DEUXIÈME PARTIE
Entre la première et la seconde partie de la vie de Molière, tout juste au point où nous nous sommes arrêté, immédiatement après la chute trop méritée de Don Garde de Navarre, se place un événement qui fut, nous le croyons, d'une énorme importance pour l'auteur comédien, pour le développemout
de son génie, partant pour le progrès du théâtre en France et pour la gloire de notre littérature. Nous voulons parler de la mort du cardinal Mazarin, arrivée le 9 mars 1661, qui remit aux mains de Louis XIV, âgé de vingt-trois ans, depuis neuf mois marié, l'administration de son royaume pacifié et le libre usage de la royauté absolue . On sait avec quel éclat le jeune roi déclara se charger de tout le fardeau. Dans le fait, il n'avait guère alors à en voir que les douceurs, et sa souveraineté devait s'exercer d'abord sur les plaisirs, qu'il était porté de nature à aimer nobles et grands. Ce fut dans les premiers temps qui suivirent cette prise de possession que se manifesta, de la part du prince pour le poëte, quelque chose de plus qu'une protection dédaigneuse et frivole, un certain mouvement d'affection intelligente, prompt comme la sympathie et durable autant que l'égoïsme. Du moment où ces deux hommes, placés à de telles distances dans l'ordre social, l'un roi hors de tutelle, l'autre bouffon émérite et moraliste
encore bien timide, se furent regardés et compris, il s'établit entre eux une sorte d'association tacite, qui permettait à celuici de tout oser, qui lui promettait assurance et garantie, sous la seule condition de respecter et d'amuser toujours celui-là. Nous devons ajouter que jamais traité public, où la foi du monarque aurait été solennellement engagée, ne fut exécuté plus sincèrement ; qu'en aucun temps, dans aucune circonstance, la sauvegarde donnée à l'écrivain contre tous les ressentiments qu'il pourrait provoquer ne parut se retirer de lui. C'est se moquer de nous, comme les historiens font trop souvent, que de mettre Molière au nombre des penseurs qui souffrirent en leur temps la persécution. Jamais homme, au contraire, et ceci est à sa louange, n'alla plus droit son chemin, et ne se sentit, dans toute sa course, moins ébranlé. 11 eut, en effet, les ennemis qu'il chercha : des rivaux, des particuliers, des classes d'hommes, des professions, des cabales, voire des croyances ; mais ni indi-
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vidus, ni corps, ne purent lui faire aucun dommage, ne se hasardèrent seulement à tenter contre lui rien de ce qui se traduit par la violence. La guerre incessante qu'il soutint contre les travers et les ridicules de son siècle lui rapporta de nombreux triomphes et ne lui coûta pas une blessure. Partout et toujours on le voit encouragé, récompensé, indemnisé. Quand on voulut l'attaquer par les voies qui agissent sur l'opinion, il eut toute liberté pour la riposte ; il s'en servit, on pourrait dire qu'il en abusa, et la cruauté même à laquelle il se laissa parfois entraîner fut prise chez lui pour une revanche légitime. Celui à qui ces choses sont arrivées ne fut certainement pas un pauvre hère, faisant son métier de moqueur à ses périls et risques, exposé à la vengeance et craignant le désaveu. Un caprice, cette fois éclairé, de la puissance souveraine lui en avait communiqué ce qui donne la confiance et la force ; son talent lui fournissait le reste. A vrai dire , il y a de Louis XIV deux créations du même temps
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et du inciuo ociire, Colbcrt et Molière. Il est facile de trouver, dans les œuvres de celui-ci, la trace de cette impulsion donnée à son génie par un pouvoir qui l'excite, l'élève et l'autorise. Jusqu'au jour où Molière trouva un protecteur dans Louis XIV, nous pouvions presque nous impatienter de voir ce qu'il fallait de temps, d'hésitations, pour mettre en train ce philosophe, ce railleur, que nous savions être allé si hardiment et si loin. V Etourdi, en 1653, le Dépit amoureux, en 1656, deux pièces pour la province; à Paris, les Précieuses ridicules, en 1659, Sganarelle, en 1660, Don Garde de Navarre , en 1661 : que de chemin perdu ! combien de détours pour arriver, après quelques éclairs de verve comique, à choir honteusement dans une œuvre héroïque et galante! Laissez-le pourtant. Qu'il se trouve un beau jour face à face avec cette royauté qui seule pouvait lui donner l'essor, qu'il se sente échauffé par les rayons de ce soleil, que le sourire du roi lui promette appui, et, avant trois ans, vous
l'aurez vu atteindre le dernier degré d'audace que l'imagination puisse cencevoir en un temps comme le sien : il aura fait le Tartufe.
