L'ART DANS L'ÉDUCATION
S'il fallait donner la définition de Tart, au seul point de vue de son rôle dans l'éducation, je dirais que c'est, avant tout, le sens de la beauté. Ainsi l'entendait Ruskin. Mais l'application qu'il fit de sa doctrine fut à tel point britannique, qu'il la rehdit presque incompréhensible aux autres peuples ; elle n'en est pas moins juste ni moins applicable à tous.
Eveiller dans les âmes juvéniles le sens de la beauté, c'est travailler à l'embellissement de la vie individuelle et au perfectionnement de la vie sociale. Mais comment s'y prendre ? La question doit être embarrassante, car je remarque que la plupart des solutions qu'on y a données, sont maladroites et inefficaces. En tous les cas, ce ne sont pas les nations les plus artistes qui paraissent le mieux inspirées, sous ce rapport. La Grèce et l'Italie n'ont presque rien
lait ; en Allemagne et en France, quelques efforts gauches ont été tentés. C'est probablement en Amérique que se trouvent les initiatives les plus heureuses, initiatives privées naturellement et parfois difficiles à découvrir. Je me souviens d'avoir visité il y a dix ans, à Saint-Louis du Missouri, une modeste école des Beaux-Arts que le hasard seul m'avait fait connaître et d'avoir été vivement frappé par la simplicité géniale des procédés d'enseignement. 11 y avait là quelques toiles anciennes, quelques groupes de marbre — objets d'art d'une valeur secondaire, mais indiquant le choix judicieux du maître et bien faits pour éveiller chez les disciples la compréhension de la ligne, du relief et du coloris ; leurs pochades encore inexpérimentées, leurs modelages archaïques voisinaient allègrement avec ces tableaux et ces statues. L'une des deux salles servait d'ateHer; la seconde, au premier aspect, semblait un capharnaûm étrange. Une vaste cheminée moyen âge, une porte monumentale style Renaissance, sur les murs des fresques polychromes, une table et de trèsjo- Hs fauteuils Louis XVI, des verrières flamboyantes, un lustre en fer forgé composaient un ensemble dont je ne compris point, d'à-
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bord, Futilité. Mais grande fut ma stupéfaction €n apprenant qu'à part une tapisserie qui décorait le fond de la salle, tout ce que je voyais là était l'œuvre des élèves. Et, d'un mot, le professeur m'expliqua sa méthode : «C'est notre laboratoire », dit-il. Cet homme, qui n'était pas un artiste consommé, avait abordé l'étude de l'art tout simplement, sans s'inquiéter de la routine et du convenu qui nous encombrent nous autres, gens du vieux monde.
Disposant d'un maigre budget, il ne pouvait acquérir, au cours de ses fréquents voyages outremer, des objets très précieux, mais il prenait des notes et des croquis, se procurait des photographies et des reproductions de tout genre ; à travers les musées de l'Europe, il cherchait, son livre d'histoire à la main, ce qui synthétise une époque et en évoque les aspirations intimes à leur plus belle période d'épanouissement, et, au retour, ses élèves s'attelaient af reproduire, sous sa direction — avec quel intérêt passionné, on le devine — la beauté lointaine dont il leur rapportait l'image.
