‹ Notes historiques sur la vie de MolièreChapitre 4 sur 4 · OA · texte numérisé non relu

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les premiers jours de février, tout était joie, espérance, bonne amitié, concorde, oubli des injure», réparation des torts ; il ne restait plus qu'à réintégrer les religieuses de Port-Royal, ce qui eut lieu le 1 7 . Molière profita du moment où tout le monde s'embrassait pour mettre aussi son Tar^ tufe en liberté, comme tacitement compris dans la ** paix de Clément IX. »

On peut dire qu'il avait atteint en ce moment le but de toute sa vie. Vingt jours après la représentation publique et permise du Tartufe, il perdit son père, qui avait fini par être vieux, et il devint titulaire de la charge dont il avait recouvré la survivance. Peut-être avait-il commencé à en faire le service du vivant de son père ; ce qui est certain, d'après Lagrange et Vinot, c'est que, depuis qu'il y fut entré, il M l'exerça dans son quartier jusqu'à sa mort. *» Cependant le Tartufe continuait à se jouer sans interruption et avec beaucoup d'applaudissements. « Il n'y a plus ici, écrivait Guy Patin le 29 mars, que les comédiens qui gagnent de l'argent avec le Tartufe de Molière ; grand monde y va souvent. ♦» La pièce parut imprimée le 22 mars, avec un privilège daté du 1 ô, et se vendit chez le libraire Ribou, au prix énorme « d'un écu •• et au profit de l'auteur ; ce qui ne signifie nullement, comme Ta cru un biographe préoccupé des habitudes de notre temps, ^qu'aucun éditeur n'avait voulu s'en charger. Elle était précédée d'une préface en même temps sévère et moqueuse. Les trois placets relatifs à cette pièce, et qu'on a eu fort raison d'y joindre, ne l'accompagnaient pas encore. Le premier est certainement de 1664, antérieur au jPi?«/tn de Pierre; le second est celui que La Thorillière et Lagrange avaient porté, en 1 667, au camp devant Lille ; le troisième est du jour où le Tartuje eut permission de paraître, et l'enjouement familier qu'on y trouve montre en même temps ce

que Molière sentait alors de bonheur, ce que le roi lui accordait toujours de liberté. Le bienfait du 5 février ne tarda pas à être payé en plaisirs. Au mois d'août, dans une seule soirée, Molière jouait à Versailles t Avare et le Tartufe, Six semaines plus tard, à Chambord (6 octobre), il donnait, avec tous les ornements de la musique et de la danse. Monsieur de Pourceaugnac, et cette pièce, réduite aux seules ressources de sa franche gaieté, était venue, le 15 novembre, amuser le public du Palais-Royal.

Molière en était là de son triomphe, quand un libelle violent, élaboré dans la forme d'une comédie en cinq actes et en vers, fut publié contre lui, le 4 janvier 1670, avec un privilège daté du 1®' décembre 1669. En lisant à plusieurs reprises cette œuvre de haine et d'envie qui s'intitule Élomire hypocondre, il nous a été impossible de trouver au juste de quelle rancune elle procédait. Quoiqu'elle eût pour second titre les Médecins vengés, la médecine n'y était nulle part assez honorée pour qu'on pût l'attribuer à un homme de cette profession. L'indignation des dévots ne s'y montrait pas davantage. Le nom de l'auteur, imprimé en toutes lettres, « Monsieur le Boulanger de Chalussay, »» n'éclaircit nullement la question; car celui qui le portait, et le privilège prouve qu'il a existé, est demeuré parfaitement inconnu. Quoi qu'il en soit, .toute la pièce était remplie de la personne d'Élomire ou Molière, aussi laide, aussi odieuse, aussi risible qu'on avait pu la faire. On l'y voyait dans son ménage, maussade, brutal, jaloux sans cause, malade imaginaire; dans sa troupe, tyran insupportable ; avec tous, inquiet, soupçonneux, frénétique. Des divers incidents de cette composition bizarre, que nous n'essaierons pas d'analyser, on peut tirer au moins une véritable biographie de Molière, comme ses ennemis l'entendaient. Suivant eux, il était fils,

