ADRESSÉE AU COLONEL BEDDEL, ST-JEAN
expédition était de couper les communications entre Saint-Jean et Montréal. Il était nuit quand ce détachement fut conduit aux chaloupes. Moins d’une demi-heure après, il me revint dans le plus grand désordre. Cette panique avait été causée par quelques traînards qui faisaient quelque bruit dans les broussailles. La première ligne se débanda et entraîna les autres daus sa fuite. Ils sautaient comme des moutons ; je ne saurais dire si quelques-uns d’entre eux ont résisté à la couardise, mais ce que je sais, c’est que tous se sont conduits plus ou moins mal.
A force de prières, de menaces et de reproches, je les forçai à rebrousser chemin et à regagner les embarcations. Une heure après, ils me revenaient avec la même frayeur et la même rapidité.
Dans une de mes dernières excursions, mon avantgarde a surpris dans une cabane un officier Canadien et quelques Indiens ; cet officier et un Indien furent tués, mais les autres ayant riposté quelques coups de fusil, tout mon monde s’est mis à tirer à tort et à travers. Sur quoi ? sur qui ? sur rien 1
Mais revenons à mes chaloupes. L’officier commandant était Ritzma. Il me démontra toute l’impossibilité de faire marcher ses gens. Le matin suivant, j’essayai de les persuader de nouveau ; mais
NOTES SUR LE
sans le moindre succès. Pour résumer, jamais de ma vie je n’ai vu une collection plus complète d’aussi lâches misérables ( pusillanimous wretches). Ah ! si je pouvais, sans éclabousser mon honneur, laisser aujourd’hui cette armée, je ne resterais pas ici une heure de plus. J’ai grand peur qu’on ne nous ait représenté bien que trop exactement le caractère de ce peuple. Néanmoins, il y a ici certains hommes qui m’inspirent de la confiance. Us s’occupent beaucoup du soldat, de son instruction, de son bien être, et tous ces soins me laissent sous l’impression qu’ils peuvent réussir à en faire des hommes. Le pis c’est que nous sommes assez malheureux pour avoir des Canadiens qui sont témoins de toutes ces hontes ! Que vont-ils penser des braves Bastonais ? Je n’en sais rien. S’ils les jugent comme moi, ils ne sont pas prêts à mettre leur confiance entre les mains de pareils amis.
Vous ne montrerez cette lettre qu’à votre père. Elle desservirait à coup sûr notre cause, si elle était lue par d’autres ; et il faut cacher nos faiblesses.
Puissé-je dans ma prochaine vous donner de meilleures nouvelles !
Adieu, ma très chère Janet,
Croyez-moi votre très affectueux,
Richard Montgomery.
Quel contraste entre cette lettre de Montgomery appréciant ainsi ses troupes, et ce billet, écrit en français, que le lieutenantcolonel MacLean adressait quelque temps après à ses officiers. M. Alfred Garneau me permet de le citer en entier, avec ses fautes d’orthographe. Il n’en a que plus de saveur.
Monsieur,
Comme on vient de me dire qu’il y a plusieurs parties de plaisir parmi la milice canadienne ce soir, Ayez la bonté d’envoyer un officier de confiance a chaque maison ou on tien Balle les obliger de prendre leurs armes et leur Gargousse, avec eux pour etre prêt en cas de besoin a défendre leurs Maitresses et leurs Biens. J’espère que vous ferez exécuter cet ordre comme il faut.
J’ai l’honneur d’etre, monsieur,
Votre très humble serviteur,
Allan Maclean, Lient. -Col. Commandant.
Québec 19 février 1776
Adressée à : A Monsieur
Monsieur le Major Baby.
NOTES SUR LE
La seconde lettre de Montgomery n’est pas écrite sur le ton désespéré de la première, que je viens de citer : elle n’est pas rassurante pourtant.
Ile-aux-Noix, septembre 5, 1775.