Il y a là, pour ce qui concerne l'art dans Té-
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ducation — et surtout dans renseignement secondaire, non pas une fondation à copier, mais d'utiles indications à prendre. De tels procédés, toutefois, ne s'appliquent qu'à une seule des quatre catégories qu'il convient de distinguer, au point de vue de la culture artistique. Dans la première et la plus haute se classent les agissants, c'est-à-dire ceux qui créent, imitent ou interprètent les œuvres d'art. Dans la seconde, ceux qui ont le sentiment de la beauté artistique sans pouvoir la produire ni la reproduire. Dans la troisième, ceux qui comprennent l'art par le savoir et le raisonnement, mais ne possèdent pas le don de le sentir. Dans la quatrième enfin, ceux — très rares — qui sont absolument rebelles à toute conception des choses de l'art. Il me paraît qu'on Ile tient pas, en général, assez de compte de ces variétés essentielles, et notamment de la différence entre le sentiment et l'intelligence qui, l'un et l'autre, donnent accès aux jouissances artistiques, mais à des jouissances d'un ordre bien plus intense et plus élevé dans le premier cas que dans le second. Ou bien, si l'on en tient compte, c'est trop tardivement, quand le classement est achevé depuis longtemps. A quel âge ce classement
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s'opère-t-il et dans quelle mesure peut-on en rectifier les tendances ? Voilà un point fort important à élucider. Par malheur, on ne saurait y faire dé réponse précise ; l'individualité, si peu développée qu'elle soit, joue ici un rôle, rôle obscur, presque souterrain ; les germes artistiques sont mystérieux, pleins de caprices et de bizarreries ; ils ont des poussées soudaines et de longues éclipses, des hâtes superficielles et des retards féconds. Mais sans chercher à prévoir ce qui se passera, on peut pourtant y collaborer, préparer le classement et l'aider à se faire. La période élémentaire convient à cette tâche. En apprenant aux enfants à manier un crayon et un pinceau, à comprendre la perspective et à évaluer les distances, à connaître les notes, à chanter et à solfier, on met à la disposition de leurs facultés éventuelles, les instruments dont, en tous les cas, elles auront besoin pour se développer. S'il y a, parmi eux, des natures chez lesquelles les facultés artistiques ne doivent se manifester à aucun degré, le temps employé de la sorte ne sera pas perdu pour cela. L'éducation du regard, de l'oreille et des doigts n'est inutile à personne. Par contre, si le sens de l'action artistique existe dans le présent ou
dans Tavenir, il ne pourra plus désormais s'ignorer. Toutes les poussées intérieures qu'il provoquera se traduiront à Textérieur par le geste appris. L'adolescent aura en sa possession non certes le mécanisme total, mais il en aura l'alphabet, la clef; il détiendra les instruments embryonnaires de la création ou de l'interprétation artistique.
Avec l'enseignement secondaire, le plan et les méthodes doivent changer : l'apprentissage du mécanisme cesse d'être une règle applicable à tous ; c'est ici que le solfège et la perspective, imposés sans discernement, risqueraient d'aboutir à une perte de force et de temps. Au contraire, l'heure est venue de faire une place à la théorie de l'art, et le oôté par lequel cette théorie est le plus accessible à de jeunes esprits, c'est assurément le côté historique. Exposez le rôle que doit jouer l'art dans la vie d'un peuple en général, vos élèves retiendront peut-être votre exposé; mais ils ne comprendront pas, parce que, ne sachant pas encore ce qu'est l'art, ils ne peuvent en concevoir la nécessité ; racontez-leur au contraire quelle place l'art a tenue dans la vie de tel peuple, dont ils
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savent déjà indiquer les dates dans Thistoire et les traces sur la mappemonde, et la chose prendra à leurs yeux un aspect concret ; le lien entre le génie d'un peuple et son art leur deviendra compréhensible. Il en résultera, bien entendu, des clartés générales. La Grèce, avons-nous dit déjà, est plus explicable par ses monuments, ses sculptures, sa musique et son théâtre que par les institutions politiques de ses Etats ou les querelles intestines de ses citoyens. Il est si facile et si évidemment utile de mêler Fart aux études historiques qu'on s'étonne d'avoir encore à le réclamer.
Cet enseignement ne comporte point d'exceptions ; ceux-là mêmes qu'un sort cruel condamne à demeurer insensibles devant l'Hermès de Praxitèle ou la « Ronde de Nuit » de Rembrandt, devant Saint-Pierre de Rome ou Notre- Dame de Paris, doivent pourtant savoir pourquoi le monde en fut remué. Mais il y a, en outre, des privilégiés, auxquels la pédagogie doit songer ; ce sont ceux qui peuvent sentir l'art. Elle s'efforce de le faire comprendre à tous ; elle doit donner à quelques-uns l'occasion de le sentir, et il faut encore qu'elle encourage les timides essais des agissants, de ceux qui, déjà, cherchent à exprimer ce qu'ils
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sentent. Ce seul mot de privilégiés indique d'où vient l'obslacle à de pareils vœux. Chez tous les peuples qui ont invité solennellement la démocratie à s'asseoir à leur foyer au lieu de s'apercevoir tout à coup qu'elle s'était installée sans qu'ils le sussent, l'idée d'égalité est devenue une des pierres angulaires de la vie publique et notamment de l'éducation. Force est bien pourtant d'accepter, dès le collège, sinon le privilège qu'a créé l'homme, du moins celui qu'institue la nature. Parce que cet adolescent, en s'appliquant beaucoup, arrive à dessiner un œil ou à déchiffrer : (( Ah ! vous dirai-je, maman.^ )), ce n'est pas une raison pour que son voisin, qui couvre les marges de son dictionnaire de rapides et vivantes silhouettes ou qui exécute d'oreille des fragments d'une symphonie de Beethoven, soit privé de suivre son instinct. Non seulement, en ne tenant pas compte de ces dispositions, vous retardez gratuitement son développement artistique, mais il y a quelque apparence que vous entraverez son développement général; l'art n'est point du tout une dorure à superposer sur un objet terminé ; ' il fait partie de l'essence même de l'individu qui en éprouve les impulsions ; il peut le guider utilement dans tous ses progrès.