Nous n'en sommes pas encore là, et Molière n'a qu'à se relever d'un mauvais pas, pour tout autre peut-être désespéré. Il reprend, à cet effet, le personnage deSganarelle qui lui a réussi une fois ; il le place, avec son humeur narquoise et brutale, dans une intrigue vulgaire, qu'il anime de sa plus vive gaieté, de son naturel le plus vigoureux, de son style le plus mordant, et il donne au public V École des Maris; au public d'abord, cela est hors de doute. La pièce fut représentée pour la première fois sur le théâtre du Palais-Royal, le 24 juin 1661. Les frères Parfaict, qui se trompent rarement, ont cru trouver ce fait démenti par un passage de Loret, et le malheur a voulu qu'une faute d'impression les ait ici induits en erreur, quand ils croyaient relever l'erreur d'autrui. La lettre où Loret rend compte de la représentation qui en
fut donnée chez le surintendant Fouquet porte bien, dans le recueil de la Muse^ liislorique, la date du 17 juin; mais c'est le 1 6 juillet qu'il faut lire, et la signature ordinaire le dit fort nettement :
Ecrit le seize de juillet
Sur un fauteuil assez mollet.
En effet, le lundi précédent, 1 1 juillet, le surintendant Fouquet avait reçu, dans sa maison de Vaux, la reine d'Angleterre, le frère du roi de France et sa jeune femme Henriette. Là, " sieur Molier » avait joué, devant la compagnie, l'École des Maris, " qui charmait Paris depuis le 24 juin; et ce sujet avait paru si riant et si beau, » qu'il fallut l'aller représenter à Fontainebleau devant les reines et le roi. L'École des Maris fut d'ailleurs le premier ouvrage que Molière, comme il le dit dans son épître au duc d'Orléans, " eût mis de lui-même au jour. " On a vu que les Précieuses ridicules avaient été imprimées malgré lui, Sganarelle sans lui ; cette fois il obtint un
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privilège daté de Fontainebleau, le 9 juillet 1661 , et l'Ecole des Maris parut imprimée le 20 août avec le nom de l'auteur, que Loret ne savait pas encore exactement la veille. 11 était inscrit au frontispice J.-B. P. Molière, et dans le privilège Jean- Baptiste Pocquelin de IMolièrc.
