CHIRURGIEN D’AMBULANCE
Je dois expliquer, d’abord, quels sont les motifs pour lesquels je ne commence le récit de notre campagne qu’au lendemain de la prise d’Orléans par les Prussiens, c’est-à-dire le 5 décembre 1870. Je suis entré dans la 2® ambulance lyonnaise au moment de sa formation, sous la direction de M. le docteur Gayet. Dès le 15 octobre, j’arrivais à Lyon, et trois ou quatre jours après je partais avec un de mes collègues et amis, M. le docteur Gautier, membre de la même ambulance, pour aller en mission à Tours, dans le but de savoir sur quel point devait se porter notre ambulance, afin d’être à même de rendre les plus utiles services. Plus lard M. le docteur Gayet, rappelé par d’autres devoirs, nous ayant quitté au commencement de décembre, quelques jours après la prise d’Orléans, et m’ayant à ce moment chargé de le remplacer comme chef de l’ambulance, j’ai cru ne devoir commencer ma relation qu’à cette époque, n’ayant jusque là aucun, titre pour rapporter les faits qui s’étaient passés antérieurement, bien que j’y eusse pris une pari active. En réalité, en ce qui me concerne, mon service dans la 2® ambulance date du 20 octobre 1870 et se termine le 10 mai 1871.
Donc, au 5 décembre, nous avions perdu dans la retraite de Chilleurs à Orléans deux de nos fourgons, ceux-là justement qui contenaient la partie la plus importante de notre matériel. Il s’agissait donc de les ressaisir à tout prix. Aussi, dès le matin, pendant que M. Gayet s’occupait du service chirurgical de l’am-
bulance, me mis-je en quête auprès des autorités militaires prussiennes pour obtenir un sauf-conduit, afin de retourner à Chilleurs et de nous faire restituer nos fourgons. Je me rendis successsivement chez plusieurs chefs militaires ; mais, en dépit de toute l’insistance que j’y pus mettre, mes démarches demeurèrent sans résultat. Je revins alors à l’ambulance, et j’étais, on ne peut plus décidé à réitérer ces tentatives jusqu’à ce qu’on eût fait droit à notre légitime demande, lorsque, fort a propos, nous vîmes apparaître un chirurgien divisionnaire prussien, qui venait nous prier de lui donner des objets de pansement dont il avait, disait-il, le plus pressant besoin pour ses blessés. Nous lui répondîmes que nous mettrions à sa disposition une certaine quantité de pièces de linge et de charpie, mais que, ne fût-ce qu’afin de parvenir à le mieux satisfaire, nous lui demandions de nous aider dans la recherche de nos voitures. Grâce 'a son intervention, en effet, j’obtins facilement le laisser-passer que je réclamais. Aussi, dès le lendemain, retrouvions-nous sur la lisière de la forêt d’Orléans nos deux fourgons parfaitement intacts, sauf quelques kilos de viande, qui avaient disparu ; mais sans qu’on eût touché aux autres objets, et notamment k une pièce de vin.
Une fois en possession de nos fourgons et des permis de circulation nécessaires k nos projets ultérieurs, il fut résolu que nous parcourrions le champ' de bataille d’Orléans, pour y recueillir et soigner les blessés qui devaient se trouver dans les villages où avaient eu lieu les divers engagements ayant précédé la prise d’Orléans. Aussi, dès le 6 décembre, pendant que M. Gayet partait avec une fraction de l’ambulance pour Termigniers, je me dirigeai sur un autre point avec une seconde section composée de :
MM. Morat, aide chirurgien,
Bieth, Prudon, sous-aides chirurgiens.
L’abbé Faivre, aumônier, de la U® ambulance lyonnaise, qui, se trouvait accidentellement k Orléans, et pris comme nous par les Prussiens, se joignit spontanément k nous.
Nous partîmes donc tous les cinq avec l’intention de visiter la
ligne entière de bataille, en commençant par Taile droite. Nous nous dirigeâmes en conséquence sur Chilleurs, où s’était livrée une terrible lutte d’artillerie, â laquelle nous avions assisté et où, comme toujours, durant cette malheureuse campagne, la supériorité numérique des canons prussiens avait décidé notre mouvement de retraite. En arrivant à Chilleurs, nous trouvâmes, en effet, installés dans l’infirmerie des sœurs, 60 à 70 blessés qui étaient soignés par des membres de l’ambulance Trélat, arrivés quelques instants auparavant de Loury, où était le siège principal de cette ambulance. Nos services devenant inutiles sur ce point, nous nous remîmes immédiatement en route pour Neuville. La, se trouvaient environ 150 blessés, dont une dizaine de soldats prussiens ; mais la présence de deux médecins du pays et de deux membres de l’ambulance du Puy-de-Dôme, qui s’étaient joints k eux, rendant notre assistance parfaitement superflue, nous continuâmes notre chemin, etk 10 heures du soir, par un froid des plus vifs, nous arrivâmes k Artenay, point central de la bataille. La ville, occupée militairement par les Prussiens, présentait k cette heure de la nuit, un aspect vraiment désolé. Pas une lumière, pas le moindre bruit, si ce n’est le pas monotone et lourd des sentinelles ennemies. Après bien des recherches, nous finîmes par découvrir une maison dont les habitants consentirent k nous céder une pièce du rez-de-chaussée. Le premier étage était occupé par des sous-officiers de cavalerie dont les chants retentirent bien douloureusement dans nos cœurs. Nous passâmes la nuit étendu sur des paillasses , dans une situation d’esprit que tout le monde peut comprendre. Le lendemain, bien avant le jour, nous étions sur pied. Sachant que l’ambulance Pamard se trouvait k Artenay, j’allai m’informer Ik de ce qu’il y avait k faire. J’appris que le nombre des blessés était considérable, mais que le service se trouvait largement assuré par l’ambulance française et par une ambulance prussienne des chevaliers de Saint’ Jean. Mais je sus en même temps que, en continuant à parcourir le front de bataille, nous rencontrerions des villages (l’on s’était battu dans tous ceux compris entre Chilleurs et Neuvilliers), où
devaient se trouver de nombreux blessés, abandonnés probablement sans secours.
Nous partîmes donc aussitôt ; et effectivement b trois kilomètres d’Artenay, nous arrivâmes au petit village de Poupry (250 hab.) où nous fûmes acceuillis avec le plus vif empressement. Nous étions au matin du 7 décembre, c’est-a-dire le troisième jour après le combat, et nous trouvâmes Ib 157 soldats Français, dont 5 officiers, presque tous blessés très-grièvement et n’ayant b leur disposition aucun moyen de pansement. Les pauvres habitants les avaient recueillis de leur mieux ; mais comme les Prussiens dans leur marche victorieuse avaient réquisitionné et consumé toutes les ressources locales, malgré la meilleure volonté, c’est b peine si nos malheureux blessés avaient un peu de bouillon maigre et de pain. Quant aux soins, ils étaient dirigés par quatre infirmiers militaires français qui se trouvaient la je ne sais comment et qui allaient des uns aux autres, se contentant de laveries plaies avec un peu d’eau. La plupart des blessés gisaient étendus pêle-mêle sur de la paille ; bon nombre dans les étables et tous plongés dans une atmosphère de nature b faire reculer les plus intrépides.
Inutile de dire comment nous fûmes accueillis par nos infortunés compatriotes. Mais quant b nous, nous ne saurions l’oublier; et ce jour Ib nous comprîmes que la plus profonde satisfaction qui ait été départie à l’homme en ce monde, c’est de pouvoir à un moment donné, être réellement utile b ses semblables, et plus encore quand c’est envers des compatriotes que s’exerce son dévoûement.
Pendant que M. l’abbé Faivre ceignait le tablier de cuisine et, aidé de quelques braves gens, s’occupait de vider les sacs de provisions apportées avec nous et de préparer un gigantesque potau-feu, nous nous mîmes résolûment a la besogne pour les pansements les plus urgents. Les Prussiens, embusqués et, bien b l’abri dans les greniers des maisons de Poupry, avaient laissé nos soldats s’approcher pleins de confiance jusqu’b 25 b 30 mètres du village, et avaient alors dirigés contre eux une fusillade des mieux nourries. Aussi les blessures que nous avions à soigner
présentaient-elles presque toutes un haut caractère de gravité. M. Gayet, que je priai de venir nous rejoindre quelques jours après nôtre installation k Poupry, a parlé de ces blessés ; je n’y reviendrai donc pas. Je me bornerai k rappeler que nous fîmes Ik :
8 amputations de cuisse.
2 amputations de jambe.