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La conclusion, c'est qu'il est nécessaire d'établir dans l'enseignement secondaire ce laboratoire artistique, dont le professeur de Saint- | Louis du Missouri avait trouvé l'ingénieuse | formule. C'est une honnête pensée de veiller k ce que, dans les collèges, les constructions nouvelles présentent de fins contours et d'harmonieuses couleurs, à ce que les façades de belle apparence soient égayées par des ornements de terre cuite ou de majolique, à ce qu'il y ait dans la galerie d'entrée quelque fresque décorative et dans la cour d'honneur quelque marbre éloquent; et, aux jours de fête, le concert qu'organise la Direction, avec le concours d'artistes distingués, est certes d'un bel effet et d'une heureuse inspiration. Mais le premier inconvénient de toutes ces choses, c'est qu'elles coûtent très cher, et le second — plus grave — c'est qu'elles sont insuffisantes. L'œil de l'homme et, à plus forte raison, celui de l'adolescent, erre sans s'y poser sur les objets famiUers. Quel collégien songe à remarquer ce qui l'entoure quotidiennement ? A force de les voir, il ne sait plus s'il y a de la profondeur dans le paysage de ce tableau ou de la grâce dans le geste dé cette statue ; et quant à la douche musicale qu'on lui verse al 'improviste,
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relTet produit, si rien ne le prolonge, ne saurait avoir ni consistance ni durée. Les A^sites des monuments, les séances dans les musées se règlent de la même façon naïvement administrative ; il faudrait réserver ces jouissances esthétiques à ceux qui peuvent en profiter et les faire désirer aux autres — seul moyen de les rendre au moins attentifs a la valeur de Tart. Parmi les professeurs, on trouverait certainement les éléments d'une petite commission artistique qui, selon les cas, prendrait l'initiative des mesures désirables ou exercerait le contrôle sur les entreprises des élèves. Je voudi-ais que ceux-ci eussent des sociétés chorales et instrumentales et un atelier libre pour le dessin, Taquarelle et le modelage — que des séances musicales régulières et une exposition annuelle vinssent apporter à ces groupements
Fencouragement nécessaire Mais, direz-
vous, cela met en jeu la vanité. Belle affaire ! Où prenez-vous donc qu'on puisse faire une éducation sans avoir recours à la vanité?
Telle est la forme sous laquelle le collégien .peut, le plus sûrement, être initié à l'art et en
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recevoir le baptême. Le beau, ainsi révélé, lui sera-t-il d'un puissant secours dans la montée vers le bien? On ne doit pas trop y compter.
Cette question de la vertu moralisatrice de Tart est en litige depuis longtemps et sa solution serait plus aisée, si on avait soin de définir d'abord le genre de moralisation que l'on a en vue, en la posant. L'art éclaire l'intelligence, captive la pensée, incite l'ambition : ce sont là des résultats moraux suffisamment précieux, mais la morale proprement dite n'en profite guère. Le caractère n'en est point fortifié, la conscience n'en devient pas plus solide, ni la résistance au mal plus fii'équente. Le Bien, le Beau et le Vrai forment une trinité laïque que le monde moderne a trop de tendances à assimiler à la trinité théologique, dont les trois personnes composent un seul Dieu. Ici l'unité est fictive ; chacun des termes ne renferme pas les deux autres. La notion du Beau, notamment, peut être indépendante de la notion du Bien et de celle du Vrai. Le Beau idéal tend à se confondre avec le Bien et le Vrai ; mais le Beau relatif, tel que l'humanité le crée et le contemple, n'est ni toujours bien ni toujours vrai. Seulement, en un temps où l'homme est poussé par l'organisation sociale à multiplier les entorses à
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la vérité et où le trouble en lequel le jette son jeune savoir lui rend confus les contours du Bien, il est naturel que Ton s'appuie volontiers sur le Beau. Précisément, un éclectisme savant et presque trop libéral, agrandit chaque jour ses domaines ; son influence déborde sur tous les sujets et beaucoup d'hésitations et d'incertitudes trouvent un refuge en lui. De là cette inclination à croire que l'art moralise, au sens le plus absolu, le plus complet du mot. L'éducateur ne doit pas accepter cette formule; mais ce n'est pas une raison pour négliger l'art, comme il Ta fait jusqu'ici — par embarras sans doute de loger, dans ses murailles rigides, un hôte fantaisiste et somptueux. Nous avons dit tout à l'heure, avec Ruskin, que le sens de la beauté embellit la vie individuelle et perfectionne la vie sociale. N'est-ce point suffisant pour légitimer tous les efibrts ayant pour but de le faire naître et progresser ?
