CHAPITRE III
A un certain âge, il faut ranger son esprit comme on range sa bibliothèque après s'en être longtemps servi. Arrivé entre trente et quarante ans, Thomme a acquis assez de connaissances et de maturité d'esprit pour arrêter, s'il en est capable, les grandes lignes de ses croyances en religion, en philosophie et en politique. Ces questions m'avaient longtemps agité et je retrouve des notes de ce temps que je reprends pour les consigner ici.
Toute vie intelligente a pour but principal la vérité et la justice. Le théologien les cherche dans l'Évangile, le philosophe dans l'homme, l'historien dans Thumanité. J'ai passé ma vie dans la philosophie et dans l'histoire; je puis dire aussi dans la Bible que j'ai lue tout entière à plusieurs reprises.
Que m'ont-elles appris?
Le milieu dans lequel j'ai d'abord vécu a naturellement exercé sur moi son influence; mais, à l'époque dont je I. 3
parle, je soumis mes impressions d*enfance et de jeunesse à un contrôle sévère. Ainsi, un jour, je me rappelai cet axiome de géométrie que le contenant est plus grand que le contenu. Passant de Tordre physique à Tordre moral, je me dis que le comprenant devait être supérieur au compris. Or, si j'étais forcé de reconnaître qu'il y a des limites à notre force musculaire, que nous ne pouvons nager comme le poisson à 4000 mètres au-dessous de TOcéan ou voler comme le condor à 4000 mètres au-dessus de la terre, j'étais bien contraint d'admettre qu'il y a aussi des bornes à notre intelligence. J'en concluais, malgré le cri sublime : Cœli enarrant gloriam />et, qu'il ne nous est pas permis d'arriver par les seules forces de notre raison à enfermer dans notre esprit Dieu, Tinfini et le temps, et pas davantage à savoir d'où nous venons et où nous allons. Pascal a dit : « L'homme est plus grand que le monde, car il pense et le monde ne pense pas ». L'homme serait de même plus que Dieu, s'il pouvait Tanalyser et le définir. Il a eu pourtant cette outrecuidance ; il a dit à Dieu : « Voilà ce que tu es et ce que tu n'es pas ». Mais alors la terre était le centre de l'univers et l'homme le roi de la création ; on ne pensait pas encore aux milliards d'étoiles qui éclairent et réchauffent d'autres mondes, ni aux humanités stellaires qui, sans doute, peuplent les profondeurs des cieux. • Cependant, avec Platon, Ton a défini l'homme un animal religieux, et on a eu raison, parce qu'il est dans notre nature de chercher toujours à remonter des effets aux causes, et aussi parce que croire est un besoin de notre esprit. Enfant, nous croyons aux paroles de ceux qui nous entourent, et nous emportons dans Tâge mûr de durables impressions du premier âge. Hommes faits, que de fan-
tomes, ombres vaines, nous assiègent encore. Les intelligences les plus viriles cèdent aux préjugés qui les enveloppent et les pénètrent. Le diable, l'astrologie judiciaire, Talchimie, la magie et les religions, avec leurs conceptions particulières du divin, leurs miracles et leurs mystères, combien de temps n'ont-ils pas tenu asservis les peuples et la science? Jusqu'au xvi' siècle, Tesprit de Thomme a habité, sans devenir toujours meilleur, dans la sphère du monde invisible, parce que les superstitions sont la terreur ou la poésie de ceux que la raison n'a pas encore tirés de l'enfance. Durant six mille ans, l'humanité, prise en masse, a rêvé et cru fermement à ses rêves; elle se réveille à peine.
La religion est née de deux sentiments très humains, la peur et l'espérance. Les premiers cultes, ceux de la terreur, n'ont pas fait avancer le monde, qu'ils ont tenu courbé aux pieds de^ dieux jaloux ou d'idoles sanguinaires; les derniers, ceux de l'idéal, lui ont fait, à leur insu même, une loi du perfectionnement continu des idées, des mœurs et des institutions; ou plutôt les religions n'ont été que le développement logique de l'humanité et, à leur tête, se place encore le christianisme.
