VALÈRE, ÉLISE
Valère. — Hé quoi? charmante Elise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi? Je vous vois
LA MISE EN SCÈNE DE « L'AVARE
traitées à sa manière habituelle, alerte, gaie, scintillante de formules plaisantes et inattendues. Comme le public doit clairement comprendre que la scène se passe chez un avare do-nt la fille a un commerce amoureux avec un jeune homme déguisé en intendant, les interprètes, par leurs attitudes, par les intonations, les silences, ont à faire entendre, et avec précision, ces données essentielles de l'exposition. Non qu'il faille dissimuler par une récitation précipitée ou bredouillée ces couplets languissants ; tout au contraire. Pour qu'ils passent aisément, il convient de les couper de temps fort nombreux, comme si la pensée des personnages errait à l'aventure entre certaines phrases, et d'appuyer un peu ce qui a trait au déguisement de Valère et à l'amour des deux jeunes gens.
soupirer, hélas ! au milieu de ma joie ! Est-ce du regret, dites-moi, de rn'avoir fait heureux, et vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre?
Elise. — Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m'y sens entraîner par une trop douce puissance, et je n'ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le s-ueeès me donne de l'inquiétude ; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrais.
Valèjse. — Hé ! que pouvez-vous craindre, Élise, dans les bontés que vous avez pour moi?
Elise, — Hélas ! cent choses à la fois : l'emportement d'un père, tes reproches d'une famille, les censures du monde ; mais, plus que tout, Valère, le changement de votre coeur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent
"!"*r5Fr
Si le décor, tel qu'il a été sommairement décrit, comporte, du côté du jardin, dans le fond, à droite, quelque loggia ensoleillée. Élise pourrait y être vue, occupée à quelque couture, avec un panier de linge à ses côtés, tandis que Valère, auprès du bureau d'Harpagon, feindrait de compulser des registres, de vérifier et de classer des comptes. Tous deux savent, en effet, que l'avare est à la maison et il ne faut pas se laisser prendre. Qu'il survienne, il ne pourra rien soupçonner. Élise est au travail et Valère aussi, l'une ménagère, l'autre intendant. Les répliques seront donc dites tantôt en interrompant, tantôt en reprenant ces travaux.
Le morceau de la flatterie, éloquent hors-d'œuvre, ne sera pas monté en apostrophe, mais jeté par Valère comme une série de réflexions, fréquemment
le plus souvent les témoignages trop ardents d'une innocente
amour.
Valère. — Ah ! ne me faites pas ce tort de juger de moi par les autres. Soupçonnez-moi de tout, Élise; plutôt que de manquer à ce que je vous dois : je vous aime trop pour cela, et mon amour pour vous durera autant que ma vie.
£LiSE. Ah ! Valère. chacun tient les mêmes discours.
Tous les hommes sont semblable? par les paroles : et ce n'est que les actions qui les découvrent diflérents.
Valère. — Puisque les seules actions font connoître ce que nous sommes, attendez donc au moins à juger de mon cœur par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d'une fâcheuse prévoyance. Ne m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d'un soupçon outrageux. et donnez-moi le temps de vous convaincre, par mille et mille preuves, de l'honnêteté de mes feux.
- ' -' -i '^^.-l»»^ •-' " '-l'i ■ »MM.
LA MISE EN SCÈNE DE « L'AVARE
entrecoupées d'additions muettes ou de pointages sur des livres. Pour que cette scène plaise et porte, il est presque nécessaire qu'elle soit jouée « cinéma », c'est-à-dire que les paroles n'y attirent pas l'attention- et que toute l'information du public soit assurée principalement par le jeu, l'intonation, l'expression, les attitudes qui sont aussi des moyens de traduire la pensée. Combien de fois, dans le théâtre moderne, accuse-t-on l'interprétation d'écraser le texte ! C'est précisément dans cet excès qu'il faut tomber ici pour sauver, la situation. Au lever du rideau, les deux personnages sont donc placés, Élise au fond à droite dans la loggia, Valère à l'avant-scène à gauche, dans le réduit d'Harpagon. Au bout d'un instant, Élise dépose son ouvrage, comme accablée de
Elise. — Hélas ! qu'avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l'on aime ! Oui, Valère, je tiens votre cœur incapable de m'abuser. Je crois que vous m'aimez d'un véritable amour, et que vous me serez fidèle; je n'en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu'on pourra me donner.