2 résections de la partie supérieure de l’humérus, plus de nombreuses extractions de projectiles, etc.
Au bout de dix jours, comme le village de Poupry n’offrait aucune espèce de ressources, que nous avions été obligés de faire venir d’Orléans toutes les provisions, — et même du pain — qu’il était impossible de se procurer tantk Pourpry qu’k Artenay; — nous résolûmes d’évacuer tous nos blessés sur Orléans, où notre présence était d’ailleurs indispensable, par suite du nombre considérable de malades qu’y comptaient nos trois ambulances établies : rue Bannier, k7 ; Gendarmerie et Pomme-de~ Pin.
L’ambulance Pamard voulut bien se charger de continuer les pansements de nos douze opérés de Poupry, et quant aux 146 autres, nous les évacuâmes en deux fois sur des charrettes que nous avions pu obtenir des paysans, soit de Poupry, soit des communes avoisinantes. C’est k la lêle de notre dernier convoi que nous rentrâmes, au milieu de la nuit, k Orléans.
Dès le lendemain de notre arrivée k Poupry, nous avions déjk épuisé toutes nos ressources en pansements, tant la nécessité était pressante. Aussi eûmes-nous la pensée de nous ravitailler k Artenay. Je m’y rendis en conséquence avec l’un d’entre nous. L’ambulance Pamard nous reçut avec la plus vive s’ympathie ; mais ayant, comme nous, un nombre considérable de blessés k panser, il lui restait k peine de quoi suffire k ses propres besoins. Dans ces conjonctures, ne pouvant laisser nos malades sans secours, je m’adressai k l’ambulance prussienne des chevaliers de Saint-Jean, qui, je dois le reconnaître, étant abondamment pourvue de toutes choses, s’empressa de mettre k ma disposition un
matériel important d’objets de pansements de tout genre. Qu’elle reçoive ici nos meilleurs remercîments.
Pendant la semaine que nous passâmes a Pourpry, nous eûmes la douleur de perdre un lieutenant auquel un e'clat d’obus avait enlevé une portion notable de la partie supérieure du crâne, en intéressant aussi le cerveau. Malgré tous nos efforts, il succomba sans avoir repris connaissance. Mais quel tableau saisissant que l’enterrement de ce malheureux officier! Sous un ciel nébuleux, par un de ces jours crépusculaires de décembre, la terre recouverte d’une épaisse couche de neige, dans la campagne dont le silence n’était troublé que par les croassements des corbeaux déchiquetant les nombreux cadavres de chevaux disséminés encore tout autour du village, on voyait, sortant d’une pauvre chaumière, un convoi composé d’un soldat portant une croix, derrière laquelle marchait un prêtre. Venaient ensuite nos quatre infirmiers chargés d’une bière que, seuls tous les cinq, nous suivions silencieusement, accompagnant une des innombrables victimes de cette guerre néfaste. Non ! ce spectacle ne s’effacera jamais de notre mémoire, pas plus que le tableau des affreuses misères que la guerre entraîne après elle, et dout nous avons été si souvent les témoins pendant cette lutte héroïque que la France soutenait contre les envahisseurs de son sol. Bien d’autres souvenirs non moins tristes resteront à jamais gravés au fond de notre cœur ; mais ce n’est pas sans une douloureuse émotion que nous rappelons cette cérémonie funèbre, accomplie dans la plus triste église du plus pauvre village que nous ayons jamais rencontré pendant le cours de notre longue campagne.
Ce n’est pas le seul souvenir, du reste, que nous ayons rapporté de Poupry; h plusieurs reprises nous avons parcouru le champ de bataille où nos soldats, sans défiance, étaient fusillés presque à bout portant par des ennemis soigneusement et inexpugnablement retranchés dans chaque maison du village. Que de douloureuses pensées surgissaient à la vue des tristes débris où le pied se heurtait h chaque pas ; lâ, c’était des képis tachés de sang et dont le trou qui avait donné passage à la balle était encore
maculé de détritus de cervelle; ici, des lambeaux de vêtements, des fragments d’armes de toute nature couverts de sang, un éclat d’obus qui avait dû traverser de part en part un soldat avant de s’enfouir tout sanglant dans la terre, où nous le retrouvâmes.
Partout le sol était jonché de lettres, disant toutes que famille et amis comptaient sur la victoire, que les pauvres absents étaient attendus, prochainement, au foyer domestique. Une chose nous a frapppé ; bien des sacs étaient la, pas un qui n’eût été complètement pillé.
En rentrant, comme nous l’avons dit , à Orléans, nous déposâmes une partie de nos blessés à l’officialité de l’évêché, où, de concert avec les sœurs, nous avions fait étendre de la paille. Quant aux matelas, il y avait longtemps qu’il était devenu impossible de s’en procurer. Nous avions réparti nos blessés de Poupry et ceux que nos collègues avaient évacué de Neuvilliers, soit dans les divers locaux de nos ambulances, soit dans des maisons particulières. Mais dès lendemain de notre retour à Orléans nous dûmes chercher un autre asile pour les 40 blessés que nous avions amenés 'a l’officialilé; car nous avions compté sans les Prussiens qui ayant, parait-il, déjà jeté les yeux sur ce local, nous firent dire de déloger au plus vite. Enfin après bien des efforts, nous parvînmes à les installer tous dans de bonnes conditions.
Le 16 décembre, le bruit ayant couru dans Orléans que les Prussiens, après avoir de nouveau refoulé notre armée, menaçaient Lyon, M. le docteur Gayet, qui avait formellement donné à l’administration des hospices sa parole de rentrer dans le cas où la ville serait assiégée, crut de son devoir, bien qu’il lui fut trèspénible de se séparer de fambulance, de retourner à son poste de chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu, où, en face des événements qui se précipitaient, sa présence, d’ailleurs exigible au nom du règlement, devenait indispensable. Notre chef partit donc le lende-
main, accompagné de MM. Rey, aide-chirurgien, et de M. l’abbé Faivre.
Avant son départ, M. le docteur Gayet me remit la direction de l’ambulance et tous les pouvoirs qu’il tenait du comité de Lyon. A ce moment, l’ambulance était chargée des trois hôpitaux dont j’ai déj'a parlé, plus d’une grande quantité de blessés placés dans diverses maisons particulières où nous allions chaque jour les visiter et les panser. Mais bon nombre de blessures légères rapidement guéries, et la mortalité très-grande qui sévisssait sur ceux des blessés gravement atteints ayant amené au bout de quelques jours, une diminution notable dans le chiffre de nos malades ; et d’autre part le local que la mairie nous avait attribué rue Bannier ne se trouvant pas dans de très-bonnes conditions hygiéniques, nous jugeâmes à propos d’évacuer de ce dernier endroit tous les malades qui y restaient ; la plupart furent donc transportés à la gendarmerie, et les autres chez les habitants qui voulurent encore s’en charger.
Cette évacuation faite, nos blessés bien installés k la Gendarmerie et k la Pomme-de^Fin, toutes les opérations pratiquées et le plus grand nombre des sujets étant d’ailleurs en voie rapide d’amélioration, il devint évident que le service pouvait facilement être assuré par quelques-uns d’entre nous. L’ambulance dut donc songer k rejoindre nos armées, qui, d’après les bruits parvenus k Orléans, livraient fréquemment des combats meurtriers, k la suite desquels notre présence pouvait devenir utile.
J’avais rencontré k Orléans M. le professeur von Langenbeck, général docteur consullanl de l’armée prussienne, éminent confrère dont la haute position scientifique appréciée dans toute l’Europe devait peser, du moins le pensais-je alors, d’un certain poids dans les résolutions qui pouvaient être prises k l’égard des ambulances. Je fus parfaitement accueilli par le célèbre chirurgien, que j’avais eu l’honneur de voir autrefois k Berlin. J’assistai k de nombreuses résections qu’il pratiqua dans les diverses ambulances de la ville : ambulance anglo-américaine, dirigée par le docteur Pralt(le gendre de Marion Sjms', établie k l’église Sainte-
Euverte ; ambulances prussiennes de Tévêché et du lycée, et enfin dans la nôtre, où je le priai d’opérer une résection des deux tiers de l’omoplate et une du tiers supérieur de l’humérus. Outre les avantages que créaient à notre profit et à celui de nos blessés des relations établies ainsi sous le couvert de rapports également honorables des deux parts, ces études comparatives des procédés chirurgicaux des diverses nations sont, en effet, du plus grand intérêt, et la science et le salut des malades ne peuvent avoir qu’à gagner dans l’examen des méthodes employées par les chirurgiens de tous les pays. Pour nous personnellement, elles n’auront pas été sans utilité.
