Voyez ce discours dans Delalain, op. ciL, p. 375 et suiv
étrange erreur, si elle s'était produite en séance, et de montrer Fignorance où la théologie, science de Tinconnaissable, retient ces pasteurs des peuples. Mais le débat était fini, et la double défaite du parti clérical au Corps législatif et au Sénat me valut une année de repos, si je ne tiens pas compte des attaques quotidiennes de Tévêque d'Orléans. Mes relations avec cet irascible prélat avaient cependant commencé par un échange de lettres très pacifiques. En novembre 1863, je lui avais écrit :
« Monseigneur,
« Vous avez bien voulu inaugurer vous-même la chapelle du lycée d'Orléans, et adresser aux fonctionnaires de cette maison des paroles qui vont leur imposer le devoir de redoubler de zèle et de dévoûment. Vous avez. Monseigneur, reconnu les bonnes intentions du Ministre et ses efforts pour ramener le goût des hautes études. Je n'ai pas besoin de dire à Votre Grandeur que j'ai été profondément touché d'un témoignage venu de si haut. Ah I Monseigneur, que de bien nous pourrions faire, nous tous qui tenons dans nos mains l'âme des enfants, si chacun de nous poursuivait, avec les moyens qui lui sont propres, la tâche commune, en s'inspirant de vos belles paroles de paix et de charité évangélique.
« Croyez, Monseigneur, à toute ma gratitude, etc. »
Il me répondit le 7 novembre :
« Monsieur le Ministre, « Je ne puis point ne pas vous dire combien j'ai été touché de la lettre que je viens de recevoir, et combien l'accent que j'y ai senti m'est allé à l'âme.
« Permettez ici que ce ne soit plus Tévôque qui s'adresse au ministre, mais Thomme qui parle à Thomme. Pourquoi ne vous dirais-je pas que j'ai senti et que je sens en vous un homme que je serais heureux de connaître plus intimement et avec lequel j'aimerais à m'entretenir des grands intérêts de la jeunesse. Sans doute, il y aurait d abord entre nous quelques dissentiments; mais, je ne sais pour- <Iuoi, il me semble que nous nous entendrions bientôt peut-être dans une région plus haute«
« Pardonnez-moi, Monsieur le Ministre, une telle effusion. Je pars pour un voyage de santé. A mon retour, vous ■me permettrez de chercher l'honneur de vous voir et de vous redire les profonds et respectueux sentiments que vous m'avez inspirés.
Signé : « Félix, évêque d'Orléans. »
Et en post'Scriptum : « Permettez-moi de vous offrir toute ma reconnaissance pour les précieux ouvrages dont vous avez bien voulu me faire un don personnel, me permettant par là d'en gratifier la petite Académie que j'ai fondée à Orléans et dont les membres s'associent à ma reconnaissance. »
Mais les hostilités éclatèrent bientôt, et elles devinrent p]us vives en proportion des progrès qui s'accomplissaient dans l'instruction publique. J'ai déjà eu l'occasion de parler à plusieurs reprises de l'évoque d'Orléans; je ne rappellerai que sa dernière campagne contre l'enseignement secondaire des jeunes filles que j'ôtais, dit-il, « du sein de J'Église pour les mettre sur les genoux de l'Université ». draignant que ces termes ne fussent point par eux-mêmes suffisamment significatifs, il montra, dans une brochure,
les élèves de nos grandes Écoles attendant les étudiantes au passage, afin de les entraîner et de les séduire. Il oubliait que notre jeunesse, pour tapageuse et bruyante qu'elle soit dans ses accès de gatté, a les sentiments d'honneur et de courtoisie qui sont l'héritage de notre race; aussi jamais un geste, une parole n'ont offensé ces mères conduisant leurs filles à la science. Quant au ministre qui provoquait de pareilles saturnales, il fut accusé par révoque de faire remonter directement l'homme au singe^ thèse que la science ni personne n'a pu encore prouver^ mais qui parut aux habiles expliquer ma satanique entreprise.