S'il nous était enjoint de désigner précisément le jour, le lieu et l'heure où Molière se révéla en quelque sorte à Louis XIV et reçut de lui sa mission, nous croirions ne pas nous tromper en disant que cela se fit à Vaux, le mercredi 1 7 août 1661, dans l'après-midi, lorsque l'imprudent Fouquet, qui venait de se désarmer tout à fait en cédant sa place de procureur-général, voulut étaler devant le roi les splendeurs accusatrices de sa magnifique demeure. Tous les divertissements y étaient réunis, et celui de la comédie avait été confié à Molière . Fouquet avait commandé en surintendant, et quinze jours avaient suffi pour qu'une pièce en trois actes fût « conçue, faite, apprise et représentée. >> L'auteur, d'ail-
leurs;, savait bien pour qui on lui ordonnait de travailler. Le roi, son frère , la reinemère, la princesse anglaise, femme du duc d'Orléans, ce qu'il y avait de plus illustre, de plus élégant, de plus choisi dans l'élite de la cour, « bref, «comme dit Loret qu'on y avaitintroduit, " laflcurdetoutelaFrance, >• c'étaient là les spectateurs, les juges qu'il allait avoir; et, chose singulière, avec ceuxlà il se trouva tout aussitôt à l'aise. Quand, après le repas, les conviés se sont rendus sous une feuillée où l'on avait construit un superbe théâtre, la toile s'étant levée, Molière paraît sur la scène, devant l'auguste assemblée, « en habit de ville, et, s'adressant au roi avec le visage d'un homme surpris, fait des excuses en désordre sur ce qu'il se trouvait là seul , et manquait de temps et d'acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle semblait attendre. " Cela ne vous semble-t-il pas déjà fort singulier que ce comédien s'avise de se montrer en sa personne avant son rôle, de parler pour sou compte là où il n'est pas
même chez lui, et de faire au roi les honneurs du théâtre de monseigneur Fouquet, quand il y a un prologue tout rimé de la façon de M. Pélisson, le poëte de la maison, quand une belle naïade va sortir d'une coquille pour le débiter, quand des arbres et des termes vont s'animer pour fournir des acteurs à la pièce et au ballet 1 Au milieu de toute cette mythologie gracieuse, ne trouvez-vous pas que le chef de la troupe, dans son habillement de tous les jours, se produit avec une familiarité qui vous surprend sans vous inquiéter"? Après un repas de ballet, la comédie commence, et c'est ce même acteur, maintenant en costume de théâtre, qui ouvre la scène ; mais, dès les premiers mots, vous apprenez que l'auteur comédien ne s'est pas placé dans un monde imaginaire, éloigné, héroïque ou trivial ; il est en effet un personnage de même pays , de même condition que ceux qui le regardent , marquis vraiment ! comme le mieux empanaché qu'il y ait là devant lui :
Ah! marquis, m'a-t-il dit, prenant près de moi place, Comment te portes-tu? souffre que je t'embrasse.
Et les « fâcheux , • qu'il va passer en revue, sont tous ou de cette qualité ou ayant affaire à de telles gens. Ainsi voilà déjà et tout d'abord la scène de niveau avec l'amphithéâtre ; ici et là les mêmes hommes, les mêmes canons, les mêmes plumes, les mêmes postures , excepté que , du côté où le ridicule a été copié, on se tait, on écoute, et que là où il figure imité, on parle, on agit, on fait rire. La comédie se soutient ainsi pendant trois actes, attachée à une intrigue fort légère, mais toujours sans déroger et dans la sphère la plus haute des travers de bonne compagnie : marquis éventé, marquis compositeur, vicomte bretteur, courtisan joueur^ belles dames précieuses, solliciteurs à la suite des grands, colporteurs de projets, amis importuns ; et, parmi tout cela , toujours le nom du roi ramené avec art, d'une n.anière respectueuse et sans bassesse. Voilà ce qu'il est impossible de
ne pas voir aujourd'hui encore, si loin que nous soyons des choses et des mœurs, dans la comédie des Fâcheux. La Fontaine, qui assistait à cette fôtc , écrivait peu de jours après à son ami Maucroix , en lui parlant de Molière ; " C'est mon homme, »et nous sommes sûr , sans l'avoir entendu , que Louis XIV en dit autant.
Tout le monde sait qu'après la représentation de la comédie le roi, en félicitant l'auteur, lui indiqua un personnage de fticheux qu'il avait oublié, celui du courtisan chasseur, et il paraît assez certain que l'original de ce caractère était le marquis de Soyecourt; mais, pour l'exactitude complète, il ne faut pas lui donner ici le titre de grand- veneur. 11 obtint, en 1669, cette charge pour laquelle il pouvait dès longtemps avoir de la vocation; en 1 66 1 , il était depuis huit ans, et resta huit ans encore, maître de la garde-robe. Quoique le ridicule qui lui est attribué par cette anecdote fît assurément la moindre partie de sa réputation , on en trouve pourtant l'indice
dans une lettre du duc de Saint-Aiguan au comte de Bussy-Rabutin (18 janvier 1671), où il lui offre ses services : " Découplczmoi, lui dit-il, lorsque vous jugerez que je doive courir. Pardon de la comparaison ; mais, pour mes péchés, j'ai passé une partie de la journée avec le grand-veneur. » Ce qui est moins vrai, c'est que le rôle de la naïade qui récitait le prologue ait été contié à la jeune Armande Béjart. « LaBéjart, •• dont tous les témoins parlent comme d'une actrice parfaitement connue, était une nymphe de quarante-trois ans, comme il s'en conserve toujours trop sur les théâtres. C'était cette môme Madeleine à laquelle Molière s'était attaché en 1 6 i 5, et qui était revenue avec lui de la province.