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non pas d'un juif, mais d'un fripier, ce qui était quasi même chose. Il était sorti du collège peu de temps avant 1640, et son père, qui était riche, l'avait fait recevoir, pour son argent, licencié en droit à Orléans. Ensuite il avait été reçu avocat et n'avait mis qu'une fois les pieds au Palais, aimant mieux aller étudier la bouffonnerie chez les charlatans. Les frères Béjart, l'un bègue, l'autre borgne et boiteux, l'avaient tiré de ce vilain apprentissage pour lui faire jouer la comédie avec eux et avec leur sœur Madeleine, dont il était devenu amoureux, quoiqu'elle fClt rousse et de mauvaise odeur. La troupe avait mal réussi au Port-Saint-Paul d'abord, puis au faubourg Saint-Germain, et s'était décidée à courir les provinces, jouant devant des spectateurs à cinq sols par personne. Après dix ans et plus de cette vie, il était revenu à Paris, où on lui avait donné la salle du Petit- Bourbon. Là il avait débuté par des rôles tragiques, et il avait toujours été sifflé. Enfin il avait tiré, de son sac de campagne, son Étourdi f puis son Dépit amoureux ; il avait ensuite fait Sganarelle, et ses grimaces avaient réjoui le public. Depuis, ce n'avait été qu'une suite de succès, et il comptait maintenant dix pièces qui faisaient sa fortune et celle de ses compagnons. La méchanceté de l'écrivain, qui rassemblait sous un tel jour des faits assez exactement recueillis, n'avait pas omis ce qu'on disait de son mariage. Elomire (acte I, scène m) se vante d'être plus qu'un autre à l'abri des disgrâces conjugales par le soin qu'il a pris de se forger une femme « dès avant le berceau. »» C'est là aussi que se trouve, répétée avec une affectation cruelle dans plusieurs passages, l'allusion dont nous avons déjà parlé à cette toux funeste dont Molière était tourmenté. Du reste, nous ne voyons nulle part l'effet que put produire, en 1 670, soit dans le public, soit sur Molière lui-même, cette odieuse satire, dont

la curiosité historique de notre temps s'est plus occupée, ce nous semble, que ne Tavait fait, lorsqu'elle parut, la malignité des contemporains. L'auteur prétend, il est vrai, dans la préface d'une seconde édition de sa pièce, datée de 1 672, que son libraire, gagné par Molière, au lieu de vendre la marchandise qui lui était confiée, en avait refusé le profit, et qu'ainsi le public s'en était vu privé, ce qui aurait donné lieu à un procès où le juge ordonna la confiscation des exemplaires trouvés dans la boutique. Si la chose est ainsi, elle fait grand honneur à la librairie et à la justice.

En tout cas» que Molière ait dédaigné ce libelle ou qu'il l'ait étouffé,' il est certain que ce ne fut pas même un événement de sa vie» et qu'il n'en reçut aucun trouble. Au mois de février 1670, le roi lui commanda un nouveau divertissement où devaient être rassemblés » tous ceux que le théâtre peut fournir, » et prit la peine de lui en indiquer « le sujet. » Molière composa, sur cette donnée, un pot-pourri de comédie, de pastorale, de pantomime, de machines et de ballets, qu'il appela les Amants magnifiques. Il fit plus, il accepta la charge d'une besogne qui semblait appartenir à Bensserade, et sur laquelle nous voyons qu'on se méprend toujours. L'occasion nous convie à l'expliquer. Les ballets de cour se composaient d'entrées, de vers et de récits. Les entrées étaient muettes ; on voyait s'avancer sur le théâtre des personnages dontlepoëte avait disposé les caractères, les costumes et les mouvements, en leur donnant à figurer par la danse une espèce d'action. Le programme ou livre distribué aux spectateurs les mettait au fait de ce qu'étaient les danseurs et de ce qu'ils voulaient exprimer. De tout temps on y avait joint quelques madrigaux à la louange des personnes qui devaient paraître dans les divers rôles, et c'était là ce qu'on appelait les ve?'s, qui ne se débitaient pas sur la scène,