Jeté sur la terre sans armes naturelles, mais avec la faculté de comprendre et de prévoir, l'homme, qui n'a pour fuir ni l'aile de l'oiseau, ni la vitesse du cheval; qui n'a pour combattre ni la dent du lion, ni la griffe du léopard , qui, par l'imagination, peut ajouter aux dangers présents l'idée des périls à venir, et aux craintes que son isolement lui inspire^ les menaces que semble receler pour lui l'infini dont il est enveloppé, l'homme est à la fois le plus faible et le plus craintif des êtres. D'abord, tout mouve-
ment, toute vie Tinquiète. Il tremble devant la feuille qui s'agite ou Téclair qui brille, devant le reptile qui glisse dans Tombre ou le fauve qui bondit dans la clairière. L'air, la terre et les eaux, la nuit avec ses bruits mystérieux, la forêt avec ses vagues rumeurs , sont pleins pour lui d'épouvantements :
Il tremble et prie.
Voilà le sentiment religieux qui naît.
A la prière qui apaisera les puissances fatales, il joint le sacriflce pour les gagner.
Voilà le culte.
Des hommes supérieurs à la foule s'interposent entre elle et tout ce qui lui parait redoutable.
Voilà le sacerdoce.
Alors, aux terreurs que l'homme ressent en face du monde matériel, viennent s'ajouter celles qui naissent en son esprit. Il se fait l'esclave timoré des fantômes que son imagination a produits et des corporations qui lui présentent ces apparences comme des réalités.
C'est le temps des castes sacerdotales.
Mais des siècles s'écoulent; la raison s'élève et se fortiGe; l'homme s'habitue aux phénomènes qui l'entourent et cesse de les craindre. Puis il s'en rend compte et les explique. EnGn il s'en saisit, les tourne à son usage ou s'en fait des armes pour combattre et réduire les forces qui, d'abord, l'opprimaient.
C'est l'âge scientifique, et nous y sommes.
Dans les débris fossiles qui montrent l'existence de l'humanité durant peut-être des milliers de siècles, il ne s'est rencontré, parmi les innombrables objets tirés des fouilles, rien qui donne à penser que l'homme quaternaire.
je n'ose pas dire tertiaire, ait eu des besoins religieux. Il en est tout autrement pour la période historique où nous sommes; Thomme y apparaît toujours avec ses dieux, piais c'est lui qui les fait à son image ou suivant ses rêves.
L'Inde et l'Arabie ont été, par des influences contraires produisant un même effet, les deux centres religieux du monde. L'une a créé les mille divinités qui ont régné de l'Himalaya à l'Olympe et de l'Olympe au Capitole; dans l'autre s'est révélé le Jéhovah terrible et jaloux, devenu plus tard le Dieu doux et clément, Jésus, qui a brisé leurs autels et a reconquis sur ses rivaux la moitié de l'ancien continent. C'est que l'homme, reflet de la nature qui l'enveloppe, y prend ses idées comme sa nourriture, €t ce n'est qu'à force de siècles et d'études qu'il réagit contre elle, par la pensée, en résistant à son influence, par ses bras, en l'assujettissant à ses besoins. Au Nord-Ouest, avec les forêts ou les montagnes qui font les horizons si courts et les brumes qui voilent l'immensité, avec un pâle soleil et une nature où circule lentement une sève appauvrie, l'homme n'a pas naturellement le sentiment de l'infini. Courbé vers la terre pour lui demander , chaque jour, chaque heure, sa nourriture, son vêtement , les matériaux de sa demeure , il travaille et peine. Si, dans ses joies, dans ses terreurs, il se donne des dieux, ces images affaiblies des grandes divinités indiennes sont faites à sa ressemblance, presque à sa taille; même sous le ciel de la Grèce, malgré Homère et Phidias, elles n'ont qu'une grandeur surhumaine. Il lui faut de longs et laborieux soucis pour trouver, à force de méditations, l'Intelligence suprême par qui aurait été cons-
tituée ITiarmonie; encore ce Dieu unique, Aristote\ Kant, et bien d'autres hommes supérieurs se déclaraient incapables d'en démontrer Texistence.
En Orient, le sentiment de Tinfini pénètre les âmes^ parce qu'il vient de partout. Au désert, il sort de la terre aride qui étend devant les yeux ses espaces sans bornes, et de la voûte étoilée, qui laisse le regard errer librement dans ses insondables profondeurs. Sur les rives du Gange et de rindus, il s'élève comme des effluves naturels du fond de ces immenses vallées couvertes de riches allu» vions, sous un ciel de feu, où les éléphants brisent les arbres comme nos troupeaux les épis; où les forces tellu» riques se manifestent avec une si redoutable énergie ; où l'esprit, enfin, s'abîme devant cette puissante nature, toujours active, féconde et redoutable, soit qu'elle bouleverse les mers par les cyclones et décime les populations par le choléra; soit qu'elle fasse naître à profusion sous leurs pieds les fleurs, les fruits et les moissons.
