SUR
J'ai vu Auguste Comle de près. Ayant suivi ses cours plusieurs années dès ma première jeunesse, je suis entré avec lui dans des relations devenues assez fréquentes. Ces relations interrompues, puis j-eprises, ont duré jusqu'à ses derniers temps. De plus, j'ai connu des personnes qui m'ont fait connaître des faits qui se rapportent à diverses époques de sa vie.
J'ai pu recueillir sur la personne et sur les opinions du grand philosophe des particularités qui ne me paraissent pas se trouver ailleurs.
On conviendra, je pense, de l'intérêt de ne pas laisser |)erdre ce que chacun sait d'un homme qui a conquis tant de notoriété dans les deux mondes, et dont l'autorité est invoquée dans des intentions diverses.
J'ai un grand regret de n'avoir pas noté par écrit ce que je voyais et j'entendais aui)rès d'Auguste Comle. Au moins, les faits auraient élé datés exac- Icmenl, parfois mieux i)récisés, sans parler des souvenirs que j'omets, parce que je ne les juge pas
assez fidèles. Je veux: avoir la cerliliide que ma mémoire, (iiii a élé de quelque renom, ne me trahit pas. (3n verra du reste avec quelles précautions j'aflirmorai.
Je dois rappeler, ce que Ton peut apprendre par la Correspondance, que j'ai subi les variations des jugements d'Auguste Comte, comme tant dauti-es, comme Liltré, Charles Robin, Blignières, qui ont fait quelque honneur au Positivisme, sans oublier ceux qui l'ont grandement servi comme Stuart Mill et Levves ; à cette ditréi-ence toutefois avec ces personnalités notables, qu'après une interruption momentanée, j'ai pu reprendre les habitudes antérieures.
DEROISIN.
Je suis de très ancienne date initié à la philosophie d'Auguste Comte. J'avais trouvé, dans la bibliothèque de mon père, avec les écrits de Saint- Simon les pul)lications de Comte dans le Catéchisme industriel et le Producteur, de plus le premiej' volume du Cours de Philosophie positive, dont je lus les deux leçons d'introduction. J'avais été fortement intéressé
Une coïncidence voulut que dans le pensionnat où j'étais élevé, deux professeurs de mathématiques qui se succédèrent, fussent adhérents de la philosophie positive. L'un, Terrien, rédacteur scientifique du journal ré{)ublicain le National y avait connu Littré. C'est lui qui frappé de Texpression :
NOTES PAR UN DE SES DISCIPLES e3
o le vulgaire (les rois» que Liltré signalait parliciilièretneut, la mil sous les yeux de Ponsard qui l'a iniroduite dans son Agnès de Méranie (1). L'autre professeur, jeune lioninie fort iiislniit, fut mon répétiteur particulier. Je ne sais comment il vint à m'entretenir d'Auguste Comte dont il avait adopté la doctrine que moi je connaissais un peu.
Ayant lu ûan^leJourna/ des Df^bais l'annonce du cours d'Astronomie populaire, annonceque publiait également chaque année le National, mon père m'engagea à suivre le cours. Je m'y rendis, c'était le dernier dimanche de janvier 1845.
Le cours se faisait dans une salle basse de la mairie du troisième arrondissement d'alors, ancien couvent des Petits Pères adossé à l'église Notre- Dame-des-Victoires.
La salle était pleine. J'ai estimé dans le moment qu'elle contenait trois cents personnes. Il y avait des gens de toutes classes, ainsi que des dames.
Le cours avait lieu le dimanche; à midi précis il commençait. Il ne durait que deux heures, je crois à cause d'un autre cours qui suivait.
Les leçons d'astronomie étaient précédées de cinq leçons d'introduction philosophique. Ces leçons étaient fort applaudies,
Pai' suite d'un accident, je ne pus continuer à suivre les leçons d'asironomie : mais j'entendis les cinq leçons d'introduction. J'étais conquis.
'1) CeUe expression le viih/aire était familière à Comte, (ni .■aurait \m le reinaniucr : ainsi le vulgaire des obseriHi leurs, le vul;/fiire des <irnmèlres. Je crois (jne le viili^aire a été signalé dans Voltaire.
Plus lard, j'appris qu'Auguste Comte de ces cinq leçons en avait fait douze, probablement en 1847. La matière devint le sujet du Discours sur r ensemble du Positivisme. Je me disposais à suivre ce nouveau cours en 1848. Comte y substitua son cours de philosophie de Tbistoire. Mais l'autorité l'interdit, on a dit àlinstigalion de la reine Marie-Amélie; mais on maintint l'autorisation pour le cours d'astronomie populaire et par suite pour les douze leçons d'introduction qui ne valaient pas mieux pour les timorés. Comte reprit donc ce cours mais ne put le continuer. La salle cessa d'être disponible après la révolution de Février.
En 1849, Comte obtint de l'administration une salle au Palais-Royal, nommé par lui Palais Cardinal d'après le nom que le monument portait originairement, voulant honorer la mémoire du cardinal de Richelieu.
Ce fut par l'intervention de Mme Comte, auprès de M. Rineau, représentant et ancien élève de l'École Polytechnique qui a été ministre des travaux publics. J'ai toujours oublié de demander comment Mme Comte avait influence près de M. Rineau. Mme Comte jugeait que le contact avec le public était salutaire pour son mari, en quoi elle ne se trompait pas. Peut-être croyaitelle en tirer quelque avantage près de celui-ci, en quoi elle se trompait.
Le cours au Palais-Cardinal se fit ainsi pendant trois ans (1849, 18o0, 18ol) sauf une interruption des deux dernières leçons, en 1849, à la suite du retrait de la salle provoqué par les plaintes de
NOTES l'A H LN DE SES DISCIPLES O
gens logés gratuitement par l'tllat.Ces deux leçons eurent lieu le soir chez Comte, rue Monsieur-le- Prince.
J'ai suivi ces trois années. Ce cours se faisait toujours le dimanche à midi. Il durait trois, quatre et même cinq heures. Il fut coupé par une suspension d'un quart dheure. On pouvait quitter la salle; Comte se retirait dans une pièce voisine et habituellement il i-egardait dans la cour du palais appuyé sur la barre de la croisée.
L'assistance était nombreuse, moins qu'aux Petits Pères cependant. Le public ouvrier était absent, à quelques exceptions près ; il n'y avait plus l'allrait de l'astronomie et la salle placée à un étage élevé était moins accessible.
Cette assistance était très attentive. On ne voyait aucun auditeur quitter la séance avant la tin où éclataient les applaudissements. Comte devait dire bien des choses de nature à choquer, non seulement des croyances mais des opinions préconçues. Je n'ai jamais entendu une maïque d'improbation. L'orateur dominait son auditoire par l'autorité de sa parole qui reflétait la force de sa conviction. Une fois cependant, Leverrier que, du reste, Comte poursuivait de ses sarcasmes, vint avec un de ses acolytes de lObservatoireet donna des signes d'indignation à son compagnon à quelque phrase audacieuse.
Par la place que j'occupais je pouvais voir les arrivants. J'ai pu constaî^^'r que les Positivistes que j'ai connus parla suite ny venaient qu'accidentellement. Je me rappelle avoir vu Pierre Laffltte une
fois seulement. Assistaient régulièrement M. Lacaze, le généreux donateur du Louvre, et M. Lenoir, ancien chef de bureau au Ministère de l'Intérieur, ancien secrétaire de TAthénée où il avait entendu le cours de Comte en 1829.
M. Lenoir avait suivi tous les cours célèbres depuis ceux de Cuvier en l'an VL II s'était tellement attaché aux idées de Comte avec qui il avait du reste contracté une liaison particulière, qu'il continuait à fréquenter ses cours à l'âge de soixantedouze ans. C'était un beau et aimable vieillard dont j'ai plaisir à conserver le souvenir.
Le plus assidu était Charles Robin déjà agrégé à la faculté de médecine, qui devint professeur, membre de l'Académie de médecine, membre de l'Institut, sénateur, sans cesser d'arborer la doctrine de Comte. Il était là du commencement à la fin, pendant les trois années, prenant des notes à la plume, qui avaient été conservées (1).
Enfin parmi les auditeurs Mme Comte, pour qui son mari faisait apporter un fauteuil qu'elle venait à pas lents occuper vers le milieu du cours. Celait après la séparation mais avant la rupture définitive.
Comte avait au tableau le ton habituel de la démonstration. Mais une fois dans l'exposition suivie il ne prenait pas le ton professoral. Il commençait par des considérations générales qui reproduisaient
(1) A la mort de Robin, M. Wyroiiholl' à qui j'avais signalé l'existence de ces précieuses notes, m'apprit que, comme tous les papiers de Robin, ellrs avaient été détruites par le feu par des fanatiques de sa famille.
les idées émises, qui poiifraienl s'adapter à toutes les leçons, ce qui se prolongeait parfois une heure. Sa diction était assez i'a[)ide et uniforme, Ariivant au sujet de sa leçon, il [)oursuivait l'exposé de ses idées avec une étonnante sûreté de parole. C'était dune véritable virtuosité. Le débit s'animait, les paroles se j)ressaient et l'expression venait sans délai aussi juste que possible. L'enchaînement des idées ne souflrait aucune atteinte. Il était entraîné à des excursions épisodiques, mais toujours la suite de la pensée se letrouvail intacte. Sa parole recevait une vitesse acquise et il déployait une verve extraordinaire. Eu somme, cela ressemblait à une conversation où Ion aurait donné avec vivacité une assez lougue explication.
La voix, qui était effectivement la même dans la conversation, était ti-ès ferme et très nette, sans être très forte, elle allait jusqu'au fond de la salle. Elle prenait un certain grasseyement et une teinte méridionale lorsqu'il voulait accentuer sa pensée, ce qui lui ari'ivait en citant une langue étrangère ou ancienne, comme \e Pach hnponerr morcm. Il api)liquail au latin la prononciation italienne, par pure hypothèse; dans une même langue il se produit des variations de prononciation d'un siècle à l'autre.
Les écrits de Comte ne peuvent donner aucune idée de sa parole. Les commencements de ses leçons étaient remplis par une suite de phrases parfaitement cohérentes qui rap])elaient celles de ses livres. Mais quand il entrait dans
le sujet de la leçon, sa diction prenait l'allure d'une conversation animée, ses assertions étaient en termes brefs. On n'aurait étonné personne de ceux qui suivaient ses cours si on leur eût dit combien sa parole était facile. Son esprit porté au sarcasme se répandait en traits incisifs et plaisants souvent acérés. Lironie était maniée avec bonheur; à la sortie, j'entendis un journaliste dire : il distribue assez bien la chiquenaude.
Je crois bien que si on avait sténographié littéralement ses paroles, onles eût tiouvées d'unecorrection parfaite. Le don de formulation que signalait Pierre Laffitte, qui n'était pas sans en avoir hérité, se montrait dans toute sa richesse.
Le grand penseur donnait la fécondité comme la condition du génie. La sienne était intarissable. A côté des idées principales sur lesquelles il était préparé de longue date, il émettait une infinité de vues de détail que l'occasion lui suggérait.
Il citait volontiers Voltaire à cause de son esprit et de son bon sens. Il le jugeait supérieur à Racine qui ne le dépassait que pour le style de ses pièces, auquel Voltaire n'aurait pas pris le temps de donner toute la perfection dont il était capable. Mais il ne le considérait que comme poète et écrivain. Dans son rôle de négation il avait été devancé aux siècles précédents. Il n'avait fait que traduire et préciser les idées émises, ce qui ne le mettait pas hors ligne parmi les philosophes. Cependant en histoire ne trouverait-on pas chez Voltaire des vues
pleines de sagacité dont la philosophie de Tliisloire pourrait faire son profit?
Je me présentai chez Auguste Comte, à la fin de décembre 1849. Dans cette première visite, je lui soumis des observations sur renseignement des sciences, sur Futilité de faire les expériences en physique et en chimie, alors quMl voulait la suppression des cbaires d'enseignement supérieur. Il me répondit : oh! vous trouverez toujours (juelque escamoteur pour vous les faire et, à propos de la géologie, il me demanda : vous voulez êlre fontainier? à propos de la géométrie descriptive : vous voulez être maçon?
Je fus un certain temps sans le revoir chez lui. Ce n'est qu'en I80I qu'encouragé par son accueil habituel pour les nouveaux venus, mes visites devinrent plus .fréquentes. Les entretiens portèrent sur les sujets de son cours, avec un peu de politique. Il croyait à la stabilité de la République existante, car elle se soutenait malgré l'hostilité de tous ses fonctionnaires. Il faisait peu de cas du président Bonaparte qu'il i-egardait comme aspirant à l'Empire.
Je me souviens de lui avoir pari('' de la candidature proposée pour la présidence dHippolyte Carnol, père du président Sadi Carnol, candidature plausible après son élei:tion à Paris, pour tenter d'unir les diverses fractions du parti répuiilicain. Il parut approuver cette candidatui-e en disant :
au moins celui-là ne sera pas Hippolyte ^^ J'ai été étonné qu'on n'ait pas rappelé ce projet de candidature du père à l'occasion de l'élection du fils.
C'est à partir des derniers mois de I80I que mes relations devinrent assez suivies avec Auguste Comte.
Le 4 décembre, ayant dîné près de la rue Monsieur-le-Prince, j'allai le voir. Dans le quartier du Luxembourg on était sans nouvelles de la lutte que l'on croyait engagée sérieusement. Je ne désespérais pas. PourarriverrueMonsieur-le-Prince, mêlé à un groupe qui criait : vive la République, j'avais essuyé une charge d'infanterie, comme j'en avais affronté la veille sur le boulevard en compagnie d'Albert Grévy.
Nous parlâmes des événements dont nous ne connaissions pasrissue,des dispositions des troupes qui sur leur passage avaient entendu la foule acclamer la Piépublique. Le 2, sur le boulevard, un gamin criait, aux applaudissements du public, àla manière d'annoncer les stations sur les chemins de fer : Strasbourg, Boulogne, Paris. Je suis de l'avis de ce gamin, me dit Comte, sous l'influence des informations optimistes que je lui donnais. Je n'appris que le lendemain matin que tout était fini dans la soirée de la veille.
Comte me parla de la séance de la veille à la Société Positiviste qui se réunissait à son domicile. Cette séance avait été tumultueuse. Il me donna des détails; entre autres celui-ci qu'ayant dit que la République n'avait rien à craindre « M. Littré, qui
d'ordinaire ne crie pas, m'a crié : Monsienr. dites qu'elle est morte. » Je me rappelle ces mots littéralement.
Dans Augusie Comte, il faut distinguer deux natures si l'on veut le comprendre : une nature qu'on peut dire surhumaine et une nature simplement humaine.
Au point de vue surhumain, Comte est cet extraordinaire génie que Littré a cru au moins égal à Descartes et qui a eu Tincomparahle fortune de formuler la loi d'évolution de l'esprit humain, de systématiser la philosophie des sciences, de fonder la science sociale par la constatation de lois générales. C'est le même génie qui a voulu améliorer la condition humaine sous tous ses aspects par l'ascendant de la philosophie positive qui lui a permis de poser comme base de l'ordre social la prépondérance de l'ensemble des sentiments bienveillants. Il a suivi avec une persévérante énergie et avec le plus noble dévouement, au prix de sacrifices personnels, cette vocation de régénérateur; il a consacré toutes ses forces au service de la postérité. A ce titre, il est inexpugnable.
Au point de vue bumain, Comie, outre des côtés dinlégrité inaltérable, a rempli les conditions de la i)lus haute moralité : la rigoureuse observance des règles qu'il s'était imposées pour obéira ce qu'il considérait comme une loi morale. A ce tilr»>. il a été héroïque.
i2 AUGUSTE COMTE
Comte fut un génie de haute puissance qui se voua à la découverte de lois sociologiques en vue d'améliorer les conditions d'existence des sociétés humaines, et il peut, comme l'a dit Robin sur sa tombe, prétendre à « la gloire qui s'attache au génie et au dévouement social ».
On ne trouverait pas chez Comte à relever beaucoup deces menus défauts inséparables de toute existence humaine, mais tout un ordre d'actes, surtout de paroles, tombe sous la prise d'une critique qui s'est parfois montrée sévère. Tous ces faits peuvent être rapportés à une influence qui, à partir d'un certain moment, a pesé sur toute l'existence du philosophe.
En 1826, Auguste Comte a traversé une crise mentale très grave que lui-même a mise en lumière courageusement, convaincu par une vue de génie que la révélation de cette crise ne pouvait infirmer la valeur de son œuvre philosophique. M. le docteur Hillemand, disciple d'Auguste Comte a reconnu chez son maître les caractères anatomiques d'une aliénation mentale, corroborant la thèse paradoxale de l'affinité du génie et de la folie.
L'accès d'aliénation aiguë de 1826 a laissé son empreinte sur toute la vie du penseur. Sa puissance inductive et constructive est restée intacte. Mais son état d'esprit a fait surgir des tendances auxquelles ses inductions étaient soumises, d'où elles ont pu subir une altération. Il en vint lorsque la passion intervenait à penser ce qui lui plaisait. J'en trouve une preuve dans ce qu'il a écrit, que, une « délégation nombreuse » est venue
protester contre la suspension de son coui's. J'en étais, et je suis certain que nous nélions pas plus de cinq.
Les freins qu'impose Tétat d'espril parfaitement sain s'afl'aiblissaient et laissaient libre carrière aux fictions sur lesquelles il se livrait à des emportements de paroles consignés le plus souvent dans sa correspondance. Tout ce qu'il disait sous lempire de ses sentiments lui paraissait juste et sage.
Ainsi Auguste Comte a été atteint d'aliénation ; il y était prédisposé par sa constitution. La suite de sa carrière a-t-elle présenté des traces de cette perturbation mentale?
La Correspondance et certaines assertions des préfaces ou des circulaires sont de nature à en donner plus que le soupçon ; mais les faits que ces notes feront connaître ou rappelleront ne peuvent laisser place à aucune controverse. Comte est resté fou : les traces apparentes depuis une certaine époque, devenaient plus apparentes avec les années. Le docteur Sémerie, étudiant sous l'inspiration des idées de Comte les symptômes intellectuels de la folie, a fait ressortir l'influence des sentiments sympathiques ou personnels sur les aberrations de l'intelligence. Il a fourni l'explication des phénomènes anormaux qui se produisaient chez cette puissante intelligence, dont ces sentiments se rendaient maîtres. Seulement, une distinction s'impose. Il y avait dédoublement dans 1 action de la partie intellectuelle du cerveau, d'où une différenciation dans la valeur des résultats de son fonctionnement.
Quand cette action est désintéressée, qu'elle s'exerce sous les mobiles élevés qui ont déterminé l'entreprise de Comte, aucune altération des résul tats. Au lendemain de la crise. Comte fait avec succès son cours à lAthénée et publie son premier volume de la Philosophie positive, qui, quoi qu'on pense du fond, est un modèle de composilion et d'exposition.
On a ci'u ([ue la perturbation initiale aggravée par des circonstances personnelles, avait agi sur ses derniers écrits. Je ne suis pas prêt à discuter cette opinion, mais je la tiens pour arbitraire. D'abord dans son dernier traité de pbilosopbie matbématique, qu'on incrimine le plus volontiers, la puissance mentale n'a pas flécbi à ne considérer que la mise en œuvre. Les matériaux sont irréprochables ; la construction est imposante, aussi remarquable que les précédentes. Un ancien élève de l'Ecole Polytecbnifiue me disait : comme il savait encore ses matliématbiques. Les dernières créations spéculatives tiennent la place des conceptions des grands métaphysiciens. J'ai entendu dire à Littré qu'un progrès dans la science mathématique se trouvait réalisé pai' la préférence donnée à une méthode de Lagrange sur celles de Leibniz et de Newton.
Dans l'œuvre de Comie, il y a un encbaînement dans les idées. Ce sont des développements successifs. On peut s'arrêter à un certain degré de développement, contester la légitimité des suivants, mais on doit reconnaître qu'ils s'enchaînent. Surtout après les lumineuses explications de Pierre Laffiltc,
les Positivistes accordeionl qirélant donnée la philosophie positive linstitulion de la philosophie première comprenant l'ensemble des lois qui régissent tous les ordres de phénomènes, en constitue un perfectionnement capital, dont le besoin était senti par des disciples. On poui-i'ait encore citer la manière dont sont posés tous ces problèmes moraux, dont M. Griinanelli a donné un aperçu dans ses articles de la Revue Occidentale.
Chez Comte, on ne peut donc écarter une théorie abstraite parce qu'elle émane d"un fou ou d'un cerveau affaibli ou troublé. Il n'en est plus de même s'il s'agit de cesjugements que Comte portait sur les événements ou sur les personnes, notamment sur les choses conjecturales. Alors il statuait par une facile induction sur des faits qui souvent étaient supposés ou mal interprétés.
De plus ces jugements étaient déterminés par ses dispositions bienveillantesou malveillantisàrégard des personnes, ou par l'entraînement des désirs d'une réalisation qui ne laissait place à aucune incertitude, désirs qui paraissaient justifiés à ses yeux, par une nécessité imMiictable à l'égard des choses.
Siirenient, celle situation [)rovenail dun assujettissement des facultés intellectuelles aux excitalions siiiliinentales par suite d'altération persislanlc. Au moment où mes relations avec Auguste Comte ont commencé, cette altération n'avait pas lintensilé avec laquelle elle s'est prononcée dans la suite.
Ainsi, en matière de théories philosophiques,
écarler la question préjudicielle de folie; une incomparable force de tête éclate jusqu'à la fin. Quant aux opinions émises dans la vie courante du penseur, tenir compte du sentiment qui les inspirait pour apprécier la valeur de l'opinion.
Une circonstance accidentelle commandait ses conversions subites au sujet des personnes, ses appréciations devenaient d'emblée diffamatoires. Ellesétaientgénéralementaccompagnées de simples injures, de ces injures quin'ontaucun rapport avec le fait dont on est inculpé, qu'en droit pénal on appelle injures sans imputation d'un vice déterminé. C'était drôle, misérable et aussi roué. Je n'ai jamais entendu canaille; je crois bien que Comte ne l'employait pas. Cbose à remarquer, il se bornait à diffamer les femmes.
Aucun des faits que je publie n'aggrave ceux qui sont à la charge de la mentalité de l'éminent penseur. Ils dégagent même, par le commentaire dont je les accompagne, sa personne morale. Auguste Comte n'a pas été souverainement parfait, de même que la plupart des grands hommes qui n'ont pas eu l'excuse d'une pertuibalion cérébrale chronique. Il aura offert un cas mémorable d'aliénation partielle. Ces explications mettront en garde contre des affirmations injustifiées et trop souvent offensives etirontau-devantdesévéritésimméritées.
Faut-il rappeler que l'homme que Comte i)laçait cà un si haut rang comme personnifiant le bon sens, Socrate, a été fou ? Littré avait eu lintention de faire un article sur cette folie, lorsque parut le travail de Léluf, Le Démon de Socrate
J'ai cru le niomcul venu de prendre la plume à ce sujet lorsque, des cotés les plus opposés, ou se prévaut d'Auguste Comte et que l'érection de sa statue avec le concours officiel lui a fait pour la France une formidable réclame. La philosophie positive est dorénavant une philosophie approuvée par le gouvernement.
J'ai pris occasion de ces explications sur l'état mental de Comte pour réagir contre les capricieuses attaques auxquelles la personne de Littré a été en butte, de ruiner les légendes sottes et menteuses sur ses prétentions à supplanter le fondateur du Positivisme dans la mémoire des hommes. Littré a été un homme de haute honorabilité et un grand serviteur du Positivisme.
Les Positivistes ne sei'ont pas unanimes sur l'opportunité de porter à la connaissance du public des faits qui tendent à établir que Comte est resté fou, dans de certains rap[)orts. Il ny a rien à répondre à ceux qui le contesteront. Ils en seront réduits à tenir pour non avenus tous les faits que révèle son propre témoignage et qui ne sont pas de natuie à aider à son idéalisation.
Mais d'autres penseront que ce sera mieux de faire ces constatations dans le sein du Positivisme. Il faudrait donc laisser ce soin à ceux qui voudront atteindre la doctrine par son auteur et aussi par ceux qui voudront amoindrir l'autorilé de Comte au profit d'autres inlluences, connue cela se produira sans doute? Je ne le pense pas.
11 est important au contraire que les faits qui éclairent cette folie et (jui permettent de limiter
18 AUGUsrr. comtk
la sphère des pensées délirantes soient présentés par un intéressé à en déterminer le caractère, et à en apprécier la portée. La personne morale de Comte ne peut soiitïrir de ce que ces faits ne sont pas produits à mauvaise intention.
N'est-il pas mieux que ce soit avec l'atlirmalion que la doctrine est indépendante de la condition mentale de son auteur, parce que fondée sur la démonstration, elle en relève uniquement et peut, à ce titre, résister aux cou|)s (|u'on lui porterait en évoquant des insi)irations personnelles qui y seraient contraires.
La curiosité biographique ne s'est pas exercée chez les Posilivistes à l'égard de leur maître. On a négligé de recueillir ce que l'on pouvait apprendre chez les contemporains des diverses époques de sa vie et aussi ce que l'on pouvait tenir de lui-même (1).
On sait bien peu de chose des commencements d'Auguste Comte. Il était né de parents catholiques et royalistes qui cependant, m'a-t-ildit, souflVaient le tutoiement révolutionnaire. Son père qui occupai! un emploi supérieur à la recette générale de Montpellier subit, à cause de ses opinions, une
(11 M. Lapierre. de Bédariieux, et M. C.istelii.iii, qui iïit représeiilaiit lie l'Hérault, avaient vu des coiiteni|iorains et même des coudisciples de Comte à Montpellier Ces renseiiinements ont-ils été conservés dans des notes ? M. le docteur Audiffreut devait être en [lossession <le renseiiiiiements semblables.
Un disciple du Positivisme M. Dellialat, (pii était ingénieur liydroirraplie, avait causé avec des camarailes de Comte à ÏEcole, notamment avec le gi'omètre Cbasles et un autre membre de l'Académie des sciences, Bienaymé.
NOTES l'AK UN DE SES DISCIPLES 19
disgrâce contre laquelle il protesta vivement dans une petite hrocluire.
Jai SU par Comte qu'il élait émancipé d'esprit à treize ans et qu'il était tellement avancé qu'avant d'entrer à l'École Polytechnique, à seize ans, il suppléait son professeur.
II a passé pour être entré le premier à l'École Polytechnique ; mais, comme il me l'a dit, il n'était que le premier de la liste de son examinaleiu*. Il ne pai'aît pas y avoir eu à cette époque, pour l'admission, de classement en commun.
A l'école, les études mathématiques ne devaient pas exclusivement l'occuper et il pouvait se livrer à d'autres études. 11 lisait des ouvrages siirla Révolution française, notamment les Mémoires de Louvet ([ui 1 avaient frappé et dont il m'a parlé.
A cette é[)0(pu:! il était scandaleusement révolu tionnaire. exagéré' dans le sens qu'il y a donné plus lard, attaquant toutes choses, croyances et institutions dont il faisait tahle rase.
AyanI quitlé FEcolesans emploi, il entra en rapports avec Saint-Simon. Il collahora à ses publications. J'ai su qu'il faisait dans Le Politique des articles signés C et B ou peut-éti-e C et D. J'ai fait connaîh'e ces renseignenuMits à Laffitte.
Les rapports de Comte avec Saint-Simon ont soulevé de vives controvei'ses sur la question de l'influence que celui-ci a pu avoir sur l'œuvre philosophique de l'aulriir de la découverte de la loi des trois étals L'aulonoiuie du génie de Comte à l'égai'd du chef du Saint-Simonisme est hors de discussion. Mais ou peut croire que les contacts
20 AUGUSTR CUMTIi
avec un honimoqui poursuivait des études sociales et s'inquiétait de découvrir les lois de riiistoire n'ont pas été sans influence sur la carrière philosophique de Comte, qui, dans un temps, parlait de Saint-Simon avec enthousiasme |)our ses idées et sa personne.
Ce qui n'est que soupçonné, c'est à quel point il a partagé la vie de Saint-Simon et profité des suhventions que celui-ci recevait de gens fortunés qui s'intéressaient à ses travaux et parmi eux le grand manuiaclurier Ternaux dont Comte avait conservé un grand souvenir et auquel il devait dédier son traité de l'industrie.
Je sais que Comte était près de Saint-Simon lors de sa tentative de suicide, car il m'a relaté la présence de Ternaux.
Comte m'a expliqué les motifs de sa rupture par suite de la publication de son opuscule dans le Catéchisme industriel i\ii Saint-Simon. Mes souvenirs ne sont pas assez précis pour en parler. C'est ici que je sens le regret de ne pas avoir noté les entretiens qui portaient sur des faits si intéressants pour l'histoire du Positivisme.
Lorsquétant étudiant j'entendais parler de Comte, il était classé parmi les Saint Simoniens. Il avait pris comme d'autres, une direction particulière, mais il émanait dune souche commune. Poui- moi, lorsque je connus ses idées, je les rapprochai de celles de Saint-Simon d'après l'opinion courante.
Comte avait pris en haine, la mémoire de Saint- Simon, je l'ai toujours entendu en parler sans
NOTES l'AR UN DE SES DISCIPLES 21
iiiénaj^enient. Mémo dans ses cours, il le traitait durement. Je ne puis nrempècher de penser que lorsqu'on a été en relations si intimes avec un homme, on pourrait être plus réservé à son éfïard, même lorsqu'on aurait cru s'apercevoir un jour qu'il voulait vous exploiter.
On a expliqué l'hostilité de (jomte contre le ty|)e de Jésus-Cihiist par le rappi'ochement qu'il faisait de son usurpation sur saint Paul, du titre de fondateur de la nouvelle relioion avec la tentative d'usurpation sur lui. Comte, au prolilde Saint- Simon, considéré comme premier initiateur de la philosophie positive.
Il lui également en rapports avec ('asimir Périer, l'aïeul du Président de la Rf'puhlique Casimir Périer, qui fut président du Conseil a|)rès IKM). Il était alors hanqiiier et l'un des orateui's du parti libéral. Ils ne i)urent s'entendre. Comte n'en avait pas gardé un bon souvenir. Il aurait dû a])précier l'énergique homme d'Étal, le sage autoritaire que fut le minisirt» diiigeant sous la monarchie de Juillet et qui, s'il eût vécu, aurait eu tout le renom d'un grand ministre.
Comte a dû com|)osei- pour Casimir Périei'des discours poiu' la Chambre où les orateurs lisaient encore. Mme Comte a détruit lappui-main de son mari et a déconpé des feuilles qui conlenaieni des fragments d'ancienne date où elle disait reconnaître des projets de discours de la main de Comte. J'ai égalenuMil signalé ce l'ail. Ces fragments ont-ils pu être retrouvés?
T1 avail des relations avec les rédacteurs du
Censeur, Diinoyeret son lionioiiyme Charles Comte, rt'présentanl distingué de l'école libérale qui avait iiilrodiiit le point de vue industriel dans la politique.
Comte a contracté le mariage qui constituaitracte des plus révolutionnaires qu'il se pût commettre à ré[)oque. Ce n'est pas seulement par l'opposition des parents que cette union lut entachée d'infraction aux convenances sociales; ce serait par le choix d'ime femme qui avait été soumise au pouvoir réglementaire de la police, comnuî il a tenu à le faire savoir dans la suite (1).
Chose singulière, le mariage contracté dans de semblables conditions fut accepté par la famille, et le ménage Comte alla peu de temps après faire un voyage à Montpellier, résidence des parents. De plus, M"i« Comte mère se trouva en ra|)ports avec sa belle-fiUe pendant la maladie de son fils (2i.
Le philosophe moraliste ne paraît en aucun ti^mps avoir été inspiré par les sentiments de famille. Les relations avec les siens paraissent avoir été très tendues. Il avait eu un frère que ses parents, pour de graves sujets de mécontentement, en-
(1^ A l'iici'asioii de ce niari;iL;e, Iîiil)iii m'a raconté f|H(^ irEiclitlial qui fut ami de Comte, lui avait dit i|ue Comte ayant été avei'ti que la femme qu'il épousait ne pouvait avoii- d'enfant, avait répondu qu'il le savait.
!2) On peut lire dans une leltic a Vaiat eommciit dans une aventure tle jeunesse, Comte s'exprime au sujet du mari de manière il évo(|uer le souvenir de cette parole que Beaumarchais met dans la Ijouche d'un de ses personnages et que le pliilosoplie citait comme preuve de l'état (le déchéance dans lequel, au dix-huitième siècle, était toml)é le mariaiie, de- toutes les choses sérieuses la plus bouffonne.
voyèrent aux Iles, c'est-à dire aux colonies des Antilles, où il était mort. Comte avait pour lui une indulgence qu il ne pratiquait pas à l'égard des autres memhres de sa famille. Il accusait son père et sa sœur de l'avoir spolié dans le règlement de la succession de sa mère.
L'adoration pour sa mère s'est révélée dans son testament. On a dit que dans sa tournée d'examen, il s'était arrêté plusieurs années à Montpellier sans aller voir ses parenis, je crois pluhM sans aller loger chez eux.
A l'ouvertui'e de l'inventaire, on décacheta une lettre de son père qui était arrivée après la mort de (>omte en réponse à une lettre écrite par celui-ci dans ses derniers jours. Le père, dans sa lettre qui doit exister, se plaignait vivement. Il écrivait entr'autres choses : « Tu nous a outragés. »
Sous la Restauration, avant sa crise, Comte avait acquis une notoriété qui présageait l'essor que pouvaient prendre ses opinions. Il aval! attiré l'attention de Lamennais et de Benjamin Constant. Il m'a dit que son travail sur le nouveau pouvoir spirituel avait été apprécié favorablement par Lamennais et critiqué parBenjamin Constant, dans je ne sais plus quels recueils. Il était en relations d'estime avec des sommités scientiliques, Joseph Fourier, Poinsot, Broussais, Biainville; avec des hommes de haute réputation dans les études sociales, Guizot. Dunoyer.
J'ai connu quelques détails sur la crise cérébrale aiguë subie par Auguste Comte. Il a été fou, mais fou à lier. Après s'être réfugié à Montmorency à
l'hôtel du Cheval blanc, il y mit lo feu, si bien qu'on appela les gendarmes à qui, paraît-il, il lit un accueil très favorable.
Couduit dans la maison de sanlé de l'aliénisle Esquirol, aloi's célèbi'e, il y fut soumis au traitement qu'il a si fortement stigmatisé. Il paraîtrait cependant y avoir obtenu de l'amélioration s'il y était entré à l'état d'agitation.
Mme Comte venait le voir en présence d'un docteur Georgetqui était préposé à la direction du traitement de Comte. Georget était l'auteur d'un livre sur le système nerveux que sans doute Comte ne trouvait pas sans valeur puisqu'il était placé dans sa bibliothèque principale. Le malade faisait expier à son médecin des soins qui lui étaient si désagréables. Il se livrait avec une verve très spirituelle à une critique malicieuse du livre et de son auteur. Celui-ci était obligé de subir ce qui lui venait d'un fou.
Lorsque Mme Comte essaya d'un régime différent de celui de la séquestration et qui a réussi, rien ne paraissait annoncer la guérison. Comte était encore dans une situation délirante.
Dans le trajet de la maison Esquirol à son domicile, Comte, conduit en fiacre, s'exalta en passant sur le pont d'Austerlitz. Il se mit à décrire le panorama de Constantinople particulièrement celui de la Corne d'Or qui se déroulait devant ses yeux. M. Mellet, auteur d'un ouvrage de mécanique avec Auguste Comte, se trouvait dans la voiture. Il eut rim|)rudence de dire : « Mais nous ne sommes pas à Constantinople, nous sommes sur le pont d'Auster-
lilz. »Gomle lui décocha nu vigoureux soufllfl (|ui dut le faire réfléchir sur l'opportunité de contrarier les fous.
Rentré chez lui, Comte se monti-a d'abord lourd, sombre, taciturne. On le trouvait blotti derrièi-e les portes. 11 se livrait aussi à des manifestalions d'instincts inférieurs. Cependant le modo antérieur de sa folie avait des réveils. Lorsqu'il était à table, voulant effrayer sa femme et sans doute protester contre l'empire qu'elle avait pris sur lui, cet homme plutôt maladroit lui lançait avec une adresse lare son couteau de manière à ce qu'il aille se piauler dans la muraille après lui avoir frisé le bras, seulement, sans jamais l'atteindre. Il ne se lassa pas de parler pendant la célébration de son mariage religieux auquel il fut [)rocédé, grâce à l'intervention de Lamennais, dans des condiliiuis assez anormales de consentement.
