‹ Notes sur l'interprétation de MolièreChapitre 37 sur 57 · CLÉANTE. HARPAGON. ÉLISE, MARIANE, FROSINE · texte numérisé non relu

CLÉANTE. HARPAGON. ÉLISE, MARIANE, FROSINE

Cléante. — Madame, à vous dire le vrai, c'est ici une aventure où sans doute je ne m'attendois pas : et mon père ne m'a pas peu surpris lorsqu'il m'a dit tantôt le dessein qu'il avoit formé.

Mariane. — Je puis dire la même chose. C'est une rencontre imprévue qui m'a surprise autant que vous ; et je n'étois point préparée à une pareille aventure.

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des amoureux qui lui sont sympathiques. Les irritations contenues d'Harpagon, agité d'une sorte de délire où se rencontrent le désir, la jalousie, la crainte de déplaire, satellites de la passion dominante, le ton tour à tour lyrique, taquin, enjoué, et, dans le fond, agressif, de Cléante

Ci.éante. — Il est vrai que mon père, Madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous voir; mais avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je vous l'avoue, est trop difficile pour moi ; et c'est un titre, s'il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques-uns ; mais je 6uis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra ; que c'est un mariage. Madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ; que vous n'ignorez pas/sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts ; et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point.

Harpagon. — Voilà un compliment bien impertinent : quelle belle confession à lui faire !

Mariane. — Et moi, pour vous répondre, j'ai à vous dire que les choses sont fort égales ; et que si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n'en aurois pas moins sans doute à vous voir mon beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée de vous causer du déplaisir ; et si je ne m'y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine.

Harpagon. — Elle a raison : à sot comphment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l'impertinence de mon fils. C'est un jeune sot, qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu'il dit.

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animent et varient admirablement le texte. La tradition prescrit qu'au moment où Cléante enlève sa bague à Harpagon, celui-ci se défende violemment : un instant, on voit des mains entrelacées en une sorte de lutte pendant que, patiemment, les personnages attendent que cette lutte ait

Marjane. — Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout offensée ; au contraire, il m'a fait plaisir de m' expliquer ainsi ses véritables sentiments. J'aime de lui un aveu de la sorte ; et s'il avoit parlé d'autre façon, je l'en estimerois bien moins.

Harpagon. — C'e6t beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu'il changera de sentiments.

Cléante. — Non, mon père, je ne suis point capable d'«n changer, et je prie instamment Madame de le croire.

Harpagon. — Mais voyez quelle extravagance 1 il continue encore plus fort.

Cléante. — Voulez-vous que je trahisse mon cœur?

Harpagon. — Encore? Avez-vous envie de changer de discours?

Cléante. — Hé bien i puisque vous voulez que je parle d'autre façon, souffrez, Madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le monde de si charmant que vous ; que je ne conçois rien d'égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, le bonheur de vous posséder est à mes regards la plus belle de toutes les fortunes ; c'est où j'attache toute mon ambition : il n'y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse, et les obstacles les plus puissants...

Harpagon. — Doucement, mon fils, s'il vous plaît.

Cléante. — C'est un compliment que je fais pour vous à Madame.

Harpagon. — Mon Dieu ! j'ai une langue pourm'expliquer

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pris fin. Ce jeu de scène heurte la vraisemblance : il exagère un effet juste, et gâte l'impression d'ensemble en arrêtant l'action au delà de ce que permettent les conventions. La bague devrait, pour ainsi dire, sauter d'une main à l'autre, très prestement, sans qu'Harpagon s'en avisât sur le moment. Il faudrait à Cléante l'adresse d'un voleur à la tire, rappelant, par exemple, l'agilité de

moi-même, et je n'ai pas besoin d'un procureur comme vous. Allons, donnez des sièges.

Frosine. — Non ; il vaut mieux que de ce pas nous allions à la foire, afin d'en revenir plus tôt, et d'avoir tout le temps ensuite de vous entretenir.

Harpagon. — Qu'on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir.

Cléante. — J'y ai pourvu, mon père, et j'ai fait apporter ici quelques bassins d'oranges de la Chine, de citrons doux et de confitures, que j'ai envoyé quérir de votre part.

Harpagon, bas, à Valère. — Valère !

Valère, à Harpagon. — Il a perdu le sens.

Cléante. — Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez? Madame aura la bonté d'excuser cela, s'il lui plaît.

Mariane. — C'est une chose qui n'étoit pas nécessaire.

Cléante. — Avez-vous jamais vu, Madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt?

Mariane. — Il est vrai qu'il brille beaucoup.

Cléante. (Il Vote du doigt de son père, et le donne à Mariane.) — Il faut que vous le voyiez de près.

Mariane. — Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux.

Cléante. (Il se met au-devant de Mariane. qui le veut rendre.) — Nenni, Madame : il est en de trop belles mains. C'est un présent que mon père voue a fait.

Mascarille dérobant, dans l'Étourdi (acte I, scène vi), sa bourse au vieil Anselme.

Ici comme là, Molière imite les Italiens, dans Y Avare les Case Svaliggiate, dans V Étourdi Vlnavertito. Raison de plus pour ne pas appuyer. Si Harpagon, éperdu de chagrin à l'idée de cette collation et de ce qu'elle a coûté, s'en entretient un peu longuement à voix basse avec Valère et avec tant d'émotion et d'animation qu'il n'entend pas un mot de ce qui se dit du diamant et de son éclat,

Harpagon. — Moi?

Cléante. — N'est-il pas vrai, mon père, que voue voulez que Madame le garde pour l'amour de vous? . '

Harpagon, à part, à son fils. — Comment?

Cléante. — Belle demande ! Il me fait signe de vous le faire accepter.

Mariane. — Je ne veux point...

Cléante. — Vous moquez-vous? Il n'a garde de le reprendre.

Harpagon, à part. — J'enrage.

Mariane. ■ — Ce seroit...

Cléante, en empêchant toujours Mariane de, rendre la bague. — Non, vous dis-je. c'est l'offenser.

Mariane. — De grâce...

Cléante. — Point du tout.

Harpagon, à part. — Peste soit...

Cléante. — Le voilà qui se scandalise de voire refus.

Harpagon, bas, à son fils. — Ah, traître!

Cléante. — Vous voyez qu'il se désespère.

Harpagon, bas à son fils, en le menaçant. — Bourreau que tu es !

Cléante. — Mon père, ce n'est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l'obliger à la garder ; mais elle est obstinée.

Harpagon, bas à son fils, avec emportement. — Pendard !

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Cléante peut très vivement, comme en un éclair, lui enlever la bague et la remettre à Mariane ; il s'agit simplement de disposer adroitement les mains des deux hommes dans ce but. Le mécontentement d'Harpagon qui est intense mais n'ose trop se montrer en deviendra plus plaisant, les rires du public gagneront en spontanéité, et la

fin de la scène s'en trouvera très heureusement

échauffée.

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