Je ne citerai plus, pour terminer ce long chapitre de mesmisères, qu'une lettre de moi à M. Benedetti,le 2mai 1868 :
Mon cher Ambassadeur,
« Je vous suis reconnaissant pour votre lettre, pour les renseignements qu'elle contient, et pour la note qui y est jointe. Je demanderai au Maréchal communication du rapport de Stoffel. Mais je ne suis pas assuré de l'obtenir, ce maréchal étant très peu favorable à ce qui se fait dans mon ministère.
« On doit être charmé à Berlin de l'émeute épiscopale que conduit ce capitaine de houlans qui a pris une crosse au lieu d'une lance. Heureusement les embarras ne sont que pour moi et l'Empereur les fera disparaître en me
renvoyant. Mais après ils se jetteront sur autre chose;
car ces hommes qui ne sont ni fils, ni époux, ni pères, nr
citoyens, à qui sont interdites toutes les passions, sauf une seule, celle de commander, ont besoin d'une question pour agiter le pays et peut-être pour s'étourdir eux-mêmes de manière à ne pas entendre les craquements lugubres de leur vieil édifice.
« Vous qui êtes comme le sage de Lucrèce, assis au rivage d'où vous contemplez tranquillement notre mer houleuse, vous devez être cependant patriotiquement affligé de ces divisions entretenues par des hommes de paix. Autrefois, c'était le sang qu'ils faisaient couler, maintenant c'est l'encre qu'ils répandent à flots. Quand donc songeront-ils à l'Évangile et au Sermon sur la Montagne. . . beati pacifici ?
« Et je puis ajouter : Qu'ont-ils gagné à cette guerre faite au gouvernement impérial qui les a contenus dans les limites de la loi, sans les persécuter jamais? Aujourd'hui, le pape a perdu son royaume, nos cardinaux, nos évêques leur influence politique, bien des religieux leur patrie, et le Concile qui devait tout briser n'a rien renversé. Le temps de la domination est passé, celui de la soumission aux lois est venu et il n'est plus de diocèse où, pour protester contre un acte de l'autorité publique, on fasse sonner joyeusement les cloches des cathédrales. Mais quel rôle magnifique reste encore au clergé, s'il consent à s'enfermer dans son ministère de charité et de consolation pour les affligés, toujours si nombreux, et pour ceux qui ont besoin de paroles d'espérance au dernier passage ! »
Quelques jours après, le 31 mai 1868, je transmettais à M. Conti, secrétaire de l'Empereur, une lettre que je ne retrouve malheureusement pas, mais dont le sens est expliqué par ma dépêche.
« Mon cher Conseiller,
« J'ai reçu beaucoup de lettres au sujet du dernier vole du Sénat. En voici une qui montrera à S. M. que les violences ultramontaines, lors même qu'elles s'attaquent à des choses de la plus haute philosphie, comme les méthodes scientifiques, inquiètent les petits, jusque dans les plus pauvres départements de l'Empire.
« Tant que le prêtre reste à l'autel, on le vénère; dès qu'il veut sortir de l'église, on le redoute. Contre son influence politique, le paysan a gardé d'incurables défiances qui éclataient naguère à Jonkac et qui éclateraient partout le jour où cette influence redevietfarait visible et menaçante.
« Il y a pour le peuple et pour la bourgeoisie, depuis quatre-vingts ans, une seconde arche d'alliance, celle qui enferme, sous la garde des Napoléons, les nouvelles tables de la loi. Qui voudrait y porter la main serait frappé de mort comme Oza.
« Votre tout dévoué,
« V. DURUY
J'ajouterai encore un mot sur quelques membres du clergé avec qui je me trouvais officiellement en relations.
