (1).

En 1762 le privilège de Hustin expire et, malgré sa demande, n'est pas renouvelé. L'industrie de la faïence devient libre à Bordeaux et nous voyons alors surgir dans la ville plusieurs fabriques créées par des ouvriers de la manufacture du faubourg Saint-Seurin qui viennent faire concurrence à leur ancien patron et l'obligent même à éteindre ses fours (2). A la veille de la Révolution on comptait à Bordeaux huit faïenceries, mais la qualité de leurs produits était bien inférieure à celle des faïences de Hustin, c'était la lutte pour le bon marché dont nous venons de parler contre les faïences anglaises et la porcelaine.

D'autres faïenciers s'établirent ou firent des tentatives d'établissement, dans la région du Bordelais à Podensac, Sadiracet Lignan, dans le Libournais à Fronsac et à Lussac, dans le Périgord à Bergerac, au Fleîx, à Thiviers et au Bugue, en Gascogne à Saint -Maurice, à Ligardes et à Bayonne, dans TAgenais à Monciiut, Laplume, Monsempron, Nérac, Sainte-Foy-la-Grande, et enfin dans le Bazadais à Bazas et à Meilhan.

Nous n'avons pas l'intention d'écrire l'histoire de toutes ces faïenceries du Sud-Ouest, mais en faisant des recherches sur les fabriques du Bordelais nous avons rencontré des documents sur les autres ateliers de la Guyenne et de la Gascogne et nous croyons devoir les signaler auxérudits qui voudraient pousser plus loin ces investigations sur ces faïenceries peu connues ou absolument ignorées.

(1) Arrêt du Conseil du 18 janvier 1757. La faïencerie de Libourne et ses produits sont peu connus, mais nous possédons des documents sur cette fabrique et sur celles de Fronsac et de Lussac dans le Libournais qui n'ont jamais été citées.

(2) C'est en 178i que la, veuve Hustin vendit la majeure partie des terrains de la faïencerie aux frères Laclotte, architectes, qui, après avoir ouvert la rue Victoire-Américaine, morcelèrent ce vaste emplacement. La veuve Hustin ne garda que l'hôtel du coin de la rue Hustin et du cours du Jardin public où ses descendants ont habité jusque vers 1830.

Nous avons en ce moment en publication dans la Revue de Gascogne des Notes et Documents sur quelques Faïenceries et Porcelaineries de la Gascogne au xviii® siècle (1), nous publierons peut-être plus lard des documents que nous avons trouvés sur les ateliers céramiques du Périgord, nous venons aujourd'hui faire connaître des faïenceries qui ont existé au xviii® siècle dans TAgenais et le Bazadais.

Ern. L.

Boideaux, juillet 1907.

(1) Voy. La Reçue de Gascogne, numéros de juin 1907 et suivants.

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