RécemmenI, on a encore imprimé que c'était par les soins d'une mère que Comte s'était rétabli. Lorsque celui-ci a parlé de « soins affectueux », c'est des soins de sa femme qu'il parlait ; il les atti-ibuait d'ailleurs à un reste d'affection. Toujours estil, que ce l'ut Mme Comte qui le tira de l'établissement qu'il maudissait et le garda courageusement près d'elle.
Mme Comte mère était étroitement fanatique Son ntervention pendant la maladie mentale de son fils consista principalement à piovoquer son interdiction, et pour y parvenir plus sûrement à celer son mariage à la magistrature; heureiiseuu^nt sa belle-lillt! put dévoiler la fraudt» insigne. Comte
prétendait quMnterdit dans ces conditions frauduleuses, sa laniille Taui-ait fait interner dans un établissement religieux tenu par une congrégation dirigée par le frère de Lamennais, où sûrement, il se serait cassé la lôte contre les murs.
Enfin, Auguste Comte reprit possession de ses facultés. Dans ses écrits et dans ses fondions d'enseignement et d'examen, il donna les preuves incontestables d'une lucidité parfaite, mais toute sa vie dépose du trouble qui a survécu à sa guérison.
Sa crise cérébrale l'avait certainement modifié. AiiparavanI il était brillant, plein d'animation. Il prit alors cette lourdeur plus apparente que réelle, car son esprit ne s'était pas appesanti. Si on accepte le témoignage de Mme Comte il devint très difficile à vivre. Il se forma sur les aspérités de son caractère une opinion qui s'est fortifiée et enracinée.
Après la révolution de 1830 qui n'a pas été propice aux études de liante pbilosopbie sociale, la situation d'Auguste ('omte s'est trouvée amoindrie. Faudra-t-il l'attribuer au caraclère qui s'est révélé cbez lui?
C'est alors que prit naissance dans l'imagination du philosopbe l'idée de la «conspiration du silence». Il se serait formé entre les intéressés un accord pour tenir ignorés ses travaux qui prétendaient rénover l'entendement bumain et porter condamnation des spécialités dispersives dans les sciences.
NOTES PAU LN DE SES DISCIPLES Ht
Il est (le lail que pour la France, Comle loniha dans un état voisin de lobscurité (1).
La cause piinçi|)ale lut que les esprits délaissèrent les spéculations dordre théorique et se portèrent vers les études qui touchaient à Faclivité politique et à la pratique industrielle. Le beau développement intellectuel du temps de la Kestauratiou a été arrêté. Mais on peut admettre qu'a l'égard de Comte cette cause l'ut avivée par la considération de son caractère, caractèie insoumis et combattit' qui présageait les tendances despotiques qui se firent jour plus tard.
La vocation d'Auguste Comte ne se découragea pas : il continua avec une admirable persévérance, à travers les diliicultés, la publicalion de son grand ouvrage. Si la presse ne s'est pas occupée de l'œuvre de Comte, celui-ci ne doit-il pas s'accuser d'une faute qui es! à son honneur? Il ne la sollicita jamais. Il avait pu ;i|)|)rendre par e.xpérience personnelle comment s'obtient le plus vite un compte rendu.
Poinsot s'était chargé de présenter à l'Académie des sciences le premier volume de la Philosophie positive. Il dit à l'auteur : personne ne connaît votre livre mieux que vous, faites-en le rapport. Bien entendu, ne vous occupez pas des compliments. Ce rapport ne fut pas l'ail.
Je ne connais avant les articles de Littré dans le
(1) En 1828, \c biltlioi-Maplte Qui'ranl l'avait ilrjà fait iiMiirir dans les coniiiuMii'cnu'iits di'lS'il. Plus lanl. ilaiis les liuroaui (In iniiiistère de rinsiruetiuM iinlilii|ne, Aniinste (".ninte était eoiifondu avee Achille Comte, autenr île livres d'histoire naturelle.
28 AlCUSTE COMTl!:
National et l'article hostile de Saissetdans la Revue des Deux- M ondes, qu'après 1840 dans V Univers, une allusion de Veuillotati « Positivisme de M. (-omie », dans le Sif'c/e un ai'ticle ((ui voulait être défavorable d'un noniméDufaysquifuteinpIoyéà la bibliothèque Sainte-Geneviève. Jai lu en 4846? dans le Cotarier français, un article signé Ghaudesaigues, reprochant à Saisset son attaque contre M. Gomte.
Proudhon avait nommé son « maître » Auguste Gomte dans son livre ïOrdre dans Vhumanité. Dunoyer reproduisit dans la Liberté du travail la mention qu'il avait faite, sous la Restauration, de l'œuvre philosophique d'Auguste Gomte
A l'étranger, la philosophie positive prit plus de notoriété qu'en France, chez différentes populations en Angleterre et en Russie, dans l'Amérique anglaise et espagnole ; mais ce fut surtout la partie relative aux sciences préliminaires à la science sociale, à en juger d'après réroulemont inégal des volumes.
Auguste Gomte me racontait que sir John Brewster, physicien distingué, rendantcompte dans la Revue d^ Edimbourg, des deux premiers volumes, qui s'arrêtaient avec la physique, écrivait que ce devait être la partie la plus inq)ortante de l'ouvrage qui avait paru.
On avait conservé le souvenir des différends que Gomte avait eus dans l'association polytechnique, avec d'anciens élèves de l'École dont un colonel Raucourl, (|ui, lui aussi, enseignait la philosophie positive.
Ses relations avaient cessé avec d'anciens cama-
rades (|ui ne paiviissaient pas le rechercher. Cependanl, autant quon le sait, ils n'avaient pas de dispositions malveillantes à son égard. Comte n'avait pas la réputation d'avoir été mauvais camarade. Mais, sans doute, s'ils n'avaient pas éprouvé les aspérités de son caractère, ses camarades les avaient connues; et c'est parmi eux qu'il avait commencé à passer pour difticileà vivre.
Ils ne parlaient de lui (juavec estime poui- sa haute intelligence. Un olficier d'Étal-31ajoi- sorti de l'École Polytechnique à qui undemesamis demandait quels hommes distingués avait fournis sa promotion, répondit : M. Comte. Et lorsque je le nommai au philosophe, il me donna une preuve de la présence de sa mémoire pour les laits particuliers, en me disant : " Ah 1 il est venu me voir à Moulins en 1840. »
Ce qui paraît certain, c'est (pion ne rencuntie auprès de lui aucune de ses anciennes relations de science ou de politique II était très isolé avant d'avoir des disciples.
Je n'ai entendu citer aucun acte de méchanceté qu'on lui reprochât, mais avec des traits de causticité partis de premier mouvement sa parole était dangereuse, parJois impilo\ ahle. Sa correspondance contirme les appréhensions que ses conversations devaient causer aux absents. J'imagine que les conseils de prudence que sa femme ne cessait de lui donner ont été une des causes de conllit entre eux.
L'opinion qui lui a été sévère avait pénétré en dehors du monde scientilique et du monde
30 AUGUSTK COMTE
républicain. Une dos personnes qui m'approuvait de suivre les cours de Conilc, ajoutait : - Mais il paraît f)ue c'est un mauvais boufi;re. " Cette qualilication très usitée n'entachait pas l'honneur, elle signiliait un caractère dont il lallait se garder. En tout cas, ceux dont Comte a prononcé la déchéance du jour au lendemain n'auraient pas parlé autrement.
On peut croire que ce caractère n'a pas été sans influence pour entraver la dilTusion des idées de l'auteur de la Philosophie positive. Robin a émis cette opinion qu'il appuyait sui' l'exemple de Blainville dont le cai'actère un peu atrabilaire avait arrêté la propagation de ses théories biologiques.
Le silence s'est fait sans la conspiration que Comte a dénoncée. Ajoutons qu'il ne se serait soumis à aucune démarche utile à la publicité.
Auguste Comte avait pris place après 1830 dans les rangs du parti républicain. M^» Comte faisait des (juètes en faveur des détenus politiques. Les accusés de l'insurrection d'avril 1834 dans leur procès devant la cour des pairs, prirent des défenseurs parmi des personnalités politiques. Comte fut choisi par l'un d'eux, 11 prit part aux délibérations des défenseurs, mais il avait apporté des vues organiques dans ce milieu varié, au sein d'une profonde anarchie d'idées et qu'il qualifiai thabituellenu^nt de « cohue d'avril ». C'est là qu'il connut Blanqui qui se montrait attentif à ses opinions et en 1848 proposa sa candidature législative comme philosophe.
Il sortit de la politique active, mais resta en rela-
lions avec le joui'iial i<''piil)licaiii le National et avec son rédacteur en chef Arniaiid Marrast, membre du gouvernement provisoire et maire de Paris en 1848, puis président de l'Assemblée nationale. Il rompit avec lui au sujet de Mme de Vaux, m'a-ton dit. dont le National avait inséré une nouvelle.
Au reste, dans les dernières années du règne de Louis Philippe, les dissidences s'étaient accusées avec les républicains que Comte i-angeait pai'mi les révolutionnaires et qu'il condamnait ouvertement à ce titre II prêtait aux révolutionnaires dès avant que je l'aie connu, des desseins attentatoires à sa personne En réponse à des menaces qu'il imaginait, je pense, de la part des >< docteurs en guillotine >', il avait dit ce qu'il m'a répété, qu'il ne craignait ni la prison du Tasse ni l'échafaud \sic) de Condorcet. Et quels étaient les auteurs de ces menaces dont je n'ai pas su les noms, mais que je suppose être les rédacteiu'S du National, républicains très fei'mes et très modérés, qui se sont montres magnanimes dans le gouvernement de la France.
Vers cette époque il manifestait la tendance à se rallier au gouvernement existant (juel (ju'il fût comme le représentant de l'ordre ([u il regai'dait comme la garantie essentielle du progrès. Toutes ses conversions déterminées par les événements furent d'ailleurs pleinement désinléressées et inspirées par des motifs pui'emenl philosophiques.
Dans une des premières séances de son cours de 1848. peut-être celle qui précéda la révolution de Février, il dit qu'il n'y avait qu'un parti, je dirai
sérieux, le paiii conservateui-. A la sortie, un de mes amis me dit : <■ il croit donc que le parti consei'vateur prendra sur son dos l'orgue dont il tournera la manivelle. »
A une de ses séances, il se livra à Téloge de la tolérance philosophique de la police « émancipée depuis le Comité de sûreté générale et même depuis d'Argenson ». A la séance suivante, il annonçait que la police lui taisait changer son programme.
Comte pensa successivement obtenir deux chaires à l'Ecole Polytechnique ; d'autres candidats lui lurent préférés. Il perdit ensuite sa place d'examinateur i)ar l'action réglementaire du conseil de l'Ecole (1). Ilenressentitunetrès grande amertume. Dèsloi's date pour lui ce qu'il a appelé sa « persécution polytechnique ». C'est ainsi qu'il résumait les incidents qui lui ont l'ait manquer deux fois une chaire. C'était dans lÉcole, croyait-il, une guerre à lui déclarée par l'élément scientifique en opposition à l'élément militaire et administratif.
Son suprême persécuteur était Arago dont Blainville était l'adversaire acharné à l'Académie des sciences. Comte lui attribuait les échecs qu'il avait éprouvés dans ses candidaliu'es à l'École Polytech-
(1) Comte pouvait avoir bien des qualités comme examinateur, mais il eu i)ossédait particuliéi'ement une, selon moi ; il distinguait entre les esprits vifs et les es[)rits lents qui ne sont pas toujours les moindres. Mon camarade de collèf.;e, le colonel Terquem, à son examen, resta devant le tableau un temps considérabli! sans rien dire. Comte s'aiiercevant ()u'il réflécliissait tira des papiers de sa poche et ne s'occupa plus de lui. Quand le candidat commença à parler, il lui l'cndit sOn attention. Terquem tut ri'çu.
ni(iue, et peut-être Arago n'y avait- il pas été étranger. Cependant dans la suite, 3Ime Comte étant allé le voir accompagnée par Littré, il protesta contre toute pensée dliostilité.
Dans son procès contre son éditeur Bachelier, Comte fit au tribunal de commerce une plaidoirie qui n'était qu'une diatiibe efTrénée contre Ârago. On a dit quil fallait qu'il eût dix fois raison pour avoir gagné son procès.
Ses questions d'examen furent incriminées. Ces questions étaient très différentes de celles de ses collègues. Sur quatre cents questions produites, on n'en aurait trouvé à reprendre que trois ou quatre.
Comte réclama près de l'autorité supérieure contre sa dépossession et contre la réglementation qui avait permis de la commettre. Il avait été reçu par le maréchal Soult alors ministre de la guerre qui reconnut son impuissance en face des règlements. Comte m'a dit qu'au moment de la chute de la monarchie de Juillet son ancien élève, M. Zédé. qui avait été préfet, était venu lui demander de bien vouloir exposer la question devant le conseil des ministres présidé par M. Guizot
Un événement considérable dans l'histoire du Positivisme, quoique certains se plaisent à le méconnaître, fut l'adhésion de Littré à la philosophie d'Auguste Comte dont il se fit l'organe dans la presse.
Littré, protestant de naissance, issu de parents d'opinion révolutionnaire, s'était dégagé du protestantisme et des doctrines de Rousseau : imbu des
idées philosophiques (lu xviiio siècle, ilavail leiioiicé à adopler rensemble dune docliine philosophique faute d'en connaître qui pût salisfaire aux exigences de son esprit.
Son père d'une famille d'hoiiogers d'Avranches ou de Baveux avait été Jacobin ; il était entré dans l'administration des Droits réunis (aujourd'hui les contributions indirectes) dont Français de Nantes, ancien membre des assemblées de la Convention, était le chef. Il y avait recueilli des hommes de la Révolution, qui souvent n'avaient même pas d'emplois efleclifs. Sous le second Empire on montrait encore au ministère des finances la table du « père de M. Littré ». C'était un esprit cultivé dont son iils a pu écrire qu'il s'était adonné aux lettres et aux sciences « par ses leçons et par son exemple ».
Emile Littré vécut dans un milieu de compagnons d'armes de son père dans la politique, parmi lesquels d'anciens conventionnels. Il est à regretter qu'il n'ait pas écrit des souvenirs sur tout ce quil avait appris des choses de la Révolution et de l'Empire (I. Il devint secrétaire de Daru, l'intendant général de la Grande Armée et il eut l'occasion de copier de nombreuses lettres de l'empereur Napoléon I^^.
Il était entré au National qui s'adressait à la partie la plus cultivée de l'opinion républicaine, pour y fournir des traductions des journaux étran-
1. Littré faillit ne pias vuir le jour; son i)èro canonnier fie niaiiiie fut jeté par un nautrafic sur la côte de Madagascar. Les étrani:crs allaient être massacrés par les naturels, lors([u'ils turent sauvés par les femmes.
NOTES l'AR UN DK SES DISCIPLES 3o
gers. Il était placé sous la direction de Barthélémy Saint-Hilaireà qui il venait d'apprendre Tallemand. Il y publia régulièrement des articles d'ordre scientifique (1;.
Il avait plus de quarante ans. Il était en possession comme savant d'une situation qu'on pouvait dire privilégiée. Il avait fait de fortes études médicales; je ne sais plus à quels services d'hôpital il avait été attaché, mais il n'avait pas pris ses grades, et il fut réduit à pratiquer avec succès la médecine gratuite et illégale au Mesnil-le-Roi près de Saint- Germain où était sa résidence d'été. Il se réjouissait un jour d'avoir pu guérir une grave péritonite. Un banquier étranger, son voisin, pour reconnaître ses bons soins lui avait imposé une charge assez lourde. Il lui avait fait don d'orangers pour lesquels Littré se croyait obligé à des dépenses de chauiïage.
Ses études s'étaient portées sur l'histoire et la philologie. Il avait acquis la connaissance, je crois, de onze langues dont il ne parlait aucune, sauf sa langue maternelle dans laquelle il n'était pas orateur, écrivant ce qu'il avait à dire. Il traita dans divers recueils (revues, dictionnairesUle sujets scientifiques, particulièrement biologiques ou histoiùques. 11 éleva un monument à l'érudition parla publication des œuvres d'Hippocrate, ce qui l'avait fait arrivera l'Académie des Inscriptions ^2).
1. Ci'piMidaiit de février 18i8 .lux jonriu'cs ik' juin il devint rédacteur |)olitii|ni' iii'es(|ue exclusif. On reconnaît sa forme. Toutefois après lui .\le\andre Kéy «[ui fut représentant imita cett» forme à s'y tromjier.
2. Littré était d'une «rande viiTueur musculaiie c|u"il conserva très luni:tenips, surtout comme marcheur et rameur. 11 avait, m'a
C'était en 1843, Litlré sY'tant rencontré avec M™" Comte chez M. Meissas, auteur de livres classiques de géographie, celui-ci l'engagea à lire le Cours de Pliilosnphie positive. Il suivit le conseil. «Je fus captivé » m'a dit Littré. Il entreprit, à l'extrême satisfaction d'Auguste Comte, d'appeler l'attention du public républicain sur son œuvre. Il inaugura cette série de travaux qui, quoi qu'on pense de leur orthodoxie, ont grandement favorisé l'essor du Positivisme.
Comte sentit tout le prix de celte adhésion d'un homme d'une honorabilité parfaite qui venait à lui avec ses antécédents politiques et sa situation académique. Littré appartenait à la fraction du parti républicain qui avait le plus de respectabilité dans sa tenue. Il partageait la rigidité de principes politiques des républicains de ce temps-là, notamment à l'égard de la Légion d'Honneur. Un jour le ministre Villemain lui dit : « Monsieur Littré vous n'êtes pas décoré? — Monsieur le Ministre, j'ai des préjugés.» Littré a gardé ses préjugés toute sa vie. En 1848, il refusa, par une lettre qui fut jugée fort belle, la place d'administi-ateur de la Bibliothèque de l'Arsenal pour ne point paraître prendre l)art à une curée.
Jusqu'au Deux-Décembre Comte a proclamé l'intérêt qu'il attachait à cette adhésion pour son
(lit un de ses contemporains, un jarret de ter. 11 était sujet à de fVi'fjueiites syncopes.
.l'ai noté chez lui deux particulaiités: dans un café il u^ardait son cli.ipi'au et il restait tète nue lorsqu'il couduisait son bateau sur la Seine.
œuvre, même en termes qui appelleraient des restrictions.
C'était son «éminenl collègue «.Il lui faisait rendre des honneurs. On m'a dit que tous se levaient à son entrée à la Société Positiviste. Collègue c'était beaucoup dire. Lorsque Litiré a voulu introduire des innovations, simples compléments d'ailleurs suivant lui, dans la pliilosopliie positive, il n'a pas été heureux, ainsi dans les Paroles de Pliilosophie positive avec sa loi des quatre états, si justement critiquée par Pierre Lafûtte. Il s'est mépris sur plusieurs points des doctrines de Comte. 11 n'a été que l'auteur éminent de travaux divers où il a suivi les principes de la philosophie positive. Ce n'était pas pour Comte une raison suflisante de le mettre presqu'à son propre rang.
Dans le même temps, Comte avait accordé à Littré toutes les vertus. 11 m'a parlé de la « candeur » avec laquelle M. Litiré avait reconnu que presqu'aussi âgé que lui, il ne pourrait être son successeur. Il était le >< noble Littré ».
La fonction philosoj)hi(jue (|ua remplie lémiiu^nt penseur a failli perdre son organe. L'œuvre rénovatrice de la philosophie se serait trouvée dans le plus grand péril. On sait que Comte, à la fin de sa crise cérébrale, a fait une tentative de suicide en se jetant à l'eau . Sa vie a été menacée par accident dans deux circonstances.
En IS8() ou 1}^87 à Valence, se disposant à prendre à la nuit le bateau qui descendait le Rhône, il manqua tomber dans un Irou ouvert dans l'embarcadère .
En 1840, il se rendait à Digne en malle-poste, le moyen de voyage le plus rapide; la voiture fut arrêtée dans le lit d'un torrent que, paraît-il, elle passait habituellement à gué. Une crue extraordinaire étant survenue, les voyageurs lurent emportés sur les épaules par des paysans.
A cette dernière circonstance, Comte rattachait deux détails plaisants. Un M. Conte était alors directeur général des postes. Le bruit courut que Comte n'était autre que cet éminent personnage qui avait été en danger et les gens du pays de lui dire : « Vous voyez bien. Monsieur, qu'il faut un pont ici. »
Le soir, à Digne, pendant qu'il dînait, une dame qui s'était introduite près de lui, le sollicita vivement pour l'avancement de son fils dans le service des postes. Il eut beaucoup de peine à la dépersuader.
La révolution de Février, à la difTérence de la révolution de Juillet, devait être favorable à l'œuvre d'Auguste Comte en l'appréciant dans des conditions de nature à appeler sur elle l'attention du public.
L'application de sa doctrine sociale à l'organisation et à l'avis des sociétés fut systématisée dans cet admirable livre qu'est le Discoitrs sur Vensemble du Positivisme. Alors surgit la belle conception de la religion vraiment positive.
Au cours qui suivit la révolution, il donna son adhésion au gouvernement provisoire et déclara
se réconcilier avec Arago devenu membre du Gouvernement et qii il regardait comme lame de lapersécution dirigée contre lui. Liltré fit de cette manifeslation l'objet d'un article dans \e National.
C'est alors que Comte fonda la Société Positiviste réuinV chez lui et destinée à (cuir le rôle delaSociété des Jacobins quil idéalisait. On disti'ibua à la sortie une circulaire à ce sujet.
Cette adhésion était facile à Auguste Comte. Il considérait le mode lépublicain dans le gouvernement avec labolition de l'hérédité monarchique, comme le résultat du progrès humain. La République tirait de plus avantage de ce qu'elle était devenue le gouvernement existant. Comte a poussé un peu loin cette faveur pour le régime politique établi.
Il y eut un jour ou Auguste Comte se laissa exalter par la perspective d'un gouvernement dont il serait le guide. Il séprit de linsurrection de Juin i848 où le Bonapartisme a eu sa part.
Je ne le voyais pas encore chez lui, mais je lui ai entendu dire au cours que les insurgés avaient posé la question sociale. Je ne crois pas que le philosophe et les coud)altanls de Juin fussent daccord sur la solution. Pouvait-il leur confier l'application de ses principes de conservation sociale.
La défaite a dû lui causer une déception profonde. Il s'en prit à l'armée ([ui avait réprimé l'insur. rection et s'emporta contre elIt- à d'inconcevables e.xcès de parole, alors qu'il n'en parlait auparavant qu'avec considi-ration, se louant du i)ersonnel militaire de l'Ecole Polytechniciue, notamment des
généraux qui avaient commandé l'École pendant son temps d'exercice. Il parlait de la « loyauté guerrière » de son imprimeur.
Littré m'a rapporté qu'il avait entendu Auguste Comte dans une séance de la Société Positiviste regretter qu'on n'eût pas tué en Juin plus de généraux (six ou sept ? sans compter les blessés et parmi ces généraux de respectables militaires comme Bedeau etDuvivier) (1).
Après le Deux-Décembre Comte revint à des sentiments infiniment modérés sur l'armée. Quand on lui parlait d'actes commis par des soldats avinés : que voulez-vous, disait-il, ce sout quelques brutalités militaires.
L'armée n"a encouru aucun reprocbe pour la part qu'elle prit à la répression de l'insurrection de juin 1848. La répression fut forcenée du coté de la garde nationale de Paris et des départements et surtout de la garde mobile. Les jeunes prolétaires parisiens sur lesquels. Comte fondait tant d'espérances firent un instrument de jeu de l'instrument de mort qu'on leur avait mis dans les mains. Ils fusillèrent (2).
Il n'eut pas lanotiondel'écrasementde l'armée de l'insurrection ; il croyait à une nouvelle prise
(1) A côté (le ces propos dillamatoires contre les armées moilerncs, Comte ne pouvait méconn;iître ce phénomène moral, ijue (les hommes d'une nature gén(^ralement médiocre se sacrifient avec la seule satisfaction d'un devoir accompli, dans l'ohscul'ité du nombre.
(2) Cette sinistre plaisantei'ie courut sur ces mobiles traités de (1 Ijnuciicrs de Cavaiûiuic » : vous avez encore voti-e ]iéi'e, vous ne rav(^z donc pas fusillé ?
Aucune atrocité imputée aux insurgés ne se trouva vérifiée.
d'armes. Blainville avait des dîners mensuels rVamis, parmi lesquels des savants. Comte était de fondation l'un des convives. A partir des journées de Juin, il y tenait un langage menaçant; il se solidarisait avec les insurgés et disait : nous allons recommencer. La situation n'était plus tenable. Blainville dit à son ami M. Lenoir : « Nous sommes obligés de renverser la marmite. » En effet, Tillustre biologiste aima mieux renoncer à ses réceptions que de ne plus y inviter Comte.
Auguste Comte a dû éprouver une vive surexcitation cérébrale. Lui, Ibomme qui sacrifiait toutes les garanties individuelles à la conservation de l'ordre de choses établi, se jeter à tête perdue dans un semblable courant de violences, était un cas de subversion mentale. La crise dura.
C'est de ce moment qu'il conçut aux mains des prolétaires un gouvernement constitué d'après ses idées personnelles avecl'arriére-pensée de le régir lui-même. Lorsque je suis entré en relations avec lui, il ne paraissait plus se souvenir de cette phase insurrectionnelle qu'il avait traversée. Mais dans ses vues d'avenir il ne cessa de mettre toute sa complaisance dans les prolétaires qui étaient appelés au gouvernenuMit (lu'ils auraient rationnellement exercé.
Auguste Comte assignait aux prolétaires parisiens un rùle historique considérable, notamment à la Saint-Barthélémy; c'est ainsi que me parlant de la révolution de 1830. il me dit que les émeutiers croyaient avoir triomphé avec les cris de vire la Charte, que c'étaient les prolétaires qui s'étaient
levés conli'e un gouvernement rélrograde ; mais n'élait-ce pas dans la violation de la Charte qne ce gouvernement rétrograde apparaissait? En tous cas, ce qui a fait prendre les armes aux Parisiens avec enthousiasme, c'est le drapeau tricolore arboré sur les barricades, le « glorieux, à jamais glorieux drapeau tiicolore » du général Foy à la tribune qui avait eu tant de retentissement. Hantés par la pensée des Bourbons ramenés dans lea fourgons de rétranger, les prolétaires voyaient dans ce drapeau le symbole des conquêtes civiles de la Révolution consacrées par TEmpire en môme temps que l'emblème de victoires innombrables compensées par d'incomparables revers attribués à la seule trahison des hommes et des éléments.
En février et en juin 1(S48, un socialisme aveugle avait armé les combattants. En juin 1849 et en décembre 1851, la classe prolétaire a montré qu'elle était incapable de s'intéresser à la défense d'un principe.
En appelant les prolétaires à une si haute destination politique dans l'état d'esprit où ils se trouvaient, Comte a laissé voir qu'il était médiocre observateur des faits dont il était le témoin.
Comte mit au jour ce projet d'un gouvernement de la République que Littré a signé mais qu'il a déclaré avoir écrit « sous la dictée de M. Comte ». C'était un ensemble de propositions vraiment fantaisistes. Comte instituait trois ministres avecdes pouvoirs dictatoriaux; élus à Paris, ils étaient investis d'une autorité absolue comme législateurs, juges sans appel en matière politique, avec la libre
disposition diin budget voté en bloc. Ce gouvernement dictatorial était entre les mains de ce que [inventeur appelait des prolétaires. Sauf l'un, Magnin, ouvrier menuisier qui était un homme fort distingué, mais à qui sa qualité de combattant de Juin n'avait pas conféré d'aptitudes politiques, tous ceux que Comte proposa n'étaient pas des prolétaires.
Des prolétaires étaient ambassadeurs non à Londresetà Madrid auprès des cours, mais près despopulalions. Le Jjottier de Comte occupait un haut emploi administratif.
Comte avait l'étrange projet de faire consentir la France à se laisser gouverner par Paris ; il n'avait pas vu la façon dont les gardes nationaux de province s'étaient rués sur la capitale, et il conliait ce gouvernement au Paris qui par deux fois donnait des majorités énormes à Louis Bonaparte.
Il avait une foi entière dans la réalisation de ses plans politiques. Un jeune homme lui ayant été signalé comme bien disposé pour le Positivisme, Comte écrivit qu'on lui offrît une inlendance, fonction régionale placée au-dessus des préfectures.
Mais ce qu'on ne voudra pas croire, c'est ce que j"ai entendu au cours en IHol : « Avant cinq ans, je serai dans la chaire de Notre-Dame pour réclamer la liberté pour les catholiques. » Peut-être pas un seul auditeur ne le croyait, mais sa parole avait une telle autorité que tout était écouté respectueusement.
Ainsi Comte avait des ambitions injustifiables. Il
voulait arriver à dominer les esprits dans des conditions irréalisables, atteindre le but sans la considération des movens. Est ce le fait d'un esprit parfaitement libre ?
Il ajournait à une génération le triomphe du Positivisme en France ; sans doute, une génération suffirait tliéori([uement à mener la conversion à une opinion et en procurer la réalisation pratique, comme, paraît-il, il est arrivé pour les découvertes de Galilée et d'Harvey ; mais c'est que sur ces points il suffisait de convertir une classe dirigeante spéciale-, sans nécessité d'obtenir l'assentiment raisonné de la masse des esprits.
Les faits montrent qu'en efTet en une génération une théorie peut être acceptée par les esprits compétents; mais encore aujourd'hui la croyance au mouvement de la Terre n'est pas universellement répandue; les explications physiologiques des profanes reposent sur des hypothèses contraires à la circulation du sang. Qu'est-ce qu'il en serait de tout un système d'idées philosophiques, surtout sociales.
L'adhésion aux enseignements de la science sociale n'est pas la seule condition de leur mise en pratique. Les hommes politiques ne dirigent l'opinion qu'en s'y subordonnant dans une large mesure; en sorte (jue ce sont les notions acquises par tout un peu[)le qu'il faut remplacer. Le philosophe en tenait compte avec l'assurance que cette miraculeuse conversion s'opérerait chez des esprits qu'on pourrait croire mal préparés et en présence de tous les éléments qui entrent en jeu dans la réalisation d'une conception théorique.
NOTES PAR UN DE SES DISCIPLES 4o
Liltré continua son office de propagateur du Positivisme par ses articles du Natio/ial. On peut voir dans une lettre de Clamageran à Berthelot l'attention qu'accordait la jeunesse républicaine à ces articles dont l'un suggéra au docteur Delbet, encore au collège, le projet qu'il réalisa, daller voir Auguste Comte.
Un renfort inattendu allait venir à la propagande positiviste du côté du journalisme, par le concours du célèbre rédacteur en cbef du journal La Presse, Emile de Girardin, qui exerçait une influence notable sur l'opinion de la partie progressiste des classes moyennes. La publicité de La Presse diUraM donné aux doctrines d'Auguste Comte une très ample notoriété. Comte me dit qu'il n'y donnait (jue cette importance que Girardin était un excellent anémomètre.
Il lui avait attribué auparavant la suspension de son cours à cause d'une similitude supposée d'idées politiques ; mais le gouvernement ternaire de Girardin n'avait aucun rapport avec celui d'Auguste Comte et d'ailleurs le journaliste ne redoutait ni la concurrence ni même l'antériorité pour ses idées.
Emile de Girardin avait eu connaissance du Positivisme par un noble polonais, un comte Leliva. Celui-ci l'amena un jour au cours de Comte. Je le vois encore tenant sa lorgnette braquée sur l'orateur, qui ne connaissait pas le journaliste et qui d'ailleurs ne l'aurait pas vu. Par une coïncidence de hasard, à propos de la société grecque, Comte se lança avec toute sa verve, dans une chargea fond contre les journaux ; Girardin y fut
très indiiïérent à coup sûr; il a proclamé l'impuissance (le la presse, il entendail. du journal. C'est lui qui a émis cette maxime, à laquelle Comte aurait adhéré assurément : « Plutôt une heure de pouvoir que dix ans de journalisme. »
Un rédacteur de La Presse, Romain Cornut, ancien écrivain catholique, se rendit chez Comte qui lui procura par Litlré, la communication d'un exemplaire de la Philosophie positive à la Bibliothèque de rinsfiliit. Six articles de compte rendu pariu'ent dans La Presse dans les semaines qui précédèrent le Deux-Décembre, qui mit lin au commerce des journaux avec le Positivisme.
J'ai su d'Auguste Comte qu'il avait failli avoir un organe en George Sand ; il n'y apas d'indiscrétion à dire que c'était par lintermédiaire d'un médecin militaire qu'on disait un favori du moment et qu'il me nomma. Il n'y eut pas de suite. Liltré avaitaussi donné des espérances sur Mme d'Agoult.
Il y avait donc une certaine diffusion des idées comlistes, mais peu apparente. L'adhésion formelle aux principes de la Philosophie positive se produisait chez les auditeurs des cours, surtout parmi les ouvriers, les lecteurs du journal républicain Le National, qui recevait les articles de Littré ou bien encore les élèves de l'École Polytechnique où plusieurs promotions avaient fourni un certain nombre de Positivistes. En province, des centres tendaient à surgir, précisément dans les milieux républicains de la nuance ûa National.
A Epernay, DeuUin avait réuni plusieurs adhé rents dans les classes instruites.
Il y avait à Lyon un loyer assez imporlarit autour d'uu pliai-niacien, M. Luf'^^. Outre de iioiiibreux ouvi'iers, il comptait dans ses rangs un inai^iuis de Bryas et un juge M. Prudlion.
A Avignon, il existait quelques Positivistes groupés par un M. Goullin , notamment un M. Picard, banquier.
Des sectateurs de la Philosophie positive étaient épars. Mais il se rencontrait des possesseurs de l'ouvrage que l'on n'aurait pas supposé 1 .
Au moment où le Deux-Décembre estvenuporteiun si rude coup à la propagande du Positivisme, il se préparait un mouvement d'extension dans d'autres contrées, en Angleterre, dans l'Amérique. du Nord.
En Angleterre, Comte avait réuni les adhésions de l'illustre Stuarl-Mill ([iii. dès IS'^O, écrivait à d'Eichlbal : « Lorsque j'ai lu le Traite de politu/iic positire de Comte, je n'ai plus été surpris de la haute opinion que je vous ai entendu exprimer sur le livre et sur l'auteur »: de l'historien Croie, d'un membre du Parlement qui fil partie du cabinet sir James Molesvvorth, auteur d'un livre sur Hol)bes. Plusieurs personnages ministériels citaient Comte dans des livres ou des réunions. La célèbre romancière George Eliot a été disciple du Positivisme. La traduction de Miss Marliiu'au a répondu à un besoin. La connaissance de ladoclrinede Comte est assez répandue aujourd'hui pour comporter la caricature. J'ai lu dans un journal cette plaisanterie à l'adresse d'un éminenl. disciple de Comte, le
^1) L'e\eni|ilaiie de Jules Feiry provenait il'uii industriel des Vosues.
docteur Goni^rève, qu' « il remerciait l'Espace de lui avoir donné de la place pour mettre ses coudes .).
En Amérique, le Comtisme jouissait d'une grande notoriété. En 1851, Ampère le constatait dans ses Pronie/iade.s en Amérique et Goblet d'Alviela dans son Evolution religieuse conteuiporaine^ parle de l'importance qu'avaient prise les idées positivistes. Un ancien élève de l'École Polytechnique, réfugié politique, y avait noué des relations avec des personnes de professions lettrées qui parlaient de sa « Révérence M. Comte ». Edger a personnifié l'attachement que pouvaient rencontrer en Amérique les doctrines d'Auguste Comte.
Comte reçut quelques visites notables qui témoignaient de la consistance qu'avait prise le Positivisme dans les milieux anglais et américains.
Il vit en effet un juge à la Cour de Bombay et un petit gendre de Jefferson (1).
A la faveur de la diffusion des idées des philosophes du xviiie siècle, le Positivisme avait gagné les esprits dans l'Amérique espagnole et portugaise, comme le prouvent ses progrès éclalants au Mexique et au Brésil. J'ai vu un Bolivien qui savait ce que c'était qu'un Positiviste dans son pays.