En ces régions baignées d'une atmosphère tiède ou brûlante, une poignée de riz venue sans peine et quelques dattes tombées d'un palmier nourrissent une famille- Aussi l'homme, presque sans besoins et sans travail, esclave docile de la puissante magicienne qui le berce doucement ou l'étouffé sur son sein, l'homme songe et rêve. Son imagination s'éveille et, au spectacle si varié des manifestations de la vie universelle, il place derrière elles des dieux bienfaisants ou terribles, comme la nature, et, comme elle aussi, toujours changeants et toujours les mêmes.
1. Voir dans mon Histoire des Grecs, t. III, p. 101 et 102, ce que le Slagirite pensait des « substances incréées ».
Dans TArabie, au contraire, la terre est nue, le ciel est vide. Le Sémite n'y met et n'y voit qu'un dieu. Là sont les grands enthousiasmes, les folies saintes, les puissantes extases; là, le Dieu de Moïse se montre face à face à ses prophètes et Mahomet écrit sous sa dictée. Mais le peuple qui écoute le mieux sa parole souffre toutes les douleurs de la terre. Jésus lui annonce que ses maux finiront; il compatit aux faibles; il leur promet une vie meilleure dans l'existence d'outre- tombe, et les malheureux se consolent du présent par l'espérance de l'avenir : avenir de pieuses joies pour le chrétien, de voluptés sans terme pour le musulman.
Dans notre Univers, tout a sa loi : le chêne comme l'hysope, l'insecte qui naît et meurt dans un rayon de soleil, l'homme, dont la vie moyenne est si courte, et les grands animaux de la terre et des mers dont l'existence est si longue. Pour Laplace, l'astronomie est la mécanique céleste, et cette mécanique est si parfaitement réglée qu'on peut déterminer dix mille ans à l'avance le point où, tel jour, montera l'Océan et la place qu'une étoile occupera dans l'inGni des deux. Autour de nous et en nous; excepté dans la pensée, tout est donc ordonné par des lois. Or, des lois supposent un législateur. Mais d'où vient-il? Où est-il? Et que fait-il, puisque, dans l'ordre physique, rien ne change que suivant des lois établies, et que, dans l'ordre moral, tout dépend des idées qui se forment dans notre esprit, sous l'influence de traditions et de volontés qui agissent sur nous.
Deux réponses ont été faites aux grandes questions de la vie et de la mort. La solution matérialiste est absolument insuffisante, car on ne fera jamais admettre que la conversation que je tiens en ce moment avec moi-même puisse être le résultat de ce qui fut, dit-on, la vie à lorigine des choses : la combinaison de deux ou trois atomes d'oxygène, d'hydrogène et d'azote, se heurtant dans le mouvement éternel qui les emporte*. Entre les actions moléculaires des corps et les phénomènes de conscience, il existe un abtme. D'autre part, la solution spiritualiste, relative à Dieu et à la vie future, manque de preuve efficace. Le théologien n'a pas plus le droit de définir les perfections divines que le positiviste de nier l'existence d'un organisateur et d'un juge suprême. Devant le problème de l'âme, quoique la logique et, bien plus encore, le sentiment nous convient à admettre son immortalité, mon esprit reste impuissant, et, comme Montaigne, je dis : « Que sais-je? » ou, comme Claude Bernard : « La croyance, en ce cas, est affaire de foi et non d'expérience », c'est-àdire de certitude absolue. Dieu, s'il s'occupe de nous, ne m'a pas donné l'une, et la science ne me permet pas de tenter l'autre. Aussi notre esprit erre-t-il sans cesse du Comment? au Pourquoi? des phénomènes que nous pouvons analyser aux mystères qui nous échapperont toujours, parce qu'ils sont le secret du Dèmiurgos,
Comment, en effet, pénétrer dans le sanctuaire inaccessible de l'être? comment résoudre le problème de l'Inconnaissable? C'est l'honneur de l'esprit humain de vouloir
1. VEozoon Canadense, qu'on a pris quelque temps pour le commencement de la vie, n*est qu'un accident minéralogique. De Lapparent, Traité de Géologie, 2* édition, p. 677.
MON EXAMEN DE CONSCIENCE. 4i
remonter aux principes des choses; c'est le malheur de sa condition de n'y arriver jamais; et quand il se sent vaincu dans cette lutte pour la conquête de la vérité, il s'abandonne parfois à des dénégations aussi téméraires que l'avaient été les audaces théologiques.