J’avais lieu d’espérer que si M. le professeur von Langenbeck, comprenant mieux que personne futilité des ambulances au milieu des armées, auxquelles elles donnent impartialement leurs soins, avait fobligeance de s’entremettre pour fiiire passer cette conviction dans l’esprit de f étal-major prussien, nous obtiendrions , facilement d’être dispensés de parcourir la moitié de la France, une partie de f Allemagne et toute la Suisse avant d’arriver 'a notre destination ; obstacles que la tactique prussienne multiplie sous le prétexte d’empêcher les ambulances de dévoiler les secrets des armées ennemies. Nous reviendrons plus tard sur cette question, qui ne saurait, croyons-nous, continuer désormais à être résolue dans le sens où elle l’a été pendant cette dernière guerre.
M. le docteur von Langenbeck accueillit ma demande avec beaucoup de sympathie, et me promit d’employer tous ses efforts pour la faire aboutir. Mais nous avons appris à nos dépens que l’étatmajor prussien est inflexible dans la ligne qu’il s’est tracée. Aussi toutes les démarches de notre savant confrère restèrent-elles sans résultat, et dûmes-nous nous résigner à prendre, quand le jour du départ serait arrivé, la route la plus longue pour regagner les lignes françaises. Malgré son insuccès, que M. le professeur von Langenbeck veuille bien recevoir nos sincères remercîments pour l’accueil qu’il nous a fait pendant notre séjourà Orléans et les efforts qu’il a tentés en faveur de notre ambulance.
Avant de quitter Orléans, nous prîmes sur fopportunité de
notre départ conseil de l’intendant militaire français, M. deCappe, qui était resté k Orléans et qui pendant tout notre séjour dans cette ville, soit avant, soit après l’entrée des Prussiens, n’avait cessé de nous témoigner la plus vive sympathie et de nous donner le concours le plus actif et le plus empressé, dont nous lui exprimons ici toute notre reconnaissance. J’exposai k M. de Cappe quelles raisons nous engageaient k partir ; je lui dis de plus que nous laissions une fraction du personnel de l’ambulance pour continuer à soigner nos blessés et malades autant de temps que cela serait nécessaire. M. l’intendant nous fît en conséquence remettre le laisser-passer que je transcris ici textuellement :
« L’intendant militaire chargé du service des hôpitaux et am- « bulances conslate que l’ambulance lyonnaise a résidé dans la « place d’Orléans du 11 novembre au 22 décembre 1870.
« Il croit de son devoir de donner au moment du départ^ au « personnel composant celte ambulance, un témoignage de son « estime pour les services rendus, soit sur les champs de bataille « autour d’Orléans, soit dans l’intérieur de la ville, à nos malades « et k nos blessés.
« Il prie l’autorité française de faciliter k ces messieurs, les « moyens de transport ^auxquels ils ont droit sur les lignes de « chemin de fer. »
« Orléans, 22 décembre 1870.
« Signé : de Cappe.
Tous nos services organisés, ainsi que nous l’avons dit, nous demandâmes notre feuille de route, qui nous fut remise le 22 décembre par le général des étapes ; nous la traduisons ici textuellement :
« Les personnes connues et désignées ci-dessous, membres « du comité central de secours aux blessés, ont l’aûtorisation de « se rendre librement d’Orléans en Suisse, en passant parTroyes, « Vitry, Nancy, Strasbourg. »
« Tous les commandants et chefs de corps sont requis de leur « donner assistance pour assurer leur voyage.
« Orléans, 22 décembre 1870.
« Signé : le général des élappes de la 11® armée, Tiedmann, général-lieutenant.
Le personnel de l’ambulance qui figurait ainsi sur cette feuille
de route était :
Chirurgien en chef : MM.
Doyon.
Chirurgiens :
Chadebec, Gautier, Noack.
Aides-chirurgiens :
De Finance^, Morat.
Sous- aides-chirurgiens :
Cellard (H.), Guillaume, Reech, Selleret
(de la 2® section).
Pharmacien :
Coulomb.
Aide-pharmacien :
Prudon.
Comptable :
Bolomier.
Aumônier catholique :
Ogeret.
Pasteur protestant :
Picard.
Infirmier major ;
Binet.
Infirmiers :
Bieth, Chaland, Faure, Fitler, Fleury,
Guedeney , Libercier (de la 2® section) , Marmy, Protière, Schlumberger (de la ambulance).
Cochers Delausorme et Haucourt (9 chevaux ,
5 voitures).
En tout 28 personnes.
La section qui restait a Orléans fut placée sous la direction de M. le docteur Français ; elle comprenait :
Chirurgiens : MM. Français, Pinet.
Aide-chirurgien : Morice.
Sous^aide-chirurgien : Cellard (A.)
Aumônier catholique : Laboré.
Infirmier : Brachman.
Plus 10 infirmiers militaires que nous avait envoyés l’intendance française.
Au 21 de'cembre, voici quelle était la situation de nos services d’ambulance :
Gendarmerie (rue dC'la Bretonnerie) :
Nombre de lits : 103
Nombre de blessés * 70
— de malades 26
— d’évacuables -25
Lits vacants 7
Total : 103
Pomme^de Pin :
Nombre de lits : 77.
Nombre de blessés 35
— de malades 22
— d’évacuables 20
Total : 77 .
Ces chiffres de blessés et de malades peuvent, au premier abord, paraître considérables et donner k penser qu’un plus grand nombre de chirurgiens ou de médecins était nécessaire pour répondre k toutes les exigences du service. Il n’en était rien cependant, vu, d’une part, l’amélioration notable réalisée chez la plupart des soldats qui n’avaient reçu que des blessures légères et , de l’autre, la mortalité survenue chez ceux sérieusement atteints et chez les individus blessés assez grièvement pour avoir dû subir des opérations importantes.
Ces conditions diverses ne firent, du reste, que s’accentuer de plus en plus dans l’un et l’autre sens. Aussi, au bout de 15 jours ou trois semaines, devenait-il possible d’entrevoir également, k un terme prochain, le rapatriement de nos chers camarades, que
nous laissions alors avec tant de regrets derrière nous. 11 en fut ainsi que nous l’avions prévu.
Avant de quitter ce sujet, avant de m’éloigner d’Orléans et de ses environs, où nous avions assisté pour la première fois aux émouvantes péripéties des batailles et aux scènes si tristes et si douloureuses qui les terminent, je crois devoir résumer, en quelques mots, les observations de détail que j’ai pu faire à diverses reprises sur les blessés, laissant k M. le docteur Gayet le soin d’exposer d’une voix plus autorisée les enseignements pratiques qui découlent de l’ensemble des faits chirurgicaux recueillis durant notre campagne.
Et, d’abord , je n’ai presque jamais observé que des plaies par armes k feu. Nous n’avons eu k soigner qu’un nombre irèsreslreint de plaies par instrument tranchant, et pas une seule blessure par baïonnette.
La plupart des projectiles extraits étaient plus ou moins déformés. Quant aux balles qui restent dans les plaies, elles deviennent le point de départ de phlegmasies parfois considérables qui envahissent même toute l’étendue du membre, mais qui, cependant, malgré leur gravité apparente, guérissent rapidement après l’extraction du corps étranger. J’en ai vu plusieurs exemples trèsremarquables , notamment k Poupry. Le plus souvent les balles sont aplaties, déchiquetées , etc. Ces déformations paraissent dues k la rencontre des parties osseuses. Les altérations que subissent alors les os se traduisent ultérieurement par des périostites aiguës, des ostéomyélites, des suppurations abondantes, etc... Les lésions des os par coups de feu varient à l’infini ; ainsi, une balle peut traverser la tête de l’humérus ou les extrémités du fémur et du tibia sans engendrer de fragments notables ; il n’est pas très-rare non plus de trouver des balles non déformées dans ce même tissu épiphysaire. H n’en est pas de même lorsque la balle atteint la diaphyse des os longs; les esquilles alors sont nombreuses et quelquefois très-étendues. Chez deux sergents atteints d’une balle qui avait fracturé la partie supérieure de f hu-
mérus droit, nous trouvâmes, avec M. Gayet, en pratiquant la résection de Tos, de très-nombreuses esquilles, dont quelquesunes avaient près de dix centimètres de longueur.