Les Fâcheux furent bientôt joués une seconde fois à Fontainebleau, sans doute avec la nouvelle scène dont « le roi lui-même, » dit Molière," lui avait ouvert les idées, et <|ui fut trouvée partout le plus beau morceau de l'ouvrage; »mais il s'écoula près de trois mois avant que l'auteur put montrer
sa pièce au public de Paris. C'est qu'il s'était passé de singulières aventures à la suite de cette journée où elle avait paru. La fête deVaux était du 1 7 août ; la représentation de Fontainebleau avait eu lieu avant le 27, car Loret en parle dans sa lettre de ce jour; le 29, le roi partait pour la Bretagne ; le ô septembre , à Nantes , il faisait arrêter le maître du logis où il avait été si magnifiquement régalé et l'auteur du prologue qui avait ouvert le divertissement. Il est probable que la comédie des Fâcheux fut pendant quelque temps enveloppée dans ces souvenirs odieux qu'il ne fallait pas réveiller, qu'elle dut d'ailleurs subir quelques changements, afin qu'il n'y demeurât aucun vestige du malheureux patron qui en avait fait les frais. Au moins est- il sûr qu'on attendit une occasion de joie universelle pour la reprendre. Un dauphin venait de naître à Fontainebleau le 1 ^"^ novembre ; le 4 novembre , le i Fâcheux parurent sur le théâtre du Palais-Royal. La pièce fut achevée d'imprimer le 18 février 1662.
Deux jours après celui qui sert de date à l'impression des Fâcheux, le 20 février, l'auteur de Sganarelle et de l'École des Maris contractait mariage, Rêvant l'autel, avec une jeune fille. La femme qu'il prenait, suivant tous les témoignages, avait à peine dix-huit ans. Le seul acte où il soit parlé de son âge lui donne cinquante-cinq ans à sa mort, arrivée en 1700, ce qui la ferait née en 1645, partant ayant accompli tout au plus sa dix-septième année lorsque Molière l'épousa. Qu'était-elle et d'où venaitelle \ Ici se place le doute le plus étrange qui peut-être ait jamais pesé sur l'état civil de la personne la plus obscurément placée dans le monde. Il ne paraît pas contestable qu'elle eût été élevée, surtout depuis quelques années, dans le ménage presque commun où vivaient Molière , Madeleine Béjart, d'autres encore de la même troupe. Une tradition non interrompue durant près de deux siècles, et qui eut même, du vivant de Molière, des résultats publics et cruels, avait reconnu cet enfant pour la fille , ou
pour une fille, de Madeleine Béjart. Nul n'avait jamais dit, écrit, insinué le contraire, encore bien qu'un seul démenti à cet égard cCit pu anéantir les accusations les plus graves contre l'honneur de celui qui devint son mari. La famille théâtrale qui l'avait vue, sinon naître, au moins grandir et prendre place dans ses rangs, savait parfaitement à quoi s'en tenir sur son origine et sur la femme qu'elle pouvait nommer sa mère. Cependant amis , ennemis , parlant du fait, les uns avec indifférence, les autres dans un but de diffamation, n'avaient jamais été contredits, ni par les parties intéressées, ni par les critiques officieux. Mais voilà que, tout à coup, après cent quatrevingts ans , en 1 82 1 , un acte est produit, suivi, en effet, mais non précédé, d'autres actes tout à fait concordants, qui établit authentiquement que celle qui fut toujours estimée la fille de Madeleine Béjart était réellement sa sœur, très cadette de vingt-sept ans environ, fille des mêmes père et mère, sœur de^s mêmes frères et sœurs. Cet acte
est justciiieiit celui du mariage qui nous occupe. La veuve de Joseph Béjart, la mère de Madeleine, Marie Hervé, y figure, et présente la mariée comme sa fille, née d'elle et de défunt son mari. Louis Béjart, le seul des frères survivants, y est présent avec sa sœur Madeleine, et tous deux s'y disent frère et sœur de la mariée , laquelle a nom Armande Gresinde Béjart. 11 est vrai que l'acte de baptême de celle-ci n'est pas rapporté, que toutes les recherches n'ont pu le faire découvrir ; mais la mère , le frère , la sœur, parlent dans un acte public, et, contre leur affirmation, il n'y a de possible que l'action criminelle. Si donc il s'agissait de procès, l'acte retrouvé emporterait le jugement en faveur de la nouvelle filiation. Pourtant, comme il s'agit ici de dire vrai et non de faire droit, comme, en matière de naissances surtout, il y a des milliers de vérités repoussées par la justice et autant de fictions judiciaires reniées par le bon sens, nous pouvons, dans cet embarras, nous faire une opinion de ce qui est le plus natu-
