‹ Notes et souvenirs (1811-1894) (volume 3)Chapitre 16 sur 46 · MOCQUARD · texte numérisé non relu

MOCQUARD

« Fontainebleau, 23 juin 1863. »

Le jour même de mon arrivée à Paris, je me rendis à Fontainebleau où l'Empereur voulut bien me recevoir aussitôt. Il n'y eut ni prosternement d'un côté, ni, de l'autre, réception officielle avec ordres imposés. A ma première parole : « Comment Votre Majesté a-t-elle pu songer à faire de moi un ministre? » l'Empereur répondit par ces

seuls mots : « Ça ira bien ». Ce furent toutes les instructions que je reçus jamais.

Billault, le ministre d'État, était présent et me fit le meilleur accueil. Je lui demandai un secrétaire général pour me couvrir du côté du Conseil d'État dans les questions contentieuses. Comme il ne me désignait personne, je finis par lui parler de Genteur qui, ancien avocat, puis maire d'Orléans, enfin préfet de l'Allier, devait savoir trouver son chemin au milieu des subtilités juridiques. Je ne le connaissais que de la veille, mais il me semblait que sa triple carrière avait dû le préparer à être pour moi un auxiliaire utile. Je le proposai à Billault qui approuva le choix et un décret le confirma : mon ministère était constitué.

Avant d'en rappeler les principaux actes, je citerai un conseil que Billault se hâta de me donner et que je livre à mes successeurs. « Mon cher collègue, me dit-il, nous avons deux ennemis, sans compter ceux qui nous mordent les talons. Le premier, c'est la voilure; passez-vous d'elle le plus que vous pourrez. Le second, c'est le dîner. Vous en aurez beaucoup à donner et à recevoir. Ils se ressemblent tous. N'y prenez jamais qu'un peu de turbot, de la viande rôtie et de l'eau rougie. Si vous allez au delà, vous êtes un homme perdu. » J'obéis encore à la dernière consultation et m'en trouve bien. Quant à la voiture que, aujourd'hui, je voudrais bien avoir, je m'en défiais alors autant que Billault le pouvait souhaiter. Même je réussis à mettre à pieds, pour le retour des Tuileries, une partie du Conseil, moins Baroche, trop solennel pour une pareille allure, moins aussi Rouher, gros mangeur et marcheur détestable, du moins en ce temps-là, et qui est mort de

ses trop bons dîners, de ses trop rares promenades et de l'affaissement où il se laissa tomber quand la politique l'abandonna. Pour moi, je continuai l'usage recommandé par Billault : mes principales affaires ont été préparées dans mon esprit lorsque le soir, entre neuf et dix heures, fût-ce par la pluie ou la bise, je m'en allais seul du Ministère à l'Arc de l'Étoile. Une fois même je me perdis dans une des avenues qui aboutissent au monument de la Grande Armée, et je tombai au milieu d'un troupeau de bœufs dont le conducteur me remit sur la bonne route.

Rouland prit fort mal cette nomination et m'accusa de l'avoir fait tomber par un travail de taupe sournoisement exécuté sous ses pas. Je me vengeai en l'aidant à être nommé gouverneur de la Banque de France, ce qui condamnait cet ancien magistrat, procureur général à la Cour de Cassation et grand maître de l'Université, à venir s'échouer, à la fin de sa vie, sur un sac d'écus. Mais s'il me garda rancune d'avoir perdu son ancienne position, je crois qu'il fut enchanté de la nouvelle.

Mais moi-même ai-je eu raison d'accepter ce poste auprès du Prince dont j'avais, par mes votes au 10 décembre 1848 et en 1851, combattu l'avènement? Il était depuis douze ans en possession du pouvoir; il nous avait rendu le rang qui nous était dû parmi les nations ; Sébastopol, Solférino étaient des noms glorieux et le traité de Paris avait consacré le relèvement de la France. A l'intérieur, il avait commencé son évolution libérale par les traités de commerce, le rétablissement de l'adresse et le décret du 31 décembre 1861 qui limitait les pouvoirs financiers du gouvernement; et il ne paraissait pas disposé à s'arrêter dans cette voie. Enfin, ayant eu l'honneur de le i. 13

voir de près, j'avais apprécié l'élévation de ses sentiments, et l'expérience de la vie m'avait fait sentir la nécessité qu'une main ferme tînt le gouvernement pour que le vaisseau de l'Etat, qui porte nos libertés et notre fortune, naviguât sûrement au milieu des passions surexcitées. Si, en 1848, j'étais allé à Cavaignac, c'est que j'avais vu cet honnête homme agir énergiquement contre les factieux, et la même pensée me fait aujourd'hui battre des mains au succès de cet autre honnête homme, le président Carnot, qui vient de triompher de l'aventure boulangiste. Les circonstances et les hommes changent, mais je reste le même avec la devise de mon père : « L'ordre d'abord, la liberté ensuite, » l'une étant la conséquence de l'autre. Maintenant encore, sous une république vieille déjà de vingt ans, je voudrais voir le pouvoir exécutif moins dépendant, pour la politique de chaque jour, de l'omnipotence parlementaire. L'initiative doit venir du Gouvernement qui, placé au centre des informations, voit mieux, parce qu'il regarde de haut et de loin : malgré mon insuffisance oratoire, je n'ai eu que des succès aux Chambres. Dussent ceux qui ne pensent qu'aux avantages extérieurs du pouvoir me trouver bien naïf, je crois qu'il est dans la fonction ministérielle une vertu particulière qui détache absolument l'honnête homme des intérêts personnels pour ne lui laisser d'autre pensée que celle du service public. La confiance de l'Empereur me rendit cette dernière obligation facile, nulle prescription ne me fut imposée, de sorte que, comme on le verra plus loin, jamais ministre n'eut pour les affaires de son département une liberté plus complète. Dans ces conditions, un refus était impossible; il eût été une désertion et une lâcheté.

On verra, par ce qui va suivre, si j'ai été fidèle aux idées que ma vie passée pouvait donner de moi, et Ton sait que je suis sorti du pouvoir aussi pauvre que j'y étais entré, sans avoir chargé le Trésor public de faire aux miens des sinécures bien rentées.

En entrant à l'Hôtel de la rue de Grenelle, je dis à ceux qui m'accompagnaient que cette demeure serait pour moi une maison de verre, signifiant par là que ma vie ministérielle resterait sous tous les yeux et que je donnerais au public les motifs de toutes mes résolutions. L'Université veut être persuadée avant d'obéir. De là tant de circulaires qu'on m'a reprochées, ne voyant pas à quel corps j'avais à faire, et qu'il me fallait d'abord conquérir l'opinion, afin d'obtenir, avec son concours, l'assentiment des Chambres qui, grâce à cette préparation, ne m'a jamais manqué. Ce que j'ai fait alors, je le recommence aujourd'hui pour mes enfants et pour mes amis. Ce sera le complément de deux livres publiés, en mars 1870, par le libraire de l'Université, Delalain, lorsqu'il réunit en un volume, sous le titre Administration de V Instruction publique de 1863 à 1869, mes discours ministériels et, dans un autre, les principales circulaires avec les instructions officielles de la même époque.

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