La fragmentation des balles s’observe souvent aussi. J’en ai constaté plusieurs cas ; un, entre autres, au combat de Chambon, chez un franc-tireur que M. le docteur Gayet avait (répané pour relever un fragment du pariétal droit. Une portion de balle, ayant l’épaisseur et l’étendue d’une pièce de un franc, s’était ainsi aplatie en passant à travers les lèvres de la fracture et était venue se loger entre l’os et la dure-mère, où elle fut retrouvée.
Les fragments d’obus peuvent quelquefois être pris pour des portions déballé, car ceux des Prussiens, du moins, sont recouverts d’une enveloppe de plomb. Mais les plaies occasionnées par ces fragments déterminent toujours des blessures contuses, irrégulières, anfractueuses, parfois assez superficielles. Elles déchirent, labourent en quelque sorte les (issus sans déterminer des lésions profondes. D’autres fois , ces éclats d’obus produisent d’horribles blessures. J’ai vu, dans l’ambulance anglo américaine, un malheureux lieutenant d’artillerie qui, au combat de Beaugency, avait eu la moitié de la face emportée et qui avait résisté à cet épouvantable délabrement ; il succomba plus tard à une hémorrhagie foudroyanie. Chez un sous-lieutenant, qui mourut peu de jours après notre arrivée à Poupry, l’éclat d’obus avait enlevé une partie notable de l’os pariétal avec issue de la substance cérébrale. JJai, dans ce même village, extrait de la cuisse d’un soldat un bouchon d’obus qui avait complètement pénétré, s’était, pour ainsi dire, perdu dans les chairs.
J’ai été frappé, et je crois que la même remarque a été faite par d’autres observateurs, de la bénignité relative que présentent les blessures par armes à feu des articulations du pied ; la plupart des opérés étaient en bonne voie de guérison ; je dis en bonne voie, car notre départ d’Orléans ne nous a pas permis dé constater les résultats définitifs réalisés chez les divers blessés que nous avions vus dans les différentes ambulances de la ville et dans la nôtre.
Est-il possible de découvrir, entre l’ouverture d’entrée et celle de sortie des nouveaux projectiles, une différence aussi marquée qu’on serait tenté de l’admettre, si l’on se 'reporte b certaines expériences faites sur le cadavre. Je ne l’ai pas constaté, du moins k un degré prononcé. L’orifice d’entrée paraît bien, en général, plus étroit ; mais, dans la plupart des cas, il est, je crois, impossible de reconnaître, a l’inspection de la plaie, dans quel sens le blessé a été frappé. Nous l’avons maintes fois vérifié dans les nombreux faits qui se sont présentés k notre observation.
11 importe toujours de poursuivre l’extraction des projectiles, quand, toutefois, cette opération peut se faire sans trop de difficultés; leur recherche dans les plaies de poitrine, d’abdomen doit être proscrite. Chez un blessé de Poupry, une balle qui avait pénétré* dans l’abdomen, au niveau de l’épine iliaque antérieure, dut être abandonnée sans aucune tentative, dans la crainte de provoquer des lésions graves. Une suppuration abondante s’établit, ayant tous les caractères de putridité qui auraient pu faire croire k la perforation des intestins, si l’absence d’autres phénomènes propres ne nous avait manifestement démontré qu’il n’y avait Ik, sur le pus, qu’une influence de’voisinage. Eh bien ! la balle s’étaitelle enkystée en un point quelconque de l’os des iles? Je l'ignore et n’eus nullement l’intention de chercher k le vérifier ; mais, au bout de peu de jours, l’état de notre blessé s’améliora notablement et, depuis, m’a-l-on dit, il a complètement guéri.
Cette innocuité de certaines blessures que l’on serait disposé k considérer, au premier abord, comme devant être suivies des plus graves conséquences, s’observe fréquemment dans les plaies par armes k feu. Dans plusieurs circonstances , j’ai vu des balles qui avaient traversé la poitrine de part en part ne donner lieu k aucune complication et guérir même rapidement. D’un autre côté, je me souviens d’un malheureux jeune homme de 19 ans, breton, aussi courageux que résigné, qui avait eu les deux yeux traversés par une balle, laquelle, entrée k l’angle externe de f arcade sourcilière d’un côté , sortit au point correspondant du côté opposé après avoir vidé les deux globes oculaires , dont les membranes
sanglantes et déchiquetées pendaient entre les paupières. En douze ou quatorze jours, la guérison des plaies fut complète, et elle eut lieu sans la moindre réaction inflammatoire. Des compresses imbibées d'eau fraîche eurent tout l’honneur de la cure.
Je ne dirai que peu de mots des hémorrhagies secondaires, ce sont les seules que j’ai eu l’occasion d’observer ; les hémorrhagies primitives ne se présentant du reste que rarement k l’examen du médecin. Chez un soldat, dont une balle avait brisé le fémur, U survint, vers le douzième jour , une hémorrhagie grave dont le point de départ paraissait être une des branches de la fémorale profonde. La compression du pli de l’aine, des bandages contentifs avec tamponnement au perchlorure de fer, suspendaient momentanément l’hémorrhagie ; mais la perte de sang s’étant reproduite k plusieurs reprises, on fit la ligature de la fémorale au-dessous du ligament de Falloppe. L’opération réussit , et le malade était en voie de guérison au moment de notre départ.
Dans ces cas, il arrive souvent que le projectile, en contusionnant l’artère, provoque la mortification d’une portion de sa paroi. A la chute de l’eschare , on est en présence d’une plaie artérielle plus ou moins étendue dont les conséquences sont en rapport avec le calibre du vaisseau et peuvent devenir immédiatement funestes. C’est ce qui arriva pour le lieutenant d’artillerie, dont nous avons rapporté la mort foudroyante, laquelle fut le résultat de la chute d’une eschare d’un vaisseau artériel , probablement de la carotide interne, car la mort arriva en quelques secondes.
J’ai observé, dans le cours de cette guerre, un certain nombre de cas de fractures intra-articulaires par suite de blessures par armes k feu. L’intervention chirurgicale présente ici des indications générales différentes suivant les articulations. Pour les articulations iléo*-fémorale, scapulo-humérale, fémoro-tibiale, il m’a paru nécessaire de recourir k la résection aussi vite que les circonstances le permettaient, dans les 24 heures en moyenne. Les résections secondaires peuvent être plus facilement pratiquées quand il s’agit des articulations du coude, du pied, etc. Mais conservation, résection ou amputation doivent se faire le plus rapi-
demenl possible; il faut commencer sur le champ de bataille môme.
Nous terminerons cette revue sommaire en disant quelques mots des divers moyens que nous avons vu employer dans l’ambulance anglo-américaine installée k Orléans : appareils a suspension pour les fractures, notamment celles des membres inférieurs, dont remploi peut être très-avantageux dans certains cas ; l’étoupe goudronnée ou charpie brune, bonne matière dont les propriétés absorbantes et anti-putrides m’ont semblé très-réelles ; les pansements k l’eau, recouverts de toile cirée, etc... Il sera plus tard intéressant de comparer les résultats obtenus dans les différentes ambulances, comparaison d’autant plus probante que les diverses méthodes étaient appliquées, dans le même milieu, k des malades aussi semblables que possible. Le concours des étrangers aura été très- utile pour permettre d’étudier les moyens qui doivent être préférés et les circonstances dans lesquelles il faut y avoir recours ; c’est par Ik surtout que la science p jut retirer quelque profit de ces effroyables hécatombes qui accompagnent le fléau de la guerre. Car, ainsi que l’a dit un des plus hardis explorateurs du continent africain : Le fer aiguise le fer; V esprit de llmnme aiguise l'esprit de l'hommey et les relations avec d'autres peuples sont la condition première du progrès des Etats.
Le 23 a sept heures du matin, nous nous reunîmes
tous k la porte nord d’Orléans. Nous dîmes adieu k nos collègues le cœur serré, ignorant, les uns et les autres, quand et où nous nous reverrions ; car dans cette funeste campagne, où nous fûmes témoins de tant de désastres et victimes de si cruelles déceptions, une chose surtout nous avait frappés ou, si l’on aime mieux, poursuivis: c’est l’inanité de nos projets même les plus simples et, en apparence, les plus facilement réalisables. Tous nous en étions venus presque k formuler dans nos vœux le contraire de ce que nous pouvions désirer, pensant que c’était la seule manière de nous rendre la fortune propice.