qui n'entraient pas dans l'action, qu'on lisait, ou des yeux ou à voix basse, dans l'assemblée, sans que les figurants y eussent part, sinon pour en avoir fourni la matière. Les récits, enfin, étaient des tirades débitées ou des couplets chantés par des personnages qui ne dansaient pas, le plus souvent des comédiens, et se rapportaient au sujet de chaque entrée. Bensserade, en dessinant les entrées et en rimant les récits, à peu près comme on faisait avant lui, s'était avisé de donner un tour vraiment nouveau à ses vers. Il y mêlait, avec esprit toujours, souvent avec hardiesse, des traits communs à la personne et au personnage» des rapprochements tantôt flatteurs, tantôt piquants entre le danseur nommé au programme et le rôle qu'il devait remplir. Ce n'était pas là sans doute une œuvre de grand mérite ; mais on doit reconnaître qu'il y excellait, et cela depuis vingt ans, variant avec un singulier bonheur des plaisanteries ou des douceurs dont le texte changeait rarement. Pour juger de ce qu'il savait faire en ce genre, il suffirait de voir combien de fois il réussit à vanter les solides mérites du marquis de Soyecourt, ou à excuser la laideur du marquis de Genlis. Le dernier ouvrage de cette espèce qu'eût alors écrit Bensserade était le Ballet royal de Flore ^ dansé par le roi au mois de février 1 669, et, dans un rondeau adressé aux dames, il avait annoncé qu'il renonçait à ce métier. Molière eut ordre de l'y remplacer ; de sorte que, dans le divertissement royal de 1670, sauf le sujet, qui venait du roi, tout ce qu'on voyait, tout ce qu'on entendait, tout ce qu'on lisait était de sa façon. Il parait certain que, comme tous ceux qui ont abdiqué, Bensserade se montra jaloux de son successeur, et fit, avant la représentation, quelque moquerie de deux méchants vers destinés à être chantés dans la pastorale. Molière s'en vengea en parodiant, dans les vers faits pour le roi , la manière dont son

prédécesseur tournait la louange ; mais il n'essaya pas de l'imiter dans Tépigramme. Les courtisans, comme à l'ordinaire, rirent beaucoup en voyant contrefaire ce qu'ils avaient coutume d'applaudir, et Bensserade se trouva joué sur son propre terrain. C'est là toute la vérité d'un petit fait raconté fort clairement dans la préface des œuvres de Bensserade, rendu inintelligible par Grimarest, et embelli par un annotateur moderne de la présence d'un grand seigneur (le duc de Brezé) mort en 1646. — Pour achever ce qui regarde les Amants magnifiques, nous dirons que le roi y dansa deux fois, avec les attributs de Neptune et d'Apollon, encore bien que Racine eût donné depuis deux mois (13 décembre 1669) sa tragédie de Briiannicus.

Une nouvelle occasion de réjouir le roi se présenta huit mois plus tard, le 14 octobre 1670, à Chambord, et inspira plus heureusement Molière : il y donna le Bourgeois gentilhomme. Suivant un récit qui se trouve partout et qui vient de Grimarest, la pièce aurait médiocrement diverti la cour, et le roi lui-même, par espièglerie, aurait réservé son jugement jusqu'à la seconde représentation, après laquelle il se serait déclaré fort satisfait. Nous ne voyons nulle part, et il est contre tous les exemples en chose pareille, que le Bourgeois gentilhomme ait été joué deux fois de suite dans le même lieu. La cour en eut bien une seconde représentation, mais à Saint-Germain, le 12 ou 13 novembre, et le 23 il parut sur le théâtre du Palais-Royal. Au carnaval suivant (1671), Molière fut chargé d'inaugurer, par une pièce du genre noble et à grand spectacle, la salle des Machines, que le roi avait fait construire aux Tuileries. Il prit pour sujet la vieille fable de Psyché, qui venait d'être rajeunie par La Fontaine ( 1 659). Mais la prose de Poxirceaugnac et du Bourgeois gentilhomme ne suffisait plus quand il fallait faire parler les