. La religion et la métaphysique sont deux forces nées à un jour différent et qui, éternellement, se combattent, sans que l'une puisse jamais jeter l'autre à terre, parce qu'elles répondent à deux besoins de notre nature : croire et savoir.
On dira de nous, en citant Platon, que nous sommes des fils de l^ terre refusant l'existence à ce que nos yeux ne peuvent voir, ni nos mains toucher. Ce sera en partie vrai : mais, sans nier ces existences, nous affirmons ne les pouvoir connaître, car il faut se résigner à cette impuissance de notre nature : aucune cause première ne nous est abordable , parce que tout ce qui est au-dessus de l'homme dépasse son intelligence. Il ne saurait donc déterminer ses rapports avec Dieu. J'ajoute qu'il se connaît fort mal lui-même, puisqu'il n'a pu encore expliquer le plus simple des phénomènes de mémoire, ni comment une impression transmise par les nerfs au cerveau devient une idée. Et croit-on que les forces naturelles ou inconscientes nous aient déjà livré tous leurs secrets? Aussi l'Église a-t-elle besoin du surnaturel pour maintenir ses dogmes, d'une révélation divine pour les consacrer, d'une intervention permanente de l'Esprit-Saint, toujours actif dans ses combats et dans la foi de son pape infaillible pour les adapter aux nécessités présentes.
Malgré toutes ces incertitudes doctrinales, je pense que, pour la conduite de la vie, il faut admettre comme
démontré ce que les prêtres nous racontent de la justice divine dans Texistence d*outre-tombe. C'est une adhésion morale que nous leur accordons, ce n'est pas une certitude scientiflque que nous attestons comme tant d'autres. Je cherche l'idéal ; et pour ne pas me tromper, je le prends dans la conscience, dans la morale humaine, où, dès l'antiquité, les sages de Jérusalem, d'Athènes et de Rome l'ont établi'. Plus tard, par exaltation religieuse, on le mit dans la prière et dans les macérations offertes au ciel^ aujourd'hui, il redescend sur la terre, et le salut doit être cherché dans la justice et la charité. Ce que le Dieu des théologiens perd, celui de l'esprit le gagne.
Il est une autre doctrine que je ne saurais accepter, celle de la Providence, que Pascal appelle « de tout l'unique et véritable cause, l'arbitre et la souveraine », l'antique destin recouvert par Bossuet d'un magnifique manteau théologique ou la commode doctrine du hasard, qui est tout simplement l'ignorance des causes. Au Destin des Grecs et des Romains resté sombre, on pouvait du moins imputer d'abominables erreurs, puisqu'il était aveugle; mais on outrage la Providence en rendant la sagesse et la bonté divines responsables de toutes nos sottises. Je sais bien qu'en n'usant pas de cette vieille phraséologie, je me suis privé des grands effets de style à l'usage de ceux qui disposent souverainement du ciel et de l'enfer. Mais quand a-t-on vu dans l'histoire un fait qui ne dépendît pas d'un homme, d'une assemblée, ou de circonstances produites par des sentiments humains? J'entends donc expliquer les choses humaines par ce qui les fait, l'humaine raison ou
1. Voyez dans mon Histoire des Romains, t. V, p. 212-223, dernière édition, ce que j'ai dit plus tard du stoïcisme et de Marc-Aurèle.
nos folies, et de celles-ci j'en ai rencontré un trop grand nombre dans l'histoire pour qu'il me soit possible de penser que le monde moral est soumis à un gouvernement paternel. L'ascète bouddhique ou chrétien, les filles de saint Vincent de Paul et nos missionnaires ont beau sacrifier leur vie pour faire triompher les doctrines de charité et d'amour, l'air, la terre et les eaux sont d'immenses champs de carnage et, de tous les animaux, le plus destructeur est l'homme. Le requin, le fauve et le vautour choisissent leurs victimes ; l'homme les prend toutes, pour satisfaire sa faim ou sa haine, ses plaisirs ou son ambition. Bossuet dit : « La hberté de l'homme et la prescience divine sont les extrémités d'une chaîne dont il faut tenir fortement les deux bouts, quoique nous ne voyons pas le milieu par où l'enchaînement se continue ». Non, je ne le vois pas, et c'est pour cela que je ne peux pas affirmer l'existence de la chaîne.