Nous partions donc le cœur attristé de nous séparer de camarades aimés, et nous laissions avec regret derrière nous, dans cette hospitalière, mais alors désolée ville d’Orléans, si éprouvée par de longs mois d’occupation ennemie, de bons amis dont nous n’oublierons jamais le cordial et sympathique accueil. Durant un séjour de près de deux mois dans cette ville ou dans ses environs, les habitants avec lesquels nous nous sommes trouvés en rapport nous ont donné des témoignages qui ne se démentirent pas une seule fois, de leur patriotisme et de leur dévoûment. Jamais nos a-ppels, — et Dieu sait s’ils étaient fréquents î — en faveur de nos pauvres clients, ne restèrent infructueux. Et malgré les dures et impitoyables exigences des vainqueurs, les Orléanais surent s’imposer les plus grands sacrifices pour venir en aide aux soldats blessés ou malades. Non-seulemeni on nous envoyait tous les objets dont nous pouvions avoir besoin, mais quç de fois, dans l’un de ces cas qui exigent, outre les soins qu’on peut trouver dans l’intérieur de la famille, l’isolement complet, combien de fois, dis-je, n’avons-nous pas vu les portes s’ouvrir devant nous et chacun s’offrir h l’envi pour recueillir nos malheureux compatriotes ! Si, dans le cours de cette guerre, bien des défaillances se sont produites, et si, dans ces heures de crise suprême, on a pu quelquefois douter du génie glorieux de la France, plus d’un acte de généreux patriotisme, de dévoûment obscur s’est produit, — il faut lé dire bien haut, et c’est à leurs témoins, c’est à nous qu’il appartient de le faire entendre , — d’autant plus méritoires qu’ils sont plus ignorés. Aussi, en présence de ces faits auxquels il nous a été si souvent donné d’assister, nous était-il pénible, on le comprend, d’abandonner cette malheureuse cité où nous avions vu tant d’abnégation, de sacrifices et de souffrances. Ce ne fut donc pas sans retourner bien des fois la tête que nous prîmes la route de Strasbourg. Pauvre ville d’Orléans ! il nous souviendra toujours de l’avoir vue au lendemain de la bataille de Coulmiers, lorsque, semblable à un homme délivré tout k coup d’un poids énorme qui l’oppresse, elle renaissait k la vie que deux mois d’occupation avait tuée en elle, Les boutiques ne s’ouvraient pas
encore; c’est à peine si de rares passants se montraient dans les rues; partout un morne silence, quoiqu’on sentît cependant que si la vie était momentanément suspendue ou , pour mieux dire latente, elle n’attendait que le départ des ennemis pour se réveiller d’autant plus active et féconde que les entraves avaient été plus fortes et plus despotiques. Une visite dans les cités éteintes de l’ancienne Italie ne doit pas susciter d’autres impressions que celles qui naquirent ce jour-lk dans notre esprit. Mais le surlendemain nous vîmes la statue de Jeanne-d’Arc se couvrir de couronnes, de guirlandes et de fleurs, témoignage louchant de la confiance que la populaire patronne inspirera toujours k un pays dont les légendes, si elles ne constituent plus, hélas ! un palladium suffisant, resteront encore le symbole de ses gloires passées et surtout de ses aspirations vers un avenir réparateur. Ces souvenirs, en effet, sont souvent les sources fécondes auxquelles le patriotisme vient puiser ses élans soudains et décisifs. Les peuples ne sont pas sortis tout formés de leur berceau comme certaine déesse de l’antiquité ; leur marche vers la perfection est toujours marquée par des étapes où se personnifient la gloire de quelques hommes que les nations transforment en héros ; puis, aux heures grandes ou fatales, chacun, suivant ses convictions ou ses tendances, trouve, dans ces légendes, les inspirations, les mobiles des nobles entraînements, qui sont alors le meilleur sti mulant k la lutte contre les envahissements de l’étranger. Aussi n’avions-nous pu résister, et nous laissons-nous, aujourd’hui encore, volontiers aller aux pensées que de telles manifestations avaient fait naître dans notre esprit.
Cependant, au milieu de ces regrets et de ces souvenirs, nous ne pouvions nous défendre, faut-il l’avouer, d’une sensation tout opposée en nous éloignant d’une ville où nous avions été témoins de tant de douleurs et de tristesses. Notre première étape nous conduisit jusqu’k Pithiviers, en passant par la forêt d’Orléans et Chilleurs. Dans cette journée, nous rencontrâmes, k plusieurs reprises, des patrouilles prussiennes, qui nous démontrèrent une fois de plus avec quelle vigilance nos ennemis éclairaient leurs
mouvements. Il en fut, du reste, ainsi pendant tout le cours de notre voyage. Notre petite caravane, composée de 28 personnes, 9 chevaux et 5 voitures, supporta vaillamment toutes les fatigues d’une course de près de 300 kilomètres (qui séparent Orléans de Vitry-le~Français). Je n’ai point a raconter ici les péripéties d’un semblable voyage, entrepris par la plus inclémente des températures, au milieu de notre pays envahi et dévasté par les hordes du Nord , entourés d’espions qui, dans plusieurs circonstances, feignant de nous prendre pour des francs-tireurs déguisés , nous poussaient a des actes qui, sans notre circonspection, auraient sans doute servi de prétexte aux Prussiens pour de cruels traitements envers nous ou pour la justification de mesures vexatoires contre les gens du pays. Dans plusieurs circonstances, entre autres h Nemours, a Estissac, etc..., les habitants, heureux de revoir des compatriotes, se pressaient autour de nous, nous demandaient des nouvelles , nouvelles comme on les espère après ces longues séries de défaites et comme, hélas ! il ne fut jamais en notre pouvoir de les transmettre. Les malheureux qui nous entouraient furent immédiatement dispersés, les uns h coups de plat de sabre, d’autres furent emprisonnés, etc... A Estissac, l’autorité prussienne nous fit même enjoindre de ne pas sortir de l’auberge où nous nous étions arrêtés pour faire reposer nos chevaux et plaça deux sentinelles devant la porte, le fusil armé, avec ordre de ne laisser stationner personne devant la maison. Nous ne redirons pas les propos que nous entendîmes dans la bouche de quelques-uns de ces soldats. Quelque blessants qu’ils pussent alors nous paraître, nous étions malheureusement obligés de les subir.
Mais si nos fatigues, je pourrais dire nos souffrances, furent grandes, touchant et amical aussi fut l’accueil que nous reçûmes partout. Dans les villes et les villages, tout le monde s’inscrivait pour recevoir un membre de l’ambulance, et l’hospitalité se présentait à nous empressée et cordiale. Nul spectacle n’était, on en conviendra, mieux fait pour nous remettre des épreuves d’une aussi pénible route, ainsi que de toutes les préoccupations où
nous jetaient l’incertitude du sort de nos armées, non moins que de tous ceux qui nous étaient chers et dont nous n’avions aucunes nouvelles depuis un long mois et plus. ^
Arrivés à Vitry-le-Français, le commandant d’étapes nous autorisa h prendre le chemin de fer jusqu’à Strasbourg, pour parcourir les 300 kilomètres qui nous séparaient encore de cette dernière ville. Mais le chemin de fer, que nous entrevoyions alors dans le cours de nos rudes et glaciales étapes (qui d’entre nous pourra jamais se rappeler sans trissonner la marche de Nemours à Cheroy le jour de la Noël ?) comme le terme de toutes nos misères, devait, au contraire, nous faire regretter amèrement nos courses pédestres. En effet, placés dans des wagons de troisième classe, dont les vasistas étaient pour la plupart privés de vitres, nous y séjournâmes 48 heures, par 15 à 18 degrés de froid. Souvent notre train, — qui, disait-on, était un convoi spécial mis à notre disposition, et ne comprenait, outre les wagons qui nous étaient destinés à nous et à notre matériel, que quelques voitures de marchandises, — s’arrêtait pendant des heures entières sur la voie, soit le jour, soit la nuit. N’étant pas prévenus de ces arrêts aussi improvisés qu’indéfinis, nous n’osions nous éloigner d’un pas, et nous en étions réduits, pour ne pas littéralement geler, à battre la semefite le long de nos wagons. Notre nourriture, essentiellement irrégulière et insuffisante, nous l’achetions aux gens du pays, qui venaient nous offrir de maigres saucisses, du pain et un éternel schnaps (cognac), stimulant convenable peut-être pour de lymphatiques Poméraniens, mais qui nous brûlait horriblement l’estomac. Et, par un mélancolique retour , malgré nous, nos souvenirs se reportaient à l’époque où, après la bataille de Coulmiers, à Orléans, nous avions vu diriger sur la Suisse, en passant par le midi de la France, en voitures de première classe, les membres des ambulances bavaroises qui, comme nous maintenant, étant restés prisonniers, allaient continuer leurs soins à leurs blessés.