Je fus l'ami, ou je crus l'être, des archevêques de Paris, de Bordeaux et d'Avignon. Le dernier ayant, au Conseil Impérial, prononcé quelques paroles pour excuser ce qu'il appelait les vivacités de Mgr Dupanloup, craignit que j'en 'eusse été blessé. Je lui répondis (14 déc. 1867), une heure avant la nouvelle séance du Conseil : « Comment voulezvous. Monseigneur, que quoique ce soit venant de vous puisse me causer de la peine? Chef de l'Université, tenant dans la main son drapeau et son honneur, j'ai dû faire ce
que j'ai fait et, après un mois de silence, en face des attaques personnelles les plus directes et les plus malveillantes, j'ai dit dans le Conseil ce que je pensais de ces violences, comme je l'aurais dit à Mgr Dupanloup lui-même. Mais je me hâte d'ajouter qu'il ne vous était pas possible de ne pas couvrir d'un pan de votre manteau cette misère d'un collègue. Vos paroles étaient dans la situation, et votre générosité nécessaire.
« Pour moi, je n'absoudrai jamais cet évêque qui s'est fait journaliste et s'est abaissé jusqu'à jeter à mes fils une insulte à la façon de mes pires ennemis. Mais je comprends tous les ménagements que les convenances imposent. A tout à l'heure, mais en attendant, recevez encore. Monseigneur, l'assurance de mon plus respectueux dévouement » •
Avec l'archevêque de Paris les relations étaient intimes. Je passais souvent la soirée à son hôtel et toutes les fois qu'il donnait 1^ confirmation dans un lycée, je me faisais un devoir de l'accompagner. J'eus ainsi de fréquentes occasions d'admirer son éloquence sobre, paternelle, toujours très morale, jamais scolastique. Au Conseil Impérial, je n'ai eu qu'à me louer de son attitude et de ses paroles; même j'ai eu recours à lui pour certaines affaires et, dans ce cas, il ne me marchandait pas son concours; par exemple, lorsqu'il se chargea de défendre le programme de morale, proposé pour l'Enseignement spécial,' dont plusieurs de ses collègues ne voulaient pas, parce qu'il n'avait point été rédigé par l'Église. Mgr Darboy était un esprit large, élevé, qui n'aimait ni les habitudes d'indépendance des Jésuites à l'égard de l'autorité diocé-
saine, ni Tintervention du nonce dans le gouvernement particulier des Églises. Ces jugements ne sont pas de moi, mais de lui ; vingt fois je Tai entendu parler avec amertume et sévérité de cette double action dissolvante.
Mgr Maret, archevêque de Sura et doyen de la Faculté de Théologie à la Sorbonne, était aussi un très libre esprit, le plus excellent homme qu'on pût trouver et un savant théologien, ne restant pas étranger au mouvement des idées justes qui se produisait dans le sein de la société civile. Malheureusement, il était affligé d'une surdité qui m'empêcha d'avoir avec lui des rapports que j'aurais voulu multiplier.
Après mon discours aux Sociétés savantes, du 18 avril 1868*, il m'écrivit : « Monsieur le Ministre, j'ai lu avec une véritable émotion le discours que V. E. a prononcé avanthier dans la réunion des délégués des sociétés savantes.
« Avec un grand bonheur d'expression, vous avez développé le plan que vous suivez pour favoriser la science et développer l'instruction. L'élévation et la grandeur des vues sont dignes d'un ministre de l'Empereur, du chef suprême de l'Université, du philosophe chrétien. J'espère que les intérêts les plus respectables et les plus sacrés qui auraient pu s'alarmer, seront rassurés par cette noble et loyale parole. Oui, l'œuvre de la conciliation nécessaire se fera pour la gloire de Dieu et le progrès chrétien du monde.
« Vous connaissez, M. le Ministre, le rude travail qui absorbe mon temps et mes forces, ce sera l'excuse de mon absence à cette belle fête de la science. »
Je répondis aussitôt : « Monseigneur, je suis profondément touché de la lettre que Votre Grandeur vient de
i. Op cit., p. 592-603.
