‹ Notes historiques sur la colonie canadienne de Détroit [microforme]Chapitre 14 sur 16 · DE · texte numérisé non relu

DE

ménagé , et plus encore pour les bons exemples et les sages traditions que vous leur aurez laissé.

Telle est la route raisonnable de la fortune par l’économie , et aussi le meilleur emploi que vous puissiez faire de vos économies ,en préparant le bonheur et l’avenir de vos familles. Il arrivera en outre, par là, cet autre résultat, c’est que, achetant toujours des terres nouvelles, vous arriverez aussi à vous assurer pour vous et pour vos enfants la prédominance dans le pays ; car ceux qui possèdent le sol , possèdent la force vive d’une contrée , et deviennent forcément les plus influents et les plus nombreux.

En agissant ainsi vous aurez rendu à la mémoire de vos pères le plus pieux et le plus sensible hommage qui puisse réjouir leur âme dans le monde où ils vous ont précédé ;— car vous ne pouvez rien faire de plus utile pour la conservation de votre religion et de votre nationalité , ces deux points essentiels auxquels ils portaient un attachement si sincère et si profond. C’est en effet en asseyant fortement votre importance territoriale dans ce pays , que vous forcerez vos voisins de race étrangère à les respecter et à vous accorder les justes droits qui vous sont dus.

L’amour de Ia religion et celui de la nationalité se tiennent de près, ne séparez jamais ces deux nobles sentiments. Partout, dans

l’histoire du monde , nous les voyons se donner la main et se soutenir l’un-l’autre ; mais nulle part ceite union touchante n’est plus frappante que dans l’histoire des Canadiens. Dans les occasions bien rares où des Canadiens ont renoncé à leur religion , ils ont toujours renoncé à leur nationalité; vous ne les entendez plus parler français, et, s’ils le peuvent, ils changent leur nom. Ils semblent craindre que ce ne soit une enseigne qui les fasse reconnaître comme traitres et comme apostats. De même quand ils renoncent à leur nationalité , quand ils perdent l’usage du français, et que leurs enfants apprennent à oublier qu’ils descendent de cette noble race , il est bien rare que l’amour de la religion ne soit pas aussi fortement ébranlé chez eux, et presque toujours après avoir perdu le sentiment de la patrie, ils finissent par oublier celui de la foi. Je viens de parcourir nonseulement le Canada, mais toutes les colonies françaises et canadiennes de l’Amérique, et c’est pour moi un fait avéré par l’expérience.

Conservez donc avec soin ces traditions pieuses de votre origine ; elles peuvent vous être doublement utiles! et parce qu’elles vous aideront à mieux conserver la religion, cet élément fondamental, essentiel de l’existence et de l’avenir de l’homme ; et parce que en consti-

tuant un lien particulier entre vous, vous en deviendrez chacun individuellement plus fort. Voyez les Anglais, les Américains, les Allemands, comme ils se tiennent entre eux et comme ils s'entendent, Faites de même. On dit qu'ils ont entre eux des associations secrètes et une franc-maçonnerie qui les rendent très redoutables. Que la communauté d’origine constitue entre vous un lien et une association , toute naturelle, bien plus respectable et aussi forte. Préfèrez-vous entre vous à tous les autres , choisissez toujours les marchands qui parlent français, les artisans de votre origine, faites vos affaires entre vous autant que possible, soyez toujours unis et soutenez-vous toujours contre les autres ; vous ne sauriez croire ce que vous y trouverez de force et de respectabilité.

Honorez dans l’intérieur de la maison votre langue et vos souvenirs de famille. Durant mon voyage en Amérique, je me suis donné une règle que vous pourriez peut-être adopter, vous êtes assez nombreux ici pour cela ,et la voici: Toutes les fois que j’ai besoin de quelqu’un, je tâche de mon mieux de lui parler sa langue , mais quand on a besoin de moi, j’exige également autant que possible qu’on me parle français. Et à ce sujet ne vous piquez point d’une vaine complaisance, car rappelez-vous encore

ceci, c’est que généralement on ne gagne jamais rien à être complaisant avec les Anglais ; plus vous êtes complaisant, moins ils font cas de vous; plus vous vous tenez roide avec eux, plus ils sont souples et pliants à votre égard. Or, je trouve scandaleux que , dans ce pays , où vous faites plus du tiers de la population , la plupart des marchands et des magistrats ignorent le français ; sachez que vous avez quand vous voudrez le pouvoir et le droit de les y forcer ; vous en avez le pouvoir par votre nombre ,et le droit par les anciens traités , car ils sont les mêmes pour vous que pour le Bas-Canada, et vous avez tous les mêmes droits que les Cauadiens de ce pays.

Je ne saurais vous dire combien j’ai été heureux de trouver si bien conservée parmi vous et Pamour du nom français, et l’usage de cette belle langue française, que le monde entier admire , et dont toutes les nations ont l’usage de se servir dans leurs actes solennels. J’en ai été heureux et je vous en remercietanten mon nom personnel qu’au nom de cette grande nation française qui compte dans le monde ,et à laquelle vous appartenez, aussi bien que moi même. Mais permettez moi de vous prier de veiller avec soin à ce que ces souvenirs se perpétuent parmi vos descendants , comme vous

les avez reçus vous-même de vos dévanciers.

