CHAPITRE III
A un certain âge, il faut ranger son esprit comme on range sa bibliothèque après s'en èlre longtemps servi. Arrivé entre trente et quarante ans, l'homme a acquis assez de connaissances et de maturité d'esprit pour arrêter, s'il en est capable, les grandes lignes de ses croyances en religion, en philosophie et en politique. Ces questions m'avaient longtemps agité et je retrouve des notes de ce temps que je reprends pour les consigner ici.
Toute vie intelligente a pour but principal la vérité et la justice. Le théologien les cherche dans l'Évangile, le philosophe dans l'homme, l'historien dans l'humanité. J'ai passé ma vie dans la philosophie et dans l'histoire; je puis dire aussi dans la Bible que j'ai lue tout entière à plusieurs reprises.
Que m'ont-clles appris?
Le milieu dans lequel j'ai d'abord vécu a naturellement
exercé sur moi son influence; mais, à l'époque dont je I. 3
parle, je soumis mes impressions d'enfance et de jeunesse à un contrôle sévère. Ainsi, un jour, je me rappelai cet axiome de géométrie que le contenant est plus grand que le contenu. Passant de Tordre physique à l'ordre moral, je me dis que le comprenant devait ôtre supérieur au compris. Or, si j'étais forcé de reconnaître qu'il y a des limites à notre force musculaire, que nous ne pouvons nager comme le poisson à 4000 mètres au-dessous de l'Océan ou voler comme le condor à 4000 mètres au-dessus de la terre, j'élais bien contraint d'admettre qu'il y a aussi des bornes à notre intelligence. J*en concluais, malgré ie cri sublime : Cœli cnajTatit glonam Deiy qu'il ne nous est pas permis d'arriver par les seules forces de notre raison à enfermer dans notre esprit Dieu, l'infini et le temps, et pas davantage à savoir d'où nous venons et où nous allons. Pascal a dit : « L'homme est plus grand que le monde, car il pense et le monde ne pense pas ». L'homme serait de même plus que Dieu, s'il pouvait l'analyser et le définir. Il a eu pourtant cette outrecuidance; il a dit à Dieu : « Voilà ce que tu es et ce que tu n'es pas ». Mais alors la terre était le centre de l'univers et l'homme le roi de la création ; on ne pensait pas encore aux milliards d'étoiles qui éclairent et réchauffent d'autres mondes, ni aux humanités stellaires qui, sans doute, peuplent les profondeurs des cieux.
Cependant, avec Platon, l'on a défini l'homme un animal religieux, et on a eu raison, parce qu'il est dans notre nature de chercher toujours à remonter dos effets aux causes, et aussi parce que croire esl un besoin de notre esprit. Enfant, nous croyons aux paroh^s <le ceux qui nous entourent, et nous emportons dans l'A^e mûr de durables impressions du premier âge. Hommes fails, que de fan-
tomes, ombres vaines, nous assiègent encore. Les intelligences les plus viriles cèdent aux préjugés qui les enveloppent et les pénètrent. Le diable, Tastrologie judiciaire, Talchimie, la magie et les religions, avec leurs conceptions particulières du divin, leurs miracles et leurs mystères, combien de temps n'ont-ils pas tenu asservis les peuples et la science? Jusqu'au xvi' siècle, Tesprit de rhommc a habité, sans devenir toujours meilleur, dans la sphère du monde invisible, parce que les superstitions sont la terreur ou la poésie de ceux que la raison n*a pas encore tirés de Tenfance. Durant six mille ans, l'humanité, prise en masse, a rêvé et cru fermement à ses rêves; elle se réveille à peine.
La religion est née de deux sentiments très humains, la peur et Tespérance. Les premiers cultes, ceux de la terreur, n'ont pas fait avancer le monde, qu'ils ont tenu courbé aux pieds de dieux jaloux ou d'idoles sanguinaires; les derniers, ceux de l'idéal, lui ont fait, à leur insu môme, une loi du perfectionnement continu des idées, ries mœurs et dos institutions; ou plutôt les religions n'ont été que le développement logique de l'humanité et, à leur l(Me, se place encore le christianisme.
Jeté sur la terre sans armes naturelles, mais avec la faculté de comprendre et de prévoir, l'homme, qui n'a pour fuir ni l'aile de l'oiseau, ni la vitesse du cheval; qui n'a pour combattre ni la dent du lion, ni la griffe du léopard; qui, par l'imagination, peut ajouter aux dangers présents l'idée des périls à venir, et aux craintes que son isolement lui inspire, les menaces que semble receler pour lui rinfmi dont il est enveloppé, l'homme est à la fois le plus faible et le plus craintif des ("^tres. D'ab:)rd, tout mouve-
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ment, toute rie rinquiéte. Il tremble devant la feuille qui «'agite ou Téclair qui brille, devaot le reptile qui glisse dans l'ombre ou le fauve qui bondit dans la clairière. L*air, la terre et les eaux, la nuit avec ses bruits mystérieux, la forêt avec ses vagues rumeurs . sont pleins pour lui d'épouvantemenLs :
11 tremble et prie.
Voilà le sentiment religieux qui natt.
A la prière qui apaisera les puissances fatales, il joint le sacrifice pour les gagner.
Voilà le culte.
Des hommes supérieurs à la foule s'interposent entre elle et tout ce qui lui paraît redoutable.
Voilà le sacerdoce.
Alors, aux terreurs que l'homme ressent en face du monde matériel, viennent s'ajouter celles qui naissent en son esprit. Il se fait l'esclave timoré des fantùmes que son imagination a produits et des corporalions qui lui présentent ces apparences comme des réalités.
C'est le temps des castes sacerdotales.
Mais des siècles s'écoulent; la raison s'élève et se fortifie; rhommc s'habitue aux phénomènes qui l'entourent et cesse de les craindre. Puis il s'en rend compte et les explique. Enfin il s'en saisit, les tourne à son usage ou sVn fait des armes pour combattre et réduire les forces qui, d'abord, ropprimaicnt.