Est-ce donc se montrer trop exigeant que de demander que les médecins soient traités avec plus d’égards par les belligérants ?
Ils se consacrent aux soins de tous. Pour eux, il n’est pas d'ennemis : malades et blessés ont droit a une égale sollicitude, quelle que soit leur, nationalité ; et nous sommes heureux de le répéter après tant d’autres : jamais ils n’ont failli k ce premier de leurs devoirs. Pourquoi donc les astreindre k des voyages aussi pénibles qu’inutiles, alors surtout que le but de ces voyages est une mission humanitaire et profitable k tous k remplir? Est-ce la place d’une ambulance de cheminer ainsi pendant plus de vingt jours le long de routes interminables et par une température sibérienne, y glaçant, autant qu’il est possible, son zèle, y consumant gratuitement des forces et un temps qui pourraient être employés k l’avantage de tous? Nous ne saurions l’admettre. Oh ! j’en ai la ferme conviction, ceux qui se sont inspirés des nobles et généreux sentiments auxquels est due la Convention de Genève, sauront trouver des moyens qui, tout en sauvegardant le secret des positions militaires, permettront désormais de supprimer ces courses stériles et de rendre immédiatement k tous ceux qui souffrent leurs consolateurs naturels.*
Nous traversâmes Nancy et Strasbourg ou plutôt les gares de ces deux villes, car nous lûmes consignés sans pouvoir obtenir l’autorisation de les visiter. Après une journée entière passée dans la gare de Strasbourg, nous prîmes enfin un train qui, heureusement pour nous, n'avait plus rien de spéeial, et ce fut, cette fois, comme des voyageurs ordinaires que nous traversâmes assez promptement le grand-duché de Bade, et que, le 9 janvier, nous arrivâmes enfin kBâle, dans celte libre et hospitalière Suisse, que plus tard trois mois de séjour nous ont appris k mieux connaître et k chérir.
Nous n’oublierons point ces dix-huit jours de voyage et surtout le fraternel accueil que nous reçûmes des populations des pays occupés par l’ennemi. Avec quelle joie on revoyait l’uniforme français, avec quel patriotique empressement on le saluait! Jamais nous ne comprîmes mieux ce que renferme de sentiments élevés le mot de pairie, et tout ce que l’occupation étrangère
entraîne après elle de poignantes angoisses, de douleurs contenues et d’irritation légitme.
Je n’ajouterai plus qu’un mot, mais je tiens a le redire ici bien haut ; je le dois à mes collègues , à mes camarades , aux ambulances, que beaucoup ont si injustement attaquées. Pendant cette marche fatigante, au milieu de réelles et si rudes privations, entourés d’ennemis qui n’eussent peut-être pas été fâchés de nous surprendre en défaut, l’union, i’accord le plus parfait n’a cessé de régner entre tous les membres du corps que nous formions. Je ne sais, pour ma part, s’il y avait des chefs ; mais, ce que je ne saurais oublier, c’est que chacun, pénétré des devoirs qui lui incombaient, a toujours eu â cœur d’éviter tout ce qui aurait pu nuire à l’ambulance, et acceptait sans jamais murmurer les fonctions les plus humbles et les plus dures privations.
De Bâle, nous vînmes à Genève, et de la à Ambérieu. Nous étions alors bien près de Lyon, que nous avions quitté trois mois auparavant. Que de choses depuis lors s’étaient déroulées sous nos yeux ! que d’attaches nous appelaient, nous attiraient vers ces foyers amis ! Cependant, de cette dernière gare, l’ambulance se dirigea sur Besançon, où elle arriva enfin, le 13 janvier.
Nous retrouvâmes â la gare M. le docteur Gayet, le chef distingué de la deuxième ambulance lyonnaise, de laquelle je lui remis immédiatement la direction. 11 me l’avait confiée alors que, rappelé h Lyon par d’impérieux devoirs, il avait été obligé de se séparer de nous. Il m’avait jugé digne de continuer une œuvre à laquelle il s’était consacré tout entier, à laquelle il avait su imprimer une féconde et généreuse activité ; qu’il reçoive ici mes remercîments pour les quelques services qu’il m’a ainsi permis de rendre.
Dès le jour même de mon arrivée k Besançon, M. l’intendant en chef de l’armée de l’Est demanda qu’une section de la deuxième ambulance lyonnaise se rendît k Gray, pour y installer, de concert avec l’autorité militaire, une vaste ambulance sur laquelle on dirigerait les blessés et les malades de l’armée de l’Est. 11 fut alors convenu que, tandis que M. le docteur Gayet
suivrait, avec la plus grande partie du personnel que j’avais ramené d’Orléans, les opérations militaires du côté d’Héricourt, Arcey et Montbéliard, j'irais, avec quelques autres membres de l’ambulance, k Gray, remplir les ordres qui nous étaient donnés.
Après un jour passé dans le chef-lieu du Doubs k recueillir toutes les indications qui pouvaient nous être utiles, nous nous mîmes en route, MM. Coulomb, pharmacien; de Finance, Selleret, aides-chirurgiens, et moi. On ne voyageait pas vite dans ce moment sur ces lignes de l’Est, où notre malheureux pays jetait alors avec la rage du désespoir ses dernières recrues et ses armements improvisés. Aussi, quoique partis dès le matin, n’arrivâmes-nous que dans la soirée k Auxonne, k une heure où le dernier train pour Gray était depuis longtemps parti.
Le lendemain, au moment où nous nous dirigions vers la gare, nous apprîmes, d’une manière officielle, que non-seulement les trains n’allaient plus k Gray, mais que tout le matériel en revenait k toute vapeur, les Prussiens venant subitement d’apparaitre k quelques kilomètres de cette ville. En présence de ces événements imprévus, il ne pouvait plus être question d’établir une ambulance k Gray ; nous devions nous replier encore ! Le même jour, nous vînmes k Dole, où nous ai rivâmes seulement dans la soirée. Le lendemain, M. l’intendant militaire, auquel je fis part et des ordres que nous avions reçus et de l’impossibilité où nous nous étions trouvés de les exécuter, nous engagea k nous rendre de nouveau k Besançon, où M. l’intendant en chef aurait sans doute pris de nouvelles dispositions en face des événements actuels. Revenus k Besançon, nous apprîmes, en effet, que l’ambulance qu’on avait dû fonder k Gray devait, ainsi qu’on nous l’avait fait pressentir k notre passage k Dole, être installée à Arc-Senans.
Nous repartîmes pour cette nouvelle destination, et nous retrouvâmes Ik près de 800 malades, dont nous partageâmes immédiatement le traitement avec trois chirurgiens militaires qui avaient été primitivement désignés, comme nous, pour Gray. Les 800^ malades étaient répartis dans les vastes bâtiments des
salines, dans ceux des deux écoles et chez les habitants du pays. Mais notre organisation ne devait pas être de longue durée. En effet, le mouvement de flanc de l’armée du général de Manteuffel s’accentuait de plus en plus, et il nous était dès lors facile de juger du plan des Prussiens, qui chercheraient évidemment à couper la ligne de retraite de l’armée française et k l’enserrer, comme à Sedan, entre leurs troupes et une frontière neutre. 11 était probable qu’ils s’efforceraient surtout de détruire, sur plusieurs points k la lois, la voie ferrée qui va de Lons-le-Saunier k Besançon, voie dont la conservation avait pour nous une importance majeure qui ne pouvait échapper aux yeux si clairvoyants de nos ennemis. Nous ne fûmes donc nullement surpris en apprenant leur irruption k Dôle, et nous nous attendions chaque jour k les voir se jeter sur le chemin de fer dont nous occupions une des stations les plus essentielles au point de vue stratégique.