m'écrire et je liens à vous transmettre l'expression de ma gratitude, en même temps que celle de l'Université. Ah ! que de bien se ferait si la grande école dont Vous, Monseigneur, et l'éminent archevêque de Paris, êtes les chefs, prenait dans le clergé de France la place que lui assignent son savoir, son patriotisme et le véritable esprit chrétien! »
Et j'ajoutais en post-scriptum : « A Orléans, on a une telle violence de colère et de haine, on fabrique des pamphlets en si grand nombre et avec une telle hâte, on prend tout si aveuglément et de toute main, que les faits faux, les allégories erronées^ les citations tronquées et falsifiées remplissent le dernier écrit. Quel triste spectacle! »
D'autres aussi le prirent de très haut avec moi. A la première séance du Conseil Impérial que je présidai, en juillet 1863, l'évoque de Langres, renommé pour son intolérance, fit contre le nouveau ministre une charge à fond qu'il termina par ces mots : « Nous voulons savoir ce que vous avez l'intention de faire et où vous vous proposez d'aller. » (Textuel.) Assis entre, deux personnages qui avaient rêvé du fauteuil présidentiel, j'avais besoin de montrer, dès le premier jour, beaucoup de fermeté pour ne pas être désarçonné dans l'ombre. Le discours de l'évêque m'avait donné sur les nerfs : j'y répondis avec quelque irrévérence : « Ce que je veux faire. Monseigneur? le contraire de ce que vous avez fait. Où je veux aller? à la lumière, non pas aux ténèbres, » et je racontai ce que j'avais vu huit jours auparavant au lycée de Bourges, où le professeur, enfermé dans le cours de Logique, loin de toutes les grandes et fécondes questions de philosophie, était réduit à recommencer la scolastique du moyen âge*.
i. Voyez ci-dessus pages 175 et 176.
Goavaincu ou persuadé qu'il n'y avait rien à gagner avec un homme qui avait vu les choses de si près, Mgr Parisis se tut et ne me fit plus qu'une opposition discrète. Un jour, il se montra très sévère • pour un ' instituteur qui avait commis je ne sais plus quelle maladresse ou peccadille. Je plaidai pour celui-ci les circonstances atténuantes : « Nous tous, de rÉglise et de l'Université, lui dis-je, nous avons nos imprudents qu'il faut châtier paternellement. Dans ma dernière inspection générale, l'aumônier du lycée de Niort prit pour sujet de son sermon la conception de Jésus et, à plusieurs reprises, il répéta le mot de la Vierge : Quomodo fiet istud quoniam virum non cognosco. La première fois, les élèves n'y firent pas attention, mais à la seconde, surtout à la troisième, je vis un sourire passer sur le visage de quelques rhétoriciens et philosophes. Cet aumônier était jeune et l'évéque avait eu tort de donner pour guide à de grands garçons un directeur qui ne savait pas approprier ses paroles au lieu et à l'âge de ceux qui l'écoutaient. Il en fut quitte pour un charitable avertissement d'avoir à choisir mieux le texte de ses sermons. » L'instituteur fut sauvé d'une peine trop grave.
A mes rapports avec le clergé se rattache une question qui me valut beaucoup d'ennui et m'expose encore à des reproches que je ne mérite pas.
Un écrivain très savant et encore plus lettré, M. Renan, le grand charmeur de ce temps, avait été nommé, par M. Rouland, professeur d'hébreu au Collège de France. Dès sa première leçon, il attaqua de front toutes les communautés chrétiennes en déclarant que Jésus n'était qu'un homme. C'était son droit de le penser, même de l'écrire, comme il l'avait déjà fait dans un ouvrage retentissant, où
il avait transformé la lourde érudition de Strauss en une charmante pastorale. Mais la chaire d^hébreu lui avait été donnée pour enseigner une langue, non pour combattre un dogme, et M. Rouland m*assura lui en avoir fait prendre rengagement formel. Les catholiques s'émurent; il y eut du désordre dans le collège, même dans la rue, et le ministre suspendit le cours après la première leçon. Cette demi-sévérité ne contenta pas les opposants. L'émotion gagna de proche en proche tout Tépiscopat, ainsi qu'une partie du monde officiel; un cardinal demanda la révocation du professeur et le Conseil des ministres fut d'avis qu'elle devait être prononcée.