C'est l'Age scientifique, et nous y sommes.
Dans les débris fossiles qui montrent Texistence de riiumnnilé durant peut-être des milliers de siècles, il ne s'ost rencontré, parmi les innombrables objets tirés des fouilles, rien qui donne à penser que l'homme quaternaire,
je n'ose pas dire tertiaire, ait eu des besoins religieux. Il en est tout autrement pour la période historique où nous sommes; l'homme y apparaît toujours avec ses dieux, mais c'est lui qui les fait à son image ou suivant ses rêves.
L'Inde cl l'Arabie ont été, par des influences contraires produisant un même effet, les deux centres religieux du monde. L'une a créé les mille divinités qui ont régné de l'Himalaya à l'Olympe et de l'Olympe au Capitole; dans l'autre s'est révélé le Jéhovah terrible et jaloux, devenu plus tard le Dieu doux et clément, Jésus, qui a brisé leurs autels et a reconquis sur ses rivaux la moitié de l'ancien continent. C'est que l'homme, reflet de la nature qui l'enveloppe, y prend ses idées comme sa nourriture, et ce n'est qu'à force de siècles et d'études qu'il réagit contre elle, par la pensée, en résistant à son influence, par ses bras, en l'assujettissant à ses besoins. Au Nord-Ouest, avec les forêts ou les montagnes qui font les horizons si courts et les brumes qui voilent Timmensité, avec un pâle soleil et une nature où circule lentement une sève appauvrie, l'homme n'a pas naturellement le sentiment de l'infini. Courbé vers la terre pour lui demander , chaque jour, chaque heure, sa nourriture, son vêtement, les matériaux de sa demeure, il travaille et peine. Si, dans ses joies, dans ses terreurs, il se donne des dieux, ces images affaiblies des grandes divinités indiennes sont faites à sa ressemblance, presque à sa taille; même sous le ciel de la Grèce, malgré Homère et Phidias, elles n'ont qu'une grandeur surhumaine. Il lui faut de longs et laborieux soucis pour trouver, à force de méditations, l'Intelligence suprême par qui aurait été cens-
lituée rharmonie; encore ce Dieu unique, Arislole*, Kant, et bien d'autres hommes supérieurs se déclaraient incapables d'en démontrer Texistencc.
En Orient, le sentiment de Tinfini pénètre les âmes, parce qu'il vient de partout. Au désert, il sort de la terre aride qui étend devant les yeux ses espaces sans bornes, et de la voûte étoilée, qui laisse le regard errer librement dans ses insondables profondeurs. Sur les rives du Gange et de rindus, il s'élève comme des effluves naturels du fond de ces immenses vallées couvertes de riches alluvions, sous un ciel de feu, où les éléphants brisent les arbres comme nos troupeaux les épis: où les forces telluriques se manifestent avec une si redoutable énergie ; où l'espril, enfin, s'abhne devant cette puissante nature, toujours active, féconde et redoutable, soit qu'elle bouleverse les mers par les cyclones et décime les populations par le choléra; soit qu'elle fasse naître à profusion sous leurs pieds les fleurs, les fruits et les moissons.
En ces régions baignées d'une atmosphère tiède ou brûlante, une poignée de riz venue sans peine et quelques dattes tombées d'un palmier nourrissent une famille. Aussi l'homme, presque sans besoins et sans travail, esclave docile de la puissante magicienne qui le berce doucement ou réloufl*e sur son sein, l'homme songe et rêve. Son imagination s'éveille et, au spectacle si varié des manifestations de la vie universelle, il place derrière elles des dieux bienfaisants ou terribles, comme la nature, et, comme elle aussi, toujours changeants et toujours les mêmes.
I. Voir dans mon llîntolre des Gi'ecs, t. III, p. 101 et 102, ce que le Staf^'irile pensait des ■ substances incréées -.
Dans TAràbie, au contraire, la terre est nue, le ciel est vide. Le Sémite n'y met et n y voit qu'un dieu. Là sont les grands enthousiasmes, les folies saintes, les puissantes extases; là, le Dieu de Moïse se montre face à face à ses prophètes et Mahomet écrit sous sa dictée. Mais le peuple qui écoute le mieux sa parole souffre toutes les douleurs de la terre. Jésus lui annonce que ses maux finiront; il compatit aux faibles; il leur promet une vie meilleure dans l'existence d'outre-tombe, et les malheureux se consolent du présent par l'espérance de l'avenir : avenir de pieuses joies pour le chrétien, de voluptés sans terme pour le musulman.
Dans notre Univers, tout a sa loi : le chêne comme l'hysope, l'insecte qui naît et meurt dans un rayon de soleil, l'homme, dont la vie moyenne est si courte, et les grands animaux de la terre et des mers dont l'exislence est si longue. Pour Laplacc, l'astronomie est la mécanique céleste, et celte mécanique est si parfaitement réglée qu'on peut déterminer dix mille ans à l'avance le point oii, tel jour, montera l'Océan et la place qu'une étoile occupera dans l'infini des cieux. Autour de nous et en nous, excpplé dans la pensée, tout est donc ordonné par des lois. Or, des lois supposent un législateur. Mais d'où vient-il? Où est-il? Et que fait-il, puisque, dans l'ordre physique, rien ne change que suivant des lois établies, et que, dans l'ordre moral, tout dépend des idées qui se forment dans notre esprit, sous rinlluencc de traditions et de volontés qui agissent sur nous.
Deux réponses ont été faites aux grandes questions de la vie et de la mort. La solution matérialiste est absolument insuffisante, car on ne fera jamais admettre que la conversation que je liens en ce moment avec moi-même puisse être le résultat de ce qui fut, dit-on, la vie à l'origine des choses : la combinaison de deux ou trois atomes d'oxygène, d'hydrogène et d'azote, se heurtant dans le mouvement éternel qui les emporte*. Entre les actions moléculaires des corps et les phénomènes de conscience, il existe un abîme. D^autre pari, la solution spiritualiste, relative à Dieu et à la vie future, manque de preuve efficace. Le théologien n'a pas plus le droit de définir les perfections divines que le positiviste de nier lexislence d'un organisateur et d'un juge suprême. Devant le problême de l'âme, quoique la logique et, bien plus encore, le sentiment nous convient à admettre son immortalité, mon esprit reste impuissant, et, comme Montaigne, je dis : « Que sais-je? » ou, comme Claude Bernard : << La croyance, en ce cas, est affaire de foi et non d'expérience », c'est-àdire de certitude absolue. Dieu, s'il s'occupe de nous, ne m'a pas donné l'une, et la science ne me permet pas de tenter l'autre. Aussi notre esprit erre-l-il sans cesse du Comment? au Pourquoi? des phénomènes que nous pouvons analyser aux mystères qui nous échapperont toujours, parce qu'ils sont le secret du Dèmiuvgos.
Comment, en effet, pénétrer dans le sanctuaire inaccessible de l'être? comment résoudre le problème de l'Inconnaissable? C'est l'honneur de l'esprit humain de vouloir
\. L'Eozoon Canadpiise, qu'on a pris quelque lempspour le commenccMuent do la vie, n'est qu'un accident minéralogiciue. De Lapparent, Traité de Géototjie^ 2" édition, p. 677.
remonter aux principes des choses; c'est le malheur de sa condition de n'y arriver jamais; et quand il se sent vaincu dans cette lutte pour la conquête de la vérité, il s'abandonne parfois à des dénégations aussi téméraires que l'avaient été les audaces théologiques.
La religion et la métaphysique sont deux forcés nées à un jour différent et qui, éternellement, se combattent, sans que Tune puisse jamais jeter l'autre à terre, parce qu'elles répondent à deux besoins de notre nature : croire et savoir.
On dira de nous, en citant Platon, que nous sommes des fils de la terre refusant l'existence à ce que nos yeux ne peuvent voir, ni nos mains toucher. Ce sera en partie vrai : mais, sans nier ces existences, nous affirmons ne les pouvoir connaître, car il faut se résigner à cette impuissance de notre nature : aucune cause première ne nous est abordable , parce que tout ce qui est au-dessus de l'homme dépasse son intelligence. Il ne saurait donc déterminer ses rapports avec Dieu. J'ajoute qu'il se connaît fort mal lui-m(}mc, puisqu'il n'a pu encore expliquer le plus simple des phénomènes de mémoire, ni comment une impression transmise par les nerfs au cerveau devient une idée. Et croit-on que les forces naturelles ou inconscientes nous aient déjà livré tous leurs secrets? Aussi l'Église a-t-elle besoin du surnaturel pour maintenir ses dogmes, d'une révélation divine pour les consacrer, d'une intervention permanente de l'Esprit-Saint, toujours actif dans ses combats et dans la foi de son pape infaillible pour les adapter aux nécessités présentes.
Malgré toutes ces incertitudes doctrinales, je pense que, pour la conduite de la vie, il faut admettre comme
le NOTES ET SOUVENIRS.
déiDODtré ce que les prêtres nous raconteot de la justice divine dans l'existence d'outre-tombe. Cest une adhésion morale que nous leur accordons, ce n'est pas une certitude scienliGque que nous attestons comme tant d'autres. Je cherche l'idéal ; et pour ne pas me tromper, je le prends dans la conscience, dans la morale humaine, où, dès l'antiquité, les sages de Jérusalem, d'Athènes et de Rome l'ont établi '. Plus tard, par exaltation religieuse, on le mit dans la prière et dans les macérations offertes au ciel: aujourd'hui, il redescend sur la terre, et le salut doit être cherché dans la justice et la charité. Ce que le Dieu des théologiens perd, celui de l'esprit le gagne.
11 est une autre doctrine que je ne saurais accepter, celle de la Providence, que Pascal appelle u de tout Tunique et véritable cause, l'arbitre et la souveraine », l'antique destin recouvert par Bossuet d'un magnifique manteau théologique ou la commode doctrine du hasard, qui est tout simplement l'ignorance des causes. Au Destin des Grecs et des Romains resté sombre, on pouvait du moins imputer d'abominables erreurs, puisqu'il était aveugle; mais on oulragc la Providence en rendant la sagesse et la bonté divines responsables de loules nos sottises. Je sais bien qu'en n'usant pas de cette vieille phraséologie, je me suis privé des grands effets de style à Tusage de ceux qui disposent souverainement du ciel et de l'enfer. Mais quand a-t-on vu dans riiisloire un fait qui ne dépendît pas d'un homme, d'une assemblée, ou de circon.mances produites par des sentiments humains? Jenlends donc expliquer les choses humaines par ce qui les fait, l'humaine raison ou
1. Voyez dans mon Histoire des Romains, t. V, p. 212-223, derniùre «•«liiioii, ce que j'ai dit y)Ius tard du stoïcisme et de Marc-Aurèle.
MON EXAMEN DE CONSCIENCE. 'i3
nos folies, et de celles-ci j'en ai rencontré un trop grand nombre dans Thistoire pour qu'il me soit possible de penser que le monde moral est soumis à un gouvernement paternel. L'ascète bouddhique ou chrétien, les filles de saint Vincent de Paul et nos missionnaires ont beau sacrifier leur vie pour faire triompher les doctrines de charité et damour, Tair, la terre et les eaux sont d'immenses champs de carnage et, de tous les animaux, le plus destructeur est l'homme. Le requin, le fauve et le vautour choisissent leurs victimes ; l'homme les prend toutes, pour satisfaire sa faim ou sa haine, ses plaisirs ou son ambition. Bossuet dit : « La liberté de l'homme et la prescience divine sont les extrémités d'une chaîne dont il faut tenir fortement les deux bouts, quoique nous ne voyons pas le milieu par où l'enchaînement se continue ». Non, je ne le vois pas, et c'est pour cela que je ne peux pas affirmer l'existence de la chaîne.