Très chère Janet,
Je saisis la première occasion pour vous dire que ma santé est bonne. J’ai poussé une pointe sur Saint- Jean. avec le petit corps d’armée que j’ai amené avec moi de Ticondéraga Là nous avons trouvé le navire ennemi monté de seize canons, tout prêt à mettre à la voile. Nous n’avions que deux pièces d’artillerie sur affût, ce qui n’était pas suffisant pour mettre le siège devant la ville ou pour essayer de détruire le vaisseau anglais qui était sous la protection du fort. On en revint alors à l’adoption d’un projet qui avait déjà réuni l’assentiment de la majorité, celui de jeter une estacade sur le chenal à l’Ue-aux-Noix. Nous sommes à la veille de terminer ces travaux. Nous ne savons pas encore à quoi nous en tenir sur l’attitude que les Canadiens vont prendre vis-à-vis de nous. Néanmoins un M. Hazen, résidant à Saint-Jean, qui me paraît être un homme de jugement, est d’avis qu’ils ne prendront pas les armes contre nous,
mais qu’ils ne prendront pas non plus l’offensive en notre faveur. Quand nous serons sûrs de leur amitié et que toute défiance aura disparu, nous lancerons de forts détachements dans l’intérieur du pays, et nous nous en rendrons maîtres, si toutefois M. Carleton ne reçoit pas de renforts.
Nous avons eu une escarmouche avec les Indiens ; deux de nos meilleurs officiers ont été blessés, et neuf ou dix de nos soldats ont été tués. Tout a été confusion et cohue dans cet engagement. Les soldats de New-York ne savent pas se battre sous bois, tandis, que les gens du Connecticut s’en sont bien tirés pour la plupart ; mais vers le soir, l’ennemi lança quelques bombes sur nous, et il y eut alors une panique qui me déplut fort. A force de voir le danger, ils finiront, je l’espère du moins, par s’y habituer.
Le général crut prudent de donner l’ordre de s’éloigner un peu avec les embarcations et les chaloupes. L’embarquement se fit dans le plus grand désordre, et la seule excuse possible pour pallier ce fait, c’est que nos troupes n’étaient composées que de conscrits. Je leur ai fait honte ; du moins j’ai essayé de mon mieux. Pourvu que ce scandale ne se renouvelle plus ! Ils me font l’effet de me craindre. Tant mieux.
NOTES SUR LE
Ce pauvre Schuyler est tellement malade, qu’il est devenu un object de compassion et de pitié pour tout le monde.
Je vous ai écrit de la Pointe-à-la-Chevelure, ainsi qu’à votre digne père. Faites-lui lire cette lettre ; elle est pour vous deux, car je suis trop pressé de besogne pour en écrire une autre. En cas d’accident, et si par hasard on faisait circuler à Albany le bruit qu’il me serait arrivé quelque chose de fâcheux, je donne l’ordre à Walter Livingston de vous envoyer cette lettre par l’express.
Adieu, ma très chère Janet. Comptez toujours sur ma vive affection.
Richard Montgomery.
Parmi les curieux soldats de Montgomery se trouvait un certain Quackenbosh. Ce brave a trois poils demandait invariablement un congé d’absence dès qu’il prévoyait que la poudre allait chanter. Unjour son général surpris de cette persistance, se tourna vers le capitaine de la compagnie de ce couard et lui dit :
“ — Je crois que ce butor sous bois devrait
prendre son essor de suite. I thing this quack in the bush had better at once be dischar ged. ”
La troisième lettre de Montgomery est datée du camp sous Saint-Jean, le 6 octobre 1775.
Ma chère Janet,
C'est dans la plus profonde des anxiétés que je vous écris ; une lettre de votre père me dit que vous êtes malade. Pourquoi n’a-t-il pas gardé pour luimême cette triste nouvelle ? Je suis assez malheureux sans cela.
Tous mes vœux sont pour votre prompte recouvrance.
11 y a peu de changements ici, depuis ma dernière lettre. J’attends toujours des renforts. Il m’en est venu, mais ces troupes tombaient de suite malades, et elles rentraient au pays à mesure quelles arrivaient. Depuis assez longtemps nous sommes comme des rats à demi noyés : nous mangeons, nous dormons, nous marchons, nous nous traînons dans un marécage. Heureusement le temps s’est mis au beau et nous faisons des vœux pour que cela continue.