Telle était la très désagréable situation dont j'héritais : une chaire vide, le titulaire touchant un gros traitement sans rien faire, et l'émeute prête à recommencer si la parole lui était rendue. Ce qui compliquait l'affaire, c'est que l'opinion de Renan était le fondement d'un des cultes reconnus par l'État, l'Église juive, et que quantité de gens, à commencer par moi-même, pensaient au fond comme lui. Mais en fait de dogme, le gouvernement n'en doit pratiquer qu'un : défendre l'ordre public et interdire dans ses écoles la lutte acharnée des partis religieux ou philosophiques. Je ne croyais pas plus comme ministre, que je ne Tavais pratiqué comme professeur, qu'on eût le droit, dans un établissement de l'État, d'enseigner, aux frais de la communauté, à titre de vérité générale, une vérité particulière qui blessait la conscience religieuse d'une partie considérable de la nation. Depuis François I*% fondateur de l'enseignement hébraïque au Collège de France, aucun fait pareil ne s'était produit.
L'affaire traîna six semaines, et l'archevêque de Paris,
Mgr Darboy, que TEmpereur aimait beaucoup, entra dans la lice par la lettre et la note suivantes, qu'il remit à TEmpereur et que le prince me renvoya :
ArcheTéché de Paris, le 18 septembre 1863.
« Sire,
« L'accueil si plein de bonté que Votre Majesté a daigné me faire, il y a quelques jours, à Saint-Cloud, m'encourage à soumettre à votre haute appréciation ce que me suggère la reprise possible du cours de M. Renan.
« La note ci-incluse que j'ai l'honneur. Sire, de placer sous les yeux de Votre Majesté, m'a été inspirée non seulement par ma conscience d'évôque, mais encore, s'il m'est permis d'exprimer tout ce que j'éprouve, par le plus respectueux et le plus loyal attachement à votre Personne Auguste. Je voudrais que tous les actes de son Gouvernement fussent applaudis sans réserve. Je me persuade donc que ma communication, qui n'aura, du reste, que la valeur que Votre Majesté voudra bien lui donner, ne paraîtra point indiscrète ; si toutefois il pouvait en être autrement , je prierais Votre Majesté, Sire, de consentir à ne voir dans mon acte que ce que j'ai voulu y mettre et de l'excuser à cause de l'honnêteté de mes intentions.
« Daignez agréer l'hommage des sentiments de profond et dévoué respect avec lesquels je suis, « De Votre Majesté,
« Le très obéissant serviteur « et très fidèle sujet.
Signé : « f G., Archev. de Paris. »
« Note sur la reprise possible du cours de M. Renan *.
« M. Renan est professeur d'hébreu au Collège de France. Son cours est fermé depuis plusieurs mois, à cause de quelque trouble dont il a été l'occasion. On se demande, après le bruit qu'a fait la Vie de JésuSj si ce cours se rouvrira prochainement. Les uns le désirent, peut-être par amour de la liberté, mais peut-être aussi par amour de l'agitation ; les autres le craignent, parce que la religion et surtout le Gouvernement de l'Empereur n'ont qu'à y perdre. Or, il semble que les craintes de ceux-ci sont mieux fondées et plus respectables que les désirs de ceux-là. On en donne les raisons suivantes :
« Si le cours de M. Renan s'ouvre de nouveau, bien des jeunes gens s'y porteront avec un entrain factice et bruyant, non pour y apprendre l'hébreu, ce qui est inoffensif et ce qu'on ne leur enseignera guère, mais pour faire acte d'opposition politique et religieuse. Ils voudront paraître venger le professeur du silence auquel le Gouvernement l'a condamné cette année, et aussi paraître souscrire aux doctrines anti-chrétiennes que renferme la Vie de Jésus. Parmi eux et derrière eux, des meneurs s'appliqueront à faire passer cette agitation du Collège de France, sinon dans la rue, au moins dans la presse qui mène elle-même et surmène l'opinion. Avec ce tumulte apprêté coïncideront par hazard * les débats du Corps législatif qui peuvent animer aussi l'esprit public et donner à Paris un de ces petits accès de fièvre qu'il a de temps en temps. Tout cela sans doute n'offre aucun danger; mais
i. La note est tout entière de la main de Tarchevéque de Paris. 2. Sic.
cela ne parati guère expédient non plus, et peut-être même serait-ce d'un mauvais effet hors de Paris : ce qui n*est rien de près, souvent est quelque chose de loin.