Exclue de la sphère matérielle où il est trop aisé maintenant de déterminer le rôle du Dèmiurgos^ son intervention a été reléguée dans l'ordre des faits moraux. On parle de mission reçue d'en haut, de la Providence qui ordonne ou interdit, du Dieu des armées qui, pour les vaincus, doit être un Dieu homicide, etc. Tout ce que l'on est autorisé à dire, c'est que, s'il faut reconnaître Dieu pour le premier moteur et l'organisateur suprême, il règne et ne gouverne pas.
J'ai écrit de nombreux ouvrages sans prononcer son nom, parce que je n'avais pas besoin, pour dénouer l'écheveau de l'histoire, de recourir à son intervention. Le récit donnait à lui seul l'explication des choses, et la responsabilité restait aux acteurs du drame, qui l'avaient conduit avec leur liberté.
Si, en effet, Dieu gouvernait, s'il pensait et agissait en notre place, il n'y aurait plus pour nous ni mérite ni démérite, par conséquent plus de moralité. Nous savons, au contraire, qu'en politique toute grande faute, tout crime sont punis, mais le châtiment ne tombe pas toujours sur le coupable. A la différence de notre justice civile, celle de l'histoire saute parfois des générations : Louis XVI paye pour Louis XV. C'est l'hérédité du malheur, comme il y a celle de la fortune. Quant aux crimes des méchants et des dépravés qui, dans la société, échappent à l'expiation pénale, et il doit s'en trouver beaucoup, la logique voudrait qu'ils fussent, comme disait Plutarque, « les prisonniers de la justice divine », et qu'ils tombassent après leur mort sous la main vengeresse du Juge suprême. Mais cela rentre dans les attributions de l'Inconnaissable, ou, comme Descartes, tout en partageant la foi de son temps, l'appelait, l'Incompréhensible, ce qui est la même chose. Pascal a dit : « Dieu est ou il n'est pas... La raison n'y peut rien déterminer ». Nous sommes donc réduits, de l'aveu de nos plus grands esprits, à répéter les paroles d'un vieil évêque <lu moyen âge disant à l'hérétique Bérenger, son ami : « Il faut te résigner à ne pas comprendre le mystère de l'Eucharistie, car comprendras-tu jamais la grande énigme de Dieu? »
Nous avons tout lieu de penser que notre terre n'est pas le seul point de l'infini où la vie se soit manifestée. Cependant nous ne saurions affirmer l'existence d'humanités stellaires, parce que, si tout nous convie à y croire, aucune preuve n'en est donnée. Je parlais un jour à un astronome, de ces mondes probablement habités, où n'avait pu se renouveler la scène du Calvaire, parce, que cette mort
périodique d'un Fils de Dieu n'aurait plus été qu'une pièce de théâtre jouée à plusieurs reprises sur des scènes dififé* rentes. Ce très savant homme me répondit : « Mais le rachat n'était pas nécessaire, si le péché originel ne s'est pas produit dans ces étoiles. » Réponse très catholique qui laisse subsister tous les doutes.
De quelque subtilité qu'on ait usé pour accorder le libre arbitre et la prescience divine, le problème est resté insoluble. Le calvinisme, quia commencé avec la prédestination, a été obligé, lorsqu'il a voulu gouverner des cités et des peuples, de finir par la morale, c'est-à-dire par la liberté. Son enseignement n'est pas aujourd'hui autre chose, et cette fin a été celle aussi de Port-Royal et de sa doctrine de la grâce.
Je n'oserai pas répéter cette parole d'un de nos poètes r
Le juste opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité i.
Mais j'userai de l'intelligence que la nature m'a donnée pour incliner ma raison devant cette question redoutable •*
On dira : « Votre doctrine est bien vieille ; elle s'appelait, il y" a plus de deux mille ans, le scepticisme. A certains égards, c'est vrai ; avec cette profonde différence toutefois que mon aveu d'ignorance n'est pas l'aveu d'un doute; ma
i . Alfred de Vigny, dans le Mont des Oliviers,
2. En parlant ainsi, je ne suis pas plus téméraire que Polybe, le plus honnête homme de la république romaine. « Il bannisseiit de Phistoire la Providence, qu'il remplaçait par le sentiment austère du devoir individuel et public. Il regardait le culte comme un frein utile pour gouverner les hommes, et il niait qu'il y eût, après la mort, des peines réservées aux méchants; mais il établissait une responsabilité sévère devant la Conscience et la Société. » Voyez mon Histoire des Romains, t. II, p. 232, 261-265.
négation ne porte que sur les affirmations théologiques, et elle ne m'empêche point de penser qu'il nous faut agir comme si ces preuves étaient faites et ces affirmations acceptées. J'admire et je vénère Jésus, et cependant il est sûr que je ne suis pas catholique. Mais il ne Test peut-être point que je ne sois pas chrétien, comme Tentendaient les premiers Pères de TÉglise, ou, comme disait TertuUien, anima naturaliter christiana^ puisque je tiens pour obligatoire la plus grande partie de la morale évangélique et la nécessité de la lutte contre les appétits vulgaires, qui peut aller jusqu'au sacrifice des plus chers intérêts.