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La Corne de Saint-Luc et quelques citoyens influents de Montréal vont me faire certaines propositions. Saint-Luc est roué et madré, mais je veux lui damer le pion en envoyant un New-Englander traiter avec lui.
Si nous avions le triple ou même le double des troupes que nous commandons ici, tout serait fini depuis longtemps, La basse classe du peuple veut notre succès, mais nos faiblesses, nos terreurs, notre manque de discipline les déroutent complètement. De plus, ils craignent les représailles des leurs quand nous serons partis.
Je suis chagrin d’apprendre aussi que votre mère et votre père sont malades. J’espère qu’ils seront en bonne santé quand cette lettre vous parviendra. Mon affection est toujours autour de vous tous, ainsi qu’auprès de votre grand-père.
Adieu, ma chère Janet ; croyez moi pour toujours à vous.
Richard Montgomery.
La lettre suivante nous révèle un côté du caractère du vénérai américain :
Camp sous Saint-Jean, octobre 9, 1776.
Je reçois ce soir, chère Janet, trois lettres qui vont jusqu’au 23 septembre. Elles m’annoncent l’agréable
nouvelle de votre retour à la santé. J’espère bientôt en recevoir d’aussi bonnes sur le compte de votre père et de votre mère.
Vous avez raison, j’aurais pu donner à votre frère Henri une promotion de major. Tant que je vivrai, j’espère que le désintéressement et la générosité que l’on doit aux étrangers m’empêcheront de faire du népotisme et de servir ma famille ou moi-même aux dépens du public. Henri est un beau soldat, plein d’élan, mais il n’a pas l’expérience qu’exige un pareil grade. J’admets avec vous qu’il y a des officiers dans ma brigade qui valent bien moins et pis encore, — mais je ne transigerai jamais avec ma conscience.
Je vous ai toujours fait un aveu qui pour moi est une grande vérité. Je suis tout à fait incapable de prendre de l’autorité sur l’humanité prise en bloc ; c’est pour cela que j’aime tant la vie tranquille, et que je ne demande qu’à quitter le service. Je suis trop sensible ; personne plus que moi ne ressent autant la canaillerie, l’ignorance et l’égoïsme qu’à chaque instant on retrouve chez ses semblables. Tout ce que je peux faire c’est de retenir ma colère quand j’ai affaire à de pareilles gens.
On m’a fait sortir de mon heureuse obscurité sans me consulter. J’ai même combattu longtemps l’idée
NOTES SUR LE
de me mettre ainsi en évidence Vous le savez mieux que personne. Aussi, croyez-moi ; dès que je pourrai, sans forfaire à l’honneur, me décharger du poids qui me pèse, je retournerai à mon foyer, à ma famille, à ma ferme, et je jouirai sans ostentation, à plein cœur, de cette paix que je ne saurais trouver dans la position que j’occupe en ce moment.
Le général Schuyler peut revenir dans quelques jours. Son retour à Ticondéraga a été une très heureuse affaire. Autrement nous aurions été obligés de faire retraite, à demi morts de faim, et de laisser les malheureux Canadiens à eux-mêmes. La Providence fait beaucoup pour nous, quand nous faisons si peu pour nous-mêmes.
Les pourparlers avec de Saint-Luc n’ont abouti à rien. Le gouverneur a dû avoir vent de l’affaire. Saint-Luc qui se sentait compromis à fait remettre ma lettre au gouverneur même, par un courier indien. Carleton donna aussitôt l'ordre de la brûler sans la lire. En faisant cela, peut-être voulait-il, ne pas avoir un prétexte pour traiter sévèrement de Saint-Luc.
L’expédition du Kennebec me rend anxieux. Si elle réussit, elle frappera un grand coup. Nous sommes sans poudre, et si l’on ne nous en envoyé pas, la campagne sera longue, car il faudra prendre l’ennemi par la faim.
Puisque vous le désirez, gardez votre dame de compagnie française. Henri se porte à merveille, ainsi que les deux officiers que vous mentionnez dans votre lettre. Villette a été malade.
Je vous écris de ma tente auprès d’un feu. C’est la première belle journée que nous ayons eue depuis longtemps. Je n’hivernerai pas dans les forts. Il est possible que je sois obligé de rester au Canada ; mais, si la chose est en mon pouvoir, j’irai certainement vous rejoindre.