J'ai entendu dire à Comte qu'il fondait des espérances sur le haut clergé espagnol. Ce n'est que Pierre Laffitte qui a noué des relations avec des
(1) Comte m'a raconté ([u'il avait reçu autrefois une visite d'un comte russe qui avait été ambassadeur de l'imiiératiice Catherine II à Paris et qui y avait fréi|uenté les cercles pliilosoplii(iues. Il était d'une distraction (emarquable, car il dit à Comte : « Vous avez bien connu Condorcet. »
personnages im[)ortiints de l'Espagne, mais de tout aulre origine, Olozaga, Castelar, Pi y >largall. Le grand républicain Salmeron a été Positi- \'iste.
Le foyer positiviste de Gènes avait une existence réelle, il était représenté par un fabricant de vermicelle, M. Profugno, que j'ai vu une fois cbez Comte. Il avait connu la doctrine je ne sais comment.
Il y avait en Hollande un groupe assez important par la qualité des personnes qui avaient fait traduire en Hollandais le premier opuscule de Littré.
Lors([ue ["attentat du Deux-Décembre est venu iniliger au peuple français la honte d'une dictature et ses suites lamentables, la République promettait un avenir de paix et de liberté comportani toutes les améliorations sociales poursuivies depuis un quart de siècle par des elforts pénibles et maladroits.
La nation s'était assagie, les symplùmes en étaient manifestes: les élections républicaines de Paris qui faisaient sa place au socialisme rationnel, avec l'appui du haut commerce [)arisien ;
De semblables élections dans les départements telles que celle d'Emile de Girardin dans le Bas- Rhin, au lieu de gens, précédemmeni élus, qui étaient arrivés à Paris en blouse et en bonnet rouge ;
Liniluence grandissante de la propagande d'idées dune politique raisonnée chez les radicaux et les
oO AUHUSTIi COMTE
progressistes du temps et même des roiiscrvatciirs par La Presse, journal d'Emile de Girardin ;
Le succès, près des partis avancés, des vues politiques de Frédéric Bastiat (paix et lihei'té, choix des ministres en dehors de l'assemblée, l'Etat l'édnit à ses attributions nalni'elles, liberté des coalitions ouvrières) (1) ;
L'effet produit par la [)olémique de l'éminent économiste contre la métaphysique économique de Proudhon à laquelle ce puissant esprit avait donné libéralement limmense publicité de son journal U' Peu])lr.
Mais limpéritie politique des chel's de la réaction de 1849 avait préparé le succès du coup de force de Louis Bonaparte.
Après le triomphe du Coup d'Etat on paraissait se préparer à revenir à la séance de la Société la semaine suivante, mais parut l'abominable décret du (S décembre qui frappait les membres des Sociétés secrètes de la transporlation par mesure adniinisti'ative, suivant le ti-iste précédent créé par. rAssenddée nationale qui avait institué la transporlation sans jugement.
Ce fut Littré qui vint demander (jue si la police venait s'enquérir, le maître de la maison ne lui exhibât pas la liste des membres de la Société. Il provoqua cette réponse que, connaissant l'homme, l'on aurai! pu prévoir: (|ii"on n'avait rien à craindre
1) Les Moiitasuards disaient à Bastiat, vos idées nous ennvienuent l)eaucuup, comment se fait-il t|uo vous ne votiez pas toujours avee nous ? — C'est que je rejjfarde sur <inoi je vote, non avec (|ui je vote, réjxindait l'intèure rejuvsentant.
NOTES PAR UN DÉ SES DISCIPLES ol
(le laulorilé quand on remplissait les conditions d'ordre et que, tout au contraire il montrerait la liste. Je m'étonne s'il n'a pas ajouté qu'on lui en donnait l'idée à laquelle il n'avait pas pensé.
Sans doute la réunion i)rivée présidée par Aui^uste Comte n'était pas de nature à causer de l'oml)rage à la police; mais, même pour les tribunaux, c'était une Société secrète, et en tous cas, sur la liste on pouvait choisir des noms qui auraient au moins mérité l'internement loin de Paris, sans compter le sort qui aurait attendu les titulaires d'emplois publics qui étaient un certain nombre dans la Société.
Littré ne fut nullement rassui'é par la confiance de Comte. Il jugea inutile de s'exposer pour une satisfaction de principe qu'on peut dire capricieuse. Il devait se croire désigné aux violences par son antibonapartisme déclaré et sa collaboration à un journal d'un républicanisme éprouvé. De plus, Littré venait de publier fu un volume édité aux frais d'un maire de Villers-Cotterets, M. Bernard, ses trois séries d'articles du National . Dans la dernière ([ui se ressentait de la poié-mlipie du journalisme, Littré supputait le nombre de voix (jue chaque mesure de la réaction enlevait à » M. Bonaparte ».
Des arrestations avaient eu lieu à l'Ecole de médecine. Robin pensa de même qui' Littré. Ils se retirèrent avec un certain nombre de leurs collègues. Ils ne voyaient aucun intérêt patriotique à s'exposer aux odieuses mesures dont ils pouvaient être victimes.
Les Positivistes étaient opposés à Louis Bonaparte et à son acte odieux. Ils comptèrent parmi les victimes.
A Epei-nay, la plupart lurenl emprisonnés ou luinés. Un avoué fut obligé de vendre sa charge. Un avocat, Lejeune, mourut des suites de son séjour en prison. DeuUin, désigné d'abord pour la transporlation, resta soumis àla surveillance de la police; ayant été successivement élu juge et président au tribunal de commerce, il lut relevé de sa surveillance.
A Lyon, il y eut des Positivistes arrêtés. Le pharmacien Lucas lut du nombre ; ses papiers ({ui contenaient une correspondance d'Auguste Comte, furent saisis. Celui-ci s'en félicita. Il me dit: on va lire mes lettres et on y péchera des idées.
A Paris, un Allemand Ribbenlrop fut arrêté. Sa fille força la porte malgré Sophie et pénétra dans le cabinet d'Auguste Comte. Cependant celui-ci après de véhémentes représentations sur le trouble qu'elle apportait à son élaboration, ne se refusa pas à écrire uneletlre en faveur de son père.
Comte ne fut pas édifié par les événements parlementaires qui signalèrent les quatre années de la seconde République pendant lesquelles elle vivait cependant et elle aurait vécu si elle n'eût succombé dans le guet-apens. Il fut disposé à accueillir avec indulgence le renversement d'une Constitution entachée à ses yeux de métaphysique.
Le Deux-Décembre a eu l'approbation d'Auguste
Comte pour los rt'siiltals qu'il on alloudail I .
Je comprends rentre])ris(; i)olili(iue d'Emile Ollivier pour tirer parti duu pouvoir très fort, jugé inexpugnable par ceux ([iti 1<' combattaient, pour réaliser ses vues politiques, entreprise qui réussissait et qui n'a échoué que par latTaiblissement d'une volonté décadente (!2). Mais la réalisation de rêves à peine concevables n'aurait pas autorisé l'attitude de celui qui avait dogmatiquement enseigné la prépondérance de la morale sur la politique.
Outre ce que l'autorité philosophique aurait gagné en dignité en ne pactisant pas avec les pouvoirs politiques et à exprimer son libre jugement sur les actes qui méritaient son approbation. Comte aurait dû rester pur de tout contact avec l'homme (jui consommait la trahison d'un mandat solennellement accei)té par des mesures allliclives. N'eùt-il pas été préférable qu'il se fût renfermé
(r J'ai piiiiiin un .lutie cas (r;i]iiirol);itioii il» Coup d'Etat dans (les ciniditioDS iminovuos. Pieii'e Li-ioiix, ri'tn;:i(' chez Daniel Sleni, discutait avec son hôte sui' l'acte dont il jiouvait craindre d'être la victime. Pour eonclui'e il dit : « (î'est un coup de pied ipii nous avance » et il accentuait ces paroles par un treste aiipioprié.
(2) Le 3 janvier 1810, deux de ceux qui luttaient depuis le Deux-Décembre s'entretenaient du ministère. Ils convenaient cpie l'Knipire était fondé et (|ue le paili repiddicain, auquel ils ne cessei'aient d'ajipaiteiiir, allait prendic la situation du parti léuilimiste sous Lnuis-Pliiliiipe.
Hesté iirécdiiciliable jusqu'à la lin, j'ai lnute lilieité pour rendre Imnneur à cet émineiit esprit qui a jHatiiiné la manière larue de irouverner, exeinpt(> de ces proci'dés de coud)at comme de ces procédés mestpiins à l'usatre des irouveruenieuts en France. V.w acceptant l'étalilissi'ment impérial cpii se ralliait à ses vues, OUivier y apporta l'esprit ré'pultlicain. ('eci est à noter dans ce temps de honteuse déhauche de rultans île toutes couleurs : l'ancieu ]H'etiiier ministre n'est |>as decon-.
54 AUeUSTK (X)MTE
dans iiiio intransigeance silencieuse sur les événements i)résents; ce qui lui aurait permis de se livrer à toutes spéculations philosophiques sur leur caractère et leurs conséquences. C'était le noble rôle d'un philosophe. Il aurait dû rester le gardien de son principe et suivre lexemple de cet Ancien qui. à l'exposé de tous les hauts faits d'Alexandre, répondait invariablement : mais il a fait mourir Callisthène.
Le Coup d'Etal, accueilli d'abord avec quelque défiance, ne tarda pas à éveiller les espérances de Comte. Il nia la possibilité d'avènement de l'Empire, prétendant que la tentative serait réfrénée par une insurrection parisienne. Il lutta dans la Société Positiviste contre l'évidence. Lorsqu'on lui fit remarquer que le vote aurait lieu dans huit jours, il répliqua : « Attendez donc nous avons encoi'e une semaine. »
Le Deux-Décembre a eu des suites défavorables au développement progressif du Positivisme. Il a même singulièrement nui à ce développement. Mais ce n'est pas l'événement qui suspendit toutes les garanties de la liberté individuelle qui a causé une perturbation aux suites appréciables ; c'est l'acte de propre mouvement de Comte dont le Coup d'Etat a été l'occasion, qui a eu ces fâcheuses conséquences.
Le développement régulier avait lieu sous la présidence incontestée d'Auguste Comte. Chacun probablement faisait à part soi ses réserves, mais nulle protestation ne s'élevait. Rien,ne faisait présager la scission caractérisée par l'opposition entre
NOTi:S l'AH CiN KK SES I>IS<:i|>Ll> ,)*>
la Philosophie positive et la Poliliquc })ositive, opposition iiislitiK't' par Comte et acceptée par les dissidents. Le Discours sur l'enseinble du Positivisme, publié dès l<Si8, avait été nnanimonient accueilli. L'élément rituel déjà inli-oduit par Comte était accepté: Littré, associé à M^i^ Segond, avait été parrain de l'enlant de Sophie.
Le philosophe se trouva privé des contacts avec le public ([ui lui étaient salutaires, par le coup porté à sa Société et par la suppression de son cours.
Au cours il se trouvait contenu par la présence du public, quoique parfois il abusât de sa complaisance à entendre la façon dont il traitait les gens.
Dans sa Société, au temps de sa prospérité. Comte avait conscience de l'impression que produisaient ses paroles et d'ailleurs l'opposition s'y faisait jour. Ses tendances vers la folie se trouvaient neutralisées. Mais à certains moments il tenait des propos que les auditeurs pouvaient trouver excessifs.
La Société l'ositivistc se trouva amoindrie en nombre et en indépendances individuelles. Auguste Comte resta en face de ce qu'on a appelé le parti des c/açueurs nu des lal(q)oins et destitué' de tout contrôle pour ses opinions; il le sentit et lien ne pu! arrêter le déploiement de passion (jui a étésignalé dans la suite de sa carrière. Quant à la Société, elle ne battit plus qiu^ d'une aile.
Les (jurstions personnelles, (pii n'existaient pas auparavant, iisuipèreul une ])la<'e de |)lus en plus considérable dans l'espril de Comle. Il s'ap|)liqua à faire peser alors son autmité et la lit descendre dans les détails, lue véritable révolution s'opéra en lui;
Ôb AUGUSTE COMTK
ses procédés s"en ressenlireut. Il donna carrière à son penchant à satisfaire un orgueil despotique.
A partir de cette époque, toute la vie intellectuelle commune a cessé dans le monde de la Positivité. Les membres du corps philosophique ne se sont pas rejoints dans un organe central. L'unité fut détruite.
En France, les adhérents s'isolèrent et un bien petitnombre resta en relations avec Augnste Comte. Outre ceux qui continuèrent à former un semblant de Société Positiviste, quelques-uns firent comme moi, abstraction de ce qu'on pouvait appeler des divergences accidentelles, en comparaison de la somme de conceptions d'ordre élevé qu'offrait la conversation du philosophe. Ils conservèrent des relations d'un si haut intérêt, gardant le silence sur les points où ils auraient pu, sans aucun profit, exprimer une opinion différente de la sienne, sur des personnes, des événements ou des points de détail.
S'il y avait des Positivistes qui de la bouche d'Auguste Comte acceptaient tout ou presque tout, il était d'autres disciples qui, avec une sympathique admiration [)Our l'homme et son œuvre, ne s'interdisaient pas d'apercevoir les côtés vulnérables de l'un et de l'autre. Ils faisaient une distinction entre les enseignements philosophiques devant lesquels ils gardaient tout leur sérieux et les échappées excentriques qui du reste ne leur paraissaient pas banales. Aussi à rencontre du parti des claquriirs il s'était forpié un parti de riri/rs. Plus tard, de l'un des principaux d'entre eux»
NOTES PAR UN DE SES DISCIPLES • r> I
Ferry disail qu'il représentait la critique dans la doctrine organique, et Sabatier l'appelait Ciiam pour sa libre parole, le rapprochant de son célèbre homonyme qui a dévoilé Té-lat alcoolique de son père Noé.
Dans le courant de l'été \Ho% je me trouvais chez Comte en même temps que le docteur Segond, père du chirurgien. Au moment où le docteur allait se retirer, Comte lui dit avec feu: «Vous savez la rupture définitive avec M. Littré. Il est l'adversaire du Positivisme avec M'"" Comte, les Rouges et l'Institut. M. Littré est Pâmant de M^Q Comie, de sorte que la lutte s'établit entre l'ange qui aura toujours trente-deux ans et le démon qui vient d'entrer dans sa cinquante-deuxième année. » Diable d'homme 1 me dit Segond.
Cet éclat d'Auguste Comte était causé par une lettre de Littré. Cette lettre contenait des revendications pécuniaires dans l'intérêt de M™-^ Comte, lettre malencontreuse comme les autres actes suggérés |)ar M"" Comte à Littré.
Bien dillérent avait été le langage de Comte à la suite d'explications au sujet de Mme Comte, (jui avaient eu lieu à la Société, en avril 18oL Comte lui avait écrit une lettre pleine de ménagements.
C'est alors qu'apparut M'"° Comte inspirant Littré qui conduisait l'assaut contre le Positivisme.
La rupture avec M'"'^ Comte paraît avoir eu lieu dans les premiers mois de ISMI probablement à la suite d'échanges de correspondances hostiles.
Il y (Mil a la SocitHé Posilivislo une séance assez oragiMisc a propos (l'e\plicalions an sujet de M'"e Comte. Le président prononça l'expulsion d'un membre et, comme celui-ci gagnait la porte, s'avança i)Our hâter sa sortie. D'autres membres se levèrent prêts à s'interposer, rappelant la scène du Bninv/eois genlilhomine : « Monsieur le ])liilosopbe, Messieurs... » On ne dut plus voir à |)arlii' de ce moment M""» Comte assister au cours, installée dans un fauteuil.
Trois fois, M""^ Comte quitta le domicile commun. Son mari ne paraissait pas l'imputer à de l'inconduile conjugale, mais aux diflicuUés quelle faisait naîlre dans la vie commune, et qui la portaient à s'en (Moigner. Deux fois, elle put réintégrer le domicile, mais la troisième son mari s'y refusa. Il proclamait qu'il s'était ainsi soustrait a un l'égime de tribulations domestiques. Il y eut séparalion, nuiis non rupture. Une correspondance se poursuivit entre les époux sur des sujets d'ordre inlellectuel élevé. Comte favorisait même l'assistance de sa femme à ses cours.
La femme qu'Auguste Comte avait épousée malgré roi)position de ses parents, par une inclination fort inconsidérée ne paraît pas lui avoir à aucun moment procuré des jours parfaitement heureux. Était-ce uniquement la faute de M^e Comte? Il a dit que sa crise cérébrale avait été causée par des chagrins domestiques. Cependant, ils menèrent de longues années la vie commune. Peut-être chez Comte y eut-il reconnaissance pour les soins que sa femme lui avait donnés. Il n'a cessé
NOTES l'AH IN DK SES DISCIPLES oO
d'élever rétrospectivcMiient des plaintes contre elle.
M""* Comlo a été renneinie déclarée de tout ce qui, dans le Positivisme, lui rappelait M^"-^ deVaux. Cela sul'tisait à Auguste Comte pour la traiter comme la plus dangereuse des créatures. Mais cela ne suffît pas à ceux qui ne se conlenlent pasde jurer sur la parole du Maître. M'"*^ Comte a été disciple de la philosophie positive, et à ce titre elle a été très ardente à soutenir le renom de Comte comme philosophe. Elle acceptait d'ailleurs le Discours sur iensemble du Positivisme. Elle apporta son témoignage contre lopinion qui rapportait à Saint-Simon l'origine de la tln'orie fondamentale de Comte. Elle défendit linti'grité du livre de son mari, et elle s"opposa a la proposition de mettre la Philosophie au courant des progrés de la science, demandant si le point de vue philosophi(jue devait changer.
Elle na donc été l'ennemie que comme tous ceux qui oui été convaincus de ne pas accorder une adhésion sans réserve à toutes les conceptions (l'Auguste Comte quelque fermemeni attachés qu'ils fussent à ses principes fondamentaux.
Comte retira à Littré la gestion de la souscription que celui-ci avait fondée. Quelques jours après, il me dit cependant ([u'il avait été très touché de l'empressement que M. Littré avait mis à lui apporter les pièces de la soiiscriplion. Avait-il conçu quelque mauvais soupçon contre Littré capahle de divertir des fonds au proût de M"" Comte
(iO AUGUSTE COMTE
Lorsque Comie ayant retiré la souscription à Littré se chargea de faire parvenir à sa femme sa pension trimestrielle, il songea à organiser, suivant des vues syst«Mnaliques, nne délégation de trois membres qui iraient porter les fonds; mais cette délégation se réduisit à deux.
MM. Robinet et Foley furent désignés en premier lieu. Ils furent témoins do la part de M'"*" Comte d'une comédie d'indignation et de douleur sur l'attitude de son mari à son égard. Robinet se montra assez rude. Alors Comte changea les personnes ; ce furent Laffitle et moi. La comédie se renouvela, nous demeurâmes impassibles. Puis, sans doute sur le rapport de Laffitte que cela devait ennuyer, ce moyen de procéder fut abandonné et je ne sais plus par quelle autre voie les fonds parvinrent à M'"« Comte.
Comte se plaisait à répéter de son ex-éminent collègue qu'il était « coupable envers M™" Littré ». Cela n'a pas été seulement dénué du moindre élément de preuves, mais doit être déclaré absurde en tous cas. D'après les idées communes, rien n'expliquerait un entraînement réciproque, pas plus ([u'unc séduction.
M"i'= Comte était vieillie avant l'âge parla maladie, enlaidie sauf des vestiges de beaux yeux qui avaient pu plaire à certains. On a dit, peut-être d'après Comte, qu'elle lui aurait plu par sa grâce et son amai)ilité ; je nai jamais vu chez elle l'ien qui rappelle une femme gracieuse et aimable.
Littré de son côté avait tout le contraire des allures d'un galant. Il marchait courbé en avant;
il avait l'air iioii d'uii prêtre, comme on la dit, mais bien dun sacristain. Il était d'une laideur reconnue, mais corrigée par des yeux noirs très beaux, habituellement cachés sous de fortes lunettes d'oi'. Il a de plus gardé ses cheveux noirs dans un âge avancé. Pourquoi Litlré n'aurait-il pas eu à l'égard de M""' Comte un sentiment sinon identique du moins de même condition que celui de Comte pour M'"^ de Vaux ?
C'est là le vrai. La mère d'Emile Littré s'était liée avec M'"^ Comte dont elle avait peut-être pris le parti contre son mari. Elle tint jusqu'à sa mort son fils sous une domination jalouse qu'il subissait docilement. C'était une femme très énergique, disciple de Rousseau et du démagogue lyonnais Chàlier que les Girondins envoyèrent à l'échafaud. Son père avait été assassiné lors de la réaction thermidorienne. Agée de dix-huit ans, elle était venue, m'a-t-on dit, demander justice à la barre de la Convention. Son fils resta sous son joug posthume et, sur sa recommandation sans doute il dut considérer comme un devoir imposé d'être le tenant de M"" Comte. Il est à supposer qu'il se laissa envahir ensuite par celle-ci, persuadé que la condition qui lui était faite était imméritée et peut-être ne fut-ce (ju'à cause du dévouement dont elle avait entouré son mari pendant sa crise ce ré h raie.
M^i^ Comte avait cei-tainement une intelligence peu commune. Associée de pensée avec son mari, elle était i)leinenienl initiée à sa doctrine philosophique. En un mot, elle savait ce qu'était Auguste
Comte à la dinorcncc de bien des femmes dliommes supérieurs ; c'est là ce qu'apparemment appréciait Lillré.
Cela explique l'opinion qu'Auguste Comte a eu de son intelligence, et sa tenue d'esprit justitierait en partie la séduction qu'elle a exercée sur lui. Elle a compris l'œuvre philosophique. Elle pouvait soutenir une conversation sur des sujets qui, généralement, étaient hors du cercle d'idées des femmes ; elle a collaboré avecLittré à son livre.
Elle avait bénéficié de la disposition de Comte à hypertrophier les facultés bonnes ou mauvaises de ceux qui l'entouraient. 11 avait accordé un rang élevé à son intelligence. Il vint à lui reconnaître un esprit sophistique dont Laffitte était frappé. 11 était difficile de raisonner avec elle. Laffitte citait en exemple qu'un jour, commençant une explication, je lui dis : je suppose.. ]*ourquoi supposezvous, fit-elle? Cela coupa court à mon raisonnement.
Je me suis aperçu, comme Comte, du défaut de rectitude de son jugement. Elle cherchait la petite bête, elle était quintessenciée, chercheuse d'esprit. Dans la vie pratique, elle ne s'apercevait jamais qu'elle était absurde.
Elle ne désespéra jamais de ramener son mari a elle, cela par les moins raisonnables expédients, <|ui lui promettaient le moins de succès. Elle imagina d'aller assaillir Comte, arrêté près de la tombe de Mme de Vaux, en criant : Auguste, Auguste ! Recon. naissant la voix, il prit la fuite et se précipita dans une voiture. Dans l'inventaire on a trouvé une
NOTES l'AK UN DE SES DISCIPLES H;-}
carte portant une date avec des points dexclamatinn ou I.alTitte reconnut la date de cet événement dont le souvenir faisait horreur à Comte.
M"'" Comte eut une autre invention. En ISoo. Lonchampt et moi, nous allâmes à Bruxelles pour nous enquérir des moyens de réaliser un projet de revue dirigée par Liltré. M""" Comte, croyant acquérir un titre auprès de son mari, fit dénoncer à celui-ci le complot tramé, en signalant les personnes. Il y avait de quoi me perdre en révélant que je pactisais avec Littré. Mais, grâce à la complicité de Lonchampt qui jouissait d'une faveur sans égale méritée par sa ferveur qui n'excluait pas lindépendance et grâce surtout àrintervention desafemmc' si redoutée de lui, Comte repoussa la démarche tentée « contre deux de ses disciples les plus dévoués ». Ce seul résultat aurait dû suffire à M"^°Comte pour juger de ce qu'elle pouvait se promettre de ses entreprises .
En arrivant de Bruxelles, j'avais IrouM' unelt^tre de Littré qui, après nous avoir laissé faire le voyage, docile aux suggestions de Mm^^^ Comte, dégageait sa parole.
M"'° Comte trouva toujours un appui chez Littré [)Our ce que lui inspirait un satané caractère. Il empêcha cependant, a ma demande, de donner suite à un projet inqualifiable, daller par une inspiration vindicative, prendi'c possession du domicile mortuaire et s'y installer.
Je ne puis croire que les relations d'entier dévouement que Littré entretenait avec M""= Comte aient toujours été pour lui un plaisir, mais bien un
(l4 AUGUSTE COMTE
devoir donl la ijolion était enracinée dans la tête d'un rcmarciLiable entêté. Que ne lui a-t-elle fait subir ! ou, en empruntant une locution à l'argot, que ne lui a-t-elle fait avaler de couleuvres ! Et cela d'après ses propres récits confirmés par des faits dont j'ai été témoin, dans des circonstances où Littré était véritalîlement tympanisé.
L'ami de M'"« Comte jouissait d'une certaine réputation d'austérité qui n'était pas dénuée de motifs. « Mais Monsieur Littré, pourquoi fait-onde vous un saint? Vous aimez mieux un bon dîner qu'un mauvais, un bon lit qu'un mauvais, un bon feu qu'un mauvais », et ainsi de suite. Littré mettait en doute le parti pris contre les nouveaux venus dont Comte avait dû souffrir, et il citait l'exemple de la manière dont lui-même avait été accueilli. « Mais, Monsieur, votre Hippocrate ne donnait d'ombrage à personne. » Laflitte admirait cette réponse comme un cbef-d'œuvre d'impertinence.
Jamais Littré ne devait lui pardonner, disait-elle, l'existence qu'elle lui avait faite pendant l'élaboration du livre sur Comte, qui fut composé sous sa surveillance. Il aurait sans doute été disposé à faire certaines réserves, à des concessions sur l'inlluence de Saint-Simon sur Comte. Il paraît qu'il n'a pas fait le livre comme il aurait voulu. Mais n'allaitelle pas jusqu'à prétendre, de son côté, que Littré était jaloux, enviait l'auteur de \aL Philosophie positive. Mais Littré songeait-il à s'appliquer les belles pages qu'il a consacrées à Comte?
Alors prit naissance l'imputation à Littré du dessein de constituer autour de lui un groupe
NOTES PAR UN DE SES DISCIPLES 6o
hostile au fondateur de la doctrine, de se substituer à lui ou au moins de lui disputer la suprématie dans le monde positiviste. De là à lui altribuer une animosilé contre CiOmteVjui le poussait à ternir l'origine des conceptions du grand philosophe pour le frapper de discrédit, il n'y avait qu'un pas facile à franchir par des héritiers de Comte.
Je n'entrerai pas ici dans la discussion des jugements que Littré a portés sur des théories du grand penseur. Je ne veux qu'examiner ses intentions à son égard.
Je crois que ceux qui aujourd'hui fulminent contre Littré ne le connaissent qu'à travers les assertions hallucinatoires de Comte. J'ai peut-être quelque compétence pour faire connaître ce qu'était Littré. Pendant quinze années je l'ai vu presque tous les jours quand il était à Paris. Ces relations sont devenues moins étroites par suite d'une susceptibilité légitime dans sa cause, mais que j'ai poussée trop loin dans le fait.
La passion a fait oublier à Comte ce qu'était l'homme qu'il avait eu plusieurs années à ses côtés. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas l'àme d'un prétendant ou d'un usurpateur.
Toutd'aboixl une observation qui dépose contre cette attribution de sentiments d'animosilé et de vues de dépossession : Littrt', dans son livre, s'étonne que Comte se juge inférieur à Descartes et à Leibniz. L'expression de cette opinion écarte toute incrimination de faire tort à la renommée de Comte ou de s'élever à sa place, car quiconque a
causé seulcmcnL un quart dheure avec Littré ne lui prêtera de se croire supérieur ou au moins égala Descartes et à Leibniz (1).
Mais ce qu'on peut affirmer, c'est que Littré n'a jamais aspiré à être un conducteur d'âmes. Beaucoup ont pu se rattaciier aux opinions qu'on lui prêtait. Mais si jamais il a eu des disciples, il ne les a pas appelés.
Il ne se lassait pas de dire qu'il n'était qu'un disciple lui-même et un disciple d'Auguste Comte. Il ne faisait jamais allusion aux attaques de celui-ci ; il ne faisait entendre aucune récrimination ni n'exerçait aucune représaille. Il ne s'exprimait que respectueusement sur la personne de «M. Comte ».
Il était très modeste, remerciait simplement de ce qu'on disait de lui, comme il m'arriva un jour où j'avais écrit qu'il touchait à l'illustration. Il n'avait aucune tendance à prendre de l'autorité ; au contraire. Un de ses amis disait : « En politique, en médecine, eu philosophie, Littré a toujours servi la messe de quelqu'un. »
D'une inaltérable droiture, Littré a été asservi au devoir tel qu'il le comprenait et a été « un homme que tout le monde peut admij'er », comme je l'ai entendu dire à M. Wyrouboff sur sa tombe.
(1) Dans la leçon qu'eu ISIO, LiUré fit aux élèves de TEcolc Polytechnique à Bordeaux, il s'exiiriiiie ainsi : « ...Je manquerais à la fois à ré(iuité et à la reconnaissance, si je ne disais que celui (jui a lionne la forme vraiment scientifir|ue aux notions liisloriques est Auguste Comte, et (|ue c'est son yraml livi-c (jui me sert lie i-'uiile et de Ikimljeau. »
11 lot en éiireuves les (Quelques ])iiries sur les /'piiu/ips, écrites dès 1S54 sous la phjine iidlueme dos idées d'Aui^ustc Comte; il n'y changea qu'un seul mot qu'il Jugeait tendancieux.
NOTES PAR i:S DE SES DISCIPLES 67
On a voulu faire croire que Liltré avait tiré avantage de la philosophie [)ositive dans le monde académiffue. Cela est rontradictoire avec les dispositions qu'on prt^tail aux représentants de la science. Si, au contraire, les travaux spéciaux de Littré avaient paru baisser de valeur, on aurait su à quoi l'attribuer : à sa pbilosopbie. Hauréau me parlait un jour de « beaux articles » de Littré. il ajouta : « Mais il a donné dans les idées de M. Comte! » Robin, sans de puissants appuis personnels, n'aurait pas triomphé des citations tirées du Catrchisme positiviste qu'on lui opposait.
Bientôt le commerce avec Vieillard, familier de Louis-Bonaparte, qui dut se montrer fort déférent pour Comte, fit naître chez lui des rêves politiques.
Vieillard, ancien élève de l'École Polytechnique, ancien officier d'artillerie, ne paraît pas, comme le croyait Comte, avoir été précepteur du futur empereur, mais bien d'un comte Léon, fils de Napoléon I**"" et d'une comtesse de Luxbourg. Il a eu part à l'éducation du prince liOuis. Comte n'hésitait pas à lui attribuer près de la reine Hortense une situation commune à bien d'autres. Toujours est-il qu'il était resté dans des rapports dinlimité. M. el jlme Vieillard faisaient des séjours au château d'Vrenenberg, résidence de la reine.
Ayant ainsi conservé des attaches bonapartistes.
Vieillard fut déj)iitô de la gauche sous Louis-Phili[)pe; daus les assemblées de la République, il compta parmi lesÉlyséens.
Après le Deux-Décembre, appelé au Sénat, il y porta ses convictions philosophiques et même un esprit libéral. Il fut, a-t-on dit, seul à voter contre l'Empire, persuadé de l'erreur commise par une restauration monarchique.
Il avait assisté au cours avec M. Dufresne, premier mari de Mme Vieillard, dont Auguste Comte me signala la présence. Ce cours qui se faisait chez lui était je crois, payant, sauf pour les invités de marque (1). Heureux temps où l'on payait pour connaître quelque chose de la philosophie des sciences et de l'histoire.
J'ai personnellement connu Vieillard dans ma jeunesse jusqu'à sa sénatorerie. C'était un homme éclairé, bienveillant.
Son attente trompée par le rétablissement de l'Empire, Comte ressentit une vive irritation du démenti que lui donna l'événement. Il subit une de ces novations qui se sont si souvent produites dans ses opinions sur la politique du moment.
Il ne dissimula pas sa contrariété, comparant l'investiture impériale à la cérémonie par laquelle M. Jourdain se faisait recevoir rnainamouchi. Il défiait de représenter le Bourgeois gentilhomme qui attirerait les allusions du public. Mais le
(1) Vieillard et Dufresne étaient amis de mon père <iont ils avaient été eondiscij)les au lycée Impérial. M. Dufresne a j)eut-éti'e eu sa part d'influence sur mon adliésion à la jihilosoplue positive si c'est par lui que mon père en a eu connaissance.
Boiirr/enis (lonttJhnmmo ne tni'da pas à être repi'ésenté.
Dans le moment où il ne pensait pas à conquérir à ses idées le chef de lEmpire, il se rejetait sur l'espoir d'une révolution ])opu]aire. Il sexaltait à la pensée qu'il y aurait pour lui un rôle de guide des esprits. Il se vit un jour en situation de faire lin journal dans la manière du Pt've Dnchcsiie, en me disant : « C'est que je jurerais aussi bien qu'Hébert » : Contre qui pensait-il avoir à proférer des jurements? Ce n'était pas contre les aristocrates, mais contre les fauteurs de métaphysique politique qui entreprendraient de gâter la besogne des prolétaires. Mais ces prolétaires ont-ils tant de goût pour les façons de s'exprimer qu'Hébert a fait connaître ?
Comte na-t-il i)as, en 1858. rêvé qu'une lutte allait s'engager entre la partie républicaine de l'armée et la partie impérialiste qui serait défaite. Prévoir l'insurrection c'était déjà fort, mais le triomphe 1 II ma raconté qu'il avait fait part de sa prévision à Vieillard qui l'avait écouté sérieusement et avait même eu la complaisance de lui faire une objection, preuve du soin que cet homme d'esprit mettait à ne pas contrarier les créations (le l'imagination do son interlocuteur et des ménagements qu'il comprenait (jue réclamait la condition mentale du philosophe.
Une autre fois, c'était le général Cavaignac (|ui allait èlrt' dictateur à bref délai. H se ligura être le conseiller éventuel du nouveau gouvernement et se préparait à lui proposer comme gage à la République
reslaiirôo, d'aprO-s ce que me rapporta le docteur Robiuet, de faire « guilloliuer » sept personnes, trois pour le Deux-Décembre, Saint-Arnaud, Morny et Fould, et trois pour l'expédition de Rome dont il se souvint, les ministres Odilon BarrotetFalloux et le général Oudinot et à ces deux titres Louis Bonaparte pour couronner cette liste. On se demande ce qu'était devenue « Tlieureuse abolition provisoire de léchafaiid politique » en face de ces mises à mort par décret.
Ses mauvaises dispositions à l'égard de l'Empire se dissipèrent lorsque les relations avec Vieillard lui ouvi'irent des perspectives sans bornes. L'espérance de diriger une salutaire évolution du titulaire de la couronne impériale ne l'abandonna plus.
Comment Auguste Comte a-t-il pu s'égarer au point de fonder des espérances sur l'auteur du sinistre Coupd'Etatpour notre avancement politique sans égard aux connexions entre les faits sociaux ? Il aurait pu craindre les suites de l'abandon du sort d'un peuple à une volonté individuelle. Il aurait dû concevoir des inquiétudes pour la paix sous un régime d'oppression de toute liberté, (jui, dans l'bistoire, portera la responsabilité d'avoir affligé le monde civilisé de la plaie de Fimpérialisme, s'il ne pouvait prévoir celte siluation d'attente indélinie de la guerre, comme l'a dit M. Jaurès.
Comte a-t-il été dupe de cette parole : « L'empire, c'est la paix », qui a été une éclatante justification de ce que disait un ambassadeur d'Angleterre de cet empereur auprès duqiiel il était accrédité : '( 11 ne parle jamais, il ment toujours. »
NOTKS l'Ali UN DE SF.S DISCIPLKS 71
Augiislo Comte ne s'est pas borné, comme tous les auteurs de théories sociales de la ])reniiére génération du xi.\e siècle, à aiinoncer un avenir pacitique. vers lequel s'acheminaient les sociétés humaines ; il a |)roclanié le dogme de la paix comme la règle de conduite des nations groupées dans l'Occident de rEiiiope. Il voulait la paix partout, la paix toujours. Il croyait avoir pourvu à une action défensive par des moyens qu'on jugera dérisoires ; c'était par une sorte de guérilla universelle, s'appuyant sur la facilité que Ton a de devenir chasseur. L'on m'a dit qu'il avait conçu un projet de décret : Art. l''', l'armée est licenciée ; Art. 2, les soldats sont chargés de l'exécution.
Il faisait la remarque que depuis 18loces nations avaient résisté à toutes les causes de guerre. La paix n'avait été troublée que par quelques perturbations locales et passagères. Il rendait honneur au maréchal lîiigeaud, militaire partisan de la paix.