Dans ces conjonctures, notre devoir était tout tracé, c’était de faire évacuer sur Lons-le-Saunier, Bourg et Lyon les malades qui occupaient les diverses ambulances d’Arc-Senans, et auxquels étaient encore venus se joindre tous ceux qui avaient pu abandonner Dôle au moment de l’entrée des Prussiens. Bon nombre de ces sujets étaient seulement indisposés, fatigués par suite des marches, des privations et de la température rigoureuse. La plupart étaient de jeunes recrues, des mobiles pour lesquels la vie des camps, dans les conditions climatériques où se mouvaient nos armées, déterminaient des modifications telles dans leur santé que, sans affections bien caractérisées, ils se trouvaient plus ou moins anémiés, débilités, déprimés et hors d’état de remplir un rôle actif dans les cadres de l’armée. Dans ces conditions générales, un refroidissement, une veille prolongée, une marche forcée, devenaient fréquemment le point de départ de maladies sérieuses. Il ne faut donc pas s’étonner si les ambulances se trouvaient alors remplies de soldats chez lesquels on ne constatait au premier abord que des indispositions légères, auxquelles succédaient souvent des lésions plus ou moins graves. Que de germes morbides, destinés k s’éteindre spontanément
dans les conditions régulières de la vie de famille, se sont ainsi éveillés, parcourant ensuite leur période avec une activité fatale ! Indirectes, mais non moins déplorables victimes de cette guerre cruelle. 11 s’agissait, avant tout, de ne pas laisser ces soldats aux mains des Prussiens, qui n’auraient pas hésité à les envoyer rejoindre, en Allemagne, tous ceux que leur avaient déjà livrés et la capitulation de Sedan et celle de Metz. Conserver à la France ces militaires était donc l’objet de nos conslantes sollicitudes. Nous prévînmes l’intendance de ce qui se passait, de ce qu’il nous était si aisé de prévoir, tout en préparant, de concert avec nos collègues militaires, tous les moyens k l’aide desquels nous pouvions favoriser une évacuation aussi prompte que complète.
Dans la nuit du 24 janvier, nous reçûmes l’ordre de faire partir tous les malades et de nous rendre ensuite a Bourg. Sans perdre une minute, nous dirigeâmes sur la gare tous les soldats susceptibles de supporter le transport, et nous les fîmes successivement monter dans les divers trains, soit ceux qui, amenant de Besançon des troupes le long de la voie ferrée, passaient ensuite k vide k Arc-Senans, soit dans les wagons de toute nature que la Compagnie renvoyait dès lors du côté de Lyon. Nous secondâmes de notre mieux, dans ces opérations, l’ambulance militaire avec qui nous avions partagé le service d’ Arc-Senans. A midi, tous les malades étaient partis, k l’exception d’une vingtaine d’entre eux dont l’état de santé s’opposait absolument k toute espèce de transport. Il fut décidé que l’un des aides de l'ambulance militaire resterait pour leur continuer les soins qui étaient indispensables. En conformité des ordres que nous avions reçus, nous songeâmes alors k nous rendre k Bourg, qui paraissait, k ce moment, être appelé k devenir, si nous pouvons nous servir de cette expression, la première ligne d’ambulance.
Pendant les quelques jours que nous étions restés k Arc- Senans, le personnel de notre ambulance se compléta, soit par les membres qui, appelés k Lyon pour des affaires impérieuses, s’y étaient rendus d’Ambérieu, soit par ceux que nous avions laissés k Orléans, ainsi que nous l’avons déjk dit. Aussi, k ce moment,
noire section se trouvait-elle composée de la manière suivante :
Chirurgiens : MM.
Pharmacien :
AideS’ chirurgiens :
Aumônier:
Infirmier :
Doyon, Chadebec.
Coulomb.
de Finance, Sellerel et Reech.
l’abbé Laboré.
Brachman.
Tous les malades étant partis, nous prîmes, dans l’après-midi, un convoi venant de Besançon, convoi qui devait être, pour bien longtemps , le dernier. Assis, sur un truc, nous pouvions apercevoir nos soldats gardant les ponts, plus spécialement exposés aux attaques des Prussiens. Peu d’instants après notre départ, un convoi de 1,200 blessés ou malades, que l’on expédiait encore de Besançon sur le midi de la France, fut mitraillé par nos impitoyables ennemis entre Byand et Arc-Senans, et bientôt après la gare et le village que nous venions de quitter étaient envahis et occupés militairement.
Arrivés à Lons-le-Saunier, nous trouvâmes à la gare plusieurs de nos collègues qui , eux aussi , s’empressaient de venir nous rejoindre :
Chirurgiens: MM. Gautier, Pinel.
Aides- chirurgiens : Morice, Cellard.
Après un coup d’œil jeté sur les ressources hospitalières que pourraient offrir, le cas échéant, cette ville, nous continuâmes notre route jusqu’à Bourg, où nous arrivâmes assez tard dans la soirée.
Dès le lendemain, je me présentais à M. le sous-intendant, qu nous offrit tout d’abord le service de l’ambulance établie dans la gare. Pendant ce temps, les événements se déroulaient rapides et funestes ; l’armistice incomplet, incomplètement connu , l’entrée de notre armée en Suisse, etc..., tout nous accablait à la fois. Mais il ne nous appartient pas de nous étendre ici sur des faits aussi douloureux et sur les conséquences qu’ils eurent à ce moment. Médecin d’ambulance , nous devons nous borner à les énoncer,
ne les mentionnant qu’autant qu’ils sont nécessaires pour expliquer nos résolutions et nos mouvemenls. Au moment même où nos troupes franchissaient la frontière suisse, nous lûmes dans un journal que les Prussiens se plaignaient de ce que les Français eussent abandonné , dans les environs de Monbéliard , 2,000 blessés, qu’ils avaient été obligés de transporter k Mulhouse. Nous télégraphiâmes alors immédiatement k M. l’intendant en chef qui, nous dit-on, devait être en ce moment k Pontarlier, pour lui faire part de cette note et lui dire que l’ambulance demandait, s’il y jugeait notre présence utile, k se rendre soit k Montbéliard, soit k Mulhouse, soit sur tout autre point où nous pourrions rendre des services effectifs. Mais, par suite sans doute de l’interruption des communications télégraphiques et du désarroi général dans lequel se trouvaient alors toutes choses, notre dépêche ne parvint pas k destination.
Notre service consistait , tout en pansant chaque jour un certain nombre de blessés et d’éclopés échappés soit aux Prussiens, soit k l’entrée sur le territoire de la Confédération, k examiner, en outre, tous les malades qui affluaient à la gare, arrivant de tous les points occupés ou menacés par l’ennemi. Nous les dirigions ensuite sur les ambulances préparées en grand nombre dans l’intérieur de la ville par les soins de l’intendance militaire, ou, suivant les cas, sur Lyon ou le Midi.
Mais, prévoyant dès le début k quel nombre s’élèveraient les malades à la suite d’une retraite qui avait eu pour théâtre les cimes neigeuses et glacées du Jura, que nos troupes avaient dû franchir par une température rigoureuse, harassées par des marches forcées, sous le coup d’une alimentation souvent insuffisante , et poursuivies par un ennemi implacable et victorieux, notre première pensée fut de télégraphier au ministre de France k Berne, qui devait nécessairement alors se trouver en rapports continuels avec le Conseil fédéral. Et pour donner encore plus de poids, s’il était possible, k notre demande, je priais M. le commandant militaire de la subdivision de l’Ain, k Bourg, de la trans^
mettre télégraphiquement, en insistant sur notre désir de voir utiliser nos services.
Le 5 février, la chancellerie française nous fit télégraphier que , après renseignements pris , notre présence était considérée comme inutile.
C’est alors, juste le lendemain, que parut au Journal de Genève un article qui accusait amèrement les médecins français de laisser k leurs confrères suisses tout l’embarras et toute la charge des nombreux malades dont la présence marquait pour ainsi dire chaque étape de notre armée sur le sol de la Confédération.
Mis , pour ainsi dire , en demeure, par cette sorte de sommation de lorgane de publicité le plus accrédité du pays, nous télégraphiâmes aussitôt au consul français k Neuchâtel, point où débouchaient la plus grande pârtie de nos soldats, pour nous mettre, et de la manière la plus pressante, k la disposition de la Suisse dans les soins k donner k nos compatriotes malades. M. de Drée, notre consul, nous répondit que, après renseignements pris, notre présence était inutile. Le lendemain, de nouvelles attaques dirigées contre les médecins français parùrent encore au Journal de Genève, dans lequel nous cherchions chaque jour avec anxiété, depuis notre arrivée k Bourg, tout ce qui pourrait nous apporter quelque éclaircissement sur l’horrible dénoûment qui menaçait de détruire notre infortuné pays.
En présence de cette persistance dans des inculpations certainement aussi injustes qu’elles étaient douloureuses pour des lecteurs k la fois français et médecins, nous nous décidâmes à recourir de nouveau au télégraphe pour offrir nos services, sur n’importe quel point de la Suisse, au comité de la Société internationale de secours aux blessés, k Genève.
Nous reçûmes la réponse suivante :
« Doyon, 2®® ambulance lyonnaise , — Bourg.
« Actueflement, pas besoin d’ambulance. Si nous avons besoin de médecins, nous vous télégraphierons plus tard.