Et puisque le nom de Ruskin est une seconde fois venu sous ma plume, il n'est pas mauvais de mentionner cette forme charmante de propagande artistique qu'il a semée à travers les sociétés anglo-saxonnes. Qui donc, avant lui, savait donner à la chambre la plus banale, au réduit le plus humble, un air avenant et coquet?
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Des artisans spéciaux décoraient les appartements que leurs dimensions ou la richesse des habitants prédestinaient à cette faveur, mais nul n'avait songé à s'improviser décorateur et tapissier pour mettre, en son propre logis, une note de recherche et d'élégance. Je ne sache pas que, dans les cités ouvrières anglaises, cette recherche et cette élégance, partout visibles aujourd'hui, aient nui au travail ou à la prévoyance. Je n'ai pas remarqué que dans les internats, les adolescents qui ornent leurs chambres ou leurs « cubicles » * fussent moins virils ni que, dans les universités, les appartements les plusjolis appartinssent aux étudiants les moins travailleurs ou les plus fortunés. Je crois bien avoir fait, maintes fois, des remarques inverses. Il n'y a donc là rien qui soit indigne d'un garçon ; mais il est évident que la chose est, avant tout, du domaine des. filles. C'est la passerelle par où l'art s'introduit dans l'économie domestique et peut-être qu'un cours sur l'histoire du mobilier remplacerait avantageusement des leçons passées à nomenclaturer divers acides ou quelques Pharaons.
I. Ghambrettes formées, dans un dortoir, par trois cloisons et ouvertes du quatrième côté.
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En résumé, il convient d'ouvrir largement à Tart les portes de l'enseignement secondaire, de ne pas lui demander, au point de vue pédagogique, plus qu'il ne peut donner, mais de ne pas se méfier de lui non plus. Et s'il fallait à tout prix lui témoigner, à une étape quelconque de l'œuvre éducatrice, un peu de méfiance, j'indiquerais de préférence l'enseignement supérieur, c'est-à-dire Tâge où les jeunes imaginations trouvent à leur service des crayons ayant déjà assez d'aplomb et des pinceaux ayant assez d'éclat pour composer, à l'occasion, quelques-unes de ces fantaisies dévergondées qui ne sont profitables ni à la morale, ni au goût, ni aux études. Si Tart parfois peut compromettre un examen, faire dévier une vocation, c'est autour de l'étudiant qu'il faut veiller.
Je voudrais essayer de dégager une impression d'ensemble de cette rapide excursion à travers Téducation publique, telle qu'elle se présente à nous en l'an 1900. Nous avons parcouru successivement l'école, le collège^ l'université, cherchant à déterminer en quel sens la démocratie tend à les transformer. Et d'abord, le maintien de cette triple division nous a paru probable, sinon certain. D'apparence artificielle, inutile, nuisible même en 4^héorie, elle est pourtant très favorable au service de l'Etat, car elle assure la formation des trois catégories de serviteurs dont il a besoin. Or, l'intérêt de l'Etat importe plus çl la démocratie que la réalisation d'aspirations égalitaires nobles, mais impratiques; pour Tassurer, elle ne craint pas de se déjuger et de paraître renier ses principes les plus sacrés ; le rêve de l'instruction intégrale, d'ailleurs, a siemblé parfois
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lui sourire, mais ce n'est point elle qui Ta formulé, c'est le socialisme. Il y a toute apparence qu'elle n'y adhérera jamais, le sentant irréalisable. Rien n'indique, en tous les cas, que les trois ordres d'enseignement soient en voie de se confondre ; on dirait qu'au contraire, entre eux, les dissemblances vont s'accroissant et se fortifiant.