Exclue de la sphère matérielle où il est trop aisé maintenant de déterminer le rôle du D(}miurgos^ son intervention a été reléguée dans l'ordre des faits moraux. On parle de mission reçue d'en haut, de la Providence qui ordonne ou interdit, du Dieu des armées qui, pour les vaincus, doit ôlre un Dieu homicide, etc. Tout ce que Ton est autorisé à dire, c'est que, s'il faut reconnaître Dieu pour le premier moteur et l'organisateur suprême, il règne et ne gouverne pas.
J'ai écrit de nombreux ouvrages sans prononcer son nom, parce que je n'avais pas besoin, pour dénouer l'écheveau de l'histoire, de recourir à son intervention. Le récit donnait à lui seul l'explication des choses, et la responsabilité restait aux acteurs du drame, qui l'avaient conduit avec leur liberté.
4# NiVTES ET S4>U\XMR^.
Si. en effet. Dieu gOQTemait. s'il pensait et agissait en notre place, il n'y aurait plus pour nous ni mérite ni démérite, par conséquent plus de moralité. Nous savons, au contraire, qu'en politique toute grande faute, tout crime sont punis, mais le châtiment ne tombe pas toujours sur le coupable. A la différence de notre justice civile, celle de l'histoire saute parfois des générations : Louis XVI paye pour Louis X\'. C'est l'hérédité du malheur, comme il y a celle de la foKune. Quant aux crimes des méchants et des dépravés qui, dans la société, échappent à l'expiation pénale, et il doit s'en trouver beaucoup, la logique voudrait qu'ils fussent, comme disait Plutarque, m les prisonniers de la justice divine », et qu'ils tombassent après leur mort sous la main vengeresse du Juge suprême. Mais cela rentre dans les attributions de l'Inconnaissable, ou, comme Descartes, tout en partageant la foi de son temps, l'appelait, rincompréhensible, ce qui est la même chose. Pascal a dit : « Dieu est ou il n est pas... La raison n'y peut rien déterminer ». Nous sommes donc réduits, de Taveu de nos plus grands esprits, à répéler les paroles d'un vieil évéque du moyen âge disant à l'hérétique Bérenger, son ami : « Il faut le résigner à ne pas comprendre le myslère de TEucharislie, car comprendras-lu jamais la grande énigme de Dieu? >)
Nous avons tout lieu de penser que noire terre n'est pas le seul point de l'infini où la vie se soit manifestée. Cependant nous ne saurions affirmer rexislencc d'humanités slellaires, parce que, si tout nous convie à y croire, aucune preuve n'en est donnée. Je parlais un jour à un aslronome, de ces mondes probablement habités, où n'avait pu se renouveler la scène du Calvaire, parce que cette mort
périodique d'un Fils de Dieu n'aurait plus été qu'une pièce de théâtre jouée à plusieurs reprises sur des scènes différentes. Ce très savant homme me répondit : « Mais le rachat n'était pas nécessaire, si le péché originel ne s'est pas produit dans ces étoiles. » Réponse très catholique qui laisse subsister tous les doutes.
De. quelque subtilité qu'on ait usé pour accorder le libre arbitre et la prescience divine, le problème est resté insoluble. Le calvinisme, quia commencé avec la prédestination, a été obligé, lorsqu'il a voulu gouverner des cités et des peuples, de finir par la morale, c'est-à-dire par la liberté. Son enseignement n'est pas aujourd'hui autre chose, et cette fin a été celle aussi de Port-Royal et de sa doctrine de la grâce.
Je n'oserai pas répéter cette parole d'un de nos poètes ;
Le juste opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité *.
Mais j'userai de Tintelligence que la nature m'a donnée pour incliner ma raison devant cette question redoutable *.
On dira : « Votre doctrine est bien vieille ; elle s'appelait, il y a plus de deux mille ans, le scepticisme. A certains égards, c'est vrai; avec celte profonde différence toutefois que mon aveu d'ignorance n'est pas l'aveu d'un doute; ma
i. Alfred de Vigny, dans le ^font des Oliviers.
2. En parlant ainsi, je ne suis pas plus téméraire que Polybe, le plus honnête homme de la république romaine. « 11 bannissait de Thistoire la Providence, qu'il remplaçait par le sentiment austère du devoir individuel et public. Il regardait le culte comme un frein utile pour gouverner les hommes, et il niait qu'il y eut, après la mort, des peines réservées aux méchants; mais il établissait une responsabilité sévère devant la Conscience et la Société. • Voyez mon Histoire des Romains, t. H, p. 232, 261-265.
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MOX EXAMEN DE CONSaENCE. 47
qui subsiste en lui de ranimaliié et qu'il épure sa cousf. eience par un examen souvent répété! En y regardant :. bien, il y trouvera le sentiment de la dignité humaine qui 5 éloigne des choses honteuses, jusqu'à l'esprit de sacrifice ) qui fait mourir pour une idée.
j Cet idéal varie suivant le temps, le milieu, Tétat moral de rindividu. Il est bien bas pour le Bédouin qui remplit Ba journée de vols et de prières, pour le lazzarone dont la vie est faite de paresse et de dévotions, pour le richi hindou, le derviche musulman et ceux de nos moines dont l'esprit s'absorbe en des pratiques de piété extérieure; mais il s'élève à mesure que Thorizon de l'esprit s'étend, de sorte qu'à chaque progrès social, on a plus d'efforts à faire pour s'en approcher et aussi plus de mérite à l'atteindre.