rel, le plus simple, le plus vraisemblable. Madeleine Béjart avait eu déjà une fille, née le 3 juillet 1638, d'elle et de messire Esprit de Raymond, seigneur de Modène, celui qui accompagna le duc de Guise à Naples et qui nous a laissé des mémoires de cette expédition. Ce que devint cette fille, on l'ignore ; mais il est parfaitement prouvé que ce ne pouvait être celle au mariage de laquelle nous assistons. Elle aurait eu vingtquatre ans, et l'extrême jeunesse de la femme de Molière est un fait notoire. Elle avait en outre un état civil, ce qui est plus difficile et plus dangereux à ôter qu'il ne l'est d'en donner un à qui n'en pas. Or, nous croyons que telle était la condition d'Armande Gresinde ; elle était, selon nous, et comme on l'a cru toujours , fille de Madeleine, née vers 1645, peut-être du même père que Françoise, mais sans que celui-ci, homme marié , eût eu pour la seconde fois l'audace de s'attribuer dans un acte public une paternité adultérine. L'enfant , à sa naissance , n'aurait pas été baptisée , ou
l'aurait été sous de faux noms, ce qui exl^liquerait comment M. Beffara lui-même n'a jamais pu retrouA^er l'acte de ce baptême, quoiqu'il en crût pieusement l'existence. Madeleine l'aurait laissée sans doute à Paris lorsqu'elle alla en 1 646 , avec Molière, courir les provinces. Plus tard, elle l'aurait reprise avec elle, ainsi que sa mère, devenue veuve, qui ne comptait pas dans la troupe moins de quatre fils et filles. Lorsque Molière s'avisa de vouloir en faire sa femme, il fallut qu'elle apportât ce dont elle s'était fort bien passée jusque-là, un nom et des parents authentiques Une naissance illégitime aurait pu révolter la famille du marié, réconciliée à peine avec ce vagabond dont elle n'était pas encore bien sûre de pouvoir se faire honneur. Le père, Jean Poquelin , le beau-frère , André Boudet, devaient assister au mariage. Il leur fallait offrir une bru, une belle-sœur, dont ils n'eussent pas trop à rougir. Le père Béjart était mort, on ne sait quand ni où. La mère vivait et pouvait avoir soixante ans,
sa fille aînée, Madeleine, étant née en 1 6 1 8. Elle était de nature fort complaisante ; car on la voit, en 1638 , marraine de l'enfant illégitime dont accouche , à vingt ans , la maîtresse du sieur de Modène. Elle consentit donc à se déclarer mère, et à faire feu son mari père de l'enfant né en 1645; ce qui lui donnait, à elle, une fécondité de vingthuit ans , ce qui assurait à sa petite-fille , devenue sa fille , un état légitime , un bon mari, une honnête famille. Voilà, quoique nous n'aimions pas à faire des conjectures, comme il nous semble que les choses ont dû se passer. Et cette h;^^othèse, si l'on veut, qui a l'avantage de ne blesser aucun fait, nous semble confirmée par celui-ci : que le second enfant de Molière, né en 1665, eut pour parrain ce même sieur de Modène , qu'on devrait autrement croire bien loin des nouveaux époux , et pour marraine Madeleine Béjart, sa maîtresse de 1638. Ajoutons , quant à ce prénom de Gresinde que se donnait la mariée, prénom tout à fait provençal et qui venait certainement du sieur
do Modène, que Madeleine Béjart l'avait rapporté avec le sien de ses voyages, qu'elle se l'était attribué cà elle-même tout récemment dans un acte public, et qu'elle en avait gratifié, sur les fonts baptismaux, la fille d'un bourgeois de Paris, au grand embarras du curé, qui n'avait su comment l'écrire. Le 29 novembre 1661, avait été baptisée et nommée Jeanne-Madeleine « Gresaindre »
une fille de Marin Prévost et d'Anne Brillard. Le parrain était Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre du roi, c'est-à-dire Molière; la marraine Madeleine" Gresain-" dre "Béjart, fille majeure.