Valère. — Mais pourquoi cette inquiétude?
Elisl. — Je n'aurois rien à craindre, si tout le monde vous voyoit des yeux dont je vous vois, et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon cœur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé du secours d'une reconnoissance où le Ciel m'engage envers vous. Je me représente à toute heure ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre ; cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie, pour dérober la mienne à la fureur des ondes : ces soins pleins de
souci, se lève et va regarder dans le jardin par la baie. Valère s'interrompt alors dans sa besogne, penche la tête pour se rendre compte de ce qu'il y a> et commence, interrogatif^ simple, sur un ton de doux reproche, en variant ce ton à chaque phrase et en y mettant des appels. Des formes vieillies, comme ce « charmante Élise » qui revient plusieurs fois, se dissimuleront dans une moue de tendresse :
Eh? Quoi? Charmante Élise? Vous devenez mélancolique? Après les obligeantes assurances etc.
Il est bien clair que les personnages auront à se déplacer fréquemment. Jadis ils récitaient la scène debout, tristement plantés devant le trou
tendresse que vous me fîtes éclater après m'avoir tirée de l"eau, et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps ni les difficultés. n'ont rebuté, et qui vous faisant négliger et parents et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l'emploi de domestique de mon père. Tout cela fait chez moi sans doute un merveilleux effet ; et c'en est assez à mes yeux pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir ; mais ce n'est pas assez peutêtre pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments.
Valère. — De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quelque chose ; et quant aux scrupules que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde ; et. l'excès de son avarice, et la manière austère dont il vit avec ses enfants pourroient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Elise, si j'en parle
du souffleur sur un plateau vide : aujourd'hui, on a tenté de rompre cette monotonie en faisant asseoir Élise, tandis que Valère va et vient autour d'elle' et la harangue impitoyablement. Il n'y a pas grand progrès. Après la première réplique, Élise pourrait redescendre vers Valère resté assis et lui mettre la main sur l'épaule, par exemple, d'un air mélancolique et affectueux, en disant : Non, Valère, je ne puis pas me repentir...
Elle reviendra ensuite à son ouvrage, après cette partie de la scène où le dialogue est moins compact, et se remettra à tirer l'aiguille pendant le
ainsi devant vous. Vous savez que sur ce chapitre on n'en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes parents, nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous le rendre favorable. J'en attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai chercher moi-même, si elles tardent à venir.
Elise. — Ah ! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie ; et songez seulement à vous bien mettre dans l'esprit de mon père.
Valère. — "Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour m'introduire à son service ; sous quel masque de svmpathie et de rapports de sentiments je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui. afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrès admirables : et j'éprouve que pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu'ils font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance ; et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie ; et il n'y a rien de si impertinent
couplet de Valère sur les « injustes craintes d'une fâcheuse prévoyance », rude corvée pour l'artiste chargé d'animer ces phrases mortes, presque tombées en poussière. Quatre volumineuses tirades surviennent ensuite, et pour en dissiper l'ennui, Valère pourra quitter un instant son travail, pour serrer un registre par exemple, puis retourner à sa table jusqu'au moment où il entend venir Cléante : le débit sera alors plus pressé. Il sortira à gauche par la porte qui est à l'avant-scène. Scène ii. — Cléante arrive par une entrée du
et de si ridicule qu'on ne fasse avaler lorsqu'on l'assaisonne en louange. La sincérité souffre un peu au métier que je fais ; mais quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eux; et puisqu'on ne sauroit les gagner que par là, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés.
Elise. — Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l'appui de mon frère, en cas que la servante s'avisât de révéler notre secret?
,\alère. — On ne peut pas ménager l'un et l'autre; et l'esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées, qu'il est difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et servez-vous de l'amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient, je me retire. Prenez ce temps pour lui parler ; et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos.
Elise. — Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence.