MAITRE SIMON, HARPAGON, CLÉANTE, LA FLÈCHE
Maître Simon. — Oui, Monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent. Ses affaires le pressent d'en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrirez.
Harpagon. — Mais croyez-vous, maître Simon, qu'il n'y ait rien à péricliter? et savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez?
Maître Simon. — Non, je ne puis pas bien vous en instruire à fond, et ce n'est que par aventure que l'on m'a adressé à lui ; mais vous serez de toutes choses éclairci par lui-même ; et son homme m'a assuré que vous serez content, quand vous le connoîtrez. Tout ce que je saurois vous dire, c'est que sa
bagatelle, un profit supplémentaire agréable, non comme une grande opération. Il répondra donc, sans cesser de songer à d'autres fructueux projets, sur un ton de demi-distraction, en se reprenant, en variant le ton.
Cette interprétation est sans doute la bonne, car si nous assistons ici, chez quelque agent d'affaires plus ou moins véreux, au compte rendu d'un rabatteur, si Ton nous fait bien comprendre que la proposition de maître Simon n'est pour Harpagon qu'une babiole et que son activité d'usurier s'exerce sur une beaucoup plus grande échelle, nous nous expliquerons à merveille, tout "à l'heure, que sa colère envers Cléante soit simulée. Car s'il comptait sur le prêt envisagé ici comme sur un bénéfice considérable et sûr, le dépit de voir s'envoler -cette chance de gain le pousserait au pire égarement.
La Flèche dira dans un instant que lui demander de l'argent (et lui faire manquer une occasion d'en
famille est fort riche, qu'il n'a plus de mère déjà, et qu'il s'obligera, pi vous voulez, que son père mourra avant qu'il soit huit mois.
Harpagon. — C'est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.
Maître Simon. — Cela s'entend.
La Flèche. — Que veut dire ceci? Notre maître Simon qui parle à votre père.
Cléante. — Lui auroit-on appris qui je suis? et serois-tu pour nous trahir?
Maître Simon. — Ah ! ah ! vous êtes bien pressés 1 Qui
^«MHUHa.>
LA MISE EN SCÈNE DE « L'AVARE » 299
gagner est pire), « c'est le frapper par son endroit mortel, c'est lui percer le cœur, c'est lui arracher les entrailles ». Pour qu'Harpagon, après que Cléante est sorti, dise fort posément : « Je ne suis pas fâché de cette aventure », il faut que la perspective d'abandonner 25 pour cent d'intérêt sur une somme nominale de 15000 francs dont il n'aurait versé que 12 000 francs plus quelques jeux de l'oie et crocodiles empaillés, lui paraisse négligeable. Car on pense bien que le scandale du père usurier de son fils n'est pas ce qui le touche et qu'une affaire de ce genre, si ignoble qu'elle soit, lui sourirait fort, pourvu qu'elle restât secrète et qu'elle rapportât gros.
La découverte par La Flèche du courtier Simon est à régler avec grand soin. Le jeune homme et son valet pourraient, par exemple, sortir de.
vous a dit que c'étoit céans? Ce n'est pas moi, Monsieur, au moins, qui Jeur ai découvert votre nom et votre logis; mais, à mon avis, il n'y a pas grand mal à cela. Ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.
Harpagon. — Comment?
Maître Simon. — Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.
Harpagon. — Comment, pendard? C'est toi qui t'abandonnes à ces coupables extrémités?
Cléante. — Comment, mon père? c'est vous qui vous portez à ces honteuses actions?
Harpagon. — C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables?
Cléante. — C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles?
la loggia où on les entr'apercevait étudiant le mémoire ; ils le replient, l'examen en est achevé, puis s'apprêtent à sortir par la porte de gauche. C'est précisément à cet instant que Simon, s'étant un peu écarté du bureau d'Harpagon, est aperçu par La Flèche. Le « Comment? » d'Harpagon tombe comme un bolide ; il est très nettement articulé, en deux syllabes, presque en deux mots, en .même temps qu'Harpagon repousse son fauteuil, se lève et arrivé au milieu du théâtre.
Le reste est enlevé dans le mouvement- habituel, qui est généralement juste, encore que d'une véhémence un peu déclamatoire. Le dialogue gagnerait fort à être tenu un ton plus bas et ramené à un mode plus grave, avec on ne sait quoi de dissolvant et d'amer. Molière s'est-il inspiré ici de la , Belle Plaideuse (1655) de Boisrobert (acte Ier,
Harpagon. — Oses-tu bien, après cela, paroître devant moi?
Cléante. — Osez-vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde?
Harpagon. — N'as-tu point de honte, dis-moi, d'en venir à ces débauches-là? de te précipiter dans des dépenses effroyables? et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé avec tant de sueurs?
Cléante. — Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites? de sacrifier gloire et réputation au désir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d'intérêts, sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers?
Harpagon. — Ote-toi de mes yeux, coquin ! ôte-toi de mes veux.
. IL '»«jlTW— *"g^
LA MISE EN SCÈNE DE » L'AVARE
scène vin) ou de l'aventure du président de Bersy et de son fils, il importe assez peu : le texte est si étincelant de vie qu'on serait tenté de croire que c'est l'histoire réellement arrivée qui l'a influencé beaucoup plus que la pièce (1). Cette histoire, rapportée par Tallemant des Réaux, était fort connue, et le fils du président de Bersy vivait encore au temps de Molière (2).
Scène ni. — Harpagon court voir son argent au moment où Frosine apparaît. Souvenir évidente de la comédie latine, cette situation ne doit pas être trop marquée, afin de maintenir le personnage d'Harpagon dans la vérité. Il suffira pour cela que l'avare, par quelque expression du visage,
Cléante. — Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire?
Harpagon. — Retire-toi, te dis-je, et ne m'échauiïe pas les oreilles. Je ne suis pas fâché de cette aventure ; et ce m'est un avis de tenir l'œil, plus que jamais, sur toutes ses actions.