La moralilé de l'individu dépend moins de ses croyances que de son caractère. Une pure croyance aide assurément à faire un honnête homme, mais une àme honnête échappe, par sa propre vertu, aux influences de doctrines qui semblent à d'autres désolantes, tandis que, dans certains cœurs, Satan et Dieu font très bon ménage. Née, au sein de la famille, du développemenW de nos facultés aimantes, au sein de la cité, du sentiment des devoirs que la vie sociale impose, la morale est chose qui a grandi à mesure que la vie intellectuelle s'est élevée. Si cette proposition n'est pas toujours vraie pour l'individu, elle l'est certainement pour l'humanité, et les religions, quelles qu'elles soient, ne jouent dans l'œuvre de la civilisation que le rôle d'un facteur plus ou moins utile et bienfaisant. L'homme éprouve le besoin de faire la synthèse de ses idées : dans l'enfance des nations, c'est-à-dire aux époques de foi, sous
forme de religion; dans Tâge viril des peuples, c'esl-à-dire aux époques de science, sous forme de philosophie. L'une et Tautre ne sont que le reflet de la vie. La morale est la vie môme, car elle résulte du développement progressif, au milieu de passions brutales, des qualités qui se trouvent au fond de Tàme de Tindividu et de la société. Il y a bien longtemps que TApollon Delphien et, après lui, Platon ont dit au Grec : t< Connais-toi toi-même ». Malheureusement cette maxime, bonne pour les forts, qui peuvent trouver dans celte connaissance des trésors de sagesse, est inutile pour les bêtes à deux pieds qui ont les appétits des fauves, les inflrmités de l'ignorant et Tobscurité d'une conscience que n'a pas éclairée un rayon de lumière.
Il faut donc que le chrétien évangélise, tant qu*il aura des fidèles, et que le philosophe cherche toujours, même lorsqu'il se sent comme perdu au milieu de questions insolubles. Les discussions de la métaphysique ne sont qu'un mirage. Ce qu'elle montre n'existe peut-être pas, et cependant il se peut que ce soit le reflet d'une réalité. Mais plus certaine est la morale, dont nous trouvons les prescriptions écrites en traits ineiîaçables dans notre conscience. Deux choses font l'homme qui veut vivre noblement, quelle que soit sa condition : le sentiment du devoir, en face de la loi morale, et celui de l'honneur, en face de lui-même. Aussi toute ma théologie, et ma philosophie avec elle, tient dans ce beau vers de Corneille :
Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux.
A côté de I^homme dont il faut interroger la nature pour découvrir le fond qui le porte et le soutient, se trouve, en un champ plus vaste, Thumanité dont la vie est l'histoire. Le savant qui consume ses jours à la recherche de la vérité dans Tordre de la science ou de la philosophie, et celui qui use les siens à restituer aux faits de Tordre politique et social leur véritable physionomie, travaillent de concert aux progrès de la civilisation. Si les uns rendent plus assurée notre domination sur la matière et plus certaines nos règles de conduite, les efforts des autres ont pour résultat de nous faire pénétrer plus avant dans le monde de Tesprit et des passions, de nous montrer les idées et les intérêts qui le dirigent, de nous donner enfin, par une. appréciation plus exacte de la société dans le passé, un sentiment plus vrai de ses besoins dans le présent.
L'histoire n'est donc pas une simple distraction d'un ordre supérieur, encore moins « une oisiveté occupée », comme ont osé le dire des esprits légers, mais un enseignement dont beaucoup profilent, mùme à leur insu. Pourquoi, en 1830, l'émigration, l'appel à Tétranger cl la guerre civile n'ont-ils pas recommencé? Pourcjuoi Robespierre, Saint-Just et Carrier sont-ils devenus impossibles et, j'ajoute aujourd'hui, pourquoi la France s'est-elle levée tout entière contre la Commune, afin d'en arrùler et d'en punir les abominations? Parce que Tllisloirc avait montré à nos légitimistes les suites de Coblenlz et de la Vendée, qui avaient tué le roi et la royauté, à nos républicains les
conséquences de la Terreur, qui avait tué la liberté. El si, I. i
plus tani, des zouaves pontificaux ont défendu un gouvernement suspect de peu d'aiTection pour TÉglise, n*est-ce point parce que nous avions élevé au-dessus des factions ridée de la patrie qu'il faut avant tout servir et sauver?
Les études rétrospectives de Thistorien ont une autre utilité. Elles nous mènent à comprendre qu'il y a toujours dans le présent beaucoup du passé, mais qu*il ne s*y trouve qu'a la condition dV mourir et non pour y prendre une vie nouvelle. Les idées d'hier sont un frein utile aux idées d'aujourd'hui, qu'elles empêchent de se précipiter trop vite vers celles de demain; et elles deviennent un péril quand elles s'obstinent à ne pas céder la place qu*elles ont perdue.
Autre problème, dont la solution intéresse ma conscience d'historien.
De la tombe où dorment les générations qui nous ont précédés dans la vie, il sort des voix que l'écrivain entend el rrpèlc; mais elles sont discordantes; de sorte que l'Histoire semble à quelques-uns une mer agitée où un flot pousse Tautro, une suite de flux el de reflux, corsi et ricorsl. N'y aurait-il pas, cependant, pour elle, considérée dans son ensemble, une marche en avant, à la condition (le nombreux points d'arrêt, même de retour en arrière? En somme, fail-il meilleur vivre aujourd'hui qu'autrefois?
L'humanité ne g<ignc pas en moralité, car toutes les vrrilcs morales ont été, l'une après l'autre, trouvées depuis longtemps, quoique lentement répandues.
Klle ne gagne pas en force d'intelligence, car qui oserait melire les esprits de notre temps au-dessus de ceux d'Homère et de Périclès, de Phidias, de Platon et d'Arislole, ou de Raphaël et de Molière?
Elle ne gagne pas en force physique, puisque nos soldats, pris individuellement, ne valent pas ceux de Sparte ou de Rome, ni nos athlètes, nos coureurs, ceux de la Grèce.
Où donc est le progrès?
En ceci : le savoir, la moralité, le goût, le bien-être qui, jadis, étaient le lot de quelques-uns, tendent à devenir le partage d'un nombre d'hommes de jour en jour plus grand .
