‹ Notes pour l'histoire de la chansonChapitre 1 sur 3 · ALLÉGORIE · texte numérisé non relu

ALLÉGORIE

Sur l'air : II était une fille.

Bien loin de cette ville, Un seigneur déloyal Eut autrefois un bon cheval x Soumis autant qu'utile ; Sur ce point capital , Il n'avait point d'égal.

Au lieu de reconnaître Le service constant Qu'il en tirait à chaque instant , Voila qn'un jour le maître, Parfois un peu brutal , Maltraita son cheval.

Piqué de l'injustice , Le cheval se cabra , Comme aisément on le croira.

\^n beau jour il se glisse Dans les bois, il s'en va, Plantant son maître la.

Celui-ci plein de rage , Avec ses gens courait , Pour voir s'il le rattraperait, Mais l'autre, en son langage, Lui dit : il n'est plus temps; J'ai pris le mors aux dents.

Le maître, dans la suite, Eut beau le menacer, Et puis après le caresser; Pour toute réussite, Il n'eut qu'un coup de pied; // fut estropié

Cela nous apprend comme C'est en le traitant mal Qu'on perd toujours un bon cheval.

Ce trait de gentilhomme , Qu'on a mis en français } Est tiré de l'anglais.

Eu rappelant ainsi la triste fin de Charles I.er d'Angleterre, la Chanson faisait une sinistre prophétie

La Révolution éclata II faut blâmer la Chanson d'a\oir

fourni de mauvaises plaisanteries aux ennemis de l'Assemblée qui devait établir les principes d'un nouvel ordre social :

Enfin les beaux jours de la France Ont ranimé notre espérance,

Et vont apaiser tous nos maux Vivent les Etat-Généraux!

Le soleil ne luit pas encore; Mais déjà la brillante aurore S'apprête a dorer nos coteaux :

Vivent les Etats-Généraux !

Plus de Clergé, plus de Noblesse, Plus de Baron, plus de Duchesse, Nous allons être tous égaux :

Vivent les Etats-Généraux!

Chacun gardera son hommage Pour les vertus et le courage Des Lameths et des Mirabcaux :

Vivent les Etats-Généraux !

Dans Paris ainsi qu'a Bysance, Nous végétions dans l'ignorance, Portant des fers et des bandeaux :

Vivent les Etats-Généraux !

Mais grâce aux lois qu'on nous prépare, 11 devient chaque jour plus rare De voir des fripons et des sots :

Vivent les Etats-Généraux !

Toutes les femmes seront belles , Tous les époux seront fidèles, Tous les amis francs et loyaux :

Vivent les Etats-Générax!

Les mœurs vont régner dans nos villes, La paix dans nos districts dociles , La vérité dans les journaux :

Vivent les Etats-généraux!

Plus de commis, plus de gabelles, Plus de procès, ni de querelles ,

Plus de misère et plus d'impôts :

Vivent les Etats-Généraux !

Chacun vivra dans l'abondance, Chacun pourra faire bombance , Ah ! que de poules dans les pots :

Vivent les Etats-Généraux!

Dans Athène ou l'ancienne Rome, Connaissait-on les droits de l'homme?

Les connait-on chez nos rivaux?

Vivent les Etats-généraux !

Les Solons anciens et modernes Notaient que d'obscures lanternes Auprès de nos mille flambeaux :

Vivent les Etats-Généraux (1)!

La France fut partagée en deux camps Quels excès

de part et d'autre ! — Nous ne parlons que de ceux de la Chanson. — Avant qu'on entendît dans les rues la Carmagnole , Ça ira , la Lanterne, le parti de la Cour chantait :

Barnave , du bon Guillotin Trouve l'instrument trop humain :

C'est ce qui le désole.

Par ses regrets nous jugeons tous Qu'il doit l'éprouver avant nous ;

C'est ce qui nous console?

Le Journal de la Cour et de la Ville, faisant appel à Y Etranger , publiait des couplets détestables :

Pour rétablir l'ordre et la paix , Léopold , Charles et Gustave Vont enfin punir les forfaits De -d'Orléans , Lameth, Barnave.

(1) Marquise de Créqui; Souvenirs.

Il faut y croire , ah! ah! ah! ah!

Que de Jacobins Ton pendra (1)!