dieux ; le temps manquait à Molière pour mesurer et accorder tous les vers dont on avait besoin. Il lui fallait un aide qui fût en état de donner la façon aux morceaux qu'il avait tout taillés ; il prit pour cela le sexagénaire Pierre Corneille, cet athlète vétéran, mais non invalide, que la défaite d^Agèsilos et d^ Attila (1666-1667) n'avait pas abattu, et auquel il avait, presque la veille (28 novembre 16T0), prêté son théâtre et ses acteurs, dans la lutte engagée avec le jeune Racine sur le sujet de Bérénice. La préface de la pièce imprimée, après avoir indiqué ce que Molière avait pu terminer de son ouvrage, ajoute naïvement : « Monsieur Corneille a employé une quinzaine au reste. » Quant aux vers faits pour être chantés, un seul ouvrier, Quinault, y avait mis la main. Ce qu'il faut encore remarquer, c'est que Molière acteur (il jouait Zéphire) avait eu le soin d'écrire tout son rôle, et n'eut à réciter sur le théâtre que ce qui était de lui.

Peu de temps après ce carnaval (du 2 au 10 février 1 67 1) , qui finit tristement par la retraite de mademoiselle de La Vallière à Chaillot, le roi partit (avril) pour aller visiter ses places de Flandre, et Molière n'eut à servir que le public ; il lui donna (24 mai) les Fourberies de Scapin. Pour défendre Molière du reproche que lui adresse Boileau, on a souvent allégué la nécessité où il était de plaire aux plus humbles spectateurs par des farces, et l'on a oublié que, sauf les Fourberies de Scapin et le Médecin malgré lui, toutes ses pièces bouffonnes ont été faites pour la cour, tandis que toutes ses comédies sérieuses ont été offertes d'abord au public : ce qui déplace entièrement le blâme et l'excuse Au mois de décembre suivant, la cour avait un mariage à célébrer; on lui avait amené, des bords du Rhin, cette princesse tout allemande qui ne craignit pas d'épouser l'indigne mari devenu veuf, Dieu sait comment! de l'aimable Henriette

d'Angleterre. Le roi voulut que Molière ramassât, dans un diyertissement, les plus beaux endroits des ballets déjà représentés, en y ajustant une petite comédie pastorale qu'il ferait exprès. La pastorale s'est perdue ; les intermèdes sont retournés aux ballets d'où ils avaient été pris, et il nous est resté la comédie qui servait de lien à toutes ces parties, la Comtesse d'Escarbagnas,

Mais pendant que nous recueillons soigneusement tout ce qui se rapporte à Jean-Baptiste Poquelin de Molière» dans le temps où ce nom de Molière a toute sa célébrité, lorsque personne assurément ne peut se méprendre sur la personne qu'il désigne, voilà que le hasard fait reparaître à nos yeux l'autre Molière, celui qui chantait et dansait en 1 656, quand son homonyme, si glorieux maintenant, courait obscurément la province. Nous recommandons ceci aux savants hasardeux qui ont voulu faire de l'auteur et du musicien un seul homme. Le 7 janvier 1672, une pièce héroïque fut jouée sur le théâtre du Marais, avec des machines, des ballets et des airs. Elle avait pour titre le Mariage de Baccàus et d'Ariane. Les paroles étaient du sieur de Visé, la musique du sieur de Molière, et c'est ce que nous apprend le même de Visé, auteur dramatique et journaliste, en louant sa pièce dans son Mercure gâtant, •« Les chansons en ont paru fort agréables, et les airs en sont faits par ce fameux monsieur de Molière, dont le mérite est si connu et qui a travaillé tant d'années aux airs des ballets du roi. » Ainsi, de 1656 à 1672, le musicien, autrefois recherché à la cour, s'était vu déchoir au point de ne plus trouver d'emploi que sur un théâtre subalterne; Lulli, après Lambert, avait pris sa place. Pour cette fois, nous ne pouvons refuser un peu de biographie à la mémoire de cet homme qui avait eu ses jours de réputation. Son véritable nom était Louis de MoUier. En 1642,