En tant que qualUé, la moralité et Tintelligence ne sont pas d'une valeur supérieure à ce qu'elles ont pu être autrefois en quelques hommes; mais la quantité éparse sur la surface du globe s'est considérablement accrue et continue à augmenter.
On a dit : l'esclave bien traité, le serf qui avait un bon maître étaient plus heureux que l'ouvrier d'aujourd'hui. Je le veux bien, quoique ce ne soit pas probable, mais ils étaient moins hommes; et puisque nous avons été dotés de facultés ou moyens d'action, il est de notre devoir de les développer, dussions-nous en souffrir.
Le lazzarone végète jusqu'à quatre-vingts ans comme une plante stérile.
Le savant se tue à quarante ans à force de travail.
Quelle vie est la meilleure, et lequel des deux a le plus vécu?
Voici donc la réponse à la question posée plus haut : la civilisation, à mesure qu'elle se développe, assure du bien-être à un plus grand nombre et ce bien-être conduit à une culture intellectuelle supérieure, de sorte qu'il se trouve plus de vie morale sur la surface de la terre et que cette vie s'y développe en de meilleures conditions.
Le vieil Anaxagore disait, il y a vingt-quatre siècles :
<* L*esprit gouverne le monde ». Je reconnais que souvent Tesprit s*endort ou se trompe, jusqu'à sembler disparaître; mais, en somme, il 6nit par rentrer dans sa voie, et le progrès qu*il suscite, tout en avançant avec une extrême lenteur, continue à se produire.
Je n*ai pas encore parlé de ce qui est la maladie du jour, la politique. Il est pour cela de bonnes raisons : elle se trouve très loin de moi et je n'aurais aucun goût à me rapprocher d'elle. Cependant, en un pays qui discute et fait lui-même ses affaires, tout citoyen est tenu, ne fût-ce que pour les besoins de la conversation, de savoir dans quelle direction il voudrait voir les politiciens marcher. De ma nature et des leçons de la vie, j'ai reçu un caractère auquel je ne renoncerai jamais : je suis un libéral, mais d'une espèce particulière, n'appartenant à aucun parti, et dont l'esprit n'est attaché à aucune formule. Le mal social est mon ennemi personnel et la grandeur de la France ma religion, parce qu en tête de l'histoire de ce pays émancipa leur on peut toujours écrire le mol du vieux chroniqueur : Gesln Dei per Francos. Aussi .suis-je disposé à applaudir à tout ce qui diminuera l'un el augmentera l'autre. La politique, pour moi, est une quoslion de rapport et de convenance; elle n'est pas l'applicalion de principes absolus nés dans l'imagination surchauffée de théoriciens solitaires. Tous les gouvernements, les violents exceptés, sont bons, ]ors(ju'ils s'accordent avec les intérêts et les idées du moment; mauvais, quand ils leur sont contra-
dictoires. Louis-Philippe et ses fils me conviennent*, mais M. Guizot, malgré son grand talent de tribune, ne me convient pas. J'aime les gouvernements forts, à la condition qu'ils agissent dans le sens des légitimes aspirations de la société, et je n'aime pas ceux qui emploient toutes les ressources que le pouvoir leur donne à former des majorités factices et, par conséquent, dangereuses à eux-mêmes. Je comprends qu'un parti, majorité ou opposition, réunisse tous ses efforts pour ouvrir la Chambre à ses adhérents; je ne comprends pas qu'un gouvernement se conduise comme un parti et fasse de la candidature officielle, laquelle ne peut Téclairer sur l'état des esprits. Avec un tel régime, il n'y a plus de boussole pour ceux qui tiennent le gouvernail. C'est pourquoi je redoute notre premier ministre* qui, dans sa suprême infatuation, rapporte tout à lui seul et veut même enfermer l'avenir dans ses théories préconçues. Ne comprenant pas que les idées et les intérêts se modifient lentement, mais incessamment, M. Guizot fait, de la résistance aux réformes les plus simples, le principe de sa politique. Pour lui, le gouvernement est une borne autour de laquelle il veut bien que Ion tourne, à condition qu'il tienne la corde et que l'on ne sorte pas du cercle où il permet de marcher.
Aujourd'hui (1890), à la fin de ma vie, j'ajoute que j'ai gardé ces sentiments sous un autre régime que j'ai servi, et que jamais je n'ai fait de candidature officielle, c'està-dire imposé à un collège électoral, par la pression administrative, un préféré du gouvernement.
!. Ceci était écrit, comme presque tout ce chapitre, avant la révolution (le Février. {Sole de V auteur.) 2. M. Guizot.
5i NOTES ET SOI^-EXIRS.
On pourrait comparer la société à une armée en campagne qui, en arrière, a ses traînards; en avant, ses enfants perdus; au centre, le gros des troupes et. pour un moment, la victoire. Mais je pense aussi que des questions nouvelles naissent toujours des temps nouveaux et que ces questions sont des forces qui se révèlent avec une grande puissance d'harmonie ou de destruction, suivant leur nature et la direction qu'on leur laisse prendre. Les réclamations ouvrières sont un de ces problèmes difficiles.
Le monde physique et le monde social sont soumis à la même loi de nivellement qui agit avec une extrême lenteur, mais qui ne s'arrête jamais. Dans Tun, les montagnes s'abaissent ou se dégradent et leurs débris exhaussent les vallées. Dans l'autre, les castes, les aristocraties de naissance, de fortune ou de condition se perdent peu à peu dans le peuple. L'esclave monte insensiblement à la liberté, cl le fils de 1 ancien serf arrive à cultiver pour son compte de vieilles terres féodales. L'humanité a mis cinquante ou soixante siècles à parcourir, avec d'immenses soufl'rances, ces étapes dont chacune cependant marquait pour elle un degré nouveau d'alTranchissement. Est-elle au bout de sa voie douloureuse? Non.