Il louait hautement le roi Louis-Philippe de ses constants efforts pour le maintien de la paix. L'histoire l'econnaîtra le mérite de ce gouvernement en face duquel, malgré les expéditions d'Anvers et dAncône, aux applaudissements d'une grande partie des membres du cor()s électoral, le député Mauguin put dire de la politique extérieure de la France : « C'est une iialte dans la boue. »
Dans ses cours, Auguste Comte ne parlait du roi Louis-Philippe qu'avec éloge. Après 1851, par une fâcheuse coïncidence, aîors que Louis Bonaparte spolia une famille royale à qui il devait delà reconnaissance, Comti' maltraita le prince, rhommr
supérieur qui, l'iappé de sénilité prématurée, a perdu sa couronne et livré la place à l'Empire, mais n'a pas voulu courir la chance de la sauver au prix d'une répression sanglante.
A la révolution de 1848, la guerre fut conjurée. Un congrès de la Paix, tenu à Paris, en promulgua le dogme avec éclat et Victor Hugo y propliétisait (jue l'ère de la paix allait s'ouvrir. Le parti socialiste tientà honneur de recueillir l'héritage desrépuhlicains de 1848. On pouvait croire la guerre abolie. Le Coup d'Etat napoléonien devait la restaurer.
Cependant Comte fut indulgentpour la guerre de Crimée, dont, je crois, il rejeta la faute sur la Russie, sans doute parce que le czar n'avait pas répondu à ses bizarres communications, ce dont il se plaignait vivement. Il annonçait que l'Autriche allait s'imposer comme médiatrice entre les belligérants. Lors de la paix, il illumina. Il aurait pu vivre assez longtemps pour être témoin de l'état lamentable où a conduit une perturbation dans l'évolution sociale.
Mais Comte allait trop loin dans cette ardeur pour la paix qui impliquait le maintien de toutes les oppressions. Il fut inexorable pour les modernes habitants de la Grèce qu'il condamnait, comme héritiers des Grecs de Byzance, à vivre sous le joug des Turcs pour lesquels il eut toujours une faveur marquée. Sismondi a dit, à propos des croisades, que le droit d'intervention existait pour le maintien des lois fondamentales de l'humanité. Il appartenait à Comte d'appeler les nations de l'Europe à exercer une action tutélaire à laquelle elles sont impuissantes à pourvoir avec le réveil de
l'esprit de conqu^;tequi est une menace au progrès moral et matéi-iel pour combien de générations ?
Les révolutionnaires, ce qui s'entendait de tous ceux qui voulaient délivrer la France de l'Empire, lurent l'objet d'une continuelle animadversion. Révolutionnaire était une note infamante, la pire injure que Comte crut pouvoir adresser à celui qu'il considérait comme un ennemi. Littré la méritalorsqu'il descendit du piédestal où il était placé.
Membre du comité de secours aux familles des transportés, j'avais obtenu de Comte qu'on fît aux séances de la Société une quête à laquelle lui-même participait. Mais il prit une occasion d'y renoncer avec cette réflexion que les gens qu'on soulageait étaient des révolutionnaires. Ce n'étaient que leurs familles qu'on secourait.
En ISoB, je sortais de la prison de Mazas ; j'allai le voir, je le trouvai dans ces mêmes dispositions plus accentuées contre les fauteurs d'une opposition stérile.
Par suite de son aversion pour les révolutionnaires, Comte arriva à proscrire tout changement dans la situation politique des États de l'Europe. Segond venait de visiter le Nord de l'Italie. Il dépeignit à Comte le régime sanguinaire qu'il subissait. Le soir. Comte me dit que cet empereur d'Autriche qui présidait à l'oppression de l'État lombardo-vénitien était un conservateur (1i.
(1) Manin, qui, ;ipros avoir expulsé les Autrichiens de Venise, la gouverna et la (li'li'inlit ptMulanI un long sièi^e, montrait des dispositions faviiraltles an Positivisme.
Qu'aurait dit le glorieux Pn'sident de la Républi(iue de Venise, s'il eût connu le propos inconsidéré de Comte ?
Je nai pas connu de disciples de CiOmto qui se soient associés aux vœux du fondateur pour le salut de FEnipire. Pi'esque tous, pai'uii les plus dévoués, comme le docteur Robinet, ont été jusqu'à la fin adversaires militants. Magnin a encouru un mois d'emprisonnement pour un lait politique. C'était, je crois, pour un conflit avec un l'actionnaire.
La propagande du Positivisme fut privée de la l)ublicité qui lui était acquise avant le Deux- Décembre. Comte trouva une raison d'y voir un incident heureux en disant que le Positivisme entrait dans une ])base a latente ».
Cette propagande étouffée dans le centre français, le mouvement s'est continué à l'étranger en dehors de l'actiond'Auguste Comte. Au reste, àquoi tenaille manque de liaison entre les différents foyers avec le centre? Sans doute, au manque dedirection de la propagande de la part du fondateur.
Le philosophe ne se trouva jdus en contact qu'avec sa Société amoindrie et de rares visiteurs. Nous allions le voir pour l'écouter, non pour le contredire, même les jjIus exempis d'une sujétion irréfléchie. Il ne sollicitait pas l'expression de l'approbation, de sorte qu'il s'engageait en toute confiance dans toutes ses déviations. Au reste, dans les spéculations les plus aventureuses, souvent il déployait une verve qui les i-endait des plus intéressantes.
Pour moi, je ne me suis jamais approché du grand philosoplie qu'avec uiie respectueuse admir ration. J'étais on ne peut plus sensible à la pensée
NOTES l'AH UN DE SES DISCIPLES lO
qtic j'étais admis à causer lamilièremenl pendant deux heures avec un homme appelé à de si liantes destinées.
Comte était porté à inleipréter en sa faveur un silence qui était parfois coupé par des marques d'intérêt qu'excitait sa forme humoristique. Mais tous ne se bornèrent pas à garder le silence et on a pensé avec raison que la situa lion était de nature à fomenter l'hypocrisie.
Les séances de la Société étaient remplies par des communications du Président; les libres discussions d'autrefois ne se renouvelaient pas. Comte y avait rencontré des contradicteurs chez des membres, libres esprits, qui s'égayaient de tout ce qui était marqué de quelque excentricité.
La discussion avait porté sur la convenance pour Comte de faire, pour se procurer des ressources, des travaux spéciaux que Mill offrait de traduire et de faire insérer dans des revues anglaises où ils seraient largement payés. Comte s'y refusait alléguant que cette diversion lucrative ferait obstacle à l'accomplissement de son œuvre principale. Il m'a dit plusieurs fois qu'il aurait pu accepter ces tiavaux comme Rousseau copiait de la musique, ajoutant qu'on verrait si l'Occident le laisserait mourir de faim.
Dans sa Société, au temps do sa prospérité, tous les avis n'étaient pas d'accord avec cette résolution attribuée à une obstination incompréhensible. Pour moi, j'admirais le pbilosophe qui. au prix de pénibles épreuves, se tenait altachi' a <*e qu'il considérait comme un devoir impérieux. Qu'on se
représente, sous la menace de la détresse, la nécessité pour Auguste Comte, qui avait la superslilion (le l'exactitude, d'aller déclarer à son propriétaire son impuissance de le payer et solliciter de lui un délai de grcâce.
Cependant, il avait eu un projet de Revue Occidentale, paraissant par trimestre, de cinq feuilles, je crois, dont les articles auraient été rétribués. Les fonds ne vinrent pas.
Si, dans sa Société délaissée, il lui était fait des observations qui lui étaient désagréables, il les faisait payei'. Il considéra comme démissionnaire, lui appliquant un article inappliqué du règlement, un méridional, Lapierre, qui lui dit, lui faisant remarquer le grand feu : « Mais vous brûb^z un bois du diable ; vous vous rôtissez la face. »
Auguste Comte prit en parfait dédain son livre de la Philosophie positive. Il abandonna le projet de la rééditer avec la suppression du cbapitre sur l'astrouomie sidérale et l'addition d'un cbapitre contre le calcul des probabilités et comme introduction le premier opuscule de Littré ainsi qu'il l'avait annoncé. Seulement, il autorisa à réimprimer le premier volume épuisé. DeuUin, qui en faisait les frais, comptait poursuivre la réimpression totale. Mais le volume, dont j'ai corrigé les épreuves (1), imprimé, Deullin put apprendre les déceptions auxquelles on était exposé avec Comte qui ne laissa pas continuer la réimpression en
(1) A ceUe occasion, j'eus encore un exemple de sa mémoire spéciale. Je lui signalai une faute dans son édition; il me dit : « Eu etl'et, elle a été oubliée dans Verrutum. »
NOTES PAR UN DE SES DISCIPLES il
disant qii"il fallait que le besoin en pesât sur l'Occident. On ne put écouler qu'une faible partie du volume pour lequel Deullin avait fait les avances.
Cette tendance fut avivée par cette circonstance que les séparatistes se rattachèrent à la Philosophiepositive que seule ils connaissaient. Aux yeux de Comte, cette disposition devint le symbole d'un schisme. Il n'interdisait pas la lecture de l'ouvrage, mais s'il l'autorisait, c'était comme un préambule de ses écrits postérieurs. Il en vint à condamner ceux qui s'en tenaient à son œuvre philosophique, ne leur sachant aucun gré de cette adhésion restreinte et pourtant essentielle. L'adhésion limitée, à l'exclusion de ses œuvres de prédilection, était comme un retour à une primitive église. Le sectateur de la seule Philosophie positive faisait à Comte reffet du Janséniste sur Louis XIV qui était arrivé à donner sur celui-ci la préférence à l'homme qui ne croyait pas en Dieu.
Il n'avait aucune hésitation sur Tefficacité de ce qu'il écrivait. Lorsque le Catéchisme parut, j'en fus le premier acheteur et lui mon Irai immédiatement mon exemplaire. En me disant :« Les prolétaires et les femmes vont tomber dessus il me parla de la seconde édition.
Ce fut une déception générale ; on attendait, non sans quelque témérité, un livre de propagande suffisamment accessible. On avait un monument de langue philosophique où l'élève fait preuve d'une parfaite conuaissauce des doctrines qu'on lui enseigne, parle avec une extrême pureté la langue
philosopliique du Maître et lait des réflexions qui font n'oire à une haute culture positiviste.
Comte n'a cessé de considérer cette composition comme le plus puissant instrument de conversion ; il en recommandait l'usage pour tous ceux qui voulaient l'aire connaître la doctrine i)0sitiviste. Il était trop porté à dédaigner la démonstration qu'il négligeait, se reposant sur la seule exposition pour convaincre. Il eut la pensée d'envoyer des délégués en province, près des ditlërents groupes pour en soumettre les membres à un examen sur le CaU'chhme et leur délivrer, s'il y avait lieu, un certificat de Positivisme.
Ce Catéchisme qui n'a, comme on l'a dit, de catéchisme que le nom est un instrument de propagande très défectueux. Il aurait dû préférer son beau livre du Discours sur V ensemble du Positivisme (1).
Comte avait perdu sa seconde position à l'École Polytechnique (2). Il m'a raconté comment ce fait s'était passé; mais encore ici mes souvenirs ne sont pas assez précis. Cette fois il fut atteint dans ses conditions d'existence matérielle. Même en public, dans ses cours, il n'avait cessé de se livrer à ses attaques habituelles contre ceux dont sa position dépendait.
J'ai entendu dire qu'on avait voulu prolonger la durée des interrogations et que Comte y avait
(Il Jules Ferry et Marcel Roulleaux, ces esjirits si nobles, furent conf(uis ])ar la lecture du Discours.
(•2) lie souvenir de Comte commis répétiteur s'était conservé dans l'Eciile, de sa nutalion équitable, de ses explications satisfaisantes avec l'emploi jugé excessif des mots s/xuihinr et sponlunéinenl.
NOTES l'AK U>" DE SES DISCIPLES 70
résisté, estimant que cette prnlonj^alion ne lui était pas nécessaire pour juger un élève.
Je n'ai pas su quil ait essayé d'obtenir, du nouveau gouvernement, sa réintégiation. En 184S, il avait encore fait des démarclies au ministère de la Guerre. 11 avait vu le colonel Charras qui ne lui avait pas donné satisfaction. Comte se plaignait (|uil n'ait pas quitté son cigare. Il ne vit point le ministre Lamoricière, son ancien élève qui, entré à IKcole Polytechnique, travaillait comme un bœuf, m'a dit Comte.
Comte a présenté les symptômes du délire des persécutions. Il voyait tout de suite des ennemis. Il a imaginé une conspiration pour faire, sur son œuvre, un silence qui s'explique tout naturellement, et même pour l'atteindre dans ses ressources matérielles.
Tous les savants étaient-ils aussi bostiles que le disait Comte aux idées générales? Litlré n'a encouru aucune défaveur pour s'être fait le propagateur de ces idées.
Est-ce par bostililé contre les doctrines du philosophe ou bien par des dispositions personnelles suscitées par les agissements du candidat et du fonctionnaire?
Le succès de Comie dépendait de membres de rAcadémie des sciences et d'autres personnes qui avaient la même origine, mais qu'il se croyait favorables. Il provo(iuait l'hostilité par les paroles
agressives qu'il prodiguait à toute occasion, particulièrement contre les algébristes. Je l'ai entendu citer au cours la qualification dont Blainville gratifiait ses collègues de rAcadémie des Sciences, les ynicrocéphales.
Il se déchaînait contre les concurrents qui lui étaient préférés pour la chaire. L'un Duhamel, son ancien camarade, a été stigmatisé dans ses livres et sa correspondance, ainsi que son neveu Joseph Bertrand qui avait fait comme major de l'École, des visites pour solliciter la nomination de Comte qui l'avait noté comme « merveilleusement doué pour les mathématiques ». L'autre était Sturm qui ne brillait ni par sa tournure ni par sa tenue. Il était alors connu dans les cercles scientifiques pour un théorème qu'il avait, disait-on, trouvé dans les papiers de Fourier (1).
Comte me raconta qu'un jour étant entré chez un marchand de vin pour chercher des billets pour les Italiens, il y avait, aperçu Sturm qui attendait aussi, sans doute, des billets. Comte avait conclu qu'il attendait des filles.
Je tiens de Comte que, pai'lant de l'un des fonctionnaires de l'École, il disait au capitaine de service : « M. Duhamel est l'homme le plus méprisable que je connaisse. » Et il ajoutait : « Le capitaine ne me répondait pas, il trouvait que j'avais bien raison. » Il aura tenu ce langage à plus d'un capitaine.
(1) sturm iiv;iit mit! manière à lui de se i)i-éci|)iter cdinme un f.iuve (lu Jardin des plantes de sa salle d'attente dans l'amphilliéàire, de sorte (jue, quand l'heure arrivait, sur les bancs on criait : •■ Làeliez le Stourm. »
A son coiii's, il inoiilrail riiiconvénient de cn-er des emplois inutiles et il citai l celui de directeur des études à l'Ecole Polytechnique qui avait été donné d'abord à « un liomnKï très digne, Dulong; ensuite à un crétin, mais honnête (Coriolis. Crétin était injuste », et enfin à un « misérable ;Duhamel) ». Il semble que ces propos pouvaient servir au moins de pi'étexte pour justifier les incjuiétudes que donnait l'état d'esprit du répétiteur.
Ainsi, Comte n'a dû accuser que lui-même de ses échecs ; mais avait-il eu tant à se plaindre des savants à qui il devait la double position qu'il occupait ? Elle lui avait été acquise malgré ses attaches républicaines et la publication des premiers volumes de sa Philosophie. Il est possible que plus tard on n'ait été ni ('quitableni généreux à son égard, mais il semble que ce qui lui est arrivé serait arrivé à tout le monde.
A côté du délire des persécutions, le délire des grandeuis, l'aspiration à l'exei'cice d'un pouvoir despotique soit par la persuasion individuelle directe, soit par une contrainte exercée sur l'opinion dautrui. Il ne visait pas à l'emploi personnel de la foi'ce, mais il entendait disposer d'une force morale irrésistible. Comte pensa établir une nouvelle série de dominateurs suprêmes du troupeau humain par la croyance.
Un principe essentiel dans l'organisation sociale chez (iOnite est la division des deux puissances, celle de l'action morale et intellectuelle et celle de l'action politique. La première, exercée actuellement
8â AUGUSTE COMTE
par des organes iiulépendants, devait rester parfaitement libre à l'égard du gouvernement dépositaire du pouvoir politique, ne tenir de lui aucun avantage d'aucune sorte en argent et en nature.
Auguste Comte ne réclamait aucun salaire de l'État. Mais dans la pratique, il faisait litière de son principe lorsqu'il contrariait quelque convenance spéciale ; il acceptait du pouvoir politique une salle.de cours que même il sollicitait ardemment. Cependant le gouvernement ne pouvait fournir des locaux à tous ceux qui lui en demanderaient. C'était donc un privilège d'obtenir une salle. Si Comte l'eût voulu, des cotisations volontaires lui en auraient procuré une. Il pouvait également faire son cours à son domicile comme il avait fait pour quelques leçons, lorsque la salle du Palais- Royal lui fut momentanément retirée. On aurait dit qu'il tenait à l'attache officielle.
Il n'aurait pas refusé un édifice public, car il me dit que le gouvernement, en n'accédant pas à sa demande d'une salle, comprenait qu'il ne devait plus se faire entendre que comme orateur sacré, au Panthéon par exemple.
Il ne faut pas oublier que la domination ne s'exerce pas seulement par l'emploi des moyens matériels, par la force qui réside dans ces moyens ; mais aussi parles voies morales et intellectuelles, par la force, l'autorité que l'on puise dans la persuasion individuelle ou dans la contrainte exercée par des collectivités persuadées. Cette action indirecte peut devenir formidable. Stuart Mill a signalé l'atteinte que la liberté pourrait en recevoir.
Cette puissance comprend toutes les formes de boycottage et peut conduire à la lapidation.
En ce sens, le désir de domination s'est montré chez Comte dans toute son intensité. Il al)jurait toute pensée d'action matérielle et il na pas eu de peine à être fidèle à son principe. Toutefois pour l'autorité morale qu'il se promettait sur \es pasteurs de peuples, il tenait en réserve à son service une force coercitive imposante. Il empruntait la puissance de ces opinions collectives qui consliluenl l'opinion publique, il y mettait une confiance imperturbable.
Pour Comte ce pouvoir moral et intellectuel constituait le pouvoir spirituel qui gouvernait les esprits au nom d'un être supérieur, l'Humanité, dont le philosophe faisait une véritable entité.
C'est comme organe suprême de celte Humanité qu'Auguste Comte a offert un type achevé de délire des grandeurs. Il s'en institua le souverain interprète, sous le titre de grand prêtre, auquel il conférait toutes les prérogatives dont, suivant lui, un grand prêtre était investi dans l'ordre moral et intellectuel. Il m'a décrit son costume blanc et vert. Ce nélait rien moins (ju'iine papauté qu'il s'était décernée, sans que peut-être il en eût conscience. On était loin de ce pouvoir spirituel attribué aux savants au temps de la Restauration.
Au sujet de IHumanilé, il se commet de vulgaires mé[)rises. La définition philosoplii(iue qu'en a donnée Comte demande+ait un commentaire explicatif. Ce n'est pas un ensemble d'organismes : c'est le résultat acquis de l'évolution humaine pour la
réalisation d'un idéal. C'est le génie de rHiimanité, l'âme de rHiimanité au sens nominalisle. L'Humanité a le même sens que l'Église. C'est la notion vague de cet être à la fois idéal et réel que Comte a systématisée en la précisant.
n faisait au reste des rêves de grandeur pour ce nouveau pouvoir spirituel dont il était l'initiateur. n réservait à ses croyances un rôle sans mesure dans la direction des sociétés par l'empire qu'il lui ouvrait sur l'opinion. Ce pouvoir surveillait la conduite des individus astreints à une grande uniformité de sentiments, de pensées et d'actions. Le philosophe conférait le pouvoir de juger les vivants et les morts, pouvoir qui n'était pas sans danger à l'égard de ceux-ci à en juger par la manière dont le fondateur lai-môme l'avait exercé au préjudice de Blainville. Les arrêts de l'histoire suffisent et il est permis de se pourvoir contre les erreurs.
11 est certain que les corps savants ou philosophiques dont les fonctions rentrent dans celles d'un pouvoir spirituel se rallient sous une autorité commune d'un chef: telle est l'Université en France. Mais c'est un office de direction qui n'a rien d'un office papal.
Dans son cours. Comte déterminait fort exactement ce que devait être le chef de ce pouvoir intellectuel et moral. Il comparait sa fonction au généralat des Jésuites, dont le titulaire n'a pas la charge de la fixation des dogmes, du règlement des croyances. Le général gouverne l'ordre auquel il préside.
NOTES PAR UN DE SES DISCIPLES 8o
Je ne crois pas <jii"oii sache exactemeiil le rôle d'nn orand prèti'e dans les temples de la théocratie. Il dirigeait le culte, veillait à Taccomplissement des rites. Mais quelle part prépondérante d'autorité avait-il dans la corporation sacerdotale, spécialement sur la formation de ce qu'on peut à peine appeler des dogmes? Sans que je sois particulièrement renseigné, je crois que la fonction du grand préli'e, haut surveillant dans son temple, devait avoir quelque similitude avec celle d'un évèque, surveillant dans son diocèse. Il n'y avait rien de comparable avec une papauté.
Auguste Comte admettait évidemment que le grand prêtre aurait la toute-puissance en matière intellectuelle et morale; rendrait des décisions irréformables, sauf par ses successeurs. Il aurait autoi'isé les questions et consacré les solutions dans les choses de l'ordre moral et social. Mais alors, dans tout le domain'' scientifique, voit-on ce grand prêtre se prononçant sur la convenance de chercher à décomposer un corps simple ou sur la réalité de la découverte d'un élément anatomique?
Il y avait là, chez le grand philosophe, l'illusion de faire vivre un pouvoir autocrali(|ue qu'il reconnaissait en sa personne. Je suis porté à croire que la manièi'e dont Blignières avait caractérisé le pouvoir spirituel : un pouvoir aristocratique, ce qui tombe sous le sens, n a pas été un des moindres griefs contre son livre, j'our s'assurer un pouvoir monocralique, Comte e^ étendait la jouissance à ses successeurs.
Dans ses dernières années, Auguslf Comte saf-
tribiia un pouvoir qu'il semble qu'on ne devrait pas se donner soi même, le pouvoir de lier et de délier. Il ne peut pas y avoir pour moi de doute sur ce point. Je lui disais que j'avais un engagement; se levant, il me dit d'une voix impérative : « Je vous en délie.» A-t-ilpu penserque jeme croirais délié? Dans tous les cas, il exerçait son pouvoir, fût-ce même dans le vide. Après toul, il croyait m'avoir délié, c'est tout ce qui! lui fallait.
La vocation sacerdotale d'Auguste Comte, en se manifestant, a marqué une phase de la croissance de son trouble mental. Il a alors transformé le caractère du personnel philosophique. Cette transformation dans sa pensée ne s'est pas opérée d'un coup. Ou la vu progressivement dans ses cours.
11 disait d'abord une année : les philosophes, en parlant des organes do son pouvoir spirituel: puis rann{''e suivante : les philosophes sont les prêtres de THumanilé; une troisième année: les prêtres de l'Humanité.
En instituant les prêtres, il le devenait lui-même cl il s'élevait, sans difficulté à ses yeux, au rang de grand prêtre. Dans son esprit, il a cru y puiser une autorité nouvelle avec la ferme confiance qu'il la ferait reconnaître. Parmi ceux qu'il considérait comme ses vrais disciples, je ne sais quels sont ceux qui l'ont ellectivement reconnue.
Les deux fonctions cérébrales de l'orgueil et de la vanité combinaient leur action pour accréditer dans son esprit les étranges illusions qui y trouvaient asile. Ce parait être les événements de 1848 et de I85I qui les ont fait surgir. Son imagi-
NOTES PAR IN DE SES mSniPLES X"
nation prit l'essor. Quel saut, du vœu si modeste d'avoir un jour cinfiuante disciples, à la confiance que ses doctrines envahiraient toute la population du globe après une durée de deux siècles!
Sous l'Empire, Comte n'abandonna pas l'attente de TtHablissement de son gouvernement prolétarien. Il l'espérait par l'initiative de l'auteur de la restauration du régime impérial. Quelques jours avant sa mort, il s'occupait encore de l'avènement prochain de sa dictature.
Il promena cette dictature, à titre de prolétaires, entre Blanqui qui avait lait ses études; Barbes qui avait de la fortune et qui aurait frémi de se trouver à côté de Blanqui il); Caussidière qui était représentant de commerce (21; Hadery, ouvrier sans doute, qui l'éalisa sa vocation d'être un chef agricole avec un gros capital qui lui fut donné par un anglais ;Deullin qui était banquier, et qui fut fort contrarié, même effrayé, de cette désignation qu'il
il) Il n'avait pas été arrêté, pour Blanqui et Barbés, par deuv faits (|ui avaient été à sa connaissance. Pour Blainpii, par une atliclie électorale caractérisée i»ar les deux premiers noms : Adam camhreur. Flotte cuisinier. Pour Barbés, jiar le millianl sur les riches ((u'il avait l'ait votei' par les erivabisseur's de l'assemblée le l.'i mai 18 iS.
(2) Caussidière, iircfet de police en ISiS.i'Iail un homme remarf|uablt>. Le |diiliisoplie avait eti' \ivement fi'appc de cette pai'ole dont il s'exai-M'cait la portée-: «Faire de l'ordre avec du désordre », dans la situation réTolutionnaire. Soumis à réélection, il fut réélu par Paris à une grande majoriti'; jnignant les suftraires des classes avancées, à cause des uages (ju'il avait donnés à la cause populaire, à ceux des classes conservatrices, à cause de Ihaliileté avec laiiuelle il avait mainlenu l'uidr^^ public.
('iC n'est pas dans la dir(>ction de la police ]iropremenl dile, qu'un préfet a le plus d'occasions de montrei- ses aptitudes, c'e^t lians la partie idunnislrative où Caussidière avait rapidement fait reconnaître sa haute capacité.
jugeait de nature à lui nuire dans l'opinion. Je crois bien que dans l'origine, Littré qui n'était pas prolétaire a été au nomjjre des dictateurs.
Comte alla visiter Blanqui en prison ; celui-ci lui fit rendre sa visite par sa mère et sa sœur. Je crois que leurs relations n'eurent pas de suite.
Le refus de Barbes le dépoétisa aux yeux de Comte qui se souvint (|uil avait eu, en 1848, le commandement du palais du Luxembourg; il le traita de Gouverneur des lilas du Jardin.
Comte avait la ferme confiance que ses choix de membres de gouvernement seraient ratifiés sans difficulté par les électeurs à qui il était bien obligé de s'adresser. De plus, il n'avait aucun doute que les élus suivraient docilement ses indications. On a vu la proposition qu'il faisait faire d'une intendance.
Auguste Comte était de taille au-dessous de la moyenne, un peu trapu mais sans disproportion. Ses traits étaient réguliers. Un Positiviste adonné à la pbrénologie disait qu'il avait la tête mal faite. Il avait le teint mat qui se colorait dans l'émotion, et, comme on sait, un grand développement frontal. Il est bien regrettable que son image nait pas été conservée par un grand portraitiste.
Le portrait gravé ne donne aucune idée de l'expression de sa physionomie, surtout de la puissance de son regard, de l'éclat qu'il pouvait prendre. Il en est de même, du buste qui est une œuvre remarquable. Un petit daguerréotype.
envoyé sans précaution en Hollande, a été perdu. Le tableau d'Etex me paraît seul le faire connaître, mais Auguste Comte illuminé.
Il a été maltraité par les portraits. J'en ai vu un où il était véritablement dilToime. Est-ce celui dont il disait qu'on le faisait ressembler à M. Cabet et à l'arcbevèque de Paris, (sans doute Mgr AfTre ? Une publication périodique, qui n'a eu qu'un numéro, a donné un portrait liideux, du reste, sans le moindre rapport de ressemblance.
Il avait les cheveux coupés très ras. Dans sa jeunesse, il portait ses cheveux noirs longs. On le rasait tous les jours; son « l)arbier » tenait une certaine place dans sa vie intellectuelle.
Ce barbier était pour Comte la source régulière d'informations sur les choses du dehors, notamment celles de la politique. Depuis des années, le philosophe avait renoncé à la lecture des journaux sauf pour la série d'articles de Littré. Son barbier, ou plutôt le journal de son barbier, était son pourvoyeur de nouvelles. Lorsque dans la journée, on croyait lui en apprendre une, il répondait souvent : « Mon barbier me la appris ce malin. »
En causant. Comte rejetait la tête on arrière tournée vers son interlocuteur que, du reste, sa myopie l'empêchait de voir. L'hiver, il se tenait assis très près de la cheminée, penché sur le feu vers lequel il tendait ses mains ouvertes de manière à en chauffer la face intérieure; autrement, il les appuyait sur ses genoux. Dans ses réceptions de jour, il était assis devant la fenêtre à laquelle il
tournait lo dos, les mains croisées sur la poitrine. Telles étaient ses altitudes habituelles.
Son accueil était froid. C'était de sa part une rare distinction de donner la main. Une fois la conversation engagée, venait un certain abandon. 11 tenait ses regards dirigés vers son interlocuteur, mais il ne devait pas distinguer ses traits.
Il était en effet d'une myopie extrême. Il lisait dans un Voltaire condensé en quatre volumes. Une portait pas de lunettes à cause de sa répugnance pour tout ce qui était artiliciel comme adjuvant de l'organisme humain. Je crois que, dans la rue, il avait conservé l'usage du lorgnon.
Sauf le mercredi, jour des séances de la Société Positiviste, et le lundi réservé à Laffitte, lorsqu'il était à Paris, Comte recevait le soir de sept heures à neuf et dans la journée pendant son temps de repos. On pouvait prolonger la visite pendant les deux heures. Un visiteur ne chassait pas le précédent. En nous congédiant, le philosophe restait parfois quelque temps à causer debout. Les habitués se levaient (juand ils entendaient sonner neuf heures à une des deux pendules que Comte s'était vainement efforcé, comme Charles-Quint, de faire marcher mathématiquement d'accord.
On croira sans peine que sa conversation n'était pas banale. Il la rendait volontiers anecdotique sur les hommes et les événements, enjouée et très spirituelle. Il ne se laissait entraîner à des considérations d'ordre philosophique qu'avec les nouveaux venus. Les plaisanteries jaillissaient en abondance, incisives, sarcastiques. Quelquefois,
je riais une grande partie de ma visite. Quant à lui, il riait de la voix sans que son visage y prit part. S'il souriait on voyait à peine son sourire.
Auguste Comte avait des tics. Il agitait légèrement le côté droit du corps et de la face ainsi que l'œil droit. Dans la salle d'attente du cours, on le voyait, par un carreau donnant sur le corridor, se livrer à des sortes de contorsions. Il donnait à son cou un mouvement de torsion d'un côté à l'autre. Dans son attitude, il y avait quelque chose de ce que les médecins reconnaissent comme un signe d'aliénation ^^l .
Dans le temps où Comte était encore examinateur à l'Ecole Polytechnique, il se faisait remarquer par rhabitiule de frapper du poing la basque de son hahit. Mme Comte qui connaissait cette habitude devenue machinale l'attribuait comme origine à la préoccupation de s'assurer de la présence d'une grosse lorgnette.
Etant encore au collège, comuje mes camarades, je connaissais (iOmte de vue. On le rencontrait à des heures régulières dans le quartier du Luxembourg où se trouvaient les établissements où l'appelaient ses occupations. 11 marchait d'un pas vif et rapide. J'avais fait la remarque des coups de poing. Dans la suite, je ne lai vu qu'une fois dans
(1) An cimctii'io. Rol)iii me «lit : <■ (Jucl fst Cf monsieur? — C'est un iMisitivistc Imllamlais. M. lic (".iiiislant. - Eii bien, c'est un .iliiiic.» KHi-ctivcuicnt. .M. île Constant atteint île folie intei initlente allait (Je lui-nn^ne, a certaincs-^éiioques, s'entermer dans unr maiso:i de santé.
Un antre Positiviste, homme très distinirué. en état d'aliénation partielle, roinme ("onite, a i-té leeoiinu à sa déuiaielie eu enliant dans le cabinet d'un médecin ami de Littre.
la nie, il marcliait à |)as comptiis. On m'a dit qull distribuaildes sous aux mendianls qu'il reucoiilrait sur sa route.
Il paraît certain qu'il a éprouvé après sa crise un cliangcmciit dans sa manière d'être. Il apportait dans les habitudes ce qu'on peut considérer comme des manies. En rentrant de ses cours de mathématiques, la domestique devait recevoir son chapeau et ses gants. Il voulait dans la saison trouver allumé « un bon feu qui flambait ». La lettre insérée au moment de sa mort, dans un journal d'Irlande, par un de ses anciens élèves, relate chez lui les pratiques empreintes d'uniformité qu'il a conservées toute sa vie, et qui ne sont pas en désaccord avec la supposition que je viens d'émettre, comme la pesée de sa nourriture, ses procédés de rédaction, la manière de s'asseoir. Je lui ai entendu dire que son sommeil aurait été troublé parce qu"il avait prolongé la discussion avec Erdan quelque peu après neuf heures.
Comte était vêtu de noir, en habit, le gilet fermé jusqu'en haut; sa cravate noire ou le col également noir ne laissait pas passer de linge. Il adopta ensuite une longue redingote noire.
Chez lui, il portait une robe de chambre verte et l'été un veston d'étoile légère noire, des souliers et des bas noirs. Lorsqu'étant jeune, je le rencontrais, je remarquais que son chapeau était incliné derrière la tôte. Il était ganté de noir.
11 observait dans la pratique une régularité exemplaire. L'emploi de ses jours et de ses heures était fixé. Il ne sortait que deux fois la semaine, le
mercredi, pour se rendre à la tombe de M"^ de Vaux ; le samedi pour son pèlerinage à Téglise Saint-Paul où il avait été parrain avec elle. Il y faisait sa prière selon son rituel et déposait une aumône dans le tronc. Il m'a dit qu'il admirait la libéralité de la religion catholique qui avait ainsi ouvert des lieux de méditation.
Il se laissa déterminer |)ar Sophie à aller voir les embellissements du Bois de Boulogne; il m'en exprima le regret. Cela ne l'avait pas plus intéressé que les feux d'artifice. Il n'était pas nécessaire d'être Auguste Comte pour éprouver la même impression.
Il avait réglé son alimentation suivant les préceptes de Hufeland, en la restreignant : le matin, une lasse de lait. Il attendait ensuite son dîner jusqu'à six heures. Il avait toujours un plat de viande, jugeant la nourriture animale nécessaire à l'activité cérébrale. Il avait pesé ses aliments, mais de{)uis longtemps il en appréciait la quantité au jugé. Des balances symboliques figuraient toujours sur son buffet. Il ne buvait que de l'eau. A un moment, il éprouva la faim dans la journée, et il se procura des figues sèches [\).
Le jour de sortie de Sophie, tous les mois, il allait dîner dans un restaurant de la rue de l'Ancienne-
(1) Liftrû avait aussi sur n- point îles habitudes particulières. Il attendait aussi le dîner avec une tasse de café le matin ; il ne Imvait l'ijrali'inent pas de vin, mais tie l"eau-de-vie en quantité surtout la nuit où il travaillait .jus(|u"a une heure avancée. Une peisiuuie, chez (|ui il dînait, me44ait à sa disposition un flacon contenant six iietits verres; il les absorbait à la lin du repas, yuaiiil il sortait dans la journée il prenait une demi-tasse et uu polit verre qu'il avalait d'un trait; il ne savourait pas la liciueur.
Comédie OÙ je le vis une fois manger un potage purée aux croûtons, une aile de poulet, des croquettes de riz qu'il démolissait avec sa cuillère, de la confiture d'abricot. Il donnait un généreux pourboire. On retrouva dans ses papiers l'ensemble de ces menus en un(; liasse de ce qu'il ap|)elait ses dîners exceptionnels. Ils étaient uniformes. A la lecture des premiers, il y eut un éclat de rire général.
La puissance de travail d'Auguste Comte s'est manifestée parla méditation de quatre-vingts beures à la suite de laquelle se trouva découverte la loi des trois états. Cette méditation totale fut coupée, je pense, par des beures de sommeil. Quoique celte question m'ait préoccupé, j'ai toujours oublié de le demander.
Comte veillait sur cette force cérébrale si intense; il réglait la durée de son application. Il observait une hygiène cérébrale.