il était gentilhomme servant ou écuyer de la comtesse de Soissons, mère du comte tué à la Marfée. A cette époque, il se maria, et, deux après, il eut une fille nommée Marie- Blanche. La mort de la comtesse de Soissons (1644) Tayant obligé à prendre service ailleurs, il usa de ses talents pour se faire connaître à la cour, où il eut le titre de « musicien ordinaire de la chambre du roi. » Eni 664 , il maria sa fille au sieur Ytier, musicien comme lui et ayant même emploi dans la maison royale. Il mourut à Paris le 18 avril 1688.

Il semble qu'à ce moment où il avait pleine liberté de tout dire, Tautre Molière, celui qui ne faisait pas de musique et qui est demeuré « le fameux, » jeta un regard en arrière pour voir si, parmi les ridicules qui avaient ému sa bile, il ne s'en trouvait pas qu'il eût trop légèrement atteints. Tout au commencement de sa carrière, quand il était bien sûr de lui-même et du public, il avait tracé une ébauche des Précieuses, Il voulut reprendre ce sujet et le traiter en grand avec tous ses accessoires. Il y replaça ce personnage dont on s'inquiète toujours quand il est question d'un bel esprit en jupons, le mari ; il y fit entrer les travers particuliers des gens de lettres, hôtes ordinaires de ces ménages ; il fit plus, il y adapta la réhabilitation de l'homme de cour, ce qu'il pouvait faire sans bassesse après avoir tant de fois bafoué les marquis, et, dans cette vue, il composa les Femmes savantes, qu'il donna au public le 11 mars 1672. On a fait beaucoup de contes absurdes sur cette pièce ; la seule circonstance, malheureusement vraie, qui subsiste, c'est que le personnage de Trissotin, qui ne s'appela jamais autrement, désignait, sans qu'on pût s'y tromper, un prêtre, un aumônier du roi, un vieillard, un académicien, Charles Cotin, l'auteur du madrigal et du sonnet si plaisamment commentés dans la deuxième scène du troisième acte. Si l'action, comme

nous le croyons, était mauvaise, elle n'en prouve que davantage à quel degré, nous ne dirons plus de hardiesse, mais de puissance, Molière était parvenu. Du reste, il est faux que Cotin soit mort de ce coup, comme Voltaire s*est amusé à le dire; mais Cotin n'étant pas un homme dont on se soit fort soucié de recueillir la vie, personne n'a parlé d'un fait curieux qui se rattache aux Femmes savantes. Quand cette comédie fut représentée, le chancelier Séguier venait de mourir (28 janvier), et laissait vacant un titre que le cardinal de Richelieu avait porté avant lui, celui de « protecteur de l'Académie française. »» Le roi Louis XIV ne dédaigna pas de le prendre pour lui. L'Académie en avait reçu l'avis et avait décidé qu'elle se rendrait tout entière, conduite par l'archevêque de Paris, chez le roi, pour le remercier de l'honneur que sa majesté voulait bien lui faire. Cette démarche eut lieu peu de jours après le 11 mars ; un seul homme j manquait : c'était Charles Cotin, académicien depuis dixsept ans, et qui n'avait pas voulu que sa présence dans cette compagnie l'obligeât à se plaindre de l'injure toui^e fraîche qu'il avait subie.