J'ai même le droit de dire que j'ai toujours été, comme professeur, écrivain et ministre, très respectueux des droits de la conscience. La tolérance pour toute croyance honnête est le fond de ma nature et a été la règle de ma vie.
Qu'on ne prenne pas ces pensées pour un sot orgueil. L'Église a toujours trouvé, pour son service, de bien grands esprits, à côté desquels nous ne sommes rien. Ils croyaient et nous ne croyons plus. Ce n'est pas que notre vue soit devenue plus perçante, c'est que nous vivons .dans un autre milieu où la foi ne pousse pas. L'essentiel, d'ailleurs, n'est pas d'accorder à Dieu le culte que les théologiens nous demandent de lui rendre et qui semble un marché fait avec le ciel : « Je t'offrirai mes pénitences et, en retour, tu me donneras une éternité de béatitudes. » La dignité de la vie est à elle-même sa récompense, et ce qui doit importer le plus au Bèmiurgos, c'est que l'humanité se rende digne, par ses actes, du rang qu'elle occupe dans l'ensemble des êtres. Puisque, sur notre terre, l'homme est la forme supérieure de la vie, il est obligé de tendre sans cesse à réaliser l'idéal humain ; il faut qu'il résiste à
ce qui subsiste en lui de ranimalité et qu'il épure sa conscience par un examen souvent répété I En y regardant bien, il y trouvera le sentiment de la dignité humaine qui éloigne des choses honteuses, jusqu'à Tesprit de sacriGce qui fait mourir pour une idée.
Cet idéal varie suivant le temps, le milieu, Tétat moral de rindividu. Il est bien bas pour le Bédouin qui remplit sa journée de vols et de prières, pour le lazzarone dont la vie est faite de paresse et de dévotions, pour le richi hindou, le derviche musulman et ceux de nos moines dont l'esprit s'absorbe en des pratiques de piété extérieure; mais il s'élève à mesure que l'horizon de l'esprit s'étend, de sorte qu'à chaque progrès social, on a plus d'efforts à faire pour s'en approcher et aussi plus de mérite à l'atteindre.
La moralité de l'individu dépend moins de ses croyances que de son caractère. Une pure croyance aide assurément ^ à faire un honnête homme, mais une âme honnête échappe, par sa propre vertu, aux influences de doctrines qui semblent à d'autres désolantes, tandis que, dans certains cœurs, Satan et Dieu font très bon ménage. Née, au sein de la famille, du développement de nos facultés aimantes, au sein de la cité, du sentiment des devoirs que la vie sociale impose, la morale est chose qui a grandi à mesure que la vie intellectuelle s'est élevée. Si cette proposition n'est pas toujours vraie pour l'individu, elle l'est certainement pour l'humanité, et les religions, quelles qu'elles soient, ne jouent dans l'œuvre de la civilisation que le rôle d'un facteur plus ou moins utile et bienfaisant. L'homme éprouve le besoin de faire la synthèse de ses idées : dans l'enfance des nations, c'est-à-dire aux époques de foi, sous
forme de religion; dans Tàge viril des peuples, c'est-à-dire aux époques de science, sous forme de philosophie. L'une et l'autre ne sont que le reflet de la vie. La morale est la vie môme, car elle résulte du développement progressif, au milieu de passions brutales, des qualités qui se trouvent au fond de l'âme de l'individu et de la société. Il y a bien longtemps que l'Apollon Delphien et, après lui, Platon ont dit au Grec : « Connais-toi toi-même ». Malheureusement cette maxime, bonne pour les forts, qui peuvent trouver dans cette connaissance des trésors de sagesse, est inutile pour les bêtes à deux pieds qui ont les appétits des fauves, les infirmités de l'ignorant et l'obscurité d'une conscience que n'a pas éclairée un rayon de lumière.