« La réouverture du cours de M. Renan aurait un autre inconvénient plus grave. Au fond, il est vrai, cet homme ne ferait que remonter dans une chaire qui est la sienne, et dont il n'a pas été régulièrement évincé; mais il y a quelquefois une force des choses qui remporte sur la légalité : les chrétiens, protestants et catholiques, ne voudront pas voir ici Thébraïsant qui les touche peu, mais Tinsulteur de la foi qui les a cruellement affligés. Et, de fait, pour tous, amis et ennemis, le professeur, d'ailleurs médiocre, disparaît dans Técrivain qui a donné du scandale ; ce que plusieurs applaudissent en lui, c'est l'auteur de la Vie de Jésus, c'est lui aussi que d'autres auront à blâmer et à combattre, et par conséquent c'est encore lui que le Gouvernement aurait à maintenir dans sa chaire, s'il l'y laissait monter. Les choses seraient appréciées de cette manière, il ne faut pas se le dissimuler, et dès lors le Gouvernement de l'Empereur accepterait, dans l'opinion générale, une solidarité dont on ne voit pas le bénéfice et dont il est à peine besoin d'indiquer les inconvénients.
« Voici en peu de mots ce qui se passera. Plusieurs évêques qui n'ont encore rien dit de M. Renan prendraient la parole. Es regretteront tout haut que les lois, qui protègent l'uniforme du plus humble fonctionnaire, ne sachent pas protéger la religion de la majorité des Français et la livrent, au contraire, à la raillerie et au mépris en confiant un enseignement autorisé par l'État à un homme qui vient d'abuser, avec une impiété si scandaleuse, de la liberté d'écrire. Ces plaintes seront d'autant
plus vives et trouveront d'autant plus d'écho, que M. Renan a composé sa Vie de Jésus à Taide de procédés qu'il ne convient pas de qualifier ici, mais qui ne peuvent qu'étonner douloureusement quiconque aime la vérité et la loyauté. Bon nombre de journaux, soit de Paris, soit des départements, ne manqueront pas de s'engager dans cet ordre d'idées; il y en a môme qui s'empresseront de faire entendre, par la stratégie de leur polémique et avec cette habileté de langage qui côtoie le code pénal de la presse sans y tomber, que le silence et la neutralité du Gouvernement sont une complicité morale et qu'il y faut voir la manifestation discrète de tendances dont les catholiques ont raison de s'alarmer. Derrière les évoques et ces journaux, il y a 40 000 prêtres et quelques millions d'hommes honorables dont le contentement et les sympathies ne sont pas absolument nécessaires, il est vrai, mais dont il est encore moins nécessaire de décourager la confiance et l'affection. Est-ce bien la peine de les offenser pour quelques leçons d'hébreu données, à de rares auditeurs qui n'y tiennent guère, par un hébraïsant dont la science, môme en ce qui regarde son propre cours, reste très problématique?
« Pour conclure : en présence de tous ces inconvénients que rien ne compense, n'y aurait-il pas lieu d'adopter un parti d'ailleurs peu sévère et qui n'engage ni droits, ni principes? Ce serait de prononcer que le cours de M. Renan ne sera pas repris cette année. Cette décision réserve le droit du professeur à sa chaire et à son traitement; elle est une sorte de satisfaction donnée à la conscience religieuse de la France; elle peut passer pour un désaveu officiel du mauvais livre et de la mauvaise action commis par M, Renan; elle montre que le Gouvernement de l'Empe-
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reur persévère dans cette politique d'apaisement et de conciliation qui est une partie de sa force; en tout cas, elle; permet d'attendre, pour trancher la question, que Témotion d'aujourd'hui soit calmée et que le temps et la réflexion aient agi, de part et d'autre, sur les esprits. »
A force de chercher une solution pour tourner honnêtement cette difficulté, j'en offris deux ^i l'Empereur, dans ma lettre du 24 mars 1864 : ou ma retraite, ou leretour de Renan, avec avancement, à la Bibliothèque Impériale, d'où il était sorti pour venir au Collège de- France :
« Sire,
« J'ai fait appeler M. Renan, et je lui ai proposé, en échange de sa chaire, la place que la mort de M. Hase laisse libre à la Bibliothèque Impériale. Il m'a demandé vingt-quatre heures de réflexion et vient de m'apporter son refus définitif.