Je crois bien que lorsqu'il se mettait à écrire, il avait son volume composé dans la tète; il n'avait plus, en quelque sorte, qu'à le rédiger. Pendant plusieurs mois de Tannée, il travaillait cinq ou six heures par jour, sauf ses jours de sortie ; il écrivait quelques pages, assez serrées, presque sans ratures ni renvois. Laffitte faisait remarquer qu'avec l'habitude d'écrire sans notes préalables, Auguste Comte avait oublié de mentionner les proportions dans son traité mathématique.
NOTES l'AK LiV DE SES DISCIPLES 05
Que ne piiis-je reproduire toutes les explications que le grand i)liilosoplie donnait sur des points de doctrine ! Explications pleinement accessiblos, d'une féconde ingéniosité. Il était merveilleux d'abondance et de précision avec une élocution de vive allure; jamais il ne changeait son expression que, parfaitement appropriée, il n'avait pas à changer.
Voulait-il éclairer une opinion, leS observations surgissaient. Ainsi sur l'éducation de l'enfance: éducation aftinée des sentiments, mais aussi éducation des sens: 3Ianier les instruments usuels, apprécier les distances, distinguer le persil de la ciguë (1 . Voulait-il expliquer un point spécial, les aperçus se multipliaient. Ainsi pour la couleur verte de son drapeau : couleur la plus sympathique et couleur de l'espérance; la cocarde en feuillage de Camille Desmoulins au Palais-Royal le 14 juillet; couleur du drapeau du Brésil ; le turban vert chez les Islamites.
Ce grand esprit synthétique courait le danger attaché à sa grandeur: il portait ses jugements particuliers par une aperceplion rapide, ce qui l'exposait à ne pas voir tous les côtés de la question. On peut croire qu'il aurait été inhabile à des travaux de patiente analyse. Aurait-il su tracer un i)ortrait dont l'exactitude exige des nuances souvent assez délicates?
Il savait l'anglais, l'espagnol et l'italien; je crois
(l) M. Frlix Thomas, profi^sstnir tle pliilosopliie au lycée lio ViMsaillcs, a fait, suf rùdiuatioii des scntinicnts. un livre roniaii|iiaMt' dans le sens des idées dO Conilo. La eullurc des seiitimeiils vient (Ml aide h l'enseignement des préceptes.
Ou trouve des idées semblables chez M"" Necker de Saussure.
96 aiTguste comte
])\en <]uil ne faisait que lire ces langues. Il lui manquait l'allemand et il m'avait fait connaître le projet de l'apprendre en un an à l'aide d'un dictionnaire et d'une grammaire. Dans une lettre, Comte paraît rejeter la grammaire en général, mais je ne crois pas me ti'omper sur ce que j'ai entendu. Lorsque je rapportai ce projet à Littré, il me dit qu'avec une pareille mémoire cela ne lui semblait pas impossible. Comte n'avait pas appris le grec. En son temps scolaire on ne l'apprenait pas encore au lycée de Montpellier (1).
Comte avait cessé depuis 1836, m'a-t-on dit, non seulement toute lecture de journaux bien entendu, mais de publications nouvelles. Il ne lisait plus que ce qu'il appelait des poètes, ce qui comprenait de la baute littérature, car la versification n'était pas de l'essence de la poésie. Cependant, il parcourait la table des comptes rendus de l'Académie des sciences.
Il lisait trois fois par an cbacun des chants de la Divine Comédie, un par jour, et tous les jours un cbapilre de V Imitation. Il me dit une fois ([u'il avait lu du Don Quichotte pour s'amuser.
En matière d'opinion dogmatique, Auguste Comte décidait d'un ton bref; mais il ne faut pas se figurer qu'il avait toujours ce ton tranchant. Dans la conversation, il lui arrivait de dire : « Je
(1) Dans les lycées de Paris, ou le commençait alors eu (|iiatricmc. J'ai fait en sixième une version avec laquelle mon père avait eu un incmici' ])rix au concours généra! eu quatriéuie, en
Varlierot, venu île Langres, n'avait pas ajijiris le grec lorsqu'il fut reçu à l'Ecole normale en 1821.
crois bien <ino... il se peut, bien (jjir... Sur des poinls (le tlocirine, ses adhéreiils pouvaient lui faire des observations, même des objections ; il en est dont il a tenu compte. C'est dans les idées que lui dictait la passion qu'il no fallait pas le contredire. Cependant deux l'ont osé : deux dévoués, il est vrai. Yundzill pour Littré qu'il défendit, Lonchanipl pour moi.
Il arrivait quelquefois ce résultat i)iquant que l'objection lui fournissait une confirmation. Je me souviens d'un exemple assez saillant. Le docteur Robinet lui faisait observer qu'on dirait la déesse Humanité, ce qui rappellerait la déesse Raison. — Je n'avais pas pensé à celte filiation, lui répondit Comte; vous auriez pu ajouter la déesse Nature du salon de Mme Lavoisier. Dunoyer lui faisait observer que son pouvoir spirituel abuserait : « Je crois bien, sans cela il n'existerait pas », répartit Comte.
Quelquefois par ménagement pour les personnes, quand il ne s'agissait pas de doctrine, il restait imperturbable devant les propos qu'on lui tenait, quoiqu'il fut réellement agacé, aux yeux de ceux qui le connaissaient, par sa manière dont il gardait le silence.
Un jour, Comte se mit à faire l'exposé sommaire de quelques-unes de ses idées devant le principal du collège de Chalon-sur-Saône, qu'un de ses disciples lui avait amené. Ce principal l'assurait à plusieurs reprises que ses idées étaient tout à fait conformes à celles (|ue contenait son discours de distribution de prix. Comte ne témoigna rien.
Une autre fois, un de ses disciples, qui avait été
officier de marine, lui disait que dans certains établissements publics d'un port d'f^spagne on vous demandait quelle dame de la ville vous vouliez faire venir. Cela contrariait l'opinion de Comte sur les dames espagnoles. Il y avait peut-être de l'exagération; mais Comte ne le fit pas remarquer.
Pendant (pi'Etex faisait son buste et le tableau, nous allions à tour de rôle dans l'atelier pour occuper le modèle. Il venait des visiteurs qui tenaient les conversations les plus exorbitantes. Mais c'était surtout Etex, qui pourtant avait de l'esprit, qui racontait les plus vulgaires histoires d'atelier. Le spectateur désintéressé pouvait à peine démêler les traces de l'agacement de Comte sous son apparente impassibilité (1).
Il n'aurait pas toléré la discussion avec un de ses disciples. On peut dire qu'elle lui était odieuse. Il prenait feu facilement, comme je l'ai vu dans la discussion où l'avait attiré Erdan. li en était de même dans ses emportements, dont j'ai été témoin, contre les personnes telles que Littré, Blignières.
(1) C'est dans une de ces séances dans l'atelier d'Klex que je parlai à Comte, avec surprise, des cris de : ]'ive l'Enfer', proférés pi'écisément dans les environs de Montpellier et qu'il m'expliqua ()ue c'étail un vestiL;e des croyances liithéistes (jui avaient réj-'ué il y a des siècles dans le Midi. On croyait à la supériorité intellectuelle du Diable, qui aurait été calomnié. C'était donc la persistance d'un levain albigeois.
NOtES PAR CN DE SES DISCIPLES 99
Auguste Comte était de forte volonté, initiatrice et persévérante, qui menait à fin ses entreprises. Il mettait à exécution ce qu'il avait décidé.
Mais sa liberté d'action n'était pas retenue par la prudence; on peut dire qu'il a abusé de ses imprévoyantes imprudences et il en a souffert.
En dehors des situations pratiques, la prudence s'impose. Comte ne la recommandait pas aux autres, ne l'estimait pas chez les jeunes gens. Il m'a dit plusieurs fois d'un de mes amis : -< Il est bien circonspect pour un jeune homme. »
Il était impérieux ; toute résistance l'irritait : pour en triompher, ses moyens n'avaient rien de diplomatique ; je l'ai toujours vu ti'ès emporté. Au fond, ce grand esprit, d'une si méditative activité, était un impulsif.
3Ialgré la complète indépendance personnelle dont il a fait preuve, il l'aurait volontiers confondue avec l'esprit de rébellion et l'alti'ibuait à un excès d'amour-propre, à ce qu'il appelait une vanititc. L'esprit de soumission était la vertu par excellence. Il professait très formellement la maxime du bienfait moral de l'obéissance exprimée dans ce vers de Corneille :
On va d'un pas plus fcnne à suivre- qu'a conduire.
Le pouvoir pontifical qu'il s'était attribué, sur ceux qu'il jugeait soumis à son obédience, autorisait les manifestations de son esprit de domination . Il cherchait des occasions de l'exercer I . II était
(1) Le ijroiipe lyonnais ;ivait arcipin|ili uiie cériMiionie cultiu'lle ; il avait ainsi usurin! le pouvoir spirituel. Comte le lui lit sentir. Il s'atteiulait à de la résistance; il avait préparé sa Première au~r L;/onnais ; mais les Lyonnais se soumirent.
plus enclin à prononcer ranalhème qu'à distribuer la bénédiction urbi et orbi.
Il se ci'oyait libre de tout dire sans être tenu à aucune discrétion. On ne se figure pas les confidences que, dans ses conversations, il faisait sur autrui. Très certainement c'était une faculté qu il s'attribuait en vertu de sa qualité de grand prêtre.
Cette recherche de l'approbation, qui a son terme le plus élevé dans l'amour de la gloire, existait chez Comte. Il pouvait s'attendre à cette gloire que lui promettait Robin. II citait une phrase de Diderot sur le droit du penseur à la gratitude de la postérité. Comte qui avait foi en son œuvre a pu vivre en contemplation de cette postérité.
On aurait pu croire que, portant, un jugement sur soi-même, il se plaçait au-dessus de ses devanciers, dont il a inscrit les noms dans son Calendrier comme philosophes. Il n'en a rien été ; je puis apporter le témoignage de ce que j'ai entendu de sa bouche dans un mouvement de superbe impartialité.
Il me parlait de cet article de revue américaine qui, littéralement, le glorifiait. Il était le Bacon moderne, supérieur à Descartes, Leibniz et Kant.Je n'aurais pas été éloigné de le croire. — Oh! je suis certainement supérieur àBacon, mais je ne suis pas supérieur à Descartes, pensez donc la relation de l'abstrait au concret ; ni à Leibniz, la division des deux pouvoirs ; mais je crois bien être supérieur à Kant. (1) Dans
(1) Je fis connaître cette aiDpréciation à Littié qui, sans en indiquor l'origine, s'est servi du renseignement dans son livre, mettant en doute l'infériorité (|ue Comte se reconnaissait à l'égard de Descartes et de Leibniz.
NOTES FAR UN DE SES DISCIPLES lUl
rentraînoiiienl do la discussion qu'il eut avec le journaliste Erdan, il lui dil que Kant n'avait pas de vrai génie. Sur Bacon et Kant, je crois qu'il n'y aura pas de dinicullé à comprendre l'opinion du pliilosoplie sur sa supériorité.
Il tenait cependant à observer les distances entre lui et ses contemporains. Dans V Avertissement de son Cours de Philosophie Positive, il parlait de ceux qui ont daigné "^ assister. La seule correction qu'il ait faite dans la réimpression parDeullin est la substitution de bien voulu à daigné.
Le philosopbe ne paraît avoir eu aucune de ces prétentions subalternes qui font pensera la flûte du grand Frédéric. Mais parfois, il se donnait des satisfactions en ce genre qui, relativement à lui, peuvent paraître puériles. Recevant un de ses compatriotes de l'Hérault, il lui dit : la rue où je suis né portera mon nom, et ma statue s'élèvera au Peyrou la promenade de Montpellier à la place de celle de Louis XIV.
Parfois il supportait mal l'idée dune supériorité spéciale que pouvaient prendre des gens qu'il jugeait ses inférieurs, nu médecin par exemple. On lui avait fait observer que cependant un chat lui était supérieur pour prendre une souris.
Il avait une jalousie particulière de l'autorité sans limites à laquelle il prétendait sur ceux qui s'étaient dits ses disciples. On sait ([ue la condamnation de Blignières avait été préparée par la délation; il avait été rap[)orté au Maître (jue son disciple avait dil que Lillré (Mait son Père spirituel. Quelle était la portée que Blignières attachait à ces paroles?
En tout cas, colui-ci ne songeait pas à reruser à Comte la paternité des idées (iont il publiait un résumé (1).
Comte avait tout ce qui fait un juge passionné et dominé par les préventions avec pleine inconscience. Il ne faisait pas connaître ses preuves, abusait des présomptions, ne tolérait pas les explications pour se défendre. C'est à peine s'il faisait connaître l'objet de l'accusation, se bornant à caractériser le fait qu'il jugeait délictueux. Je ne sais ce qu'il pensait de la procédure inquisitoriale, mais il la pratiquait résolument.
Il autorisait la délation qui trouvait un facile accès auprès de lui. Dans une de ses lettres, il vante l'espionnage organisé par les jésuites dans les siècles antéi'ieurs.
En commentant le principe de Tallruisme, Auguste Comte parlait des sentiments de tendresse. Le docteur Robinet, disciple non suspect, m'a dit de lui ce qui paraît très vrai : « Il est tendre intellectuellement ».
Florez lui ayant dédié un Théâtre espagnol choisi avec cette dédicace: nu sijmpathkjne philosophe, Comte m'en exprima une grande satisfaction en me faisant remarquer la justesse de l'appréciation.
J'ai vu Comte éprouver des sentiments de bienveillance et donner des marques d'intérêt pour
(i) Jules Ferry et Marcel Roulleaux avaient riiabitude d'appeler, en riant, père spirituel celui qui les avait initiés. Si Cnmte avait pu savoir une pareille chose, qu'eùt-il pu dire de cette initiative usurpatrice sans préjudice de ce que se serait attiré celui qui acceptait en riant cette apin'llation.
NOTES l'AH 'UN DE SES DISCIPLES H):^
ceux qu'il favorisait. Il se montrait compatissant pour les souffrances de tous les autres que les coupabl(!S. Il était très dur pour les ennemis qu'il s'attribuait, c'est qu'à ses yeux c'étaient des coupables qu'il traitait en conséquence. Il les jugeait in abstracto.
Mais dans les clioses de cet ordre, ne pouvant francbirle seuil du for intérieur, il faut s'en tenir à ce qui se manifeste, sous peine de commettre de pénibles erreiu's, surtout en jugeant de toute la vie par ses derniers temps.
Il était très susceptible de s'émouvoir. 11 avait des manifestations de sensibilité extérieure très faciles; c'était quand il pensait à quelque chose de noble, de grand ou de ce qui lui semblait touchant, que l'enthousiasme le prenait. A la pensée de Mme Francelle, chez qui il voyait dans l'avenir une veuve modèle, je le vis s'exalter avec des larmes dans la voix (1). On m'a dit, qu'au souvenir des jeunes filles dans l'antiquité grecque, qui venaient puiser de l'eau, eu disant : ■< Je te salue ô puits et ta compagnie », ses yeux se mouillaient à la pensée du fétichisme et du polythéisme naissant. Sa sensibilité se manifestait aussi quand il recevait un hommage d'un de ses disciples. J'ai entendu sa voix coupée par l'émotion en lisant dans une
(1) Friincelle, ouvrier liorloirei". qui avait été le premier disripli' drclan'' de Gonile, rtaut iiiori, celui-ci fit adopter sa veuve par la Société (pii lui alloua, uu suitside, pour lui permettre de se cousacrer a l"éducatiou de sou "\Mifant. Muie Francelle, avec ce sulisido, i)rohahl('m(nt insufïisaut, iprello .ju;:('ait tro]» précaire, eut le l)uii espilt de rouscrver sa clientèle de iriletiere et d'en voyer son l'ofant a iicole On ne paila plus d'elle.
piùce de vers de Yundzill : Comle, ton nom ne périra pas.
Je suis persuadé qu'il ne devenait pas vain pour si peu de chose, mais qu'il était ému de l'expression d'un sentiment à son égard. Dans les circonstances où ses disciples se rendaient en corps auprès de lui, il les recevait debout, les larmes anx yeux.
Comte brisait les liens qui lui étaient personnels avec la plus soudaine résolution, de même que les appréciations diffamatoires succédaient aux appréciations louangeuses. Ses ruptures sont innombrables. Elles ne lui laissaient aucun souvenir pénible, aucun regret ; au moins, je ne lui en ai jamais entendu exprimer. Il s"en félicitait presque pensant y avoir été contraint et accomplissant môme le devoir de rompre. Il a poussé sur ce point l'amour du devoir jusqu'à ne pas voir son père dans son passage à Montpellier.
Les services rendus, les procédés d'amitié ne pesaient pas plus à ses yeux que les attestations hyperboliques qu'il n'avait pas ménagées. Rlignièrés a dit de Comte : il a des entrailles de général en chef.
Et ces façons d'agir dans les choses d'amitié sont contraires aux enseignements d'une morale progressive qui commande la permanence des sentiments d'affection, la fidélité aux liens du cœur.
En fait d'argent, il était généreux. Si ses ressources lui eussent permis, il se serait distingué par ses libéralités.
Comte était naturellement dépensiei'. Dans le voyage de trois semaines qu'il lit, pour présenter
sa femme dans sa famille, il trouva moyen de dépenser huit cents francs. Toutefois, il se serait tenu dans les limites de ses ressources; mais il se refusait à toute économie de prévoyance. Il n'avait aucune réserve surlecliinVe élevé de ses divers émoluments. Il n'appréciait pas ce genre d'économie chez les autres. C'est à ce titre qu'il réprouvait la caisse d'épargne « source de sordide économie » et préconisait en même temps les cabarets, « les salons du prolétaire ». Il est vrai, qu'au temps de Comte, l'ivresse gaie du vin n'avait pas encore été remplacée par l'ignoble et dangereuse intoxication par l'alcool. S'il ne pardonnait pas l'avarice, il la mettait cependant au-dessus de la prodigalité.
Les appréciations d'Auguste Comte sur les personnes qui l'approchaient variaient avec une incroyable soudaineti' passant, à (pielque occasion de déj)laisir, de l'enthousiasme à la (létrissure. Littré et Blignières en ont été d'éclatants exemples.
Les titres les mieux établis au i-espect et à la reconnaissance pas plus que les louanges, qu'il n'avait pas ménagées, ne faisaient obstacle à l'appal'ition soudaine des pires jugements.
Si Comte se montrait très irascible, il était en même temps très enthousiaste, et si les personnes pouvaient avoir à se i)laludre de son irascibililc, elles pouvaient avoir à se féliciter de son enthousiasme. Un avait la chance d'être porté aux nues ;
106 AfCrSTE COMTE
ceux qui daus son onlourase oui (Mp le plus maltraités avaient commencé par là.
Outre les coupables desseins prêles à Lillré contre le Positivisme dont il ne cessait de se recommander, Comte se crut autorisé à s'en faire le détracteur, sans se souvenir de l'acte de conscience et de courage du premier propagateur du Positivisme.
Il pensa le disqualifier en le traitant de lexico- (jrapJie. Ceux qui auraient, comme moi, travaillé quelque temps au DlctAonnaire, sauraient ce qu'il a fallu à son auteur de supériorité dans les facultés d'analyse.
Dès le lendemain du Coup d'État, Littré avait fait retirer de la vente, par une précaution bien légitime, le volume dans lequel il attaquait le bonapartisme. Comte n'a pas hésité à traiter cette précaution de « lâcheté ».
Littré un lâche ! Il avait pris les armes aux journées de Juillet et l'ancien normalien Farcy fut tué à ses côtés, près du Louvre. Il fit partie de l'expédition de Rambouillet (I). En juin 184(S, il s'était armé poui' combattre l'insurrection.
Blignières se recommanda, suivant la coutume de Comte, sous le ti'ii)le aspect de l'intelligence, du caractère et du cœur. Il était érigé en terme de comparaison. La publication, pour faire connaîti'e le positivisme d'un livre qui a été très utile, précipita sa déchéance. Il fut outrageusement traité,
(Ij 11 m'a racuiité, qu'avec les Parisiens,, il avait passé la nuit dans les ciiamps, et (jue des lionimesi|ui avaient servi leur exprimaient des craintes sur la venue de la cavalerie au petit jour. .Mais la cavalerie ne vint pas.
NOTES l'AK IN DE SES DISCIPLES Kh
reconnu non pas seulement comnif < avorté », mais comme « stiu-ilo ».
Lehlais suivit le sorl de Liltré; Comle lavait présenté sous un aspect quasi angélique, puis il lut mis au ban. Dune grande instruction mathématique, Leblais était venu au Positivisme. Littré l'employait à des dépouillements de textes pour son dictionnaire. Il était surtout remarquable pour sa pauvreté fièrement acceptée. Il mérite que, disciple de Comte delà première heure, ou conserve son souvenir.
Il était de très petite taille, très gras, daspect un peu éléphantesque. Il avait une tête très forte avec un teint frais et une grande expression de douceur, les cheveux coupés très ras. Avec cela vêtu de gris, si bien qu'un ami de Littré le voyant, me dit un jour: quel est donc ce petit tondu qui a l'air d'un bon pauvi-e de Bicètre? Dans un grenier, sous le toit qu'il habitait rue Saint-Jacques, il revêtait uu gilet rouge à manches, qui était peut-être la dépouille d'uR valet de chambre. On a cité de lui ce mot : " J'ai :2oO livres de rente, je suis indépendant.»
Après la mort de Comte, il publia, dans une licrur »)0(lrrnr, un ai'licle en son honneur, (|uoiquil ait été flétri par le Testament. Il décocba quebiues traits contre Mme Comte qu'il dut exaspérer surtout par la manière dont il s'exj)rimait sur Mme de Vaux. Du reste, Littré ne lui en tint aucune rigueur. Leblais était iioslile à Mme Comte comme tout l'entourage de Littré (I .
(1) Tous les amis de Littro, -en tète le spirituel ilocteur des Rtanirs, étaient contraires à Mme Comte et déploraient la servitude voliiidaire (jue subissait cet linnni-ti- homme.
Un 1*iisitiviste, paient de Littrc lu a\ant la eolére de Mme Conitt-,
Etexaencoi'c élé roxoni pie des revirements d'opinion chez Comte qui ne caclja pas la faveur avec laquelle il accueillit Tartiste lorsqu'il viut le trouver. Etex était un homme dune intelligence remarquable qui pensait, avec Comte, que comme les grands artistes italiens, celui qui cultivait l'art de la forme, devait être à la fois peintre, sculpteur et architecte.
Sculpteur très distingué, il ne réalisait pas comme peintre, les espérances que lui-même avait conçues, et, comme architecte, Robinet demanda quelle œuvre architecturale il avait à son compte. — Mais d'abord, sa maison qui est fort remarquable, répondit Comte. Je n'ai pas conservé un souvenir assez précis de cette maison, quoique j'ai demeuré à côté, pour me prononcer, mais ce n'était qu'une simple maison d'habitation.
Elex fut simplement destitué de la position que Comte lui avait donnée, un incident a dû y contribuer. 11 avait été frappé de l'inefficacité du Catéchumc comme œuvre de propagande et de la nécessité de l'approprier aux intelligences auxquelles il était destiné. « M. Etex, me dit Comte, m'a parlé d'une traduction en même temps que d'une collaboration de M. Laffitte. Comme M. Laffitte ne sait que le latin et le français, j'en ai conclu que c'était en français. » L'ouvrage en perdant
lui ilit un jour : vous vous plaignez il'ètic ol)ligée dp rcnevoif, de votie mari, une i)eusioii de 3000 francs, dans les condilions où vous la recevez. Je vais vous indiquer, eu Normandie, un lieu où il vous sera impossible de dépenser plus de 400 francs. Au bout de trois ans, vous aurez réuni un capital suffisant [lour vous g^arantir ce revenu et vous refuserez la pension.
NOTES par" LN de SES DISCIPLES 1U9
sa belle forme philosophique eut été rendu accessible.
Charles Robin qui ne cessa pas (relie lidcle aux idées sur les(iuelles il s'était appuyé dans ses travaux fut également maltraité. Les conceptions biologiques de Comte étaient pleinement acceptées pai- cet éminent disciple. Littré publiant avec lui une édition du dictionnaire deNysten, me dit : « Je suis obligé de surveiller Robin parce que tout ce que dit M. Comte est pour lui mot d'évangile. » Il insérait comme vérités acquises des conceptions de Comte que Liltré ne jugeait pas expérimentalement vérifiées. Après sa retraite de la Société, Robin ne fut plus qu'un « roué » (4).
Un personnage fut, à première vue, désigné comme le successeur éventuel du Maître. Il fut proclamé « plus fort que M. de Rlignières ». Aux alentours d'Auguste Comte on ne put que s'étonner du choix d'une semblable médiocrité avec une indicible vanité par surcroît comme j'en ai jugé moi-même. Le philosophe me dénonça l'envie qui étendait ses ravages chez ses disciples, il s'occupa de caser son élu de manière à le préparer à son rôle. Puis à un certain moment, il n'en fut plus question.
Ainsi le grand [)hilosophe était parfaitement insoucieux de ses jugements antérieurs. La vérité
(1) Comte a écrit (lu'il a supprimé les jiuhlications «le Rol)in dans les annonces, comnic il les a rayées île la nibliol/ièf/ue.yinirc que ces annonces contenaient « des livres qui ne sont pas encore faits, (|ni iient-ètre ne le seront jamais, et (|ni certainement le seraii'nl mal ". Il ne s'est aperi-u de tout cela qu'à la suite de « son iudiiine conduite envers le fondateur du Positivisme ».
ilO AUGUSTE COMTE
nouvelle lui était apparue. Il étail tout aussi insoucieux, en portant le premier jugement avec une forte dose d'illusion, de celui qu'il serait exposé à formuler dans la suite. Pour ma part, je n'ai pas vu d'exemple qu'il ait reconnu qu'il se trompait la seconde fois. Il réservait son eri'cur pour la première. Et je n'ai pas été témoin d'une rétractation de jugement téméraire lorsque ce jugement emportait condamnation. Après qu'il avait reconnu une erreur, son infaillibilité commençait.
Comme exemple du point auquel Comte pouvait errer dans la connaissance des personnes, on doit citer le cas de Pierre Laflittc qu'il aurait dû connaître après tant d'années d'intimité. La note d'insuf- IJsante énergie de Laffitte a été démentie par la persévérance qu'il a déployée pour sauver les papiers de Comte, exécuter ses dernières volontés.
Celui-ci me disait un jour : « Il me résiste pour faire croire qu'il a de l'énergie, » sans doute sur le port de la barbe que Comte réprouvait comme un signe d'anarchie (1). Il jugeaitson principal disciple incapable de mener à fin une œuvre. Il me dit
(1) Parmi les Positivistes, tous ceux qui le pouvaient portaient la barbe, Lalfitte eu tête, c'est ce (jui me fait dire que l'on suivait ses convenances personnelles }ilut(M que les conseils du maîti'e.
Comte avait hîs tumeurs en aversion : il re^^ardait comme une iuconviuiauce toute exliibitioii qui se rattachait à cette lialiitudc. dont Michelet disait qu'elle avait tué le baiser. Sabalic, à son examen, ayant laissé passer le tuyau d'une pipe qui sortait de la poche de son vêtement, l'examinateur lui dit : « Monsieur, vous saurez que la politesse fait partie des connaissances accessoires. »
Par pure fortuite, sans doute, plutôt que par déférence pour un précepte, je n'ai jamais vu fumer un des Positivistes de l'entourage de Comte.
NOTES PAK LN Dli SES DISCIl'LES I I I
encore à propos de je ne sais quel liavail : «Je sais bien que M. Segond le fera, mais aussi que M. LaOltte ne le fera pas. »
Ainsi, Auguste Comte qui, depuis des années, consacrait à Lafiitte sa soirée du lundi, n'avait pas eu le soupçon que ce disciple était appelé à se placer si haut, non seulement comme commentateur et interprète de Tœuvre de son maître, la complétant etla perfectionnant, mais comme un véritable conti. nuateur qui a constitué la philosophie première, la science morale et celte philosophie ti'oisième contenant les théories de la Planète, de l'Humanité, de rindustrie , dont les beaux programmes feraient à jamais regretter les notes du cours si elles n'ont pas été conservées. Par ses cours et son action personnelle, Laffitte a amené le Positivisme au degré de diffusion et de notoriété qu'il a atteint aujourd'hui. Pierre Lafiitte a tous les titres pour être proclamé léminent continuateur d'Auguste Comte.
Comte s'exagérait facilement le mérite des productions littéraires et surtout des essais poétiques des disciples qui l'entouraient. 3Iais si l'œuvre émanait d'un de ceux dont la doctrine ou les attaches lui étaient suspectes, il perdait son illusion. C'est ainsi qu'ayant reçu un jour une élégie sur la mort de son riche disciple américain Wallace, il m'en fit la critique en me disant : « Son élégie pourrait servir à la mort d'Henri IV ou de Jésus-Christ aussi bien qu'à celle de Wallace. »
Auguste Comte était porté à exalter le mérite des femmes qui l'approchaient avec une sympathie réelle ou présumée. Si l'une d'elles chantait, elle avait la voix de la Persiani. Il était prompt à l'idéalisation ; il est allé jusqu'à la déification. Une fois, il m'a dit qu'il avait été amoureux d'une femme laide.
Si elles venaient à dt-plaire par quelque côté, ses qualifications étaient plus mesurées, mais ses appréciations n'étaient pas [)lus indulgentes que pour le sexe masculin. On sait le rôle démoniaque attribué à Mme Comte.
En somme, Comte avait connu très peu de femmes de distinction morale comme Mme Auslin, femme d'un publicisle, représentant la supériorité intellectuelle des dames anglaises, avec laquelle il eut des relations.
Deux femmes ont été privilégiées : Mme de Vaux, et Sophie qui a été au service d'x\uguste Comte jusqu'à sa mort, depuis le départ de Mme Comle.
Je ne me permettrai pas d'avoir sur Mme de Vaux une opinion différente de celle de Comte. Il m'en a souvent parlé et j'en garde un respectueux souvenir. A part les appréciations de son adorateur, on sait qu'elle avait des tendances intellectuelles d'un ordre élevé. M. Lenoir, à qui Comte avait fait connaître Mme de Vaux, disait que c'était une femme aimable et agréable, dont on détournait facilement l'attention des sujels philosophiques par les nouvelles du monde, des spectacles. Elle était confondue de l'admiration qu'avait [)Our elle cet homme extrani'dinaire. La copie qu'a faite Etex de son
NOTES l'AK Ui\ DE SES DISCIPLES 113
portrait, dont j'ai vu l'original, me paraît reproduire celui-ci (1).
Auguste Comte m'a entretenu de la maladie de 3Ime de Vaux et des causes qu'il attril)uait à sa mort. C'est encore ici que je regrette de ne pas avoir noté ce qui demanderait de la précision pour èlre l'apporté.
Finalement, il attribuait sa mort à son médecin, dont je tais le nom, qui l'aurait tout simplement empoisonnée par une vengeance d'homme éconduit. Il y a eu au sujet de propos de Comte, je crois, envoi de témoins, pas pour se battre assurément. M. Lenoir qui fut le représentant de Comte y perdit, avec lui, ses relations de véritable amitié. En pareille circonstance, il aura fait de la conciliation. Son mandant le trouva pusillanime. C'en fut assez pour traiter durement celui que, dans une lettre. Comte a appelé « le bon M. Lenoir ». Celui-ci continua à honorer Comte et ne s'exprimait à son égard qu'avec une modération qui ne laissait pas soupçonner qu'il avait été viclime de ses mauvais procédés.
Beaucoup ont pensé que l'influence de la passion d'Auguste Comte pour Mme de Vaux a été funeste pour la raison du philosophe. Elle aurait engendré
(l) Je faillis oiitier en |i<issossion de ce poi'lrait ; je savais causer une vive satisfaction a Cnmte si je le lui apportais. Une de mes parentes ([ui demeurait piès du capitaine Marie, lui di'|)eiiiiiant l'état tiésespéré du malade, lui demanda de conlier ce pmtrait jionr peu de temps. Le |ière s'eiuporla contre l'ami de sa tille et refusa. A sa sortie, deux femnu's au service de M. Marie dirent à Cette dame : ipie ne nous avez-vous dit ce ([ue vous vonlie/. ; nous vous l'aurions donne, maintenant il va aller voir tous les jours s'il est à sa place.
I li AUGUSTE COMTIÏ
une nouvelle crise mentale dans laquelle il aiii-ait été détourné de sa voie philosophique et jeté dans une exaltation mystique qui lui a inspiré des théories, désavouées par les principes de la philosophie positive. Liltré a été l'organe de cette opinion.
Je ne vois rien de particulièrement mystique chez Auguste Comte dans les temps qui ont suivi la mort de 3Ime de Vaux. Ses dispositions plus agressives et plus soupçonneuses, ses spéculations politiques pour un avenir prochain, ses hypothèses fantaisistes rentrent dans l'ohjet de sa folie et se rapportent à sa cause antérieure. Mais Comte n'a pas renoncé à ses convictions fondamentales, il n'en a désavoué aucune. Que l'on croit qu'il ait erré dans des déductions, on peut en s'emparant de son principe se refuser à admettre une conséquence. Mais tout ce qu'il a dit dans les derniers volumes de la Politique positive est en germe dans le Discours sur l'ensemble du Positivisuie qui a été accueilli sans contestation etqueLittréetM"i«'Comte, elle-même, regardaient comme un beau livre.
Le culte qu'il avait voué à la mémoire de Madame de Vaux a pu ne pas être sans influence sur ses conceptions en fortifiant certaines tendances. Mais ce culte a exercé une influence tout autre. Il a suggéré au fondateur du Positivisme la part considérable qu'il a faite au sentiment dans la morale et l'éducation. Il n'a pas seulement fourni des éléments pour traiter certaines questions de morale, comme l'a dit Leblais, sans crainte d'être désagréable à M"'^ Comte. Comté n'est pas devenu mystique, mais extatique dans ses pratiques.
Notes i'Ar'cn de ses disciples Mo
Ce ([iii, ce me semble, n'a pas élé remarqué, c'est rinlUience que cette révolution sentimentale, chez Comte, a eu sur ses écritsau point de vue littéraire.
Litlré a reconnu certains dons de forme littéraire à son maître. Personne n'a porté plus haut la propriété de l'expression qu'il variait avec art, sans aucune atteinte ni dommage à la pensée exprimée. Les écrits de sa jeunesse et les premières leçons de \d. Philosophie positive ne laissent rien à désirer comme style scientifique. Puis, dans les derniers tomes de sa Philosophie, il en vint à ces phrases si longues, surchargées d'incidentes et de qualilicalifs, qui l'avaient rendu fameux parmi ceux qui ne l'avaient pas lu. Il n'y avait pas de mots tout à fait inutiles : tous avaient une signification. Mais la lecture n'en était pas moins pénible pour le lecteur consciencieux. Sur lun des volumes, à la Bibliothèque Nationale, on lisait en marge cette exclamation de Phèdre, attribuée à la main de Taine, qui traduisait la fatigue du lecteur et son désir d'en finir :
Dieux ! que ne suis-je assise à l'ombre des forets!
Les mérites et peut-être certains défauts s'étaient conservés; mais les longues phrases si chai-gées ne se retrouvaient plus. Quelle différence entre la langue du Catéchisme et celle du sixième volume de la Philosophie! Dans le Discours, il y a une tenue de style qui allie la force de l'expression à l'éclat.
Lors(|ue plus tard, Conilc a voulu faire une réforme de son style avec des vues systématiques,
principalement en mesurant ses phrases et en les groupant suivant des règles fixes, il y donna une certaine monotonie. Vinrent les mots parasites, comme digne et digncmoit par exemple, dont remploi continuel ne pouvait pas toujours s'appliquer à un objet qui les réclamât.
Sophie a été très fort idéalisée, à coup sur, de manière à faire penser à Dulcinée du Toboso. Elle n'avait pas eu la curiosité d'apprendre à lire, ce dont son maître lui faisait uu mérite; c'était une rurale de nature qui n'avait reçu aucune influence de la civihsation parisienne. Mme Comte, qu'elle avait servie, disait que c'était une bonne domestique et reconnaissait son dévouement à son maître.
Comte croyait tenir des conversations philosophiques avec elle. Elle avait recueilli quelques bribes de formules positivistes qu'elle lui servait ; j'en ai eu la preuve par la citation que Comte m'a faite d'elle sur l'éloignement des philosophes pour le recours personnel à des mesures militaires. Je crois encore entendre le philosophe me dire que mieux que personne, elle tiendrait un salon positiviste (1).