Il faut donc que le chrétien évangélise, tant qu'il aura des fidèles, et que le philosophe cherche toujours, méme^ lorsqu'il se sent comme perdu au milieu de questions insolubles* Les discussions de la métaphysique ne sont qu'un mirage. Ce qu'elle montre n'existe peut-être pas, et cependant il se peut que ce soit le reflet d'une réalité. Mais plus certaine est la morale, dont nous trouvons les prescriptions écrites en traits ineffaçables dans notre conscience. Deux choses font l'homme qui veut vivre noblcr ment, quelle que soit sa condition : le sentiment du devoir, en face de la loi morale, et celui de l'honneur, en face de lui-même. Aussi toute ma théologie, et ma philosophie avec elle, tient dans ce beau vers de Corneille :
Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux.
A côté de rhomme dont il faut interroger la nature pour découvrir le fond qui le porte et le soutient, se trouve, en un champ plus vaste, Thumanité dont la vie est Thistoire. Le savant qui consume ses jours à la recherche de la vérité dans Tordre de la science ou de la philosophie, et celui qui use les siens à restituer aux faits de Tordre politique et social leur véritable physionomie, travaillent de concert aux progrès de la civilisation. Si les uns rendent plus ^ assurée notre domination sur la matière et plus certaines nos règles de conduite, les efforts des autres ont pour résultat de nous faire pénétrer plus avant dans le monde de Tesprit et des passions, de nous montrer les idées et les intérêts qui le dirigent, de nous donner enfin, par une appréciation plus exacte de la société dans le passé, un sentiment plus vrai de se^besoins dans le présent. ^'
L'histoire n'est donc pas une simple distraction d'un ordre supérieur, encore moins « une oisiveté occupée », comme ont osé le dire des esprits légers, mais un enseignement dont beaucoup profitent, même à leur insu. Pourquoi, en 1830, Témigration, Tappel à l'étranger et la guerre civile n'ont-ils pas recommencé? Pourquoi Robespierre, Saint-Just et Carrier sont-ils devenus impossibles et, j'ajoute aujourd'hui, pourquoi la France s'est-elle levée tout entière contre la Commune, afin d'en arrêter et d'en punir les abominations? Parce que l'Histoire avait montré à nos légitimistes les suites de Coblentz et de la Vendée, qui avaient tué le roi et la royauté, à nos républicains les conséquences de la Terreur, qui avait tué la liberté. Et si, I. 4
plus tard, des zouaves pontificaux ont défendu un gouvernement suspect de peu d'affection pour TÉglise, n'est-ce point parce que nous avions élevé au-dessus des factions ridée de la patrie qu'il faut avant tout servir et sauver?
Les études rétrospectives de Thistorien ont une autre utilité. Elles noua mènent à comprendre qu'il y a toujours dans le présent beaucoup du passé, mais qu'il ne s'y trouve qu'à la condition d'y mourir et non pour y prendre une vie nouvelle. Les idées d'hier sont un frein utile aux idées d'aujourd'hui, qu'elles empêchent de se précipiter trop vite vers celles de demain; et elles deviennent un péril quand elles s'obstinent à ne pas céder la place qu'elles ont perdue.
Autre problème, dont la solution intéresse ma conscience d'historien.
De la tombe où dorment les générations qui nous ont précédés dans la vie, il sort des voix que l'écrivain entend et répète; mais elles sont discordantes; de sorte que l'Histoire semble à quelques-uns une mer agitée où un flot pousse l'autre, une suite de flux et de reflux, corsi et ricorsi. N'y aurait-il pas, cependant, pour elle, considérée dans son ensemble, une marche en avant, à la condition de nombreux points d'arrêt, même de retour en arrière? En somme, fait-il meilleur vivre aujourd'hui qu'autrefois?
L'humanité ne gagne pas en moralité, car toutes les vérités morales ont été, l'une après l'autre, trouvées depuis longtemps, quoique lentement répandues.
Elle ne gagne pas en force d'intelligence, car qui oserait mettre les esprits de notre temps au-dessus de ceux. d'Homère et de Périclès, de Phidias, de Platon et d'Aristote, ou de Raphaël et de Molière?
Elle ne gagne pas en force physique, puisque nos soldats, pris individuellement, ne valent pas ceux de Sparte ou de Rome, ni nos athlètes, nos coureurs, ceux de la Grèce.
Où donc est le progrès?
En ceci : le savoir, la moralité, le goût, le bien-être qui, jadis, étaient le lot de quelques-uns, tendent à devenir le partage d'un nombre d'hommes de jour en jour plus grand .
