CCLXXXIV
La publication des Lettres de Gustave Flaubert à madame X. me remet en mémoire cette anecdote que je tiens de madame X. elle-même. — 11 y faudrait l'accent méridional, emphatique et vibrant de la Vénus d'Arles, dont le dépit et la colère allaient jusqu'à la haine. Elle colorait son amour plastique d'un spiritualisme à la Cousin, mais la sensualité romaine et païenne reprenait vite le dessus, au souvenir de Léonce (comme elle l'avait appelé dans un
de ses romans). De la célèbre et banale devise, chère au philosophe, elle avait surtout retenu l'amour du Beau, en vraie fille du Rhône qu'elle était, et le chefd'œuvre de Flaubert ne valait pas, pour elle, la « belle heure d'amour, » dont a parlé Arsène Moussaye. Elle eût bien sacrifié Madame Bovary à l'auteur lui-même, contre lequel elle ne cessait d'expectorer (c'était l'un de ses mots) son amertume et son regret :
«... Je l'aimais avec le cœur, disait-elle ; lui ne m'aimait que d'aimour physique.,. Dans ses œuvres, il n'y a que de l'amour matériel^ pas un cri de l'âme... J'avais fait incruster, sur un porte-cigare, pour le lui offrir, un bijou qui me venait de ma mère, avec cette inscription : Amor nel cor,,.
« Comprenez - vous mon indignation, Troubat, vous qui avez l'âme droite, quand je lus dans Madame Bovary : « Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu un cachet avec cette devise :. Amor nel cor... »
J'eus peine à réprimer un sourire.
Madame X. manquait de philosophie, puisqu'elle avait satisfait son cœur et sa passion, ce dont le sage doit se contenter, car nul ne peut, en saine et parfaite physiologie, exiger plus dans le cas pathologique en question.
L'amour, tel qu'elle l'entendait, à la fois platonique et réel, ne se commande pas.
Pétrarque n'attendait pas de Laure qu'elle lui rendît sonnets pour sonnets (bijoux qu'il se permettait de lui offrir) ; et madame X., moins immatérielle
que cet autre poète des bords du Rhône et de Vaucluse, ne se serait pas contentée Comme lui : elle possédait, en tout bien — Thonneur n'a rien à voir là-dedans — son sujet, qui lui témoignait sa reconnaissance à sa manière.
Elle méconnaissait, de plus, cette loi d'appropriation qu'ont pratiquée, de tout temps, les observateurs moralistes, avant et depuis Molière et La Bruyère, et qui laisse planer des doutes sur la légitimité de la propriété littéraire.
Madame X. aurait eu, certainement, des droits d'auteur à revendiquer sur ce passage de Madame Bovary.
De son côté, Gustave Flaubert, qui était l'honneur même et la prud'homie en personne, jugeait ainsi madame X... (ce qui prouve bien qu'entré lui et elle, et dans toutes ces brouilles d'amants, il peut être intéressant d'entendre et de connaître les parties, mais il n'y a pas de parti à prendre) :
« Je dirai d'elle ce que Danton disait de Marat : elle est insociable. »
Et il nous fit le récit suivant de leur dernière querelle :
« Un soir, j'arrivai chez elle à neuf heures et quart ; elle m'attendait à neuf heures. Je m'assis en face d'elle, à la cheminée : « vous venez de la barrière, dit-elle ; vous aimez mieux ces femmes que moi... » Je m'excusai de mon mieux pour un retard involon-
NOTES ET PENSÉES 12g
taire. Elle ne voulut rien entendre. Bientôt, du fauteuil où elle était assise, elle m'envoya des coups de pied dans les jambes. Exaspéré, je mesurai de Toeil la distance d'une bûche qui se trouvait à portée de ma main à sa tempe : je l'aurais tuée ; mais tout à coup, j'eus une vision de cour d'assises, je vis les gendarmes, les juges, le public, et moi sur la sellette... je me levai, et m'enfuis... Depuis ce moment, je n'y suis plus retourné. »