« Signé : Comité internalional, »
Comme on le voit, notre espoir de nous rendre utile était encore une fois déçu. Eh bien î malgré nos démarches réitérées, il nous fut encore donné de lire dans le numéro suivant du journal genevois de nouvelles plaintes — c’était pour la quatrième fois — sur la conduite des médecins français, en opposition, disait-on , avec le zèle et le dévoûment de nos confrères suisses. Cette fois, il ne nous restait plus qu’une ressource, c’était de nous adresser directement au Journal de Genève lui-même. C’est le parti que nous prîmes aussitôt; je reproduis ici le texte de notre dépêche :
« Journal de Genève^ à Genève.
« Les trois derniers numéros de votre journal accusent absence de médecins français. La 2"^® ambulance lyonnaise a envoyé des dépêches a Berne, Neuchâtel et Genève, offrant ses services. On a répondu qu’ils étaient inutiles. Sommes prêts a aller partout. Prière de nous répondre. »
Le Journal de Genève inséra notre protestation, et, le lendemain , le Comité international de Genève télégraphiait au Comité de Lyon de nous envoyer à Berne, où l’on utiliserait nos services. M. le docteur Gayet fut chargé de nous transmettre cet appel, qui fut accueilli par toute l’ambulance avec la plus vive satisfaction.
Désirant ne pas mettre le moindre retard à raccomplissement d’un ordre que nous considérions non-seulement comme le premier et fe plus impérieux de nos devoirs, mais comme le plus cher de nos vœux, nous consacrâmes la plus grande partie de la nuit h nos préparatifs de départ, et le jour suivant nous étions, k 5 heures du malin, en route pour Berne, où nous arrivâmes enfin le même jour, 12 février, k 4 h. 30 du soir.
Je me rendis immédiatement auprès de M. le commendant de place, qui me répondit que nous n’avions qu’k nous entendre avec le médecin suisse chargé du lazaret pour les malades français internés k Berne ou dans les environs, et, d’un autre côté,
de nous adresser, pour connaître les localités où la présence des membres de l’ambulance pourrait être utile, 'a M. le ministre de la guerre de la Confédération. Partout nous fûmes accueillis avec la plus grande bienveillance et la plus vive sympathie. Nos offres furent immédiatement acceptées, et, dès le 13 février, il m’était possible d’organiser nos services, tâche qui me fut, du reste, de toutes parts, facilitée avec le plus cordial empressement.
D’après les indications de M. le colonel Velti, dont je ne saurais trop reconnaître l’extrême obligeance, j’envoyai trois membres de l’ambulance au cantonnement de FFijlhcrteld^ près Berne, où se trouvaient plus de 1,200 internés. AifAén, dans le canton de Berne, un des nôtres était également là pour faire le service des malades français.
Je dirigeai sur Zurich deux de mes collègues et un aide-chirurgien. Dès le jour de leur arrivée, M. le commandant militaire de la ville leur donna a chacun une division de malades français. Quelques jours plus tard, l’un d’entre eux fut envoyé à Rheingau, où étaient un grand nombre de malades.
Enfin, deux d’entre nous, qui, sur la demande du commandant de place, s’étaient rendus à tarait, furent installés, Vunk Badcn, où il fit le service de nos compatriotes, de concert avec un des confrères suisses de la localité, et Pautre à Aarhurg, où on lui confia la direction des malades installés dans la citadelle et de ceux d’un autre petit hôpital.
Dès le lendemain de mon arrivée à Berne, M. le docteur Vogt, directeur de la grande ambulance que l’on avait établie dans l’ancienne caserne de cavalerie pour nos compalriotes, me fit l’honneur de me remettre son propre service. Deux autres de mes collègues furent également chargés de diriger une section importante de cette ambulance.
Dans le cours de notre séjour en Suisse, j’eus l’occasion d’envoyer deux d’entre nous en mission, sur les indications de M. de Vaufreland, délégué du Comité central de secours aux blessés de Paris, que j’eus la bonne fortune de rencontrer 'a Berne. Le premier, accompagnant M. de Vaufreland,* se rendit d’abord sur la
frontière suisse et ensuite à MoiUbéliard, Belfort et dans les villages avoisinant cette dernière ville. Il s’agissait seulement d'y envoyer des secours de toute nature. Quant au second , il alla k Mouthiers , où sa présence n’ayant pas été ultérieurement jugée nécessaire, il ne resta que peu de temps.
Démon côté, je' me rendis, avec une commission d’officiers supérieurs suisses et français , qui voulut bien m’autoriser trèsgracieusement k l’accompagner, dans différentes localités: k Olten, Soleure, Herzogenbuchsée, Wangen, Thun, etc., où j’eus l’occasion de visiter les ambulances établies pour nos soldats malades. Des voix plus autorisées que la mienne ont déjk dit quel touchant et fraternel accueil nos compatriotes avaient reçu partout, de quels soins vigilants et dévoués ils étaient l’objet, combien la population entière se presssait autour du lit de ces victimes d’une guerre cruelle ; tout ce que je pourrais dire ici ne donnerait qu’une bien faible idée de ce que j’ai constaté de charité et de soins empressés. La France a contracté Ik une de ces dettes de cœur que ses enfants n’oublieront jamais et qui font plus , pour cimenter l’alliance entre nations, que toutes les théories sur la fraternité des peuples !
Je ne puis entrer dans tous les détails que comporterait un séjour de près de trois mois dans toutes les ambulances de la Suisse ; une pareille narration m’entraînerait trop loin , quelque intérêt qu’y voulût bien prêter le lecteur indulgent. Je me bornerai k donner la statistique complète des malades t?aités à l’ambulance de la Caserne de cavalerie, k Berne, rappelant toutefois, k ce sujet, que nous partagions Ik le service avec plusieurs de nos collègues de la Suisse, qui nous ont constamment donné les témoignages de la plus vive sympathie et de la plus touchante confraternité. Qu’ils acceptent ici nos affectueux remercîments. Nous avions pour auxiliaires un certain nombre d’étudiants suisses qui, sous le nom ù^assislanls, remplissent dans les hôpitaux les mêmes fonctions que nos internes. Je ne saurais trop louer le dévoûment
dont ils ont fait preuve auprès de nos compatriotes, ainsi que leur assiduité et leur zèle à toute épreuve. Enfin, l’ambulance de la caserne de cavalerie était devenue le lieu de pèlerinage de toute la ville de Berne; les membres des deux Comités de secours accouraient chaque jour demander quels pouvaient être les objets utiles à nos malades, et ils s’empressaient de nous les faire parvenir dans la mesure de leurs moyens. Bien des fois nous avons rencontré là des conseillers d’Etat , des magistrats municipaux, des officiers du ministère de la guerre, qui venaient officieusement s’enquérir de nos desiderata et vérifier si nos malades étaient entourés de tous les soins nécessaires.
En outre, a chaque division, s’étaient spontanément adjointes un grand nombre de dames de la ville, qui prodiguaient à tous les soins à la fois les plus empressés et les plus délicats. Remplaçant nos sœurs de charité, dont le dévoûment et l’abnégation sont si appréciés dans nos maisons hospitalières, elles se succédaient dans leur touchant ministère de manière à ce que nos malades ne restassent jamais seuls , les soutenant par des consolations et des encouragements plus appréciés, plus opportuns a ce moment que jamais. Quoi de plus triste , en eiïel , que de 'se voir mourir loin des siens , sur la terre étrangère, si une voix amie ne vient pas vous rappeler que , à défaut de parents , la grande famille humaine place à votre chevet ses représentants, qui veillent pour atténuer vos souffrances physiques et vos angoisses morales. Il nous souviendra toujours d’un vieux sergent, à moustache grise, dont le teint basané et les trois chevrons annonçaient de nombreuses campagnes, qui, atteint d’une indisposition légère, souffrait de ce mal profond, incurable qu’on appelle nostalgie et contre lequel les âmes les mieux trempées se trouvent sans défense quand elles sont abandonnées k leurs propres forces. Oh ! nous l’affirmons, aucun de ceux qui, médecin ou malade, auront passé dans ces salles , ne se rappellera sans une douce et reconnaissante émotion les bons soins, les douces prévenances dont, pendant tout le temps qu’il y séjourna, il fut l’objet de la part de tous ceux qui venaient alors dans cet asile de la souffrance," c’est
dire de la part de la cité bernoise entière» Pour nous, qui en fûmes les témoins de chaque instant, nous ne saurions l’oublier, et c’est le seul rayon de soleil qui aura éclairé une campagne incessamment marquée par des revers et des douleurs qui ne s’effaceront jamais non plus de notre mémoire.