J'arrive dans mes rapports avec Auguste Comte à un incident qui me concerne personnellement.
(1) On (lisait i'i un Positiviste un peu simple : vous ne vous souvenez pas de la discussion ((ui eut lieu au sujet de Vaucauson, du raiiff »|ue Comte lui accordait. On objectait (pie Vaucauson n'avait fait rien d'aussi parfait que Sophie.
Je veux m'en expliquer, car ji; suis un des exemples les plus sailUuils de la manière dont on passait dans son esprit de l'extrême faveur à l'extrême contraire. Mais, je suis aussi le seul cas à moi connu, d'une réaction à l'égard d une personne qui avait encouru une de ses condamnations sommaires. Je puis le dire sans m'en prévaloir, car je ne l'ai obtenu que par l'intervention décisive d'un ami.
D'après une lettre à Deullin, Comte s'était porté, pour commencer, aux dernières extrémités de la louange à mon égard, selon son habitude, comme il en a donné bien d'autres exemples.
Dans mes l'apportsavec l'homme de génie, je me tenais sur mes gardes. Je savais qu'il ne fallait pas rechercher sa faveur personnelle. Il ne faut avoir que des relations intellectuelles avec lui, m'avait dit Pascal, l'un des trois proscrits du Testament. J'eus ensuite l'exemple de Litlrésous les yeux.
Je savais Comte porté à exercer une domination absorbante. J'ai toujours été réfractaire à l'embrigadement, avec un éloignement spontané pour ce qui aurait eu l'apparence de l'esprit sectaire. Je n'avais pas demandé à être admis à la Société Positiviste. Je m'(''tonne que Comie n'en ait pas accusé ma prudence, qualité qu'il n'aimait pas chez les jeunes gens. Je me croyais à l'abri.
Un jour. Comte, subitement, je ne dirai pas me proposa, mais m'imposa une carrière tbi'orique mo ()romet(ant un essor,- je le dis, de natiu'e à méblouir. Je ne me croyais pas d'aptitude à la théorie, c'est-à-dire à la liante théorie, comme
'IIS AUGLSTE COMTE
l'entendait Aiio-nste Comte, aux travaux de l'ordre abstrait. J'avais fait péniblement des études mathématiques restreintes. Malgré mon application à l'élude de la physique et de la chimie, je retenais dit'licilement les loimules des lois que, peut-être, j'avais imparfaitement comprises. De môme pour la biologie. Je ne dissimulai pas mes objections. Mais Auguste Comte n'entendait pas se tromper.
Un peu effrayé de l'idée de ne pas déférer à ses vues, ce qui pouvait compromettre des relations qui m'étaient précieuses, je m'en exprimai en racontant la couversation. Je ne sais exactement ce qui lui a été rapporté dont il fut contrarié. Lorsque je me présentai chez lui comme à l'ordinaire, il m'assaillit d'interpellations violentes, m'interdisant la parole lorsque je voulus m'expliquer, sans me faire connaître l'infraction précise que j'avais commise. Il n'en persista pas moins dans ses vues sur moi. Seulement, il me faisait ses conditions. De tout ce qu'il me dit. je ne mè souviens que de l'incrimination de vattilili', son accusation favorite dont j'étais l'objet (1).
Je n'ai pas compris où avait pris ses informations le délateur. D'un ton impérieux, Comie m'imposait comme condition « de cœur » de me séparer de ma famille, comme il le fit à d'autres, et d'en exiger une pension de trois mille
il) Il existait à mon sujet, une lettre d'Auguste Comte au pliarniacieii Lucas où il était dit que j'avais fait une exposition privée du Positivisme ((ui avait été « iroùtée » ije crois être bien sûr de l'expression). Dans la scène de rupture, il me dit, de cette exposi- Uon, ((ue j'avais débouté tout le monde par ma suUisance. Je n'avais certainement pas montré de suffisance^
NOTES FAH IN DK SES DISCIPLES \\^
francs. Or, mon père m'avait envoyé au cours de railleur de la Philosophie positive, puis lorsqne je revenais du cours s'en entretenait avec moi. Ma mère, ne trouvait rien à redii'(;àmon assiduité.
En me retirant, je considt'rais que c'était une rupture puisque je ne devais pas obtempérer. Je ne me représentai plus chez Auguste Comte. C'était vers le mois de mars J853. En juin, Comte a constaté que je n'étais plus venu le voir depuis trois mois. De son côté, il lintiM'préta comme une rupture dont il lit part à Deullin. Celui-ci, en correspondance amicale avec moi, me le fit connaître, mais sans me transmettre le libellé de la communication que je n'ai connu que par la publication de la Correspondance.
Puis Deullin me manda que Comte lui annonçait la reprise des relations avec moi. Loncbampt , nature généreuse autant que gi-acieuse, m'avait avisé que, sur une démarche de lui, notre maître lui avait dit qu'il me recevrait.
Dès lors, Auguste Comte, oubliant qu'il fallait « se défier « de moi, m'accueillit avec la même confiance et la même aménité.
Je ne regrette pas que Deullin m'ait laissé ignorer les termes injurieux de la communication qu'il avait reçue. 11 coinj)ril que je n'aurais pu revoir le philosophe si eflVéné dans ses jugements, el j'aurais dû sacrifier des relations auxquelles j'ai attaché tant de prix.
Des faits (jui on! motivé les appréciations de Comte à mon égard, je ne puis dire, à l'heure (ju'il est, (jue ceux relatifs à la carrière théorique.
J'étais signalé comme « capable de brouiller les meilleurs accords ». J'en suis à cbercber quels accords j'avais eu l'occasion de brouiller. Dans l'espèce, il me semble que c'était l'accusateur qui a été capable de tenter de brouiller, sauf à n'y pas réussir, mes accords avec Deullin avec qui je suis resté en intimité jusqu'à sa mort et avec Loncbampt qui, parlant en son nom, prit une énergique initiative couronnée de succès. Je ne comprends pas davantage l'amende bonorable dont a parlé Comte. Si j'avais connu les faits, j'aurais pu m'en excuser. Mais je ne l'ai pu, de faits que j'ignore encore.
Comment se fait-il que de tant d'idées émises par le grand pbilosopbe dans ses cours et ses conversations, sous une forme d'une originalité saisissante, aucun souvenir ne nous ait été transmis ? Que de conceptions sur tous les sujets, produits fugitifs de l'improvisation, qui provoquaient l'examen, si elles rie commandaient la conviction, se trouvent ainsi ensevelies dans l'oubli. L'incertitude pouvait faire sa part dans ce large cbamp de vues profondes ou ingénieuses, la moisson aurait été si ricbe ! On pourrait faire un recueil de pensées d'Auguste Comte avec cette épigrapbe : quand une telle multitude d'opinions a été émise, quoi d'étonnant à ce que les opinions douteuses y abondent! Mais aussi que de traits de lumière auraient jailli de ce vaste courant d'idées et de formules qui
prenait son oiit;ii)(^ dans rospril de ce prodif,n<Mi\ penseur.
J ai eu 1 occasion de m'entretenir avec Augusle Comte de plusieurs de ses contemporains. Il m'a donné son opinion sur quelques-uns.
Blainville avait été l'ami constant d'Auguste Comte ; il lui avait rendu des services de toute natiu'e. Le philosophe, qui avait adopté les théories l)iologi([ues de Blainville, pensait, sans doute, s'être acquitté on aflichant dans son cabinet le tableau de sa classification zoologique.
Il ne m'ajamais parlé de lui qu'avec des critiques sans compter le discours dont il le gratifia à ses funérailles. Me rapportan t que Blainville, voyagean t en Italie, n'avait trouvé de viande de bœuf, à Padoue, que dans un restaurant fréquenté par des étudiants allemands, il trouva occasion de médire queBlainville mangeait trop de viande. Il nhésitait pas à lui reprocher d'être dominé par ses senti-, ments dans l'expression de ses opinions, de contester la salubi'ité apportée par les qnais construits sous la monarchie de Juillet, (juil n'aimait pas ; tandis qu'il admettait l'utilité des larges voies de Versailles.
Je me souviens d'avoir obtenu l'approbation de Comte en lui disant que le Cosmos de Humbnldt était un fouillis. J'entendais au point de vue philosophique.
Des relations intéressantes avaient existé entre Lamennais et Comte sou.s la Restauration ; celui-ci ne lui pardonnait pas d'avoir abandonné son pouvoir spirituel théocratique, dont l'Église n'avait
pas voulu, i)oiir embrasser des opinions démocrali(|iies. Il citait le mol de Royer-Collard : 93 en soutane. Je vis Comte approuver de la tète lorsqu'on lui dit que le grand écrivain était fielleux. Il finissait, m'a-t-il dit, par être enterré par un chansonnier ordurier qui n'était autre que Béranger, un poète auteur des beaux vers du Dieu des bonnes gens et un grand citoyen.
Ilparlaità son cours de « M. de Villèle », le grand ministre de la Restauration qui succomba portant la peine des fautes du parti royaliste. Il lui était reconnaissant d'avoir apprécié, pensait-il, un de ses premiers écrits qu'avait mis sous les yeux du ministre son beau-frère M. de Richemond dont le fils était l'élève de l'auteur. Littré m'a dit, d'après Mme Comte, que Villèle aurait dit seulement : « C'est bien, mais qu'il n'écrive plus », faisant sans doute sous-entendre qu'il s'intéresserait à lui.
Il n'aimait pas Pierre Leroux et tous ceux qui se rattachaient au Saint-Simonisme. Cependant il semblait le placer au rang des penseurs, La seule fois que j'ai vu Leroux je l'ai entendu parler de Comte dans les meilleurs termes, précisément à propos de 3Ime de Vaux.
Proudhon lui ('tait sympathique. Celui-ci invoquait d'ailleurs le nom de Comte dans ses livres. Il avait dit, dans une lettre que Comte m'a citée, qu'il viendrait lui présenter les hommages d'un aventurier de la pensée. Il avait également écrit que l'on se tenait éloigné de lui à cause de son attitude envers le czar et l'auteur du Deux-Décembre.
Il ne vint pas cependant si ce n'est au convoi où
NOTES l'AU IN DE SES DISCIPLES \'i'-^
il (lil : (' Je puis venir aujourd'liiii, autrefois je n'aurais pas pu m'en tendre avec lui ». Eu e/Tet, il ne fallait pas discuter avec Comte (ii. Victor Hih^o, disait-il, était un poète manqiit'. 11 avait l'étoffe dun grand poète.
Un homme dont Comte ne parlait qu'avec lionneur, c'est Dunoyer, l'ancien rédacteur du Conspur de la Restauration où il fut célèhre pour une lutte légale courageusement soutenue, et auteur de La Llbertr d/f travail, œuvre où la notion de la liberté est fort étendue.
Le philosophe positiviste me parlait un jour des iclalions qu'il avait eues avec celui qu'il a appelé «mon éminent contemporain». Ces relations avaient cessé par suite de dissidences sociales. Comte s'en plaignait en ajoutant qu'il lui gardait toujours son estime, mais pas pour « sa gracieuseté ». Il le citait pour son « honnêteté » en politique, et aussi poiw avoir montré ce que vaut la IVu'ce réduite à elle-même par rexiMuph' de Bonaparte (jue sa Grande Armée avait conduit à Sainte-Hélène.
Comte était très indisposé contre Guizot. Il en parlait mal. Cela ne l'a pas empêché de dire à l'un de ses disciples : « Je n'ai jamais \u (|Uf vous et M. Cuizot qui puissiez, sans pré'paratiou scicntiliquo, vous occu|)(M' (l(^ ((urstinns iliriicilos. »
(d) Prouilliou disait a Hasliat : ci 11 faut tiniioiiis iiiu' jt> discute; n'pst pour cola iine le l'aradis lu» nio oiiu\ieiidr.iit pas. »
Que la Phi/osophic positive ne fût plus au courant des sciences, rien (rétoiiiiant à cela. L'auteur avait dû s'arrêter aux théories scientifiques considérées comme délinitives au moment où il écrivait. Ainsi que Robin en faisait la remarque, il s'appuyait sur la théorie cellulaire pour la formation des tissus, théorie déjà abandonnée de son vivant.
Pour lui la science était épuisée, suivant son expression. Il m'a raconté la dernière visite qu'il fit à Vieillard. Celui-ci lui exprima sa confiance dans la science. — Elle est tout à fait épuisée, lui dit Comte. — Croyez-vous, reprit Vieillard? — Mais tout à fait, continua le créateur de la philosophie des Sciences. Je lui ai du reste entendu dire que rien n'avait été fait en physique depuis la découverte d'Oersted.
Comte était donc indifférent aux progrès des sciences, sauf exception pour les connaissances historiques (11. Sans doute par hostilité contre les savants, il allait jusqu'à contester l'authenticité des faits qu'ils constataient. Il me dit du physicien Desprez : « Celui-là quand il me dira qu'il a vu, je le croirai. »
Comment aurait-il accueilli les découvertes scientifiques qui s'accumulent et le merveilleux des phénomènes psychiques? Il considérable télescope et le microscope comme des instruments de recherches oiseuses.
Il n'avait pas donné accès chez lui aux allumettes
(1) La Hevue des Deii.r-Mondes avait piil^lié siirTanir-liamélia, clic'f de tribu, «lui avait réuni sous sa domination i'arclii|)(d des Sandwich, un article que Lallitte lut. Comte inscrivit Taméliaméha dans une édition de sou Calendrier.
chimiques. Il avait conservé l'usage du briquet phosplioi'ique contenu dans un élui rouge tubulaire avec trois raies jaunes circulaires.
Un jour je lui parlai des apparitions périodiques d'étoiles filantes. 11 me dit que les aérolithos provenaient des volcans de la lune, s'appuyant, il est vrai, sur l'autorité d'une hypothèse de Lagrange. Il ne s'étonnait pas des découvertes incessantes des petites planètes à l'aide d'une dépense bien inutile d'observations persévérantes ; mais il niait ladé'couverte de Neptune par voie théorique, déclarant que le calcul de l'influence dune planète sur les perturbations d'une autre planète était cliose trop compliquée pour Tintelligence humaine. Il criblait Leverrier de traits satiricpies, et l'astronome ne sy montra peut-être pas indifTérent au dommage de Comte.
Comte s'attaquait à l'absolu partout où il le rencontrait, particulièrement à la conception de la stabilité absolue du système du monde. Le choc de notre planète par un astre errant n'était pas impossible. Littré croyait aussi au danger qu'une comète pouvait faire courir à la Terre par la rencontre de sa masse fluide qui pouvait être un gaz délétère ou de la vapeur d'eau. Il m'a dit qu'il se pouvaitque le Soleil lût une étoile variable et s'éteignit.
Le philosophe n'avait de ménagement que pour les dogmes de l'Église catholique à cause de leur action sociale (1). Mais ce qu'il a combattu sans trêve
(1) Comte ne inaiiiii'.iit pas' ilc pii'tros, il repoussait rM|iiiiioii (k'S )iliilosiiplit's (lu wiu' sii'clc siif la t'oiirlicrif tics pitties ^l»• toutes les icliyiuiis. Il me ilit un jour : v< A pièelier la morale, il vous eu reste toujours dans les doigts. »
c'étaient les conceptions ontologiques de la métaphysique. En les combattant, il lui arrivait de tenir le langage d'un athée. Mais toute doctrine athée était condamnée au nom de la philosophie positive. Comte répétait que l'athée était un théologien inconséquent qui conservait la question. Le philosophe m'a dit qu'on ne pouvait l'aire que l'hypothèse d'un dessein (1).
Là philosophie positive proscrit la recherche des causes et interdit toute spéculation sur l'absolu. Toute oi)inion sur les choses d'ordre surnaturel échappe à la démonstration et ne peut faire l'objet de la connaissance humaine. La question est donc écartée pour la science et par là même toute solution. Les croyances de cet ordre restent d'ordre privé, comme disait Pierre Laffltte, ou mi^ux d'ordre individuel, suivant l'expression de M. JeannoUe. Des Positivistes suisses ont associé la doctrine d'Auguste Comte sur la recherche des causes à un protestantisme unitairien. En Angleterre, paraît-il, le même fait s'est produit. L'américain Wallace unissait des croyances chrétiennes aux principes de la philosophie positive.
Comte n'avait pas dépouillé dans son entier le vieil homme. Il a subi cette loi commune qui fait garder quelque trace des influences du milieu intellectuel où l'on a vécu. Littré trouvait dans la Philosophie positive des traces de méta-
(1) Je lui iiarlili dun adhérent ;ï la philosophie positive qui était ci'ppiidant resté un |iarfait révolutionnaire a certains éi,'^ards. Il me dit en riant: « 11 a cela poui' lui, il est athée jusqu'au bout des ongles. » Comte avait connu l'athéisme déclaré, très en honneur sous la Restauration, Et la suite des luttes religieuses.
NOTES l'AH- UN UE SES DISCIPLES 1"27
physique dont je n'ai [)Ilis souvenir. 11 y en a de linalisme.
Le philosophe dédaignait l'économie poliliquc 1! reconnaissaità ses premiers représentants le mérite d'avoir soumis au régime des lois tout un ordre de phénomènes sociaux. Mais il n'attachait aucun intérêt sci<'nli(]que aux travaux des écrivains qui s'occupaient des études relatives à l'économie politique. Il faisait exception pour ïurgot et Adam Smith, surtout pour Hume que les économistes du x\\° siècle n'avaient lait que répéter et pour Dunoyer, dont il avait recommandé la lecture et qu'il plaçait très haut, comme Laffitte Fa fait après lui, et dont l'ouvrage se trouvait dans sa hibliothèque principale. Il avait cependant empiunté aux économistes, les principes de son organisation industrielle et jusqu'à la forme globulaire de la monnaie.
Comte semblait croire que les économistes contemporains pensaient que le simple fonctionnement des lois naturelles est la garantie du progrès économique sans intervention humaine et qu'ils bornaient à cet ordre de progrès l'objet de la science sociale. Il trouvait aussi chez eux des traces de métaphysique. Qu'aurait-il pu dire s'il avait su à quel point la métaphysique économique a envahi les auteurs allemands et anglais et, chez nous, sous l'influence de l'importation du germanisme par le néo socialisme.
Les économistes contemporains (lt''l'eiidaient le règne des lois naturelles proclamé par leurs ancêtres du xvni* siècle et Dunoyer, dans l'ordre
économique, avait ébauché la théorie de la modificahililé instituée par Pierre Lafiitte.
Comte m'a dit de Say. « Un brave homme, mais étroit. » Pourquoi étroit? car il ne s'est pas montré inaccessible à la philosophie positive et en appliquait la méthode. Il a proscrit formellement la « métaphysique » dans la science économique.
Il prêtait à Malthus de noirs desseins. Pourtant il ne faisait aucune remarque contraire aux théories de Dunoyer sur la population. Lui-même la réglait. Il avait fixé à cinq le maximum des enfants qu'un couple pouvait avoir aûn dassurer une moyenne de trois enfants qu'il jugeait nécessaire pour l'entretien et l'accroissement delà population. Il se montrait très sévère pour interdire à une partie des unions conjugales d'avoir aucun enfant, s'il courait le moindre risque de recueillir une hérédité physiologique vicieuse.
Auguste Comte est noté comme socialiste. Mais il ne déclarait pas la guerre au capital et aux grands capitalistes. Il n'aurait pas souscrit à la proposition dénationaliser les biens de M. Carnegie qui paie VINGT-CINQ millions d'impôt sur le revenu à l'État de New-York.
Il n'était nullement étatiste, sauf des mesures immédiates. J'ai entendu dire qu'il admettait que dans l'avenir, le service de la poste fût accompli par l'industrie privée. Il fondait d'ailleurs l'organisation industrielle sur l'emploi des moyens moraux.
Il avait pu lire dans Say et dans Diinoyer les revendications de la liberté des coalitions ouvrières. Avant d'être renseigné sur le rôle qu'elles ont pris
NOTES PAR r.\ DE SE> DISCIPLES 1^9
en Angleterre et en Amérique, il comprit que là est le véritable moyen dérégler sans intervention du pouvoir public les conditions du travail entre ceux qui le dirigent et ceux qui lexécutent. Si le régime qui fonctionne en Angleterre, en Amérique et en Australie, n'est souvent que perturbateur en France, c'est que les travailleurs ne sont pas plus éclairés comme grévistes qu'ils ne le sont comme électeurs et que la force ouvrière est employée à des fins purement politiques.
Nous causions souvent de musique. Il y était très sensible ; je lui ai entendu dire d'un grand air : « Quand on a eu le bonbeur de l'entendre par Rubiui (l'incomparable artiste) oumèmeparMario. » Comte était un Picciniste déterminé, sans méconnaître Gluck et les grands sympbonisles. Il goûtait la musique claire, mélodique. Il n'aimait pas la musique descriptive comme le Désert de Félicien David.
Mw jour un de ses disciples séleva contre la place qu'il donnait à Donizetti. A cette occasion il me dit : « Lucie est le chef-d'œuvre de la musique ; seulement Donizetti a gaspillé son talent, o II mettait très haut Bellini.
Comte avait eu dix ans une stalle au théâtre Italien. A côté de la sienne, il en avait une seconde qu'il appelait la stalle du prochain ; .Mme de Vaux l'avait occupée, lldisposail des deux stalles lorsque Verdi reparaissait sur l'aflicbe.
Il avait lié connaissance avec ses voisins et des musiciens de l'orchestre derrière lequel il était placé. Il était frappé de linlérèt que leur offrait ce qui est difficile. Alors lui revenait le mot de Fou-
lenelle : Que n'est-ce impossible ! Il riait avec approbation des motifs d'une ordonnance de référé au sujet des mutilations qu'on faisait subir à Robin des Bois.
Derrière lui était placé le docteur Hahnemann, le père de l'homéopathie, et sa femme, la doctoresse. Comte m'a raconté que lorsque Téminent chanteur Lablache faisait des farces comme médecin dans VElisire cVAmore, le docteur riait cordialement, comme lui, mais que la doctoresse « faisait la grimace ».
Pour les théories de la législation, il semble que Comte se rattachait aux principes de Bentham, qu'il connaissait directement, ou par Austin. On ne peut s'empêcher de dire qu'il a été superficiel sur ce sujet.
Comte avaitpréparé les mesures législatives pour son gouvernement de prolétaires. Il avait une faveur toute spéciale pour la puissance paternelle qui rappelait celle des anciens âges, mais qui n'est plus qu'une autorité paternelle qui s'exerce dans l'intérêt de l'enfant, l'office de protection et de direction comme une délégation de pouvoir public qui la contrôle et la réglemente. Il prolongeait cette puissance jusqu'à l'âge de trente ans pour le consentement au mariage, par des considérations purement révérentielles, et, pour cette raison, que, si elle eût existé, dans ces conditions, il n'aurait pas contracté son mariage.
Il réclamait ce qu'il appelait la liberté de tester. Si on tient à être exact, il faut dire liberté illiinitée de disposer à titre gratuit ; car, sauf le règlement forfaitaire de l'obligatio!! alimentaire, cette liberté est entière. Dans une société de liberté industrielle, comme l'Amérique, on comprendrait la libre disposition du patrimoine avec quelques réserves. Mais pour Comte c'était la préoccupation de la puissance paternelle.
Il était étranger à toute notion juridique. J'ai pu lui faire comprendre, mais non admettre, quelofficier public qui enregistre des faits doit se bornera constater ce qu'il voit ou entend sans le contrôler. Il pensait que, lorsque dans son contrat de mariage, il avait reconnu 20.000 francs à sa femme, le notaire aurait dû refuser, puisqu'il n'ignorait pas la non-existence de cet avoir et ne pas se réduire au rôle d'un agent cerlificateur. C'est sans doute à ce souvenir qu'il supi)rimait les notaires et les remplaçait par les secrétaires de mairie !
Hutton lui ayant communiqué un projet pour l'institution d'une juridiction commerciale en Angleterre, il l'approuva fort parce qu'elle subsliluait des industriels aux légistes. Mais nos grands tribunaux de commerce ont des professionnels (\\\\ suppléent à lignorance des principes du droit que les juges ont mission d'api)liquer.
11 avait devancé la loi qui lit une obligation de la signature pour les journaux, obligation qu'il étendait à toutes les publications. Celte loi avait eu pour principal résultat l'institution de professionnels de la signature.
|3â AUGUSTF. COMTE
C'est en matière pénale que Comte s'est hautement séparé des doctrines auxquelles la marche des idées modernes a conduit pro^n-essivement les criminalistes.
Dans la Philosophie positive, il s'était prononcé pour l'intensité de la répression, signalant comme une des dangereuses utopies, enfantées par l'esprit révolutionnaire, la suppression de la peine de mort. A tous ses griefs contre Robespierre que n'auraitil pu ajouter, s'il avait eu sous les yeux son discours à la Constituante contre la peine de mort, « l'antique barbarie » suivant l'expression de l'orateur. Dans sa jeunesse, il avait exprimé des doutes sur son utilité.
Pour le fondement de la pénalité, il allait du talion cà l'expiation ; dans tous les cas, il préconisait une intimidation impitoyable. Il s'inspirait de l'esprit théocratique. Le commerce avec les écrits de Bonald et de de Maistre, qui a été d'un si légitime intérêt pour Comte à certains points de vue a pu le confirmer dans ses tendances : de Maistre dont on connaît le célèbre passage sur le bourreau, pierre angulaire de la société, Bonald qui, dans la discussion de la loi du sacrilège, demandait le renvoi du coupable devant son juge naturel.
Il est difficile de croire que Comte n'avait en vue que la sécurité sociale. Il a été inspiré par une doctrine sur la responsabilité pénale. Il a émis cette dangereuse maxime que tous les crimes seront « religieux ». Il a pi'is sous l'empire de cette conviction une rigidité inexorable qui caractérise une justice associée à une croyance dogmatique.
Il m'a dit qu'il ne pensait pas qu'il faille revenir à l'aggravation des supplices. Donc, si besoin était, il y aurait souscrit. Sa lolie hiératique ne le rap[)rocliait pas des membres d'aucun des clergés modernes ; mais rappelait un ministre des cultes farouches de l'Orient.
Ce penchant pour les sanctions extrêmes se manifestait dans l'approbation que Comte donnait à l'abolilion de l'échafaud politique, mais abolition « provisoire » de sorte, que quand le bienfait de la Positivité s'étendrait sans partage sur une société, la peine capitale reileurirait pour les crimes politiques dits religieux.
Pour les crimes de droit commun, Comte aurait prodigué la peine de mort. Nul doute qu'avec lui, Gabrielle Fenayrou et Gabrielle Bompard n'auraient pu retrouver les joies du monde. (1)
Il reconnaissait la supériorité de l'invention qui a fait vivi'e le nom du docteur Guillotin. Il me racontait, que dans sa jeunesse, il avait vu à Paris un bœuf échappé d'un abattoir privé. Il me dit à cette occasion ; « On a perfectionné la tuei-ie des hommes, mais pas celle des animaux, (|ui s'exécute encore dans les abattoirs publics comme au temps de Calchas. » Il s'exprimait avec cette crudité d'expressions sur ce qu'il appelait « les meurtres juridiques ». 11 emi>loyait cette affreuse expression c une guillotiuade ».
La tendance théocraliiiue de Comte l'a conduit à reprendre les formes suivant lesquelles s'exécu-
(1) -V l'iiileiitioii ti AiiLnislc Cointc un projet ilo temple avait été exécuté où le bourreau avait sa place officielle.
taient les sentences contre les« crimes religieux». Il en est même venu dans son Cathéchisme à solenniser les « meurlres juridiques » rappelant ainsi les autodafés. Un Positiviste disait plaisamment que Comte rétablissait les sacrifices humains.
11 signalait la Norma de Bellini comme une admirable idéalisation de la théocratie. Le dénouement ne devait pas être étranger à son admiration.
J'ai insisté sur ce point de doctrine du fondateur du Positivisme, parce qu'il dénonce la disposition qui s'est fait jour chez lui avec les années, disposition à une stricte conservation d'une discipline sociale austère, même sombre, sous le joug d'un pouvoir religieux qui aurait à son service le pouvoir politique. Cette disposition pouvait être une cause d'éloignement pour tous ceux qui auraient la crainte de ne pouvoir concilier leur adhésion avec l'adoucissement des sentiments et des mœurs, que recommande l'état contemporain de la civilisation morale.
Le philosophe ne traçait pas de limites à l'emploi de la force lorsqu'elle se mettait au service des exigences de la société. Cependant il a compris le rôle social de la bonté ; car il plaçait dans son Calendrier le doux philosophe Xénocrate, le tendre moine d'Assise et le bienveillant et pacifique fondateur de la secte des Quakers. (1)
Mais cette bonté ne devait pas exclure la considération du bien social qu'il ne fallait pas oublier.
Il) M. Paul Ritti a étudié pIiilosoi)hiquement ce rôle de la bonté dans sa Méthode SenlimenUde.
NOTES PAR -UN DE SES DISCIPLES IHo
Confiiciiis avait fait couper la tète à un ministre prévaricateur. D'après le principe de Comte, il a été dit que c'était de la bonté, mais de la vraie bonté, le mot doit provenir du maître. De même que les qualités du cœur, comme la beauté, resteraient un privilège, les infirmilés morales seraient comme des fatalités personnelles, contre lesquelles seraient mises à l'aclion la société et ses membres si elles devenaient dangereuses.
Comte était fécond en organisations d'ordre pratique, traduites on chiffres quelque peu arbitraires avec l'emploi abusif des nombres sept et treize. Il n'y avait pas toujours la main heureuse. Il ne consultait pas pour les détails les personnes compétentes. On verra comment il réunissait les cent mille prolétaires qui lui auraient été nécessaires pour donner un enseignement primaire à programme renforcé.
Une triple mesure était imposée par Comte au gouvernement comme gage de son esprit progressiste. C'était la rupture de toute attache officielle avec les doctrines qui se disputent la confiance de la ])opulation par la suppression, avec indemnité pour les personnes, de ce qu'il appelait les trois budgets, budget théologique ou budget des cultes, budget métaphysique ou budget de renseignement, budget scientifique on budget des académies. Il est à remarquer que ces trois suppressions étaient
liées, devaient être consommées en même temps et non au gré des préférences.
Un budget des cultes n'a pas pour objet de subventionner des doctrines; il subvient à l'exercice de pratiques religieuses. Au point de vue de la doctrine, il ne concerne que la faculté de théologie. L'objet essentiel c'est la satisfaction du besoin religieux qui, par la suppression du budget, tombe à la charge des intéressés. Mais depuis un demi siècle, l'État avait pris à sa charge le service du culte et avait ainsi empêché les diverses Églises de se créer des ressources volontaires et de contracter l'habitude de les créer. Ace litre, il existait une attente légitime. Il y a des situations acquises qui ne doivent pas être modifiées sans une transition libéralement organisée, à laquelle on ne satisfaisait plus alors; et l'application de la mesure comportait une transition. Comte n'envisageait pas ce côté de la question : il s'est occupé, comme le législateur de 1905, de la situation du personnel ecclésiastique qu'il indemnisait; mais pas désintérêts des fidèles qui auraient eu dans les petites paroisses rurales à pourvoir à leurs besoins religieux comme ils le pourraient (1).
La suppression du budget des cultes entraînait une large séparation des Églises et de l'Étal, mais dans le système de Comte cette séparation n'était pas définitive. L'avenir était réservé pour l'appel à un budget. Après l'installation officielle des or-
|1) Au Brésil, la séparaUon accomplie eu faveur de l'État et non en hostilité à TÉglise, dans des conditions raisonnables et équitables, a pleinement réussi.
ganesdeson pouvoir spirituel, Comte en imposait l'entretien au pouvoir temporel. Il laissait le soin aux dissidents de subvenir par des contributions volontaires.
Ici se révèle le caractère révolutionnaire des mesures politiques de Comte. Il détruisait à la façon de la Constituante dont il se raillait. Il n'y aurait rien à dire s'il ne s'était pas joint un vice du mode révolutionnaire en politique, c'est de ne pas tenir compte des faits établis, des situations acquises, en les faisant disparaître sans transition ou sans indemnité, sans considération légitime des minorités.
Le pbilosopbe conservait provisoirement un enseignement d'état pour l'instruction primaire qui pouvait être parfaitement neutre, car elle se bornait à un cours de mathématiques poussé jusqu'au binôme, à peu près le programme des écoles spéciales, et à l'enseignement de quatre langues occidentales, non compris le français, qu'on n'apprenait pas à l'école, car Auguste Comte aurait pactisé avec les contempteurs de l'orthographe et de la grammaire.
Il supprimait l'enseignement de l'université qui a été si utile, surtout avant qu'on lui ait infligé des bifurcations multiples et arbitraires.
En quoi l'enseignement universitaire était-il entaché de mélaphysi([ue? Par l'enseignement assez restreint de ce qu'on dénomme la philosophie. L'enseignement historique se rencontrait souvent d'accord avec les idées du fondateur de la philosophie positive. II a servi à l'intelligence de ses idées.
Je ne suis pas sûr que Comte se fût réconcilié en voyant ses œuvres inscrites dans les programmes universitaires et étudiées en Sorbonne.
Il entendait la réalisation de son programme d'organisation des écoles primaires de la manière suivante. 11 lui aurait fallu une centaine de mille instituteurs. Il leur allouait indifféremment aux temps et aux lieux, dans la Lozère ou le Morbihan comme à Paris, quinze cents francs pour des gens capables d'enseigner les mathématiques et quatre langues !
J'ai connu de lui un plan d'instruction élémentaire moins ambitieux, mais plus en rapport avec les convenances des intelligences. Ilproposait,avec quelque enseignement mathématique, sans doute, de prendre certains objets concrets et d'en faire l'étude en groupant autour toutes les notions scientifiques qui sy rapporteraient: histoire du Soleil, du blé, du cheval, et pour l'histoire des sociétés ce qui se pratique pour l'histoire grecque, l'histoire romaine, l'histoire de France, qui ne sont en dernière analyse, que l'histoire d'Athènes, de Rome, de Paris, centre social et politique de la nation française.
C'eût été un bon instrument de propagande que la composition, sous l'inspiration du Maître, de livres élémentaires conçus en ce sens, meilleur instrument qu'un catéchisme qui n'est qu'à l'usage de gens qui ont fait de hautes études.
Pour le budget dit scientifique. Comte pouvait-il croire qu'il en obtiendrait facilement la suppression? Il y suppléait d'ailleurs, dans une certaine
mesure, par des pensions de taux différents, et je lui ai entendu dire au cours qu'il conservait le Muséum.
Comte avait de l'invention en terminologie. On sait la fortune qu'ont laite les mots altruisme et sociologie auxquels on se montrait réfractaire et qui sont rapidement passés dans l'usage courant. Du vivant de Comte biologie était accueillie dans le monde médical ,1'.
La disposition à concentrer dans une corporation vouée à l'explication et à l'application d'une doctrine définitivement constituée et subordonnée à une seule intelligence, avait eu pour conséquence les mauvaises dispositions que Comte avait conçues pour la presse et ses produits.
Il combattait sans merci les journaux et les journalistes. Il les regardait comme les pires métaphysiciens, des agents de perversion de l'esprit public. Il remplaçait les journaux par les affiches, qu'il lisait, comme j'ai pu le constater pour l'année 1(S48. Pourtant, quand on a frayé avec les journalistes, on a pu reconnaître ce qu'il y a chez eux de liberté d'esprit, de tolérance naturelle, de bienveillance en usage ; il est vrai ([ue ce n'auraient pas été des titres auprès du philosophe.
Les livres, réceptacle de faits et d'idées au moins inutiles à connaître, avaient été enveloppés dans la môme réprobation. Comte a émis une opinion du genre de celle qu'on prête au calife Omar. Il a écrit
(1) P)liy:iii(Mcs ,1 (Iit([uelo moi aUr)nsme ('{.iW. (i'Aiiilrifux, ]>rof.'sst'ur de littciaturc de Comte à l'Ecole Polytechnique. Il le tenait de moi, à moins que ce ne fut directement de Comte de (jui je le tenais évidemment, je ne sais plus comment.
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que tous les livres seraient détruits après avoir pris le soin, néanmoins, de garder ce qui est utile. Qui pout savoir ce qui sera utile ? Je lui avais déjà entendu dire à son cours qu'il serait à désirer que Ton pût diriger un incendie avec discernement dans la Bibliothèque Nationale, ou bien faire une conspiration avec les rats. C'était une mesure révolutionnaire à prendre, à l'imitation de certain empereur de la Chine, pour anéantir les livres des lettrés, et des conquérants de l'Amérique pour faire disparaître les procédés de conservation des souvenirs des indigèues.