Nous venons de voir Jean-Baptiste Poquolin, ou Molière, se déclarer, à la fin de 1 (!6 1 , valet de chambre du roi (on a omis le mot tapissier), et ceci nous met sur la voie d'une explication dont nous étions depuis longtemps en peine. Il ne nous semblait pas possible que le fils aîné de Jean Poquelin, survivancier de la charge de son père, se fût absenté de Paris douze ans de suite, eût mené tout ce temps la vie aventureuse
de comédien de campagne, emportant avec lui, comme une pièce de son bagage, ce bien de famille qu'on lui avait assuré, ce titre dont il pouvait être appelé, par la mort de son père, à prendre l'emploi. II nous paraissait que c'eût été mettre à trop grand hasard une chose qui avait son prix, et qu'enfin il existait quelque incompatibilité entre l'existence précaire qu'il avait choisie et cet avenir certain qui l'attendait. Aussi avons-nous été moins surpris que satisfait en apprenant, non pas, bien entendu, chez les biographes, qu'il avait été pris dans sa famille , et sans doute avec son consentement, des sûretés pour cette survivance.
Jean-Baptiste avait un frère nommé Jean , né en 1624, le troisième fils du mariage de ses père et mère. Ce fut sur la tête de celui-ci qu'on fit reposer l'espérance à laquelle l'aîné semblait renoncer. Nous ne savons pas précisément à quelle époque cette mutation s'opéra ; mais il est certain qu'en 1 657 , Jean-Poquelin le jeune, fils de l'autre Jean, s'intitulait, en même temps que son
père, « tapissier valet de chambre ordinaire du roi. » Ce Jean Poquelin le jeune demeurait sous les Piliers des Halles, et mourut le 6 avril 1660, laissant sa femme, Marie Maillart , enceinte d'une lille qui fut baptisée, le 4 septembre suivant, comme née de » défunt Jean Poquelin, vivant tapissier valet de chambre du roi. «Or, c'était justement le temps où Molière venait de s'établir à Paris, où il avait l'assurance d'y rester désormais, où il gagnait l'affection du roi. 11 paraît qu'alors il réclama son droite qu'on lui permit de reprendre, après la mort de son frère, l'expectative dont il avait été autrefois nanti , que la bonté du roi rendit cette seconde substitution facile , si bien qu'en 1661 il se retrouva ce qu'il était en 1637. Et, en effet, XÉtat de la France, publié en 1663, nous montre, au nombre des huit tapissiers vakts de chambre, pour le trimestre de janvier, « M. Poquelin et son fils à survivance. «
Le mariage de Molière eut lieu, comme nous avons dit, publiquement, en présence
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de son père et de son beau-frère, des méfe, frère et sœur, ou se disant tels, de sa femme, le lundi gras 20 février 1662, ce qui fait tomber un conte absurde de Grimarest. L'alliance n'était pas brillante , elle n'élevait en rien la condition de Molière ; elle mettait seulement une femme de plus dans sa maison, où il semble qu'il n'y en avait déjà que trop; mais , ce qu'il y a do meilleur pour un homme occupé , elle ne changeait pas ses habitudes. Du printemps et de l'été qui suivirent, tout ce qu'on sait, c'est que la troupe alla passer « quelques semaines " à Saint-Germain, où le roi faisait son séjour, et Loret, qui nous apprend (13 août) son retour à Paris , dit que les acteurs et actrices, au nombre de quinze, reçurent chacun cent pistoles de récompense. Nous lisons bien, dans un livre estimé, que, cette année 1662, le roi fit un voyage en Lorraine, et que Molière, qui l'y suivit, eut occasion de ramasser sur son chemin la plaisante exclamation dont il fit si bon usage dans le Tartufe : « le pauvre homme ! » Mais