A l'école primaire, deux choses nous ont frappés : c'est d'abord combien la querelle confessionnelle qui s'agite autour d'elle, masque de préoccupations politiques, en sorte que l'on se dispute, en général, l'influence électorale de l'instituteur beaucoup plus que les âmes de ses élèves ; c'est ensuite l'insuccès des tentatives ayant pour objet d'introduire dans l'enseignement élémentaire des aperçus scientifiques qui devaient, pensait-on, former prématurément des esprits réfléchis et rapprocher l'un de l'autre le collège et l'école. Cet espoir a été plus ou moins déçu. Les noms, les faits, les dates, les règles et les chifires demeurent la longue et ennuyeuse, mais indispensable filière par laquelle l'intelligence et la mémoire doivent passer, avant que de s'exercer sur des idées et des raisonnements ; les progrès que l'ordre primaire peut réaliser s'annoncent dans
une direction différente, moins ambitieuse et plus pratique.
L'universalité de la crise dont souffre l'enseignement secondaire nous a surpris, et nous n'avons pas eu de peine à démêler que le surmenage n'y était pour rien ; aussi, les remèdes les mieux faits pour le combattre n'ontils aucunement amélioré la situation. En notant toutefois les aspects du mal, nous avons cru en trouver la cause dans l'application d'une méthode, excellente à l'origine, mais que les charges nouvelles, imposées à la pédagogie parles acquisitions scientifiques du XIX® siècle, rendent aujourd'hui totalement défectueuse. Cette méthode étant basée sur la synthèse, il était tout naturel de se demander s'il n'y aurait pas lieu, pour la remplacer, de recourir à l'analyse. Effectivement, le procédé analytique nous a paru approprié aux circonstances et, en nous efforçant de déterminer l'objet auquel il convenait de l'appliquer, nous avons été conduits à concevoir le nouvel enseignement secondaire sous la forme d'une vaste revision du monde • terrestre . et de Tœuvre accomplie par l'humanité : plan dont le gi*and avantage serait de donner à l'adolescent une vue d'ensemble (plus ou moins précise.
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selon le temps dont il dispose) de l'univers, tel que le lui ont préparé les lois physiques et les efforts des hommes, et en même temps, de lui permettre de décider de sa carrière plus librement et plus en connaissance de cause — et dont le seul inconvénient sérieux serait de nécessiter une refonte complète des programmes et des livres de classe.
Le sacrifice de ses progi'ammes actuels n'est pas, du reste, le seul qu'il y ait lieu d'exiger de l'enseignement secondaire, et déjà la démocratie a profondément modifié l'économie de ses établissements et ébranlé les vieilles théories disciplinaires qu'il avait héritées de l'Eglise. Chaque année qui s'écoule voit s'accentuer l'intervention de l'Etat et grandir d'autre part le rôle de la famille ; toute une révolution, en somme, dans les mœurs pédagogiques. Le principe de l'inspection par l'Etat est dès à présent consacré, tant par la pratique de beaucoup de pays que par les aspirations qui se manifestent dans les pays réputés les plus hostiles a l'ingérence officielle ; par ailleurs, l'externat se développe rapidement ; la famille inquiète d'une tâche dont volontiers, jusqu'alors, elle s'était déchargée sur d'autres, y reprend intérêt et réclame sa part d'action sur
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Fadolescent, le libérant du régime de méfiance qui pesait sur lui.
L'éducation physique, dont l'importance est désormais reconnue, se présente sous une triple figure : le sport, la gymnastique militaire et la gymnastique hygiénique. Le sujet étant encore un peu nouveau, j'ai cru devoir entrer dans quelques détails touchant le passé du sport, ses longues éclipses et les circonstances relativement récentes qui ont créé deux autres formes d'exercice. Toutes trois — mais ces deux-là surtout — ont d'exorbitantes prétentions, chacune se croyant seule apte à régénérer l'espèce humaine et réclamant, à ce titre, le monopole de la formation corporelle ; mais leurs caractéristiques, très différentes, limitent clairement leurs domaines respectifs.
Nous avons étudié, sous le nom d'éducation sociale, des innovations que la démocratie, si l'on en juge par certains indices, s'apprête à réclamer. Dans le collégien, elle entrevoit le futur citoyen, et il est naturel qu'à ce titre elle se préoccupe de le savoir rompu, de bonne heure, à l'observation des lois hygiéniques, qui sont pour elle d'une valeur si haute, et à la pratique de l'association, de la coopération qui
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sont ses rouages préférés. A cela, nulle difficulté. Les Anglo-Saxons , d'ailleurs, ont éclairé la route. Nombreuses sont les occasions de
groupement entre collégiens, même externes, €ar il va de soi que Texternat ne transforme pas la classe en un cours libre et ne doit pas rompre tous les liens qui unissent l'élève à son collège.