Cette réprobation s'était étendue à tout ce qui se rattachait à la production des livres. On sait que la profession de libraire était abolie, les livres étant imprimés aux frais du gouvernement, qui les distribuait gratuitement. Mais il y a plus, les auteurs n'auraient plus à éci'ire préalablement leur œuvre pour la faire reproduire par l'impression. La professiou d'imprimeur disparaissaiten ce qui concerne la composition. Chaque auteur composerait en caractères d'imprimerie au lieu d'écrire et livrerait la composition au conducteur de machine. Il n'était rien prévu pour la mise en pages. Quelle perte de temps pour un apprentissage qui ne devait être utilisé qu'éventuellement.
Je lui ai entendu énoncer ces vues d'avenir qui dénoncent toute son hostilité pour la publication d'idées nouvelles. Mais il ne se préoccu[)ait pas de l'avancement des sciences. Avçc lui ou peu de temps après, toute voie théorique était fermée.
11 avait conçu deux poèmes sur l'humanité:
l'un sialifluc, que d'ailleurs il se réservait, l'antre di/iKimu/ue ^l;, qui devaient être composés sans délai, tant bien que mal. Cette vue ambitieuse aurait dû être contrariée par son i)rincipe quune grande composition poétique exigeait un état de choses, dont la consistance est assurée par la durée. il n'aurait pas varié sur le principe, mais il aurait trouvé des raisons pour en éluder l'application.
Comte avait fait un plan à' eA\csc\o\)éi\\(i concrète ; il avait lixé le nombre des volumes à vingt. Il me Ta exposé, et ici encore je regrette de ne pas avoir écrit, car je ne crois pas que ce plan existe dans ses papiers.
Je me rappelle le chiffre de neuf pour la biographie. Puis un nombre qui allait en croissant pour les connaissances di'pendant des sciences préliminaires et le reste où se trouvaient répartis les divers états sociologi([ues.
Il avait également composé une liste des œuvres dramatiques ou musicales dont il avait fait choix pour le répertoire de son théâtre et qui appartenaient en nombre égal aux cinq grandes nationalités de l'Occident. Il avait onze pièces de Corneille, neuf de Voltaire; il n'en trouvait que sept de Racine, y compris les Plaideurs. Il aimait ces gradations. Pour l'Angleterre, il avait eu de la peine à trouver son nombre d'œuvres en y faisant entrer des comédies de Congreve et de Sheridan.
Je n'ai jamais entendu Auguste Comte, qui avait été dans un lemi^s mêlé adivement au parti répu-
jl SahaliiT a\,iit un pl.in foil orL'inal de iioùme ilyu,imii|iit.' i|ui se trouvait dans les papiers de Oumtc.
blicain, faire seulement une allusion à la liberté politique, à laquelle il était indifîérent ainsi qu'aux inslilutions qui la protègent, aux garanties des individus à rencontre de la société et de ses représentants. Je pense qu'il donnait son adhésion aux idées libérales comme les entendait Dunoyer qui écartait toute mesure préventive individuelle.
Il est cependant une liberté qu'il revendiquait, hautement, pour tout le monde, c'était la pleine liberté d'exposition et même de discussion, remarquez ce même. Pour lui, l'exposition devait suffire. La discussion était un procédé d'origine métaphysique ; elle n'était qu'une concession nécessaire pour garantir la liberté de l'exposition dont la limite ne saurait être indiquée. C'était la liberté d'enseignement oral ou écrit d'où la liberté de la presse et de réunions, mais non sans restrictions d'ordre public.
Comte professait que, n'avait rien à craindre dans l'expression de sa pensée celui qui, dans ses intentions manifestes, donnait les garanties d'ordre. Il rappelait souvent qu'il avait librement pu s'exprimer sous le ministère Polignac.
Ce qui mérite une marque d'étonnement, c'est la liberté dont il a joui sous l'Empire de publier ses théories, alors qu'un mot dit à l'imprimeur aurait suffi pour entraver sa liberté (1).
(1) Lors du projet de revue avec Littré en 18S5,. j'allai au bureau de la presse au Miuistére de l'Iiilérieur, nie renseigner sur la facilité d'introduction en France, d'une revue publiée en Belgi(|ue, en faisant connaître la i)articipation de Littré, il me fut répondu : ne parlez pas de ce qui est et dites ce que vous voudrez.
Je ne connais qu'un refus de la part de son imprimeur, c'est pour une lin de cette phrase du Calêclmme où 1 auteur dit que, dans sa jeunesse, il « applaudit à la résislance héroïque de lEspagne ». Il ajoutait contre l'entreprise de Bonaparte qu'il qualifiait violemment. Il dut supprimer ces derniers mots. Il n'achetait d'ailleurs sa liherlé d'écrire par aucune réticence.
La violence que Comte savait incompatihlo avec les conditions d'un progrès normal ne lui causait aucune répulsion dans les procédés de gouvernement. Il témoigna de la sympathie pour ce Président-dictateur de Buenos-Ayres, Rosas, que Thiers qualifia de brigand. Je crois qu'il citait des maximes politiques de Tippo-Saëh.
Eu égard à ses doctrines, on pourrait dire que Comte n'était pas assez utopiste sans avoir une conception édénique des sociétés futures. Il professait que la généralité des hommes était médiocre et il semblait croire qu'elle le serait toujours. Avec les siècles, n'élaient-ils pas capables de croître en bonté, en sagesse, en dévouement, en ce que Littré a appelé les « triomphes de la sociabilité la plus élevée » et réaliser ce que présente, sous divers aspects , les sociétés helvétique, norvé-
Je joins ici un autru sinivciiir ikm-^uiiihI lii." nirs iclations avec le bureau de la presse sous rEni[)iie, (|ui intéresse lliistnire des mœurs administratives et des ra|i|iorts des ministres avec leurs icueaux. J'avais ]tréseiité une demande d'autorisation di' journal à lai(uelle le liureau se montrait l'avorahlc-. Le ministre La Valette refusa. A son remplacement, je représentai ma demande à sou successeur qui refusa aussi. « Ah ! que vous ne soyez pas venu plus tôt, me dit le chef. Nous avous, à son départ, soumis à sa sisrnature viu!;t-sept arrêtés qu'il avait refusés, il n'en a recoiuiu que deux »,
gienne et toscane. Ces dons supérieurs doivent-ils rester le privilège d'une élite ? Comte manifestait sa croyance à la persistance des grands crimes, devenus sans doute encore plus criminels, pour lesquels il conservait les plus rigoureuses sanctions. Le terrorisme gardait sa part dans le gouvernement des sociétés régénérées.
D'après les théories d'Auguste Comte, on conclurait qu'il proposait une société rigide, vouée à des occupations graves jusque dans les choses du sentiment et de l'imagination, une société peu attrayante, même ennuyeuse. Mais, à son cours, il dépeignait en quelques traits un état social plus riant, quoique un peu rudimenlaire, celui où, si l'aliment solide avait pu être fourni en quantité surabondante comme est l'aliment lluide, les nécessités de la vie matérielle n'auraient point fait obstacle à une vie faite de loisir pour l'activité matérielle occupée de chants et de danses, celle que rêvaient les écrivains du xvin® siècle dans les îles polynésiennes, la vie des « bergers d'Arcadie ».
Comte a marqué les phases du développement historique avec une incontestable évidence qui a frappé si fort Littré.
La lecture de l'ouvrage du président de Brosses, le Ciilte des Dieux fétkJies, lui a suggéré cette induction sui" l'état intellectuel primitif commun à toutes les sociétés, y compris celles des races
NOTES PAH L'N DE SES DISCll'LES l4o
supérieures, inductiou que Littré disait appuyée par l'étude du langage. Quoi qu'il ait, dès l'origine, déterminé les caractères de l'état fétichique, il le faisait rentrer dans la phase théologiqué, citant Bossuet qui en avait eu une perception: «Tout était Dieu ». Comte avail donné les indications qui ont servi à l'admirable élude de Pierre Laffitte sur la civilisation chinoise, et au beau livre de Charles Ploix sur rOrigine des dieux.
Par un progrès capital de sa théorie historique, Comte a fait sortir le fétichisme de la confusion et lui a restitué la place distincte qu'il doit occuper dans l'évolution de l'intelligence humaine. Il faut entendre par fétichisme l'état concret de l'intelligence et non le règne des pratiques des félicheurs, ce qui autorisera une modification dans la formule de la loi d'évolution intellectuelle.
Dans le monde antique, il a distingué l'état fondamental théocratique auquel il donnait l'Egypte pour type, et les deux Etals modificateurs (]u"il instituait par bifurcation entre la société grecque et la société romaine.
Il a caractérisé le premier de ces états sociaux par la servitude collective à laquelle était soumise le gros de la population. Cette servitude était consacrée par le régime des castes. On a contesté l'existence des castes en Egypte que Comte prenait pour type, sur la foi des historiens de lantiquilé. On peut accorder que les castes ny ont pas eu le degré de complication et de rigueur qu'elles ont atteint dans l'Inde. De plus, le régime conservateur était fort altéré à l'époque dont on
possède des descriplions. L'état purement théocratique du Règne des Dieux, qui a précédé rétablissement des dynasties, peut être considéré comme préhistorique ; les conditions sociales n'en sont pas directement connues (1).
Dans sa Philosophie positive, Comte a marqué la fin du Moyen Age et le début de l'ère moderne au xiv* siècle. Alors apparaît la décomposition spontanée du régime catbolico-féodal, qui se préparait au xiii" siècle en France, prise comme représentant moyen des nationalités de l'occident de l'Europe. Cette vue historique était complétée par la conception de l'Occident, déjà applicable au Moyen Age qui renfermait les cinq grandes populations situées à l'ouest de l'Europe avec leurs annexes, et cette vue éclaire d'un grand jour l'évolution humaine. L'histoire, trompée par l'éclat de la Réforme, inattentive aux signes très apparents de décomposition du régime du Moyen Age au xiv" siècle, reportait à la fin du xve les commencements des temps modernes. Dans une de ses plus heureuses pages, Michelet a fait sentir le changement des temps au xiv° siècle par le contraste entre la cour de Louis VII et celle de Charles VI.
Des programmes d'enseignement et d'examen montrent que l'innovation d'Auguste Comte, qui du reste a été popularisée par les applications qu'en a faites Littré, a été comprise. Mais sous le poids des habitudes de diviser l'histoire par règnes, on
(Ij J'ai vu alléguer que le lils d'un jirèlre était areliitecle ; mais il lie s'agissait pas de celui (}ui cùnstruisiit les demeures des fellahs du temps, mais de celui qui édifiait les moiuimeuts religieux et civils, et iiui devait être agrégé au sacerdoce.
arrête le Moyen Age à la mort de Saint Louis en 1^70, alors que, sauf rinlluence du caractère exceptionnel du monarque, la politique de la royauté française ne comporte pas de changement important. C'est au moment où éclate le différend entre TMiilippe le Bel et Boniface VIII en 1302, qu'il faut préciser la date de l'état révolutionnaire par i-apport au Moyen Age (1).
Ainsi, Comte faisait commencer la Révolution moderne au XIV« siècle, et non à la Réforme, qui n'était qu'une phase où elle se manifestait par l'insurrection d'une partie des populations de lOccident contre le catholicisme.
En histoire, Comte a pu commettre, sans en être responsable, dos erreurs de faits. Il ne pouvait savoir que ce qu'on savait avant lui; il était en possession de tout ce qu'avait acquis l'érudition française. Ces erreurs, provenant de la connaissance inexacte des faits, étaient rachetées par une sorte de divination qui devançait le travail des érudits; il a enrichi le domaine de l'histoire. Outre ces cadres admirablement construits où se placent les événements, que de vues originales et suggestives il prodiguait dans ses cours!
Ainsi une erreur (jui l'a amené à croire que les fonctions du pouvoir s[)irituel se trouvaient résumées sous le nom déjuge, entendu du Juge de la
(1) GepiMidant rt'ceinment .j';ii vu ri'|)araître daus un prouianmie scolaire la date de raiinée H'ÏÀ. date de la prise de Coiislaiitinoi»le pur les Turcs : j'iunure le lUotit' du choix de cette date dans les anciens pro^^rainincs de l'ensei^rnement secomiaire pour riiistdire du Moyen Auc. Je ne me l'e\pli(nie ipie parce ([ue l'évenenn'iit était considéré coninie la tlate de la chute déllnitlve de l'Empiie romain.
j48 AUGUSTE COMTE
Bible. Mais ces juges n'étaient que des chefs de bandes qui conduisaient les razzias, exécutées par
les Israélites chez leurs voisins.
Avec quelle connaissance générale des choses historiques, particulièrement dans les sciences physiques, il a fait correspondre les étapes du mouvement intellectuel avec celles du mouvement social. Il prenait pour exemple la poudre à canon, connue très anciennement des Chinois et dans l'Empire grec, sans quelle ait reçu son application moderne, et dont l'invention était si facile qu au lieu de dire: il n'a pas inventé la poudre ; il laudrait dire : il n'a pas même inventé la poudre.
Auguste Comte datait une ère nouvelle de 1 /8J. C'était le point de départ de ce qu'il appelait spécialement la Révolution française dans lensemble de la Révolution moderne. Dans l'année 4789 il précisait la date de la prise de la Bastille, le 14 juillet, iour où la royauté vaincue devait se soumettre ou se démettre. C'est sans doute par pure coïncidence que celte date a été choisie légalement comme anniversaire de la Révolution et par suite de la Repu-
bljque. . . . .,-1^
Pour Comte, la crise révolutionnaire initiale avait duré dix ans, mais la révolution durait touiours et ne pouvait prendre fin que par 1 entremiiation denouvellesopinions fondées sur une science
sociale positive. .
A part les grandes hgnes, on ne connaissait quimparfaitement l'histoire de la Révolution au temps où Comte en a pris connaissance. 11 avait certainement lu l'histoire de Thiers, surtout la
remarquable mais sommaire histoire de Miguet, à laquelle il a assigné une place d'honneur. Il avait lu des mémoires de la Révolution française.
L'état des études sur la Révolution française a entraîné Auguste Comte à des appréciations sujettes à controverse; mais comme toujours les cadres établis sur des vues générales le sont supérieurement. Il croyait à la légende delà Convention, sur laquelle on devra revenir, non pas au point de vue réactionnaire de ïaine, mais sous linspiration de doctrines exemptes de l'admiration de commande.
Il avait véritablement en mépris la Constituante, qu'il n'appelait ainsi, disait-il, que « par ironie » parce qu'elle n'avait rien constitué. Elle n'avait fait que détruire. Mais, en détruisant, elle avait établi un ordre de choses contraires à celui de l'Ancien légime qui s'est trouvé détinilivement alioli. Voltaire, il me semble, a dit : je vous délivi-e dune bête féroce, et vous me demandez ce que je mets à la place.
Auguste Comte n'a pas voulu comprendre Mirabeau qui nous aurait évité Robespierre et Ronaparte, s'il eût été écouté de deux personnages d'une égale iueplie. le roi et la reine.
Il a conçu un Danton colossal. Avec desrectidcations de M. Aidard, Danton estimé très haut i)ar le roi Louis-IMnli|)pe cl le royaliste parlementaire Royer-Collai'd, a éir uu type révolutionnaire éminent qui avait des vues &e i)olilique positive. Il a montré, pour Danton, ce discernement supérieur qu'il apporte dans sesjugements sur les personnages
histori'ques si Ton se souvient toiUefois de sa disposition à trop élever ou à trop abaisser.
Parmi les personnages révolutionnaires, Robespierre était sa bête noire autant que Bonaparte. Il reprochait avant tout au chef révolutionnaire d'avoir fait proclamer des dogmes métaphysiques. Il paraissait croire que le suffrage universel avait voté ces déclarations fameuses, car il faisait observer qu'on lui aurait aussi bien fait voter « l'immobilité de la Terre ».
Comte toujours avec sa haute sagacité a fait la distinction, entrevue par Michelet, entre Robespierre et Saint-.! ust (1).
C'est dans l'histoire de la Révolution qu'Auguste Comte a eu l'occasion de commettre des erreurs de faits un peu par suite de ses tendances. J'en citerai quelques exemples.
Il attribujiit la suppression du budget des cultes aux Danlonistes. La loi sur l'exercice des cultes fut votée par la Convention le 21 mars 1795 (3 ventôse an III). Outre que les amis de Danton n'ont pas joué un rôle distinct dans cette assemblée, ils avaient, à la suite du 9 thermidor, été très effacés et même éliminés comme Montagnards. Cette loi fut l'œuvre des Girondins qui dominaient, par la rentrée des soixante-treize et de quelques autres.
(1). J'ai connu un vieillard, sous-préfet sous la Restauration et sous le rèïne rie Louis-Philippe, qui était à Strasbourg pendant la mission de Saint-Just, et en admirait la capacité administrative et un peu la façon de gouverner qui aurait été de nature à rassurer les gens paisibles. Il avait vu le démagogue Schneider attaché au poteau de la guillotine.
NOTES PAR UN DE SES DISCIPLES loi
Il croyait fermement à rempoisoniieineiil de Hoche, qu'il imputait à Bonaparte eu vertu de l'adage : Is fecit cul prodest. Or Hoche n'a pas été empoisonné (i), voilà ce qui absout Bonaparte. La mort de Hoche venait fort à propos pour cflui-ci. L'accusation d'empoisonnement fut élevée contre lui. Une rumeur courut {%.
Un matin, Lonchampt vint chez moi me proposer de faire, en collaboration avec lui, un livre sur la Bévolution entendue comme le [)hilosophe, jusqu'à l'heure présente. Des Positivistes lyonnais devaient en faire les frais.
Comte écarta la collaboration et me donna un titre: Appréciation i<ojrim(iire de la portion déjà accomplie de la Révolution française. Comte n'approuvait pas tout dans la Révolution. Lors du projet de livre il me dit : vous savez, il y a eu de la boue et du saut;. Mais nos idées ne se rencontraient pas toujours : il était terroriste, je ne l'ai jamais été.
Mais je fus circonspect. J'eus crainte d'être exposé à rédiger sous la surveillance, sinon sous la dictée du Maître, comme Litlré l'a fait. Je traînai en longueur, puis vint le Deux-Décembre et les Lyonnais se retirèrent.
Auguste Comte a détourné, sans le moindre scrupide, le mot dictateur de son acception traditionnelle. Ce n'est plus un chef dont aucune
(1). l'ii lii- nios amis qui .i i-oiiim M'"' Ilodip ilaiis sa vieillesse m'a rlit (|u't'llf croyait à rciiiitoisiiiiiu'iniMit df si'ii mari.
:2\ J'ai l'uli'inlii racoiitcf (|ni' rciiiiierriir avait trouvé sons sa serviette, le jour «le sou sarn-, des vers injurieux <|ui rap|>e!ai<iit rem|')oisoiinenieut de Hoelie et l'assassinat d'F.nsliieu. a\ee une rime à Eny:liicn désobligeante pour l'iiupératiiee.
\o^ AUGUSTE COMTE
règle légale n'entrave le pouvoir. H appliquait celte appellation à des personnages placés au faîte du gouvernement, mais dans des situations très diverses qui, pour les uns emportaient, pour ainsi dire, Texclusion de tout pouvoir. Napoléon I"* et Napoléon lïl pouvaient être des dictateurs, mais pour Comte, Louis XVIII et Louis-Philippe étaient aussi des dictateurs, malgré l'application plus ou moins étendue de la maxime : le roi règne et ne gouverne pas. Casimir Périer, président du Conseil, a été, si Ton voulail, plus dictateur que le roi (1).
Danton aussi est appelé dictateur. Il intervint par à-coups dans la Révolution, mais n'eut jamais la situation prépondérante de Robespierre.
Le premier Empire n'eut pas de plus constant contempteur qu'Auguste Comte. Il n'évoquait pas seulement, comme quelques-uns de ceux qui l'avaient subi, le souvenir d'un régime tyrannique, il s'élevait contre la réaction qui avait été infligée à la nation française. L'auteur du dix-huit brumaire qu'il n'a jamais appelé que Bonaparte, a été l'objet, de sa part, d'invectives renouvelées à toute occasion (2).
(1). Louis XVIIl a été le monarque le plus respectueux du iiuuvoir ministériel. Quelriues jours avant sa mort, on lui présenta à si!.nier une ordoanance ((ui réori^anisait le Conseil d'État. 11 demanda si son vieil ami M. de Mézy en était encore. — Non, Sire. — Tant pis, se borna à dire le roi, et il signa.
(2) Ceux des survivants ipii n'envisageaient l'Empire ipie du côté tyranni(iue ne disaient que Bonaparte ou hien encore l'Empereur. J'ai entendu Auguste Comte faire contre Littré la remarque cri-
NOTES PAR UN DE SES DISCIPLES lo3
Il allait jusqu'à lui appliquer le mot de Cliàteaubriand : « Robespierre à clieval. »
Daprès Comte, on aurait pu prédire qu'un chef militaire, représentant de l'esprit républicain de l'armée, ferait un coup de force de plus au profit de la consolidation du régime politique menacé parla contre-révolution. Le dix-huit brumaire a été effectivement un Coup d'État républicain dans la pensée de ceux qui y coopérèrent, sauf peut-être pour le chef du complot.
Comte ne s'arrêtait qu'incidemment aux excès de pouvoir qui signalèrent 1 Empire, notamment dans l'application de la conscription que Ton avait supportée sans trop de malédictions dans les années qui avaient suivi son établissement en l'an V. Il dénonçait le retour officiellement décrété à un régime théologique. Il a justement caractérisé le régime de réaction imposé à la France et qui a gravement troublé la marche tracée à la civilisation politique par le xviii* siècle.
Le génie militaire de Bonaparte n'était qu'un « génie d'exécution » mis au service d'une détestable politique, qui en effet, rappelait parfois une « politique de corps de garde » accompagnée d'une « orgie militaire ». Comte lui reconnaissait aussi un « bon sens subalterne » qui lui inspirait la n'pulsion pour les idéologues réprouvés comme métaphysiciens par le fondateur de la philosophie positive, mais dont cependant il tenait quelques-
tique qu'il eiii|ilo.vait la (ItMiiiorc disignation. Napok-oii itait à l'usage de la nniltilude bonapartiste.
Sous le scroiid Empire le nom île Bonaparte revint de mode chez les eunemis du rétrime.
lo4 . AUGUSTE COMTE
uns en haute estime, Cabanis, Tracy, Voluoy qui étaient en môme temps rte « ces imjjéciles incoiTigii)les qui étaient pour la lilierté politique » suivant les expressions du despote.
Comte n'a peut-être pas assez distingué, delà période qui a suivi la rupture de la paix d'Amiens, celle qui Ta précédée, véritable période de splendeur pour un gouvernement, « quelque temps d'un gouvernement ferme et prudent», selon les expressions de l'acte de déchéance voté par le Sénat en 4814.
Il n'a pas non plus assez accordé son attention à ce trait des facultés pratiques de la personne du despote, qui s'est montré un gouvernant. Il témoigna de deux qualités d'un homme de gouvernement qui se recommandent à ceux qui assument la charge de diriger les affaires publiques: D'abord, son indifférence pour les sentiments et les antécédents des personnes qu'il employait (l); ensuite l'art avec lequel il faisait vivre ensemble les gens d'origines politiques les plus opposées. On en a eu la preuve à la façon dont il peupla ses corps politiques. Mais cela se reproduisait à tous les degrés de l'échelle (2).
(1) Sa coiivcrsalioii avec Daunoii, aDcieii mciiilji'C de la Convontion, à «lui il diMiiaiidait un tiavail, on ofri-(^ un cxcmiih' décisif. — haiiniiu, vous devi'icz être coiiseilli'i' d'Etat. — Non, Sii'o. — Ai), je sais i)iL'ii, c'est que vous ne m'aimez pas. Qu'est-ce ([ue cela fait.
(2) A Orléans, le maire était un noble, émigré rentré, et le premier adjoint un entrepreneur de couvertures, jacobin, ancien président du district pendant la Terreur.
Il n'eut de rancmu's pei'sécutrices que dans des cas exceptionnels de vendetta coi'se. I>es opiiosants du Tribunal i|ui le voulurent furent pourvus de situations: Daunou lui-même.
NOTES l'AH UN DE SES DISCIPLES 155
Auguste Comte absolvait Bernadottc parce quMl était dcveuu Suédois et coudamuait Moreau. Ce semble avec toute raison qu'il se rencontrait avec l'opinion du vulgaire qui pense qu'on ne doit pas porter les armes contre sa patrie dans une armée étrangère. L'opinion des contemporains était loin d'être unanime à le flétrir. On sait l'attacbement qu'avaient gardé pour la mémoire de leur général ceux qui avaient été de l'armée de Moreau.
Nous assistons à une réaction napoléonienne à laquelle préside la littérature, réaction dont le succès des intéressants ouvrages de M. Frédéric Masson, sur les faiblesses avouées de son béros, est un symptôme (1).
Les gouvernants depuis un siècle ont méconnu que la nation disposée à être césarienne par son histoire a, depuis le Premier Empire, cristallisé dans le césarisme, quels que soient les votes qui la divisent. Aussi peut-on considérer le triompbe d'un Bonaparte et du bonapartisme comme toujours béant.
Le fondement du bonapartisme, c'était, comme a
(1) 0» ridiculise l'diipositioii ilii Tiihuuat, on discrédite Moreau. ou a repris la caniiia^iie (H)ntre HikIshu Lowe.
Lorsqu'il y a cinquante ans païut la traduition fiançaise d'une collection de pièces officielles relatives aux rapports d'Hudson Lowe avec le prisonnier de Sainte-Hélène, Littré, après les avoir lus. me dit : « Mais c'est Hudson Lowe qui a été persécuté jiar Bonaparte.»
En dernièri' analyse, le frouverneur ne s'est jias conduit autrement ([u'un oITn-ier de gendarmeiie qui a la garde d'un prisonnier. Il faudrait comparer la conduite du irouverueur avec la manière dont étaient données les instructions à ces officiers chargés de garder le pape a Fontainelileau.
L'iiislorien lépuldieaiu de la Restauration. Vaulabelle. a montré dans tui chapitre la misérable attitude de l'ex-empereur à Sainte- Hélène.
dit Albert Sorel, « la Révolution ordonnée », la Hèvolution faite homme, suivant le mot attribué à Talleyrand. Mignet a compris cette persistance sous rEni[)ire du mouvement de 89 dans ses résultats essentiels en conduisant son Histoire de la Révolution française jusqu'en 4814. Béranger a caractérisé le représentant armé de la Révolution poursuivant son œuvre dans l'Occident de l'Europe (1). Littré à résumé les causes de la popularité du régime impérial lorsque il a dit que Bonaparte était un bleu. C'est par la force acquise de cette légende que le sentiment bonapartiste conserve encore sa puissance
Le succès des conceptions gouvernementales de Comte reposait sur l'extinction sinon prouvée, au moins présumée, du bonapartisme. Mais si l'illusion était encore permise malgré cette unanime acclamation avec laquelle avait été accueilli le retour des Ccndi-es et bien d'autres manifestations du sentiment bonapartiste dans la nation, cette illusion pouvait-elle résister après les informations que fournissaient les événements de la seule année 1848 ?
Ce n'est pas tant la légende militaire de l'Empire qui est à craindre que, ce que j'appellerai la légende révolutionnaire, celle qui avait répandu dans les masses la notion d'une consolidation des résultats sociaux de la Révolution qui les intéressait.
[1) Un conquérant, dans sa fortune altirre,
Se fit un jeu des sceptres et des lois. Et de ses pieds on peut voir la poussière Enjpreinte encor sur le bandeau des rois.
NOTES PAR UN DE SES DISCIPLES lo'
Comte réprouvait le retour des Cendres. Il en proposait le renvoi à Sainte Hélène et leur remplacement par celles du général Malet, le prodigieux conspirateur qui aurait pu renverser rKmpireii). Celui qui a introduit les lois dans l'hisloire aurait l)u remarque!', à loccasion du Dix-Huit Brumaire et de ses suites, quelles perturbations peuvent amener dans révolution sociale des circonstances accidentelles, sans descendre jusqu'à l'influence du nez de Cléopàtre 2). Quel aurait été le sort de la France, avec un changement de personne, 'événement étant le même, mais en éliminant deux circonstances : la mort de Joubertà Novi, qui, par son Coup d'État, aurait pu devancer le retour d'Kgypte, et la fortuite de l'annexion inutile de la Corse qui a conféré le droit de Français aux natifs (le i"Ile,à supposer que l'homme néfaste en lut sorti.
On distribua au cours le Tableau CérébraL le Calendrier Positiviste et la Bibliothèque du Positiviste d'abord Bibliothèque du Prolétaire.
i\] Il p.iiait i|iii\ ilu i-osto, la lufscm-e au miiii^ti-io île Tlii.is aidant, cette mesure l'ut ilecidée pour prévoir la nécessite mi l'nn serait de la subir par suite <le rahaiiilon ipie le gouvernement auslais allait faire des Cemlres à la famille Huuaparte. Il m- s'était trouve à la Gliamhre des Députés que tj3 voi\ au scrutin secret pour voter contre le projet. Lamartine avait eu le courage de le coiidiattre.
^juehpies années auparavant, le rapporteur d'une pétition qui réclamait le retour des Cendres avait dit quelles devaient rester à Sainte-Uéléiie pour servir d'exemple an\ rois, qui oppriment la liberté.
(2 Comte faisait remarquer les conséquences que la jierte de la bataille de Salamine aurait eues sur le cours des événements.
Le tableau cérébral est la détermination des fonctions élémenlaircs d'après une méthode inverse à celle de GalletdonlLIttré ne s'est pas rendu compte. Celte conception de physiologie cérébrale était acceptée par Robin. Auguste Comte l'avait définitivement arrêtée après cinq ou six essais qui se trouvaient dans ses papiers. Cette théorie a reçu des compléments importants par les explications de Pierre Laffitlc et par sa théorie des fonctions composées.
La distribution du Tableau Cérébral olTi-it cette particularité qu'elle eut lieu après les premières leçons, et que Comte fit sur ce tableau une leçon intercalaire hors de sa place naturelle qu'elle dut reprendre en tète de la série des leçons, l'année suivante.
M'étant beaucoup occupé d'histoire, j'étais préparé à api)récier la composition du Calendrier. Je fus émerveillé.
Il faut considérer Fœuvre en se plaçant au point de vue du système d'idées de Comte. Ce n'est pas, comme tout calendrier composé à l'imitation du calendrier ecclésiastique, la collocalion, aux différents jours de Tannée, des noms de ceux que l'on croit devoir glorifier. L'auteur a voulu présenter un tableau de l'évolution humaine depuis les temps historiques. Assurément, il recommandait leur mémoire à la postérité. Mais, avant tout, il a voulu représenter les différents modes de l'action exercée sur l'évolution ou plutôt sur les évolutions; car il en est qui sont restées distinctes de l'évolution fondamentale.
NOTES PAR IN DE SES DISCIPLES \o9
C'est, en effet, moins les individualités que des types, suivant son expression, que Comte a fait entrer dans ce tableau des développements de riiumauité sous ses aspects divers. Il y a introduit des types collectifs anonymes, mais aussi des types légendaires ou mythiques et même idéaux comme les héros de la fable, ou des créations de l'invention poétique comme Béatrice.
On comprend aisément l'action propice de la poésie, de la philosophie, de la science, sur le passé humain, même celle de l'action industrielle qui est représentée dans ses divers ordres d'applications, si méthodiquement, par ces cinq types individuels : Gutenberg et Vaucanson pour l'épargne d'adresse; Watt, l'épargne de fo)"ce; Colomb, l'exploration systématique de la planète ; Montgolûer, les découvertes d'avenir. 31ais pour l'action politique, la pensée de Comte demande à être expliquée. 11 juge de l'œuvre d'un homme par sa conformité avec le bien social, tel qu'il le comprend, relativement au temps et au lieu. Quel a été l'accord de l'action exercée dans l'ordre politique par \o personnage avec le but que le philosophe lui assigne?
C'est ainsi qu'il admet dans son Calendrier les fondateurs d'empires, d'établissements théocratiques, les initiateurs de doctrines civilisatrices, les législateurs politiques ou religieux dont l'antiiiuité a conservé les noms, y ajoutant ceux des personnagos qui. dans les deux mondes, en des temps assimilables à l'Antiquité, ont contribué au ralliement des hommes en société.
Dans les temps modernes, Comte a placé dans le Calendrier les hommes qui ont entrepris de donner aux événements sociaux une direction concordant avec ce qu'était à ses yeux le progrès social, le but de l'action politique légitime, les chefs d'État et les ministres qui, dans un sens conservateur ou progressiste, ont agi dans la voie de l'utilité sociale, ainsi que les révolutionnaires qui sont venus, en temps opportun, et qui ont soutenu avec des vues organiques, la lutte contre un état de choses oppressif ou rétrograde. Parmi ces derniers, tels sont ceux qui ont présidé à des insurrections comme représentants de populations qui défendaient leur indépendance contre une domination illégitime. Il exclut les théologiens purs révolutionnaires: Luther, Calvin, Socin qui n'ont eu « ni l'intelligence de Wiclef, ni le cœur de Jean Huss, ni le courage d'xVrnaud de Brescia ».
D'après Comte, Frédéric, qui préside à l'ensemble des politiques dans l'histoire moderne, n'est pas le grand Pi'ussien, artisan impitoyable de guerre et auteur de deux actes haïssables : l'annexion violente de la Silésie et le partage effronté de la Pologne, mais le grand homme d'État, d'une haute intelligence philosophique, qui, inspiré par l'esprit nouveau, se constitue un gouvernement sur des bases progressives, répudiant le droit divin de la royauté et reconnaissant la prééminence intellectuelle de la France. Comte ne dissimulait pas qu'il avait pratiqué avec éclat la politique matérialiste, indépendante de la morale, qui étaiten vigueur dans les relations internationales ; politique qui
se traduisait par la mainmise sur la Silésie et le démembrement de la Pologne.
Connaissant la complexité de la nature et de la conduite humaines, le philosophe n'en tenait pas compte en se prononçant sur les personnes. Il les jugeait tout d'une pièce, les qualifiant d'une manière ahsolue. 11 divisait les hommes en bons et en méchants, ce qui n'est pas conforme à la sagesse pratique. Les jugements sur les personnages historiques comportent plus de diversité. Mais les jugements d'Auguste Comte sont intéressants, parce qu'ils signalent un côté culminant de la personne.
Les prédilections de Comte dans l'histoire de la politique étaient pour Louis XI, comme roi, et pour Richelieu, comme ministre. Il n'était pas ému par leur défaut d'aversion pour le sang. Je lui ai même entendu dire au cours que Richeheu n'avait été inspiré par des motifs personnels que dans l'atTaire d'Urbain Grandier (rien qu'un assassinat dans sa vie). Louis XI était bien ce que l'on pouvait ap[)eler un mauvais bougre, quoique après tout ce fut «un roi», comme l'a dit son historien Duclos.
Remarquons qu'on ne peut reprocher au grand philosophe d'avoir acquiescé à la théorie de la moralité du succès : de Wilt et Barnevelt comme Kosciusko qu'il admet en témoignent. Mais il a dépassé, en considéi'ation du résultat ou du but, la mesure d'indulgence pour les moyens, en concédant les licences qu'on accorde à Ihabilcté politique.
A la suite de son tableau historique. Comte flétrissait les trois chefs d'État, en possession dun pouvoir
politique, qui ont entrepris d'agir en sens opposé au mouvement de révolution : Bonaparte qui a pu donnerau mouvement non une direction rétrograde, mais une déviation, cause d'une perturbation, dont les effets se font encore sentir ; le roi d'Espagne» Philippe II, qui ensuite fut absout de la flétrissure sur les observations, m'a-t-on dit, de Mme Comte qui était encore en correspondance avec son mari ; l'empereur Julien, bien excusable, après avoir eu la chance d'échapper au massacre de sa famille par un empereur chrétien, d'avoir voulu modifier, comme il paraît, le polythéisme dans le sens des idées d'Apollonius de Tyane que Comte appréciait.
A côté de la grandeur de la conception, on remarquera dans cette œuvre un art admirable de composition, porté au plus haut degré dans le détail, dans la manière dont les types sont groupés auprès d'un type central, de Watt par exemple ceux qui ont coopéré avant et après lui à la découverte de l'utilisation de la force qu'il a mise au service de l'homme.