Des chants de cette époque, la Marseillaise et le Chant du Départ sont les seuls qui méritent de rester $ « la Marseillaise, qui se chantait la tête nue, au milieu de l'orage, en partant pour la frontière , la Marseillaise , un signal de ce temps là, un défi jeté à l'Europe!.... Salut donc à la Marseillaise sur les champs de bataille! Oui, je la comprends et l'accepte, quand elle s'en va , un mauvais fusil à la maiu , et des sabots aux pieds , soulevant et domptant l'Allemagne , traversant le Rhin , éperdu et soumis, abaissant les montagnes d'Italie.... (2) ! » Oublions toutes les autres chansons du même temps 5 puissent aussi disparaître avec elles les souvenirs sanglants qu'elles rappellent ! Habituons-nous enfin à ne voir dans la Révolution que ce qu'elle a produit de durable et de grand : Yègalitè civile, V indépendance nationale , et cette liberté que nous avons eue, que nous aurons encore... Elle doit être « le couronnement de l'édifice politique. »

Aux plus mauvais jours de la Révolution , la Chanson amie du plaisir était en fuite. Elle s'arrêta un jour sur les coteaux du Jura. Brillât-Savarin se rendait à Dole , auprès du représentant Prôt , pour en obtenir un sauf-conduit qui devait l'empêcher d'aller en prison et probablement ensuite à l'échafaud. Dans une auberge du village de Mont-Sous- Vaudrey, des inconnus admirent h leur table celui qui devait écrire , avec tant de goût , les savantes et délicieuses Méditations sur la Gastronomie. Le dîner fut bon et trèsgai ; on dit quelques bons contes , on chanta ; le couplet suivant fut improvisé :

Qu'il est doux pour les voyageurs De trouver d'aimables buveurs !

(1) Géruzez; Hist. de la Litt. pend, la Ré vol.

(2) J. Janin; Litt. dramat.

C'est une vraie béatitude.

Entouré d'aussi bons enfants.

Ma fui, je passerais céans

Quatre jours ,

Quinze jours,

Trente jours,

Une année ; Et bénirais ma destinée !

« Si je rapporte ce couplet, ajoute Brillât-Savarin, ce n'est pas que je le croie excellent ; j'en ai fait , grâce au ciel , de meilleurs, et j'aurais refait celui-là, si j'avais voulu; mais j'ai préféré lui laisser sa tournure d'impromptu, afin que le lecteur convienne que celui qui, avec un comité révolutionnaire en croupe , pouvait se jouer ainsi, celui-là , dis je, avait bien certainement la tête et le cœur d'un Français. »

Le lendemain de la Terreur, la Chanson, dans un langage et avec des sentiments qu'elle ne devrait jamais avoir, demandait de sanglantes représailles; hâtons-nous, disait-on, dans le Le Réveil du Peuple :

De rendre aux monstres du Ténare Tous les buveurs de sang humain !

Mais la gaieté ne tarda pas à faire sa rentrée en France, et des couplets célébrèrent son retour :

En joyeuse société Quelques amis de Vaudeville , Considérant que la gaieté Sommeille un peu dans cette ville, Sous les auspices de Panard ,

Vadé , Collé , Favard , Ont regretté du bon vieux âge Le badinage qui s'enfuit; Et pour en rétablir l'usage Sont convenus de ce qui suit...

De là , les Dîners du Vaudeville , où des hommes d'esprit, Deschamps, Piis , Radet, Ségur, entonnèrent pour la première fois leurs joyeux couplets. C'était sous le Directoire ; ils chantèrent aussi sous le Consulat (1).

A cette société de chansonniers-buveurs, succéda celle du Rocher de Cancale, où Désaugiers mettait tout en train. On mangeait , on buvait beaucoup sous le Consulat ; on continua sous l'Empire. Tel était l'appétit des hommes de ce temps , qu'on eût dit qu'ils mangeaient pour tous ceux que la guerre moissonnait sur les champs de bataille.

Cette époque vit naître et prospérer plusieurs gais chansonniers. Un des grands noms des chansons de ce temps-là , un de ceux qui les premiers cherchèrent pour ces compositions légères un certain tour et une certaine richesse de rimes , Armand Gouffé , s'immortalisa par cette chanson qui est dans la mémoire de tout le monde (2) :

Des frelons bravant la piqûre, Que j'aime h voir dans ce séjour Le joyeux troupeau d'Epicure, Se recrutant de jour en jour !

Francs buveurs que Bacchus attire , Dans sa retraite qu'il chérit, Avec nous venez boire et rire , Plus on est de fous , plus on rit !

Les chansons de Désaugiers , pleines d'une franche gaieté, présidèrent à tous les dîners chantants de l'Empire.

(1) Sainte-Beuve ; Portraits contemporains.

(2) Ch. de Boignc ; Feuill. du Constitutionnel , Nov. 1845

Sous la Restauration , comme au temps de Saint-Bernard , les cloîtres ouvrirent leurs portes à la Chanson. Sur le Chant du Départ , on fit le Triomphe de l'Eglise :

Pourquoi ces vains complots, ô princes de la terre, Pourquoi tant d'armements divers ?

Vous vous réunissez pour déclarer la guerre A l'arbitre de l'univers.

Tremblez, ennemis de sa gloire,' Tremblez, audacieux mortels ; il tient en ses mains la victoire, Tombez au pied de ses autels.