La question de l'enseignement moral et religieux était trop grave pour être laissée de côté; mais, sans oser la discuter dans ses détails délicats, nous avons constaté la renaissance de l'esprit religieux qui, quand même elle contredit plus d'une prévision et dérange plus d'un calcul, s'impose à tout observateur sincère et loyal — et l'inhabilité de l'enseignement moral à se fonder en dehors de l'idée de Dieu. Si, l'externat se développant, le culte se centralise davantage autour du foyer, le professeur de morale se sentira plus libre do s'appuyer sur cette idée, en dehors de toute préoccupation confessionnelle. Quelle est la puissance de ce double enseignement .►^ Il ne nous appartient pas de le déterminer, mais il était bon de rappeler que ce qu'on nomme la moralité d'un collège est beaucoup plus une question physique qu'une question morale.
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Passant aux universités, il nous a paru qu'elles travaillaient à reconquérir Tautonomie intellectuelle du passé, sans que cette autonomie tende le moins du monde à Fisolement. L'université moderne est plus intensément nationale qu'autrefois ; son rôle, dans le développement de la nation, est plus actif et mieux défini, mais elle a aussi une tâche internationale à remplir dont dépend, pour une large part, le maintien de la paix entre les peuples.
Enfin, examinant Tinfluence des doctrines féministes sur l'éducation de la femme, il nous a paru qu'elles lui avaient nui et que rien de bon et de durable n'y serait édifié, tant que le féminisme n'aura pas dépouillé ce caractère de revanche, qui fausse toutes ses conceptions et compromet nombre de ses plus légitimes revendications.
L'éducation publique se présente ainsi à nous, sous l'aspect d'un champ qui appelle le travail et promet encore de belles et riches moissons. Mais à cette terre féconde, il faut des efforts très divers. C'est ainsi qu'au point de vue du seul enseignement, l'ordre primaire veut être traité dans un esprit conservateur, presque
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un peu routinier, tandis qu'on ne doit pas craindre d'apporter à la rénovation de Tordre secondaire une audace révolutionnaire et iconoclaste, réservant pour Tordre supérieur des procédés inspirés d'un large libéralisme. En éducation physique, il convient de concilier les méthodes, et c'est par une neutralité respectueuse que s'apaiseront les conflits de Téducation morale. Enfin, la sagesse conseille d'accepter, sans arrière pensée, le contrôle deTEtat et de ne pas s'attarder, à cet égard, dans des luttes stériles. L'initiative privée, d'ailleurs, n'est pas annulée, puisqu'en dehors de Taide qu'elle peut apporter à l'Etat sur bien des points de détail, un important domaine lui demeure acquis. Enfin, la rentrée si heureuse de l'adolescent au foyer familial compense précieusement les ébranlements passagers qui peuvent résulter des exagérations féministes.
L'impression d'ensemble est donc optimiste et confiante. Reconnaissons toutefois que la route a pai'courir n'est point exempte d'embûches ; une conception de la démocratie souvent étroite et contraire aux faits — une confiance béate et aveugle dans l'infaillibilité de la science — des habitudes routinières qui tendent à ne réformer souvent que les façades — une hâte
enfin, qui nous porte à vouloir achever nousmêmes, au risque d'en compromettre la solidité, les édifices dont nous posons les fondations : tels sont les ennemis de l'œuvre à accomplir.
Ils sont à craindre, surtout en France. On me permettra de rappeler, encore une fois, que notre enquête a porté sur l'ensemble des pays civilisés et non sur la France seule, ni même sur un coin de l'Europe. Mais les préoccupations de tout voyageur le ramènent sans cesse vers son pays ; il le compare à d'autres et la franchise l'oblige, parfois, à reconnaître que la comparaison est à l'avantage d'autrui. Ainsi en est-il pour l'éducation publique. En avance sur beaucoup de terrains, la France est en retard sur celui-là ; ou du moins ses efforts sont paralysés par un bloc étrange de préjugés séculaires. RoUin, Voltaire et Napoléon ont conistitué au vaisseau de la pédagogie française une si effrayante cargaison, qu'il est impuissant à gagner la haute mer. L'heure est venue pourtant d'appareiller pour rejoindre la flotte internationale et le vaisseau, du reste, est en bon état Fluctuât nec mergitur.