Des connaissances de tout ordre ont été nécessaires à l'auteur et ne lui ont pas fait défaut. Il a conservé le Sésostris et la Sémiramis des Grecs, mais ils peuvent sans grand inconvénient tenir la place des despotes, par trop réalistes, aux noms égyptiens ou assyriens, qui ont fait de vastes conquêtes. Grâce à ces connaissances étendues, les types français ne dominent pas en excès comme on s'y serait attendu.
En se plaçant au point de vue de la conception générale que Comte a voulu réaliser, personne de
ceux qui (levaient nécessairement y figurer n'a été oublir. Il a donné une place à ce singulier président de la république du Paraguay qui réalisait son idéal d'un révolutionnaire gouvernant dans des conditions d'ordre (1). C'est le caractère des chefs révolutionnaires qu'il a admis.
Au reste, Comte accueillait les renseignements au sujet du Calendrier Qi il en a profité. J'ai vainement tenté, et je m'en étonne, de lui faire adoptcrles soiis-adj oints en ?djonction aux adjoints afin de conserver les noms qu'il remplaçait, et surtout de satisfaire à des choix que les places trop limitées, dont il disposait, l'obligeaient à sacrifier. Je citerai les peintres et les musiciens; lui-même a regretté que la place lui manquât. Parmi les peintres, il aurait ajouté Corrège; pour les musiciens, Haydn, Cimarosa et peut-être Herold.
Des circonstances futiles ont pu provoquer chez lui des réflexions désobligeantes pour un grand artiste, suivies de son élimination. C'est ce qui est arrivé pour Murillo remplacé par Vélasquez en laissant subsister comme adjoint Alon/.o Cano, dont la présence n'avait de raison que d'être un précurseur de Murillo.
Robinet et moi en sommes la cause; j'en ai un souvenir très présent. Nous engageâmes, chacun de notre côté, Auguste Comte à aller voir La Con-
(1) Ce drùle do coqis de docteur Krancia a régi dictatorialemeiit jusqu'à sa mort le Paraguay qu-il avait contriliué à atHaiichir de la domination es|)atriiole. 11 expédiait ses atlaires lui-même. 11 avait pour toute maison civile et militaire une cuisinière, exemple qui se recommande au Président de la Répuldique fran(;aise qui YOuJra dépouiller tout aiipareil monarchique.
ception de Murillo qui était mise en vente et qui est entrée au Louvre. Il y fut pressé par la foule et ne jugea pas de Tœuvre comme nous. Il me dit que ces vierges de Murillo ressemblent à des marchandes de modes. A son cours, il les comparaît auxvierges de Raphaël qu'il trouvait plus mystiques.
Avant la publication de son Calendrier, Comte a consacré pendant cinq mois les séances de la Société Positiviste à l'expliquer. Il fut fait, m'a-t-il dit, peu d'observations. Littré lui proposait de remplacer à son rang d'honneur Archimède par Hipparque ; et Yundzill Gutenberg par Colomb. Comte avait écarté ces propositions qu'il n'avait pas trouvées justifiées. Il n'y eut de question contentieuse débattue que sur Jésus. Littré était d'avis de donner une place à son nom; mais Comte qui avait d'abord songé à l'adjoindre à saint Jean-Baptiste, s'y refusa et après nouvel examen des documents, m'a-t-il dit.
Il est infiniment regrettable que ces explications si prolongées n'aient pas été recueillies et conservées dans des notes. Peut-être s'en trouvera-t-il dans les papiers de Pierre Laffitte?La biographie ne peut y suppléer; lors même qu'elle fait connaître un ensemble de titres du personnage, elle ne donne pas le lien avec l'évolution que l'homme de génie avait aperçu. Le cours si intéressant, mais très incomplet que Pierre Laffltte fit sur le Calendrier y qvs 1800 n'a pas, que je sache, reçu de publicité totale.
La nécessité de la réaction de la morale sur la politique est doctrinalement enseignée par Auguste Comte. N'a-t-il pas été infidèle à son principe dans
les cas où il devait recevoir son application. Ses jugements historiques fournissent la preuve de ses infractions. Il n'avait pas dépouillé le révolutionnaire, admettant la souveraineté du but qui peut commander l'absolution du moyen. Il le laisse voir dans la manière dont il jugeait la Saint- Barthélémy « procédé acerbe » dont il faisait honneur à la population parisienne pour préserver la France de la domination du Protestantisme qui aurait altéré l'évolution nalionale. On pourrait faire observer que la Saint-Barlbélemy n'a empoché qu'un Édit de Nantes anticipé, et Comte louait l'œuvre d'Henri IV et donnait comme point de départ à la rétrogradation monarchique la révocation de l'Édit par Louis XIV.
Auguste Comte ne peut être accusé d'avoir admis des cas de subordination de la morale à la politique, parce qu'il faisait consister la moralité sociale dans la convenance avec le bien social. L'acte était moral s'il avait ce bien social en contemplation, ou tout au moins s'il se rattachait à une conduite d'ensonihle dirigée en vue de ce même bien. Il n'a pas assez fermement maintenu la prépondérance de la morale, mais dans sa pensée, elle n'était pas subalternisée.
Ceci conduit à la distinction de la politique etde la morale. L'une considère les résultats, l'autre dans l'agent les mobiles, dans l'acte les moyens. L'appréciation politique d'un acte ne dépend pas de l'appréciation morale, mais celle-ci qui ne peut dépendre de l'autre ne doit pas l'empêcher. La distinction est posée dans les paroles d'Aristide qui
considère les deux points de vue en détournant les yeux do l'un d'eux.
Un bien politique considérable peut résulter d'un acte entaché d'un mal moral aussi grand. La fin ou le résultat ne justifie pas les moyens, mais les moyens n'incriminent pas la fin ou le résultat aux yeux de la politique. La morale n'y perd pas ses droits.
La séparation du point de vue politique et du point de vue moral est essentielle pour juger les actes. Ainsi pour les entreprises de Pierre le Cruel, de César Borgia ou d'Ivan le Terrible comme pour la conduite de Marc-Aurèle, de Saint-Louis et de Washington.
Un optimisme historique inconscient peut sortir de cette contemplation de la civilisation générale, œuvre de l'Humanité, se déroulant sous le fonctionnement des lois sociologiques. Cet optimisme l'ait perdre de vue les souffrances qu'elle inflige, les actes odieux qui la souillent. Voltaire a dit qu'il consentirait à admirer les lois universelles si elles ne causaient pas tant d'infortunes particulières.
C'est ainsi que l'auteur du Calendrier a été conduit à amnistier les actions de ceux qu'il y inscrivait comme représentants de la civilisation politique. Comte a été plus loin. Il a assimilé les personnages de son Calendrier à ceux du calendrier de l'Église catholique. Sans s'arrêter aux Ramsès et aux Assourbanipals, ces grands tueurs d'hommes, comment se placer sous l'invocation de Pierre le Cruel qui était un scélérat, ou de Benvenuto Cellini qui était un drôle
L'esprit d'AugListe Comte était le foyer de conceptions délirantes. Le seul fait de se sacrer grandprètre et d'agir comme s'il l'était réellement, avec l'intime confiance que son autorité serait reconnue, déposait des progrès de sa maladie cérébrale.
Les affirmations théoriques prenaient, à ses yeux, une autorité souveraine. 11 attribuait une valeur scientifique à dos conjectures où il savait que toute la base d'observation lui faisait défaut, comme lorsqu'il a écrit que le cerveau pouvait servir à trois corps successifs.
Comte avait de la tolérance pour ceux qui restaient fidèles à d'autres croyances, pour ceux qui tenaient la place des Gentils, même les métaphysiciens ; mais dans le sein du Positivisme, il n'en était pas de même. Il avait érigé Tensemble de ses conceptions en orthodoxie rigoureuse. Ceux qui s'en écartaient étaient traités comme les pires mécréants.
Les ingénieurs liydrographes, ses disciples, allèrent le voir, comme ils me l'ont raconté, pour lui faire connaître qu'ils ne pouvaient le suivre dans sa dernière œuvre. Ils s'étaient attiré cette réponse : eh bien, c'est le signe d'une grande médiocrité intellectuelle ou d'une grande médiocrité morale et probablement de toutes les deux.
Comment ce grand eàprit ne se disait-il pas que le représentant dune doctrine fondée sur la démonstration ne peut se soustraire au contrôle
de tous les esprits capables d'apprécier la valeur d'une démonstration. S'il doit faire connaître les éléments de sa conviction, comme je le suppose, il doit se soumettre aux conditions d'examen auxquelles une conviction se partage. Comte invoquait la confiance, mais elle ne s'obtient que par l'assentiment que donnent aux théories les esprits jugés compétents.
L'abominable gouvernement impérial semblait à Auguste Comte une voie assurée pour la réalisation de ses étranges plans politiques.
Il ne doutait pas du triomphe de ses idées par l'envoi de sa Politique et de son Catéchisme aux têtes couronnées et aux notabilités révolutionnaires. Il s'ofTensait de ne pas recevoir de réponse. Sans se décourager, il fit à Napoléon III, à ce que je crois, par l'intermédiaire de Vieillard, des envois de volumes qui ont dû être recueillis dans la succession de ce dernier.
Il mettait sa confiance dans la puissance de l'évidence sur les personnalités politiques auxquelles il faisait appel.
Il croyait convertir l'Empereur à ses vues et l'amener à inaugurer la République dictatoriale en abdiquant le titre que lui avaient conféré des millions de sufl'rages.
Pour mesurer le degré d'invraisemblance auquel Comte pouvait atteindre dans ses rôves politiques, il suffirait de relater le projet d'alliance avec les Jésuites pour exercer de concert une action conservatrice sur la société contemporaine, projet qui a été l'objet d'une tentative au siège de l'ordre, par
l'intermédiaire d'un homme fort distingué, qui avait été un l)rillant élève de l'Ecole Polytechnique, Sahatier, réfugié politique, je crois, depuis le 13 juin 1849. Esi)rit fort indépendant, Sahatier n'en avait pas moins été subjugué par Comte. A la suggestion de celui-ci, il s'en alla au Gesu à Rome porter sa proposition.
Sahatier obtint une audience d'un père Rohillon qui, ignorantAuguste Comte, croyailqu'il s'agissait de Charles Comte, collaborateur de Dunoyer au Censeur son?, XOi Restauration. Il ne dut rien comprendre à ce qu'on venait lui proposer.
Une s'agissait de rien moins pour les Jésuites que de changer leur nom contre celui (ï Ignaciens que Comte préférait à celui de « Loyolistes » qu'il employait dans sa jeunesse et de prendre pour leur général la direction du Catholicisme à la place du pape.
Mais on déclina tout pourparler sur le projet de ligue, et Comte dut renoncer à sa spéculation politique. Comment lui, qui enseignait avec tant de raison que la masse d'une corporation vouée à des opérations d'ordre moral et intellectuel devait nécessairement croire à ce qu'elle dit, a-t-il pu s'arrêter à la pensée d'une adhésion de la compagnie de Jésus à une ligue catholico-positiviste? (1)
Il m'entretint de l'espoir que lui donnait la négociation et me parla de la décei)tion que lui causaient les Jésuites sur lesquels il s'exprima sans ménagement.
(1) Le récit de cette courte néiïociatioii se lit dans la correspondance de Sabatier qui se trouvait dans les papiers d'Auguste Comte.
Ce chimérique projet était inspiré à Comte par rappréhension des conséquences de Tanarchie intellectuelle qu'il a dénoncée dès ses premiers écrits ; non seulement de cette anarchie dans les esprits qui apparaît dans tous les détails de la vie courante, d'après les exposés si étudiés de M. de Lacomhe, mais de celle qui sévit dans les inspirations théoriques comme dans les pratiques brutales, où des gens qui ont des antécédents recommandables commettent des actions atroces en toute sûreté de conscience, s'imaginant changer les conditions des rapports sociaux, soit par le jet d'un explosif dans une réunion de personnes de tout rang et de tout âge, soit par le meurtre de personnalités inoffensives et où le port d'un revolver chargé est devenu comme une institution populaire.
Au reste, l'attention des écrivains catholiques s'était portée sur l'œuvre d'Auguste Comte avec un sentiment relativement favorable : « C'est la meilleure des mauvaises philosophies », aurait dit Coquille, rédacteur de V Univers, qui n'était pas sans mérite. Un jésuite, l'abbé Moiguo, qui publiait un journal scientifique, le Cosmos, était venu voir Comte et lui avait dit : « Vous devriez être avec nous. » Comment, que je me fasse jésuite? et Comte auraitajouté qu'il était la plus forte tête synthétique de son temps (1).
Ce qni n'est pas moins surprenant, c'est l'illusion où vécut Comte, au moins jusqu'à la mort de Vieil-
(11 Un Jésuite, le père Gruber, a fait sur Auguste Comte, un livre estimé des Positivistes. Uu autre Jésuite, le père Moisant, dans son ouvrage, témoigne de la sympathie pour la doctrine, positiviste.
lard, des entrevues politiques que, par l'entremise de celui-ci, il devait avoir avec l'Empereur. Il était convaincu de l'ascendant prestigieux qu'il prendrait sur lui. « Il n'a jamais vu un philosophe; je lui ferai l'elTet d'un serpent sur un oiseau. » J'entends encore ces paroles que j'ai souvent rapportées. (1)
Il aurait demandé à l'empereur trois séances, une d'introduction, une fondamentale, une complémentaire. Il avait déjà dans la tète son exposé. Il ne lui demandait qu'une subversion totale de ses idées, le rétablissement de la république sous sa dictature, sacrifiant les droits du prince impérial. Il m'annonça qu'il allait lui proposer, pour son successeur, le seul Français qui eût une valeur de position, Henri V.
Comte était surtout préoccupé de la crainte que le dictateur ne revint à des formes constitutionnelles Il n'eut pas le désappointement de voir les concessions successives au Corps législatif. Un jour qu'il exprimait ses appréhensions, je lui dis : « Il a sans doute conservé des préjiujés parlemoitaires. » Je ne sais plus s'il me répondit en riant : a C'est bien possible » ou « j'espère que non ».
II ne paraît pas avoir donné d'attention au mouvement électoral de Paris en juin 1857, qui présageait quelque difficulté d'être pour la dictature et qui, en réalité, suivie de l'institution des Cinq, enfonça le coin dans l'édilicr impérial.
(1) Elles sont relatres daus le livre si docunioiilé de M. TcliornofT sur l'Histoire du parti républicain sous l'Empire, à qui je les avais fait connailrc.
L'hiver de 4856-1857, je vis éclore deux conceptions qui décèlent un débordement de subjectivité et une activité cérébrale frappée de perturbation, c'était des explications cosmologiques par hypothèse et une prévision sociologique à très long terme.
Un soir, Comte m'apprit que dans sept siècles, le siège du pouvoir spirituel sera transporté de Paris à Gonstantinople par simple décret de son successeur, et alors, avec sa verve habituelle, énumération des avantages de la position de Gonstantinople placée entre l'Europe et l'Asie, le souvenir de la théocratie orientale et celui de l'émancipation occidentale. Il ajouta : il faut que Paris s'y prépare.
Il y avait de quoi être consterné en présence de cette vision de ce qui se passerait à point nommé dans sept siècles qui le dotait d'une prescience à long terme et qui semble le dernier degré d'une ambition maladive. C'était une injonction à son successeur. Ici, le pouvoir pontifical de Comte s'exerçait à travers les siècles.
Peut-être le même soir, me parlant de ce prétendu retour au fétichisme, sur lequel Pierre Laffittea si judicieusement expliqué les intentions du novateur, il m'exposa une hypothèse qu'il pensait très légitime sur l'action du milieu terrestre sur l'Humanité.
La Terre avait l'activité, on ne pouvait lui accorder l'intelligence, mais rien n'interdisait de lui accorder le sentiment, et on était autorisé à admettre, par une hypothèse sympathique, que, mue par un sentiment bienveillant, elle a cherché
à accommoder sa surface pour recevoir l'Humanité, et en même temps il figurait avec ses doigts les efforts de la planète pour articuler sa surface : « Elle a redressé son axe le mieux qu'elle a pu ; Jupiter y a mieux réussi.» Et en même temps les deux mains croisées, sur une boule fictive, il simulait des essais de redressement. Tout cela avec une animation extraordinaire.
Comte avait des hallucinations conscientes dont il ne m'a jamais parlé ; mais Loncliampt rapporte, dans sa vie d'Auguste Comte, qu'il se voyait dans un temple, qu'il entendait les chants des voix, les sons de l'orgue, les paroles de l'officiant.
Une singularité qui, je crois, se rattache à son état mental, c'est la règle qu'il suivit dans ses dernières œuvres, de s'abstenir de l'emploi des noms propres. Les hommes et les choses ne sont plus nommés, mais désignés. Il faudrait une clef pour savoir au juste ce que l'auteur a voulu dire. A la place où il est question de la forteresse parisienne, on comprendra la Bastille. Mais le plus fécond des purs géomètres paraît être Euler et le plus philosophe des purs géomètres, Lagrange.
Dans les derniers temps, je vis moins souvent Auguste Comte. Sa conversation était empreinte d'une irritation contre les personnes, qui faisait une impression pénible.
Mes deux ou trois dernières visites furent occupées parce que je puis appeler des scènes d'agression, suscitées par des contrariétés personnelles plus ou moins grandes. L'une de ces visites se date par la mort de Vieillard qu'elle suivit de quelques jours.
Comte avait l'habitude de suivre respectueusement les convois. Il était encoi'e indigné lorsqu'il me rapporta qu'à celui de la mère de M. Littré, il avait entendu dei-rière lui des membres de l'Institut s'entretenir de la langue berbère.
Il se rendit aux obsèques. D'après le récit qu'il me lit, il quitta la maison mortuaire avant la levée du corps pour aller prendre sa place dans l'église Saint-Louis-d'Antin où devait se faire le service religieux. On vint y annoncer que, par suite de la découverte tardive d'un testament qui prescrivait des obsèques civiles, le convoi s'était mis en marche directement vers le cimetière.
Il se fit un devoir de s'y rendre. Il hâta sa marche pour rejoindre le convoi et fut gravement incommodé par la chaleur. Vieillard en porta la responsabilité. Il suffit d'un seul jour pour anéantir tout un passé de bonnes relations(l).
Sans garder aucune mesure Comte se déchaîna contre celui qui était son « civique patron ». 11 avait fini comme un révolutionnaire. Lui seul, Comte, était d'une émancipation assez complète pour être enterré sans l'assistance d'aucun clergé.
Ensuite, Comte me parla d'une visite qu'il avait faite à la femme d'un de ses disciples les plus inféodés. Pendant cette visite « systématique » de deux heures où il s'attendait à diriger la conversation sur les sujets qu'il avait en vue, il survint
(1). Vieillard s'eniiiloya sans grand succès, sauf quand il s'est agi de mesures à l'éuard des personnes, pour obtenir à Comte ce qu'il sollicitait du ^gouvernement (autorisaUon de cours et concession de salle). Lui laissa-t-i! croire qu'il transmettait à sou prince les communications qu'il lui adressait ?
d'autres personnes, et Comte me dit : « De quoi croyez-vous qu'elles parlaieiil?De la Heine Topaze (une œuvre éphémère de l'époque) ». Sur ce, il se mit à vitupérer contre la dame, son mari et même contre des membres de sa famille à laquelle il reprochait d'avoir compté un ami de Robespierre.
Enfin, je crois bien que c'est la dernière fois que je le vis, ce fut le tour de Blignières qui venait de publier son livre. Cette publication qui était un résumé de la doctrine positiviste avait provoqué chez son fondateur une explosion de colère qui se renouvela dans cette visite devant moi.
Je me rappelle avec quelle impétuosité il alla prendre le livre de ce « misérable » dans sa bibliothèque pour me l'apporter. Ailleurs, il l'a appelé drôle. Il fit contre le livre et contre son auteur flèche de tout bois, lui reprocha d'avoir fait une dédicace à l'instar de ce que lui avait fait pour Mme de Vaux ; l'accusa de plagiat parce qu'il avait dû pourtant emprunter pour le fond et pour la forme aux ouvrages qu'il voulait résumer.
A près de soixante ans, Auguste Comte avait gardé toute sa verdeur d'aspect. On lui aurait donné quarante ans; ses cheveux ne grisonnaient pas
Me parlant de la longévité exceptionnelle sur laquelle il comptait fermement, il me dit : « Je n'espère pas la longévité de Fontenelle (100 ans), mais je crois bien atteindre celle de Hobbes (9:2 ans), et certainement arriver à l'âge de Voltaire (84 ans).
Comte espérait que dans sa longévité exceptionnelle il conserverait sa virilité cérébrale. On pouvait y croire. Il pensait ne pas tomber dans « Tarchevôcbé de Grenade ». Il avait sans doute rêvé d'une euthanasie. Son ambition était de jouir d'une condition privilégiée.
Tout ce qui touche à la dernière maladie d'Auguste Comte, à l'afTection à laquelle il a succombé, restera probablement fort obscur. Il s'est refusé à toute investigation médicale et était arrivé, en dominant leur esprit, à imposer aux médecins, ses disciples, qui l'approchaient, l'explication qu'il donnait de son état attribué à des phénomènes moraux.
Il a dû mourir d'une lésion de l'estomac, c'était l'opinion du docteur de Montégre qui était en rapports avec lui, et de Littré d'après les notes sur les symptômes que Montégre lui communiquait (1).
Une incroyable légende s'était établie sur les causes de la mort de Comte qu'il ne faudrait pas rapporter à une affection purement organique, on peut dire, pour se conformer à sa volonté. Sa mort a été attribuée à la révolution morale que lui avait causée la publication du résumé de sa doctrine par Blignières.
Littré trouva l'état de Comte très effrayant ; mais il pensa qu'après tout la présence d'un médecin traitant pouvait encore être utile. Il se décida à se
(1) J'ai lu dans le temps les notes de Montégre. J'espère (lu'à sa mort elles ont passé entre les mains de M. Stupuy et qu'elles se retrouveront.
présenter chez Comte ; il fat reçu et insista comme il se le proposait. Comte m'a dit qu'il avait été touché de la visite de Littré. Mais il se ressaisit, se défia de son premier mouvement et écrivit à Littré une lettre dont celui-ci m'a cité les termes et qu'il trouvait d'une impertinence achevée.
Il lui écrivait, en substance, qu'il ne suivrait pas ses avis parce que : 1° un médecin ne lui était pas nécessaire; 2° parce qu'il n'était qu'un révolutionnaire ; 3° parce qu'il était le soutien de sa principale ennemie (naturellement M^c Comte).
Ceci devait se passer une quinzaine avant sa mort ; puis, dix jours avant, Deullin averti par moi, vint voir Comte, que depuis le commencement de leurs relations qui remontaient à six ans, il n'avait vu qu'une l'ois ou peut-être deux, par prudence. Le malade lui déclara qu'il se sentait mieux, l'entretint surtout de la part de dictature qu'il lui destinait et l'assura qu'il ne le fatiguait pas, tandis que M. Littré, au contraire, l'avait fatigué. Faisant allusion aux bruits qui avaient pu lui parvenir sur la cause de son mal, il dit textuellement: « On a calomnié ma muqueuse, mais cette brave muqueuse s'est soulagée, de la manière la plus naturelle et la plus digne, par une copieuse émission de sang. » C'est ainsi qu'il interprétait un phénomène liémoptysiqucqui devait être suivi à si bref délai d'une Icrniinaison fatale.
Le docteur Uobinet, intime disciple de Comte, l'un des boinmes les plus bonnétes (]ue j'ai couuus, eut la probité d'écrire à Littré une lettre, qui tloit exister, pour lui dire qu'il reconnaissait s'être
trompé au sujet da diagnostic. La légende n'en a pas moins eu cours.
Comte avait eu un médecin, le docteur Pinel- Grandchamp qui fut maire d'un arrondissement de Paris (le xii'= d'alors), et un moment compromis avec les insurgés de Juin. Il avait soigné M""* de Vaux au début de sa maladie.
Le philosophe croyait à l'art médical, mais peu à ceux qui l'exercent, qui, la plupart, lui semblaient avoir conservé quelque chose des médecins de Molière.11 admettait le diagnostic et surtout le pronostic quand les cliniciens comme Broussais en étaient capables, mais pas beaucoup la médication qu'il ne jugeait pas inofïensive. Il semblait bien disposé pour la médecine expectante. Cependant, le nombre de médecins qu'il a recrutés parmi ses disciples est considérable, en proportion de leur nombre dans l'ensemble des autres professions dites libérales ; de ces médecins-là, il ne riait pas.
Le jour de sa mort, il avait voulu prendre du chocolat qui ne lui réussit pas. Lonchampt le vit, il lui dit qu'il allait manger une perdrix aux choux, ce qui je le crois bien ne lui arrivait jamais. Ce fait que j'ai tenu de Lonchampt a été relaté par Lombrail, dans son article sur la mort de Comte.
Il eut de sa fin prochaine ce que Littré appelait une sensation obscure. Le matin, se couchant par terre et mettant ses bras sous sa tête, il indiqua à Sophie que c'est dans cette position qu'il faudrait le placer dans le cercueil.
Les jours précédents son esprit se dérangeait visiblement. Il professait des manières de voir tout
opposées à celles auxquelles il était accoutumé : ainsi il ditqu il allait fi.ire une brochure en faveur de Voltaire qu'il n'estimait pas très haut comme penseur ; qu'il allait en écrire une autre en faveur du vin dont il ne buvait pas et dont il déconseillait l'usage.
Laffitte citait, pour la difficulté d'obtenir l'exactitude des détails historiques, l'incertitude qui règne sur l'heure de la mort d'Auguste Comte. Voici le renseignement que je puis fournir. J'allais prendre le train pour Épernay. Pour porter des nouvelles, je passai rue Monsieur-le-Prince ; on me répondit que le malade allait tout doucement. Cette locution était usitée, à Paris, pour cacher une mort qu'on ne voulait pas faire connaître. Auguste Comte devait être mort.
Si on connaît l'heure du train quejai dû prendre à la gare de l'Est, et, si on calcule le temps qu'il m'a fallu pour me rendre à pied de la rue Monsieur-le-Prince à cette gare, on aura une heure où certainement Auguste Comte avait cessé de vivre. Littré a écrit dans une circulaire : « Une grande lumière vient de s'éteindre. » (Ij II pensait sans doute au passé. 3Ioi, je regrette ces traités de la morale et de l'industrie, ces splendides programmes où ceux qui n'auraient pas accepté les solutions, auraient au moins trouvé les questions posées et coordonnées par l'homme de génie.
(1) Cette ciiciilaiie devait t^ti'e siiriu'o i>ar Rohiu et par moi. Elle se réduisit à un appel en laveur de Mme Comte.
Je revis Mme Comte après la mort de Comte, pour tâcher de parei- à la dispersion des papiers et des objets que les exécuteurs testamentaires tenaient à conserver. Elle n'avait pas gardé un mauvais souyenir de moi ainsi que de Laftitte ; j'eus facilement accès auprès d'elle.
Pour amener sa femme à accepter les dispositions de son testament, Comte avait recours à un procédé d'une loyauté équivoque : un pli cacheté contenait la révélation d'une circonstance de la vie de Mme Comte devant laquelle elle devait reculer,en cédant aux dernières volontés de son mari exprimées en termes injurieux. A la crainte de la révélation du contenu du pli cacheté, Comte joignait l'attrait d'une pension imparfaitement garantie, il faut en convenir.
Comment Comte a-t-il pu, à tête réfléchie, croire à l'efficacité de son procédé? Mme Comte ne devaitelle pas s'insurger en présence d'une pareille menace, même si le fait eût été mieux prouvé, et repousser des propositions qui lui auraient infligé une note infamante. C'est ce qu'elle fit.
Dans lignorance du pli cacheté, elle semblait disposée à ne faire aucune opposition. J'avais obtenu un pouvoir en participation avecLonchampt pour prendre des dispositions sans attendre l'arrivée de LalTitte ; des membres de l'exécution testamentaire allèrent donner connaissance àMme Comte
NOTES PAR LN DE SES DISCIPLES ISl
des dispositions du testament qui la concernaient. A partir de ce moment, elle fut intraitable.
L'adjonction à son testament de ce pli cacheté avec laggravation d'une allusion qui permettait d'en savoir le contenu, est-elle d'un homme sain d'esprit? Quelle excuse pour le fait d'ajourner une accusation au moment où l'on s'est dérobé par la mort à la défense contradictoire. Pour moi, je juge (jue ce seul fait oblige, pour la mémoire de Comte, à (b'voiler son état d'aUénation.
Il y a plus, la réflexion a déjà été faite que ce n'était pas dans le rôle d'un homme d'honneur de dénoncer une situation qu'il a connue et acceptée, et qu'il a consacrée par les honnt'urs du mariage, avant que sa femme devînt nue «indigne épouse » par une sorte de rétroactivité.
Le pli cacheté se referait à la condition que Mme Comte aurait tenue antérieurement à son mariage. Comte qualifiait un secret qu'il croyait pouvoir consciencieusement dévoiler , mais que lui-même, dans le même texte, signalait comme étant connu. Mais j'aurais pu lui apprendre que de mon temps de collège ce secret était notoire parmi les élèves des classes de mathématiques, lesquels s'entretenaient beaucoup de Comte, alors examinateur pour l'École Polytechnique.
On a opposé que Mlle Massin avait un brevet de libraire qui imi)liquait un certificat de bonnes vie et mœurs. Ce n'est pas une preuve. Outre que ce certificat ne vise pas les antécédents, coninn-nt s'obtient-il encore aujourd'hui, et aussi comment
s'aclielait-il alors, car sous la Restauralion, la vénalité de l'Ancien Régime continuait de sévir dans l'administration française.
Ce qui est plus sérieux, c'est que des personnes très honorables n'ont accordé aucune foi au bruit qui a couru dans le monde scientifique, et ont conservé des relations avec Mme Comte. En somme, il n'y a comme preuve que celle qui émane de celui qui aurait dû avoir intérêt à étouffer ce souvenir.
J'étais chez elle avec Littré lorsque Laffitte s'y présenta, elle ne voulut rien entendre. Littré la soutint naturellement. Moi, sachant l'inutilité des efforts transactionnels de Laffitte, j'avais une autre combinaison.
Après la mort de Comte, on avait eu l'idée de se rallier autour de Littré. Le soir, celui-ci adressa, au nom de Mme Comte, une lettre à Laffitte qui contenait une injonction relative au pli cacheté. Tout accord avec Littré devenait impossible.
Deullin et moi nous avons offert de prendre les charges de la succession et de les liquider en conservant les livres et papiers ; Mme Comte ne traitait plus avec les représentants de son mari; elle n'avait aucun intérêt à résister. Mais, poursuivie par l'image du pli cacheté, elle ne voulait pas paraître capituler, en renonçant à la lutte.
Pendant l'inventaire qui embrassa tous les papiers et qui dura dix-sept jours, les choses se passèrent courtoisement entre les parties, moins avec moi qui assistais Laffitte, contrariant de mauvaises intentions de Mme Comte qui aurait laissé
faire les gens d'affaires : ceux-ci commençaient à déchirer les papiers. Elle chercha vainement ce qui concernait Mme de Vaux. Aussitôt après la mort de Comte tout avait été enlevé, ainsi que les portraits, sauf un paquet oublié (1).
Laffitte causait habituellement avec Mme Comte qui même le plaisantait sur sa qualitt* de prêtre, ce qu'il ne prenait pas mal avec son rire un peu goguenard.
Le notaire de l'exécution testamentaire apportait son expédition du testament, d'un coût très élevé, qu'il ne voulait délivrerque contre paiement. C'étaient des frais postérieurs qui ne pouvaient grever la communauté, l'avoué le faisait valoir. Sur mon avis, le notaire de iMme Comte allégua que l'exécution testamentaire ne serait pas représentée à l'inventaire, et elle fut admise.
Tous les papiers furent dépouillés et classés unà un. Ils furent placés dans une caisse et déposés chez le notaire où ils séjournèrent plus de dix ans.
Comte conservait tout. On a trouvé dans un tiroir un étui renfeimanl la dernière dent d'une de ses mâchoires, et des cheveux que Mme Comte a cru reconnaître pour les siens.
On a prétendu que dans une audience de référé, Mme Comte avait fait dire de son mari qu'il était fou, athée et libertin, c'était peu vraisembhible. En sortant de l'audience, Laflite indigné m'a rapporté que, à l'occasion du tableau, l'avoué de Mme Comte
(1) A cet inventaire, comme à tous ceux auxquels j'ai assisté j'ai entenciu les serments pnHés impeiturhalili^ment par ceux que l'on savait avoir diverti des oiijets de plus ou moius d'iuii)orlancc.
parlant dus trois anges avaient dit que c'étaient sa mère, sa maîtresse et sa cuisinière.
Il fut procédé à la vente des objets garnissant Tappartement et à celle des livres. Je dirigeai cette dernière vente et mon nom doit être inscrit au procès-verbal à la plupart des numéros.
J'étais dans la nécessité d'abandonner de temps en temps quelque ouvrage pour que Mme Comte, qui avait amené des affidés, ne fit pas surélever les prix. Tous les livres qui nous avaient ainsi échappé ont pu être achetés, sauf une édition moderne de VHistoire ecclésiastique de Fleury, en six volumes, avec demi-reliure, acquise par l'ancien saint-simonien Lambert Bey, et une collection des comptes rendus de l'Académie des sciences qui fut abandonnée. C'est donc tout ce qu'il manque aux livres d'Auguste Comte avec ceux qu'il a légués, et un Faublas que Mme Comte fil disparaître dans l'intérêt de la réputation de son mari !
Les fonds avaient été avancés par DeuUin, Ferry, Robin, Verdeil. Les dépenses définitives ont été couvertes par des Positivistes et je crois particulièrement par des Anglais et aussi par Deullin.
Dans le testament de Comte que j'appellerai comme Allou plaidant dans l'affaire Machado « une œuvre étrange » , les dispositions d'ordre privé sont parfaitement raisonnables à côté des vues singulières qu'il y a accumulées. A première lecture, le notaire de Mme Comte trouva, lui-même, que le testateur n'était pas fou au point de vue juridique et que les dispositions susceptibles d'exécution légale étaient judiciairement inattaquables.
Comte à la fin estimait si haut l'empire qu'il exercerait sur l'opinion, qu'il ne voulait avoir recours qu'à elle, à Icxclusion de toutes mesures légales pour l'exécution de son testament, ce qui ne fut pas observé par ses exécuteurs testamentaires.
Lorsque le procès s'engagea, j'essayai encore d'intervenir en vue de l'issue incertaine de la lutte, mais Mme Comte voulait par ses conclusions demander que le testament fût brûlé. Brûler une minute ! voyez la figure des gens de loi. Son avocat donna lecture d'un plaidoyer qui avait été soumis a sa cliente ne varie tin- et ne put répliquer à la magistrale plaidoirie d'Allou.
Mme Comte se plaignit amèrement de Jules Ferry qui, ayant refusé la cause, reçut une lettre de Littré qui l'informait du désappoinlement de Mme Comte, et de la peine qu'il lui avait causée.
En terminant, je forme trois vœux pour l'avenir prochain du Positivisme :
Une doctrine fond(''e sur la relativité bannit tout ce qui rappellerait l'esprit de secte alors que les Positivistes, en dehors de ceux disséminés dans le grand public des deux mondes, se rallient dans des groupes très divisés entre eux qui alVeclent de s'ignorer, et don t on ne dira i)as comme des jiremiers chrétiens th disent qu'ils s'aiment entre eux. Il faudrait que tout adhérent au principe essentiel du
Positivisme, l'exclusion de la reclierclie des causes et la substitution de la recherche des lois, sache gré à tout esprit d'adhérer, à un degré quelconque, sans aucun égard si c'est à un degré au-dessus ou au-dessous de celui qu'il occupe.
Une doctrine fondée sur l'altruisme réprouve tout excès de rigueur dans les pratiques humaines alors que les Positivistes gardent en leurs théories sociologiques quelque férocité. Il faudrait que la mansuétude pénètre dans tous les rapports sociaux avec accompagnement d'un idéal de magnanimité dans les sentiments et de douceur dans les mœurs.
Une doctrine fondée sur la démonstration comprend un ensemble de propositions dont chacune requiert sa preuve alors que les Positivistes semblent portés à substituer les affirmations aux raisons. Il faudrait que les procédés scientifiques restent en vigueur et que toute conclusion donne ses raisons et sous-entende la formule des géomètres : Ce qu'il fallait démontrer.
VElt.SAILLES. — IMPniMEHlES CERl-, ÎJ9, RUE DUPLESSIS