« Il ne me reste donc plus, pour déférer à l'avis du Conseil, que de prononcer la révocation de M. Renan.
« Il y a quinze jours, j'ai destitué, par le télégraphe^ un professeur qui avait, en un lieu public, prononcé une parole odieuse contre Votre Majesté et, pour cela, je.n'aî eu besoin des conseils de personne. Je n'hésiterais pas davantage, en face d'une infraction au devoir, de quelque part qu'elle vînt. Mais on me demande de frapper un membre du plus haut et du plus libre enseignement que nous possédions, le Collège de France, pour un fait, la publication de la Vie de Jésus^ qui ne tombe pas sous le coup de la loi; qui a été accompli en dehors des fonctions professorales, comme exercice du droit légal de discus-
sion; qui, enfin, datant de près d'une année, semble avoir acquis le bénéfice de la prescription.
« M. Renan a publié son livre sous Tadministration de mon prédécesseur : M. Rouland ne Ta point poursuivi, alors que se produisait le plus grand scandale, et c'est à une année de distance que, sur le signe d'un cardinal, le Gouvernement donnerait à M. Renan la seule chose qui manque à sa notoriété, le baptême de la persécution.
« Je supplie l'Empereur de ne pas accorder cette joie à ses ennemis et à ses faux amis, de ne pas faire ce que la Restauration elle-même n'a pas osé accomplir. En 1830, un professeur, M. Dubois, fut condamné, pour deux articles dans le Globe, à quatre mois de prison et à trois mille francs d'amende. M. de Guernon-Ranville, le collègue du prince de Polignac, ne le destitua point; il le frappa seulement de la censure; et cependant, M. Dubois avait été condamné.
« Sa Majesté veut-elle que le Ministre dont Elle a permis que l'administration débutât par un décret de garantie en faveur des professeurs, fasse, au nom de Napoléon III, ce que M. de Guernon-Ranville n'a pas osé faire au nom de Charles X?
« Ce décret de garantie a constitué un tribunal pardevant lequel M. Renan devrait comparaître et dont MM. Dupin et de Royer sont membres. Je les ai consultés; ils ne sont point d'avis d'une destitution et je ne pourrais la signer qu'en adressant en même temps à Sa Majesté l'humble et respectueuse prière de me relever de mes fonctions. »
L'Empereur refusa l'offre de ma démission ; mais l'opposition devenait de jour en jour plus forte et j'en vins à me demander si j'avais vraiment le droit de sacrifier les grands intérêts qui m'étaient confiés en résistant à une mesure
provoquée par Timprudence d'un professeur, plus préoccupé de sa popularité que des embarras qu'il causait au Gouvernement. Le !•' mai, j'écrivis à l'Empereur :
« Sire,
« J'ai revu M. Renan. Tout en protestant de son dévoûment absolu pour l'Empereur, il ne veut pas accepter, en ce moment^ l'échange proposé. Il demande du temps, afin de laisser la situation s'éclaircir, parle d'un nouveau voyage en Orient qui détournerait l'attention de sa chaire et, au pis-aller, désirerait être un peu contraint par quelque réclamation budgétaire d'un député, contre un traitement auquel ne répond pas une fonction.
« Ce dernier moyen ne serait pas mauvais s'il était directement employé; mais il peut ouvrir la porte à de fâcheuses manifestations.