Je vous suggererai même à ce sujet une idée qui a été mise en œuvre dans le Bas-Canada avec un plein succès,—c’est celle de la société et de la fête de St. Jean-Baptiste. —St, Jean-Baptiste est le patron du Canada, et sa fête est un jour de réunion et de réjouissance pour les Canadiens, non seulement dans leur pays mais partout à l’étranger où ils se trouvent réunis en certain nombre , comme j’ai pu m’en convaincre endiverslieuxaux Etats-Unis. L’idéeet la pratique en sont fort simples comme pour toutes les idéesutiles, vous pourriez dans chaque paroisse choisir 5 ou 6 personnes qui seraient chargées de veiller chaque année à la célébration de cette fête ,et à en organiser convenablement les cérémonies et la procession—chacun contribue a apporter de la verdure et des fleurs, on se réunit à l'Eglise pour entendre la messe patronale, que l’on fait suivre d’une procession au dehors, pour le soir un repas commun, simple , mais animé par la gaiété française et l’entrain du patriotisme , réunit tous les membres de la société—chaque année de cette façon , tous viennent placer sous la protection de Dieu leur nationalité et amour de la patrie , réunissant dans leurs prières et sous la bénédiction divine ces deux idées essentielles de humanité, religion et patrie.

Vous y trouveriez en même temps l’occasion

de quelques réunions utiles pour vos intérèts communs , des occasions de vous rapprocher et de vous entendre—chaque paroisse pourrait avoir ici ou à Sandwich un délegué , et ces délegués formant ie comité central de la société de St. Jean-Baptiste , pourraient vous engager à vous réunir en cas de besoin, et donner dans chaque paroisse en bien des circonstances des avis utiles pour une action commune et la bonne entente de vos intérêts.

Cette société si elle était une fois fortement établie ici, pourrait se ramifier alors de lautre coté de la rivière, si vous êtes des patriotes zèlés , quelques uns d’entre vous pourraient aller dans ces paroisses françaises qui doivent vous être doublement chères, carnon seulement ce sont des Canadiens Français, mais ia plupart sortent desmêmes familles que vous, ces familles s’étant doublées de l’un et l’autre côté du Détroit; et là en établissant [a même société et les mêmes fêtes, ranimer parmi eux l'esprit et le sentiment national avec plus d’énergie et plus de ressort.

Quoi de plus facile, pour quelques-uns de vos jeunes gens, d’aller quelquefois passer un jour de fête dans les paroisses américaines; là ils causeront avec les gens, les rassembleront, réveilleront chez eux la voix du sang et de ia patrie; ils pourront les amener à se réunir

comme vous, à se grouper comme vous, à $e

serrer tous ensembles, de telle sorte que vous appuyant désormais les uns sur les autres, vous vous souteniez en toute circonstance pour vous conserver, pour vous étendre , et pour vous défendre contre tous ceux qui vous seront hostiles sur un bord ou sur l’autre du Détroit.

De cette facon vous doublerez votre force pour vous faire respecter , et vous faire rendre justice, surtout en vous tenant étroitement unis avec le Bas-Canada qui a le nombre et la force pour se faire écouter, etauquel de votre part vous pourrez être de quelque utilité par vos votes dans les élections. Lorsque vous aurez constitué parmi vous des sociétés de St. Jean-Baptiste , tachez de vous tenir en correspondance avec quelques-uns des hommes dévoués quise préoccupent activement au Canada de leur nationalité ; vous pourrez vous abonner aussi à auelqu’un des journaux canadiens qui paraissent toutes les semaines, le prix n’en est point élevé il est de deux dollars par an, ei on ferait circuler ces journaux entre tous les membres de la société dans les paroisses.

Travaillez ainsi hardiment et résolument au maintien de votre nationalité , travaillez-y avec persistance et bon espoir. Est-ce donc le momentde se décourager, lorsque évidemmen: vous croissez si rapidement en nombre, tandis que

FE

es HE

non loin de vous le Canada, ce pays dont sont sortis vos pères , grandit aussi , s’accroît et inquiète par eette croissance même, les étrangers vaniteux ei prosomptueux qui cherchent à peser sur vous. Le Canada grandit et grandit par lui même , sans recevoir le secours d’aucune immigration ,sa population se double tous les 20 ans , les Franco-Canadiens n'étaient que 650 mille il ya 10 ans, ils comptent aujourd’huy 900 millesâmes.

Non seulement ils croîssent en nombre mais aussi en influence et sans doute en habileté, car vos voisins les Anglais de ce pays se plaignent amèrement d’être gouvernés par eux, et prétendent qu'aujourd'hui les Français du Haut-Canada ont pris le haut bout du Pouvoir, et les oppriment.—On peut lire ces lamentations tous ies jours dans le Globe de Toronto et même dans les discours du Parlement.—Cependant ils élisent un nombre égal de députés, et ils se prétendent plus riches plus instruits et plus habiles; mais pour se défendre ils reclament le privilége d’avoir plus de députés que les Bas- Canadiens ; pour ne pas être victimes il faut qw’'ils soient deux contre un; tant que la partie sera égale homme contre homme , VOIx contre voix ils se reconnaissent d’avance comme battus ;—ils ne sont point de force à lutter disentils ,et ils se posent en victimes!

* Le

Page 1