La Révolution a brisé les chaînes dont, en 1789, nous étions enveloppés, et la liberté appartient aujourd'hui à tout le monde; mais celte nouvelle divinité, semblable à Indra, écrase parfois, en marchant, ses adorateurs. Ouvrant à chaeun loutes les carrières et toutes les espérances, clic surexcilc la vie et fait un combat où l'on voit encore des
vainqueurs ci des vaincus. Ce régime vaul mieux que Tancien, et il est plus digne, parce qu'il suppose un développement plus viril de nos facultés.
Mais de nos jours, sur bien des points de rEurope,.un aulre cri s'élève. Il n'est plus question d'abattre les bastilles : celles-ci sont à terre ou y seront bientôt ; il s'agit de faire arriver tout le monde au bien-élre, fût-ce en partageant les biens les mieux acquis. Cette révolution sociale a pour elle un peu de raison théorique, et, contre elle, bien des obstacles qui la feront échouer. Car, si l'accès de la richesse, ou tout au moins de Taisance, doit être ouvert à tous, il faut bien reconnaître que la nature, qui ne fail ni des esclaves ni des serfs, ne fait pas non plus des hommes égaux, quant aux forces de l'esprit et à celles du corps. Dans nos sociétés modernes, livrées à une concurrence nécessairement fatale aux faibles, cette inégalité organique produit bien vite une inégalité sociale qui s'accuse, dun côté, parla fortune ou le bien-être, de Taulre par la misère. Le prolétariat, conséquence forcée de la nature humaine et de l'organisation politique, ne saurait pas plus cMrc supprimé qu'on ne supprime la maladie ou la mort. L'utopie du socialisme est de prétendro^ le faire disparaître; la sagesse sociale est d'aviser à en réduire sans cesse la proportion, comme la science s'applique à diminuer le mal physique, sans espérer qu'elle pourra jamais l'anéanlir.
En outre, on n'établirait cette égalité sauvage qu'en mutilant la nature humaine, qui reprendrait bien vile ses droits. Pourquoi le père travaille t-il, si ce n'est afin de préparer à ses enfants une vie plus douce?
La propriété n'est, le plus généralement, que l'accumulation des produits du travail, cl par conséquent l'extension
légitime de la liberté individuelle. Toucher à Tune ce serait détruire Tautre. Aujourd'hui, elle a deux formes : lancienne qui est la terre; la nouvelle qui est le capital créé par rindustrie. Nos paysans ont la première ou sont en voie d arriver à une aisance relative; aussi sont-ils conservateurs. Beaucoup de nos ouvriers de l'industrie, au contraire, dont le salaire ne suffît pas toujours aux besoins de la famille, sont révolutionnaires, comme Font été les gladiateurs de Spartacus et Jacques Bonhomme. A la servitude du corps, puis de la lerre, a succédé celle de la misère; après Tesclave et le serf, Tindigent. Notre génération se trouve donc en face d'un de ces problèmes redoutables que
rhumanité rencontre inévitablement sur sa route, et qu'elle ne résoudra pas plus que les autres par la force, mais avec du temps, de la sagesse, des concessions faites par ceux qui possèdent et aussi avec delà modération chez ceux qui veulent posséder. Beaucoup d'ouvriers en sont encore aux .sentiments d'envie, de haine, de colère, qui animaient l'esclave contre son maître, le serf contre son seigneur, ignoraulia et invidia, disait Salluste; donnons-lui-en d'autres par l'instruction. Il ne sait pas comment nos pères ont changé la blouse, qui couvrait fort mal leurs épaules, en une redingote de bon drap; il ignore que nous sommes devenus bourgeois par l'ordre, le travail, l'économie : il faut le lui apprendre. Mais le bourgeois à son tour, devrait être délivré de cette hâte de jouir, de ce besoin de luxe, de cet esprit de lucre rapide qui le poussent à vouloir gagner en dix ans ce qu'on ne gagnait jadis qu'en trente ou quarante années de la vie la plus laborieuse; qu'il considère davantage l'ouvrier comme un des instruments de sa fortune et qu'il lui laisse arriver une part plus grande de ses profits.
MON EXAMEN DE CONSaENCE. 57
Les revendications violentes n'aboutiraient, aujourd'hui comme autrefois, qu'à faire de part et d'autre des victimes et des ruines. Le fusil, pas plus que la loi, ne résout ces questions-là. Il s'agit, des deux côtés, d'arriver à une vue plus nette des véritables intérêts de chacun et à une moralité plus haute. Comme la philosophie et le christianisme ont fini par tuer l'esclavage antique et la servitude de la glèbe, l'économique diminuera les misères du prolétariat. La question sociale est d'abord une question d'éducation.
Deux moyens aideront à la solution du problème : l'instruction qui prépare à la lutte et fortifie ceux qui entrent dans la lice; la charité qui relève et soutient les vaincus de la vie. Instruction au sens le plus large de ce mot, éclairant chacun sur ses véritables intérêts, qui ne sont pas toujours les intérêts du moment; institutions de prévoyance, où les parvenus de l'intelligence et de la fortune tendront la main à l'honnête homme tombé au milieu du chemin. Ces moyens, il les faut développer et en accroître sans cesse l'action bienfaisante; sans quoi le mal ira grandissant à mesure que notre société deviendra plus industrielle, et que l'industrie, quittant l'atelier domestique, se concentrera de plus en plus en de grandes usines qui feront le vide dans les campagnes et l'accumulation autour des machines inventées par la science •.