SUR LA VIE DP, MOLlèRE. 9/
il manque seulement à cette historiette que le roi soit allé en Lorraine, que Molière ait eu à l'y suivre, et que l'évèque de Rhodez, nommé archevêque do Paris , auquel on donne un rôle dans l'anecdote, ait pu être d'un voyage qui ne se fit pas . Dans la vérité, il n'y a pas un fait à placer entre le mariage deMolière et le premier ouvrage qu'il donna ensuite au théâtre.CequeVoltaires'cstavisé d y mettre, sur le sujet des comédiens italiens, d'après un passage de Grimarest qui n'avait aucune valeur, ne se rapporte même pas à cette époque. S'il y eut pour Molière un temps heureux dans l'union conjugale, il on jouit sans trouble et sans distraction, aimé du roi, applaudi du public, considéré enfin parmi les gens de lettres , pendant cette année 1 662 qui se termina par la mise en scène de L'École des Femmes.
Le succès de cette comédie, représentée pour la première fois, le 2& décembre 1 662, sur le théâtre du Palais-Royal, fut éclatant, populaire , constaté par le rire et par la f<iul<% confirmé aussi par l'ardeur et le bruit
des critiques. Le nouvel auteur venait à la fin de prendre sa place ; la cour et la ville l'avaient accepté comme un homme d'un sérieux talent, dont il fallait beaucoup attendre. C'était assez pour armer contre lui toutes les sortes d'ennemis que soulève le mérite heureux, c'est-à-dire l'envie, la médiocrité, l'esprit de contradiction. Tout cela se trouva prêt et armé quand parut l'École des Femmes , et l'applaudissement général qu'elle obtint des spectateurs servit de signal au déchaînement des censures. C'est ce que nous apprend très bien Loret en racontant que, dès le 6 ou 6 janvier 1663, la cour vit représenter au Louvre cet ouvrage
Qui fît rire leurs majestés
Jusqu'à s'en tenir les côtés...
Pièce qu'en plusieurs lieux on fronde,
Mais où pourtant va tant de inonde,
Que jamais sujet important
Pour le voir n'en attira tant.
(Lettre du \ 3 janvier \ 663.)
Chacun sait quelles fautes on voulait y trouver contre le goût , la bienséance, le bon
langage; chacun sait avec quelle verve l'auteur se défendit de ces attaques, et le procès littéraire n'est plus à juger. Ce qu'on ne sait pas assez, et ce qui est incontestable, c'est que de ce jour, de cette pièce, datent la mauvaise intelligence de Molière avec les personnes dévotes , la défiance de celles-ci pour les sentiments chrétiens du poëte, leur indignation contre ses témérités, et le ressentiment qu'une telle disposition excita chez un homme de nature peu patiente. Déjà ceux dont nous parlons avaient remarqué , dans Sganarelle , cette morale adressée en passant à un traité de morale religieuse, fort recommandé par les directeurs de consciences, et dont il venait tout récemment, en 1658, d'être publié une traduction nouvelle :
La Guide des pécheurs est encore un bon livre.
Ils trouvèrent à se scandaliser bien plus dans la scène où Arnolphe veut endoctriner sa pupille. Son exhortation leur parut, et non sans cause , parodier insolemment les