Ce fut là le dernier trait et aussi l'acte suprême du pouvoir exercé par Molière sous l'autorité du roi. Ce railleur terrible, qui arrachait le masque aux hypocrites, qui poursuivait sans pitié les médecins et qui décimait l'Académie, sentait chaque jour sa toux augmenter, son mal empirer, ses forces défaillir. On veut que dans ces derniers temps une réconciliation avec sa femme ait aggravé ses souffrances, et il est certain qu'il lui naquit, le 15 septembre 1672, un fils qui mourut presque aussitôt. Dans cette condition, il ne vit rien de plus plaisant à peindre que la folie d'un homme en bonne santé qui se croirait malade et soumettrait son corps bien portant à toutes les prescriptions de la médecine, c'est-à-dire

la contre-partie exacte de son propre fait. C'était d'ailleurs à peu près le rôle que lui avait trop faussement attribué Tauteur HÉlomire hypocondre, et il allait montrer, aux dépens des médecins, ce que pouvait devenir dans ses mains la moquerie impuissante de leur vengeur. Il s'enivra, on peut le dire, de cette idée au point d'en faire tout le sujet d'une comédie bouffonne qui devait, le carnaval prochain, «« délasser le roi de ses nobles travaux ; »♦ car on était au retour de la première et glorieuse campagne en Hollande. Personne ne nous apprend pourquoi le Malade imaginaire, avec son prologue et ses intermèdes tout préparés, ne fut pas représenté devant le roi. Peut-être, et ce serait assez notre goût, malgré la prodigieuse verve de gaieté qui règne dans tout l'ouvrage, trouva-t-on peu d'agrément à cette chambre de malade, à ces médicaments, à ces coliques, à cette mort feinte, dont Molière avait cru tirer un si joyeux parti. Ce qui est sûr, c'est que le régal destiné à la cour fut servi au public, le 10 février 1673, le vendredi avant le dimanche gras. Molière, sérieusement malade, y jouait le rôle. du malade imaginaire, et les acteurs bien portants vous diront s'il put le faire sans fatigue. Le soir de la quatrième représentation (17 février) et la pièce achevée, il rentra chez lui dans un état alarmant ; il y fut pris aussitôt d'un accès violent de sa toux, et mourut vers dix heures du soir, suffoqué par le sang qui s'échappait de sa poitrine déchirée.

On sait trop bien ce qui suivit. Le curé de Saint-Eustache refusa de recevoir et de laisser enterrer, comme on le demandait, dans son église, les restes du comédien frappé de mort au sortir de la scène. Ce scrupule pouvait être sincère, car le cas était probablement inouï. Le temps avait manqué pour que le mourant pût murmurer ces quelques mots de tardif repentir dont on se contentait toujours. C'était au su-

périeur ecclésiastique de lever Tobsiacle, et, pour rassurer sa conscience, on lui affirmait que Molière avait reçu le saint sacrement Tannée précédente, au temps de Pâques. L'archevêque de Paris, non pas celui qui avait excommunié les auditeurs du Tartufe, mais son successeur, prélat plus que mondain, ne prit pas moins de trois jours pour en délibérer, et accorda enfin la permission d'inhumer, aussi restreinte, aussi flétrissante qu*e11e pouvait être. Pour que chacun ait sa part, il faut dire aussi que, le soir du 21 février, quand le corps, toujours repoussé de l'église, allait sortir de la maison mortuaire, précédé de deux prêtres muets, et s'acheminer sans prières tout droit au cimetière Saint-Joseph, un rassemblement populaire, formé dans la rue, voulut protester contre ce restant d'honneurs rendus à l'homme de génie sorti des rangs du peuple, et ne put être apaisé que par des aumônes. Tout le monde connaît les vers touchants de notre grand satirique au sujet de cette mort, et sur lesquels il nous semble toujours qu'une larme a dû tomber, une larme de Boileau ! Un autre contemporain, le comte de Bussy-Rabutin, l'homme du jugement le plus sûr pour tout ce qui n'était pas lui, écrivait, le 24 février 1 673, au père Rapin, jésuite : M Voili^ Molière mort en un moment ; j'en suis fâché. De nos jours, nous ne verrons personne prendre sa place, et peutêtre le siècle suivant n'en verra-t-il pas un de sa façon. » Deux siècles bientôt sont passés, et nous attendons encore.

Paris. — imprimerie d'E. Dijveroer, rue de Verneuil, 6.

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