Bien que je sois disposé à réduire le plus possible le rôle de l'État qui, au. contraire, grandit chaque jour par l'efTet d'une civilisation plus compliquée, j'admets que le législa-
1. Les statisticiens estiment qu'avant trente ans, le chiiïre de la populalion urbaine dans les villes de 10 000 hahilanls égalera celui de la population rurale. Ce phénomène, qui n'est point particulier à la France, est gros de conséquences sociales.
leur doive intervenir par Timpôt dans la répartition de la richesse. A en croire de savants économistes, le pauvre paye plus que le riche, proportionnellement à Tavoir de chacun d*eux; le premier donnant au budget huit ou dix pour cent de son gain, le second six ou sept de son revenu. Il faudrait, au moins, établir Tégalité dans les sacrifices. On dira que sous cette question d*équité se cache Timpôt progressif. Le nom ne m^efTraye pas plus que la chose qui, d'ailleurs, existe déjà dans une certaine mesure. En face de la prospérité croissante des détenteurs du capital et de la détresse de ceux qui n*ont que leurs bras pour vivre, il sera nécessaire de trouver quelque moyen d'empêcher des femmes ou des enfants de mourir de faim au pied de somptueux hôtels. L'Église avait autrefois la charge des pauvres; c'est à la richesse de remplir aujourd'hui cet office, non par l'aumône donnée dans la rue, mais par des institutions bienfaisantes ^
i. Le plus profond penseur de l'antiquité a montré dans sa Politique, V, 4, les désastreux effets de Tintervention des démagogues dans les affaires des cités grecques. • Le gouvernement démocratique, dit Âristote, a de dangereux ennemis, les démagogues, qui le minent et le renversent, soit en calomniant les riches, soit en ameutant contre eux la classe qui n'a rien. On en peut citer mille exemples. A Cos, leurs perfides manœuvres provoquèrent un complot des riches, et la démocratie fut abattue. A Rhodes, comme ils disposaient des finances, ils firent retirer l'indemnité due aux navarques (les riches), et ils leur infligèrent, par des poursuites judiciaires, des amendes qui les poussèrent au désespoir et à une révolution. A Héraclée encore, les démagogues entraînèrent la ruine du gouvernement démocratique. A Mégare, ils confisquèrent les biens d'un grand nombre de riches qui, chassés de la ville, y rentrèrent de vive force et établirent l'oligarchie; même chose à Cumes, à Thèbes après la bataille des OKnophytes. Parcourez riiisloire de la chute des démocraties, vous trouverez presque partout les démagogues décrétant des lois agraires, tourmentant les riches, pour faire des largesses au peuple avec le bien de la classe aisée, qu'ils poursuivent d'accusations et forcent à conspirer •. V. Duruy, Histoire des Grecs, t. III, p. 105-106.
A la question de la propriété se rattache celle de l'hérédité. J'ai passé trop d'années dans l'ancienne Rome pour n'être pas quelque peu Romain, quant à la détermination des droits de l'autorité paternelle. Celle-ci est trop restreinte par nos Codes. Que le patrimoine légué par les aïeux reste dans la famille, je l'accorde : c'est un vieux précepte de notre droit celtique; mais je souhaite que le père ait une plus libre disposition du capital créé par lui. Quelques exceptions fâcheuses n'empêcheront pas d'élablir en principe que le père est le juge naturel et équitable de ses enfants.
Quant à nos connaissances, elles s'accroissent tous les jours, parce que les sciences proprement dites font chaîne et que chaque génération y ajoute un anneau. Mais le mot de Fontenelle est toujours vrai : « Nous voyons plus loin que nos pères, parce que nous sommes montés sur leurs épaules. »
11 est une question qui réveille mes impressions premières, celle de Tari. Nos écrivains, nos artistes mènent encore le chœur de celles qu'on appelait autrefois les neuf sœurs. Les Feuilles d'automne de Hugo m'enchantent, les Odes de Lamartine me bercent de leur mélodie harmonieuse; et Ingres, Delacroix me donnent la fôte perpétuelle des yeux, l'un par son dessin, l'autre par sa couleur, tous deux par lélévation de leur pensée ^ Pour qu'un
f. Je répèle que ceci était écrit avant la révolution de Février. Je parlerais autrement de notre littérature et de nos arts fin de siècl''.
tableau me charme, il faut qu'il suscite en moi une émoUon ou une idée; pour qu*un livre me plaise, il doit, s'il ne parle pas d'histoire, me faire sortir de la réalité ambiante et m'ouvrir les régions sereines où Ton respire un air pur. Après la joie que donne Taccomplissement d'une bonne action, le plaisir esthétique est le premier de tous les charmes. Aussi je m'en liens à la formule de La Bruyère, que je généralise pour tout le domaine de lart : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage : il est fait de main d'oùvrier. »
En relisant ces lignes, écrites il y a si longtemps, je me demande avec tristesse ce qu'est devenue notre royauté d'art. Les admirateurs de la peinture sans dessin ou sans couleur, et les décadents, les pessimistes, qui vivent dans la joie et écrivent dans le désespoir, ont remplacé les grands artistes de ma jeunesse. Esl-ce que le soleil baisserait à l'horizon de la France? Ou, comme les vieillards, n'ai-je plus d'affection que pour les hommes et les choses d'autrefois? C'est possible. Ayant vécu quarante ans à Rome et dans l'Athènes de Périclès, je suis et je resterai un classique.
Je retrouve dans ces vieux papiers une note que je ne saurais plus rattacher aux personnages qui l'ont inspirée :
Voyageant un jour dans les Alpes, j'entendis converser ensemble un torrent aux flots écunieux et bondissants et un mince filet d'eau qui tombait sans bruit delà montagne. Le torrent, de sa grosse voix, raillait le ruisseau : « Je suis jeune; je suis fort et vaillant; je cours par la montagne et la vallée; on entend au loin mugir mes (lots, et
MON EXAMEN DE CONSCIENCE. Gl
j'arrive avant qu'on sache que je suis parti. » — « Moi, je suis humble, murmurait le ruisseau; je glisse sous l'herbe et, du plus haut que je tombe, c'est sans bruit ni écume. Je ne suis qu'une goutte d'eau; cependant je me fraye passage ; moins vite que vous, mon fier compagnon, mais plus sûrement. Vous passez; moi, je dure et je creuse le roc sur lequel vous ne faites que gronder un moment. » S'agissait-il d'un politicien bruyant et d'un écrivain modeste? Je ne le sais plus; mais je préfère de beaucoup la source humble et discrète dont l'eau limpide coule toujours.