La Religion nous appelle , Sachons vaincre, sachons périr; Un chrétien doit vivre pour elle , Pour elle un chrétien doit périr.

Les poètes missionnaires , en donnant à la Chanson un caractère sacré, lui avaient laissé l'air profane (1). Ce n'était plus le ton qui faisait la chanson

Alors , les Chevaliers du Lis , ces preux qui n'avaient rien oublié, rien appris à Coblentz, chantèrent aussi sur

tous les tons, leur Dieu, leur Roi, leur Dame , échos

du temps passé , que domina la grande voix de Béranger.

Désaugiers et Béranger , voilà les deux grands chansonniers de notre siècle ! Par eux , la Chanson a acquis sa place glorieuse à coté des genres plus élevés qui donnent tant d'éclat

(1) L. Castel ; Nouvelle anthologie.

à notre littérature. M. Sainte-Beuve déclare que Béranger est un talent hors de pair qui a créé son domaine et qui a ouvert des voies nouvelles. « L'ami de Chateaubriand et de Lamennais, dit-il, a su rendre la Chanson digne de la familiarité de ces hautes imaginations, de ces nobles intelligences. Comme poète , Béranger n'a de nos jours aucune comparaison à craindre. Mais sur un seul point, Désaugiers garde l'avantage , c'est sur le chapitre de la gaieté franche. Béranger a de la sensibilité , de la malice ; je ne veux certes pas prétendre qu'il n'ait pas aussi de la gaieté; mais cette gaieté, il songe vite à s'en servir , à s'en couvrir , à s'en faire un cadre, un véhicule, un auxiliaire pour aller à mieux et viser plus haut; tandis qu'elle était à la fois la forme et le fonds , la source et le fleuve même chez Désaugiers. » Celui-ci chante :

Dans l'âge heureux où des plaisirs L'essaim brillant nous environne, A la Gaieté, dans nos loisirs, Amis, tressons une couronne.

Ce devoir si cher a nos cœurs, Nous ne pouvons le méconnaître !

Comment lui refuser des fleurs, Quand sous nos pas elle en fait naître !

De l'amour, avec nos beaux ans, L'illusion nous est ravie; Mais la Gaieté change en printemps L'hiver même de notre vie.

Elle adoucit tous nos regrets Par les plus riantes images; Elle est enfin par ses bienfaits La volupté de tous les âges.

L'homme que soutient la Gaieté Se rit du coup qui le menace; C'est d'elle aussi que la beauté Tient son coloris et sa grâce :

De la Gaieté le doux attrait Embellit jusqu'à la sagesse; De l'enfance elle est le hochet , Et le bâton de la vieillesse.

Voici la visée plus haute de Déranger, dont les chants contribuèrent au renversement d'une Royauté :

Pour rajeunir les fleurs de mon trophée, Naguère encor tendre , docte ou railleur , J'allais -chanter, quand m' apparut la Fée Qui me berça chez le bon vieux tailleur. « L'hiver, dit-elle, a soufflé sur ta tète, Cherche un abri pour tes soirs longs et froids ; Vingt ans de lutte ont épuisé ta voix Qui n'a chanté qu'au bruit de la tempête. » Adieu chansons ! Mon front chauve est ridé ; L'oiseau se tait : l'Aquilon a grondé.

« Bénis ton sort : par toi la poésie

A d'un grand peuple ému les derniers rangs.

Le chant, qui vole a l'oreille saisie,

Souffle tes vers même aux plus ignorants.

Les orateurs parlaient il qui sait lire ;

Toi, conspirant tout haut contre les rois,

Tu marias pour ameuter les voix

Des airs de vielle aux accents de la lyre. »

Adieu chansons ! Mon front chauve est ridé ;

L'oiseau se tait : l'Aquilon a grondé.

Sous le simple titre de Chansonnier, a dit Chateaubriand , un homme est devenu un des plus grands poètes que la France ait produits; avec un génie qui tient de La Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il l'a voulu, comme Tacite écrivait.

Si les chants de Béranger firent crouler un trône , on peut dire qu'ils en ont réédifié un autre. Le second Empire

doit son avènement, en grande partie , aux souvenirs que les couplets du Chansonnier avaient entretenus dans l'atelier et sous le chaume.

Aujourd'hui on a renoncé chez nous à la gaieté, à la Chanson. On calcule, on spécule, on joue 5 il faut jouir On

veut de l'or , et vite beaucoup d'or-: c'est le temps du luxe effréné , des opulences insolentes et des convoitises démesurées. Mais , on l'a dit : — En France, tout finit par des chansons Espérons donc que la Chanson nous reviendra :

Fille aimable de la Folie , La chanson grandit parmi nous ; Souple, légère, elle se plie Au ton des sages et des fous.

On ne doit se plaire à répéter que celles qui sont faites par des Sages ou par des Fous aimables.

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