En tant que qualité, la moralité et Tintelligence ne sont pas d'une valeur supérieure à ce qu'elles ont pu être autrefois en quelques hommes; mais la quantité éparse sur la surface du globe s'est considérablement accrue et continue à augmenter.
On a dit : l'esclave bien traité, le serf qui avait un bon maître étaient plus heureux que l'ouvrier d'aujourd'hui. Je le veux bien, quoique ce ne soit pas probable, mais ils étaient moins hommes; et puisque nous avons été dotés de facultés ou moyens d'action, il est de notre devoir de les développer, dussions-nous en souffrir.
Le lazzarone végète jusqu'à quatre-vingts ans comme une plante stérile.
Le savant se tue à quarante ans à force de travail.
Quelle vie est la meilleure, et lequel des deux a le plus vécu?
Voici donc la réponse à la question posée plus haut : la civilisation, à mesure qu'elle se développe, assure du bien-être à un plus grand nombre et ce bien-être conduit à une culture intellectuelle supérieure, de sorte qu'il se trouve plus de vie morale sur la surface de la terre et que cette vie s'y développe en de meilleures conditions.
Le vieil Anaxagore disait, il y a vingt-quatre siècles :
« L'esprit gouverne le monde ». Je reconnais que souvent Tesprit s'endort ou se trompe, jusqu'à sembler disparaître; mais, en somme, il finit par rentrer dans sa voie, et le progrès qu'il suscite, tout en avançant avec une extrême lenteur, continue à se produire.
Je n'ai pas encore parlé de ce qui est la jmaladje dujour, t" la politique. Il est pour cela de bonnes raisons : elle se
trouve très loin de moi et je n'aurais aucun goût à me rapprocher d'elle. Cependant, en un pays qui discute et fait lui-même ses affaires, tout citoyen est tenu, ne fût-ce que pour les besoins de la conversation, de savoir dans quelle direction il voudrait voir les politiciens marcher. De ma nature et des leçons de la vie, j'ai reçu un caractère auquel je ne renoncerai jamais : je suis un libéral, mais d'une espèce particulière, n'appartenant à aucun parti, et dont l'esprit n'est attaché à aucune formule. Le mal social est mon ennemi personnel et la grandeur de la France ma religion, parce qu'en tête de l'histoire de ce pays émancipateur on peut toujours écrire le mot du vieux chroniqueur : Gesta Dei per Francos, Aussi suis-je disposé à applaudir à tout ce qui diminuera l'un et augmentera l'autre, La politique, pour moi, est une question de rapport et de convenance ; elle n'est pas l'application de principes absolus nés dans Timagination surchauffée de théoriciens solitaires. Tous les gouvernements, les violents exceptés, sont bons, lorsqu'ils s'accordent avec les intérêts et les idées du moment; mauvais, quand ils leur sont contra-
dicloires. Louis-Philippe et ses fils me conviennent*, mais M. Guizot, malgré son grand talent de tribune, ne me convient pas. J^aime les gouvernements forts, à la condition qu'ils agissent dans le sens des légitimes aspirations de la société, et je n'aime pas ceux qui emploient toutes les ressources que le pouvoir leur donne à former des majorités factices et, par conséquent, dangereuses à eux-mêmes. Je comprends qu'un parti, majorité ou opposition, réunisse tous ses efforts pour ouvrir la Chambre à ses adhérents; je ne comprends pas qu'un gouvernement se conduise comme un parti et fasse de la candidature officielle, laquelle ne peut l'éclairer sur l'état des esprits. Avec un tel régime, il n'y a plus de boussole pour ceux qui tiennent le gouvernail. C est pourquoi je redoute notre premier ministre* qui, dans sa suprême infatuation, rapporte tout à lui seul et veut même enfermer l'avenir dans ses théories préconçues. Ne comprenant pas que les idées et les intérêts se modifient lentement, mais incessamment, M. Guizot fait, de la résistance aux réformes les plus simples, le principe de sa politique. Pour lui, le gouvernement est une borne autour de laquelle il veut bien que l'on tourne, à condition qu'il tienne la corde et que l'on ne sorte pas du cercle où il permet de marcher.
Aujourd'hui (1890), à la fin de ma vie, j'ajoute que j'ai gardé ces sentiments sous un autre régime que j'ai servi, et que jamais je n'ai fait de candidature officielle, c'està-dire imposé à un collège électoral, par la pression administrative, un préféré du gouvernement.
1. Ceci était écrit, comme presque tout ce chapitre, avant la révolution de Février. (Note de Pauteur,)