« Pour moi. Sire, je suis prêt à temporiser, si cela convient à l'Empereur, ou à agir dans le sens de la note que j'ai eu l'honneur de laisser dans les mains de Sa Majesté; c'est-à-dire à imposer l'échange, en termes qui soient à la fois honorables pour le Gouvernement, pour notre plus grand établissement d'Enseignement supérieur et pour le professeur déplacé.
« J'attendrai les ordres de Votre Majesté. »
M. Renan m'écrivit, sur ces entrefaites, une lettre qui fut publiée, et, comme s'il me reprochait de faire trafic des choses saintes, il me jetait à la face les mots de saint Pierre à Simon le Magicien : Sit tecum pecunia tua.
La révocation fut décidée'.
1. Le décret de garantie dont il est question plus haut ne concernait que les professeurs de TUniversité, laquelle ne comprend pas le Col-
Je laissai quelque temps la chaire vacante. Le clcrgo, pour compléter sa victoire, présenta un candidat, le professeur d'hébreu à la Faculté de théologie de la Sorbonne. C'était un très brave homme, parfaitement inoffensif, mais qui eût été un peu dépaysé dans cette grande maison du Collège de France; j'avais une revanche à prendre : je nommai un juif, M. Munk, le premier de nos hébraïsants, qui avait récemment montré sa science et sa sagesse dans une Histoire de la Palestine^ publiée par Didot. Ce fut la fin d'un incident que des journalistes exploitèrent longuement contre moi et que de prétendus libéraux, très ignorants des devoirs parfois désagréables d'un Gouvernement, me reprochent sans doute encore. Pour apprécier un acte politique, il faut, en effet, tenir compte des circonstances au milieu desquelles il s'est produit, à moins qu'on ne ressemble à ce théoricien de l'absolu dont Cicéron se moque, qui prétendait que tuer un poulet ou égorger son père était la môme chose, puisque, dans les deux cas, on versait le sang innocent.
M. Renan ne me garda pas rancune de l'exécution dont il avait été l'objet; j'en ai eu la preuve dans les divers scrutins qui se sont ouverts sur mon nom à rinstitut.
Une dernière affaire avec le clergé me fut, au contraire» très agréable. Elle n'intéressait, il est vrai, qu'un cardinal mort depuis deux siècles et demi.
lège de France. En rédigeant ce décret, je n'avais pas pensé qu'un professeur d'un pareil établissement eût jamais besoin d*ôtre protégé contre une révocation.
Dans mon cabinet, au Ministère, se trouvaient deux bustes en marbre, Fun de Colbert, Tautre de Richelieu, et mes promenades méditatives à travers cette pièce m'amenaient souvent en face d'eux. Un jour, arrêté devant Colbert, je me surpris à lui demander : « Pauvre grand homme, tu n'avais ni naissance, ni belles manières, ni brillant esprit; dis-moi donc comment tu as su changer le fils du marchand de laines de Reims en un des plus respectés serviteurs de la France? » 11 me sembla que de ses lèvres de marbre il me répondait : « Pour faire un ministre utile, deux choses sont nécessaires : du bon sens pour comprendre et une volonté énergique pour agir. » Je ne lui en demandai pas davantage, tout en croyant que cela n'avait pas dû lui suffire. Quant à son compagnon, je me gardais bien de l'interroger, certain que si la parole lui était rendue, ce serait pour châtier l'impertinent qui oserait lui demander môme un conseil. Et cependant, depuis, j'ai tenu sa tête dans ma main. Un de mes anciens élèves, M. de Kératry, a raconté comme il suit cette histoire*.
« Tous ceux qui ont approché l'Empereur ont dû emporter de sa personne la même impression : celle d'un charmeur, à l'âme débonnaire, aux yeux troublants, au langage décidé, à la volonté timide. 11 mangeait peu et vite, interrogeait beaucoup. Appelé à la table impériale par faveur réservée à presque tous les officiers qui rentraient de la campagne du Mexique, je subis un véritable interrogatoire sur les hommes et les choses du pays. J'y répondis de mon mieux : mais rien de gênant comme les deux grands laquais acharnés à chaque convive, vous coupant la parole par des offres réitérées de service!