Tous mes bons souhaits pour votre grand-père. Mes amitiés aux fillettes.
Adieu, ma chère Janet, croyez-moi votre très affectueux,
Richard Montgomery.
Dans sa cinquième lettre, il annonce une victoire. Ce triomphe passager était-il dû au bruit étrange qui s’était répandu dans les campagnes du côté de St. J ean ? La rumeur circulait que les troupes américaines étaient invulnérables. Une dépêche interceptée assurait que les soldats de Morgan — entre autres — étaie7it vêtus en tôle: c’était vêtus en
NOTES SU H LE
toile qu’il fallait lire. Voila ce que peut faire une coquille, même à la guerre ; mais laissons causer Montgomery. Il écrivait à sa femme :
Montréal, 13 novembre 1773.
Ma chère Janet,
Les Bostonais sont entrés ce matin dans la ville. Depuis deux nuits déjà, le gouverneur et sa faible garnison l’avaient abandonnée. Ils retraitent vers Québec, où ils courent une chance d’être pris par Arnold, qui est dans le voisinage de cette ville.
Je fais appel à toute ma vertu et à toute ma patience pour tenir tête à la légion de femmes qui ne cessent de m’importuner au sujet de leurs maris ou de leurs frères faits prisonniers.
Vous pouvez vous fier à moi : aussitôt que toutes ces affaires seront débrouillées, je retournerai au pays. Nous vivrons heureux sur notre propriété. Je me porte à ravir et j’ai bien hâte de vous revoir.
Adieu, ma chère Janet,
Croyez à ma sincère affection.
Richard Montgomery.
La sixième lettre de Montgomery parle encore des probabilités de son retour. Cette
idée hante constamment son cerveau. Il y pense nuit et jour.
Montréal, 24 novembre 1775
Ma chère Janet,
Henri a dû vous porter une lettre, et il a dû aller vous faire visite. J’ai bien hâte de vous voir dans votre nouvelle maison. Si l’hiver est hâtif, n’oubliez pas de donner ordre d’enclore le jardin avec une clôture de lattes, clouées sur des pieux en châtaigniers. Faites aussi monter un poêle dans la salle ; il n’y a rien de plus délicieux au monde que de se chauffer ainsi en famille, en écoutant pétiller les bûches sous le feu dévorant.
L'autre jour, le général Prescott a été assez complaisant pour se rendre à nous, en compagnie de seize officiers de l’armée de terre, de cent hommes et d’un certain nombre de matelots et d’officiers de la marine. J’en ai rougi pour les troupes de Sa Majesté ! Je n’ai jamais été témoin d’un pareil acte de couardise. Et cette reddition s’est faite parce que nous avions sur la rive une demi-douzaine de canons en batterie qui pouvaient molester la retraite !
Le gouverneur s’est échappé, mais Prescott est de
NOTES SUR LE
bonne prise. Je l’ai traité avec le profond mépris que méritent sa cruauté et sa barbarie.
Demain, j’espère être en route pour Québec, où je ferai une jonction avec Arnold. Il est important de nous voir. Sa petite armée a enduré les fatigues les plus extraordinaires. Elle a fait une marché mémorable, tout en crevant de faim et en étant à moitié nue. Si la fortune continue à nous sourire, notre besogne sera bientôt terminée. En attendant, adieu !
Croyez-moi votre très affectueux,
Richard Montgomery.
P. S. — Je n’ai pas le temps d’écrire à votre père. La besogne me déborde et ma patience est à bout. Nous perdons tous notre temps — et un temps précieux — dans cette ville.
Tous mes meilleurs souhaits à vos parents ; mes •amitiés aux fillettes. Vont-elles à la ville? Y a-t-il des maris cet hiver? Hélas! Je ne yis que dans l’espérance de vous rejoindre dans six semâmes.
Voici la dernière lettre de Montgomery :
Holland House, près Québec, 6 décembre 1775. Ma chère Janet,
J’ai eu aujourd'hui le plaisir de recevoir votre lettre datée du 13 octobre. Comme elle a été longtemps
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