‹ Notes sur l'Islâm maghribinChapitre 1 sur 1 · LES MARABOUTS · texte numérisé non relu

LES MARABOUTS

S'il est une idée bien ancrée dans le public, c’est que le caractère le plus saillant du mahométisme est sa simplicité. C'est, dit-on, un grand monothéisme, absolu, très froid, très sec et où rien ne relie la créature au Créateur. On va répélant qu'il suffit de prononcer la formule bien connue de la chehâda, d'affirmer que Dieu est unique et que Mahomet est

1) Notre dessein primitif était d'étudier dans ce travail les principaux faits intéressants pour la religion musulmane qui ont été consignés dans les ouvrages les plus récents et les plus autorisés sur le Maroc, en particulier ceux de MM. Mouliéras, de La Martinière et Lacroix, et de Foucauid. Mais nous avons été amené au cours de notre rédaction à présenter comme termes de comparaison de nombreux faits puisés dans les notes que nous amassons à ce sujet, en sorte que nous avons dû restreindre notre cadre, pour éviter que ce mémoire ne s’étendit plus qu'il ne convenait. Cela explique pourquoi nos exemples sont le plus souvent pris au Maroc : celte partie de l’Afrique Mineure a d'ailleurs pour nous le grand intérêt de représenter à l'époque actuelle un état de choses analogue à celui de l'Algérie-Tunisie avant que notre intervention eût produit dans ce pays toute une série de perturbations sociales, — Ce travail n’a pas le prétention d’être aussi complet qu'il serait désirable et nous avouons ne pas être encore en état de donner des conclusions générales. 11 nous reste ancore beaucoup à demander aux sources écrites, aux sources arabes en particulier et surtout à l'observation et à l'information orale. — Dans nos références, nous avons essayé d'indiquer quelle est à nos yeux la valeur des témoignages que nous invoquons au point de vue de l’histoire religieuse seulement : ces notes ne peuvent done pas être considérées comme des critiques des ouvrages cités. — Nous n'avons pas indiqué de références aux innombrables ouvrages relatifs à l'Orient musulman : nous avons circonscrit notre étude au Maghrib. Une exception a été faite pour le travail de M. Goldziher sur le Culte des Saints. — Quant à la transcription des mots arabes, nous nous sommes généralement rapproché le plus possible de la prononciation usuelle dans Îles dialectes du Maghrib.

son Prophète, pour être musulman. On fait ainsi bon marché des innombrables discussions dogmatiques qui ont déchiré l'Islâm en sectes multiples, du chaos des mille et mille traditions attribuées au Prophète, des obligations pénibles et fastidieuses qui sont imposées au croyant : lorsqu'on réfléchit à tout cela, loin de penser que la simplicité du mahométisme a été la raison de sa rapide expansion, on s'étonne qu'il se soit étendu si aisément et on s'explique la longue résistance de ces Berbères de l'Afrique du Nord qui, suivant un passage fameux d’Ibn Khaldoûn:, apostasièrent jusqu'à douze fois, tellement Ja législation musulmane leur paraissait pénible à supporter *. Quoi qu'il en soit, l'opinion qui veut faire de l'Tslâm une religion très simple est universellement répandue : elle a été soutenue par d'éminents écrivains : et elle dispense d’ailleurs d’une étude plus approfondie.

* Une des choses qui étonnent ordinairement le plus les partisans de cette opinion, c'est l'immense développement qu'a pris le culte des saints dans l’islamisme ‘, rien ne semblant au premier abord plus éloigné du monothéisme que le culte rendu aux hommes qui se sont signalés par leur piété. On ajoule que la richesse spéculative du dogme catholique et surtout cette sorte de gnose restreinte qui est la Trinité et qui rapproche l'homme de son Dieu, ont pu favoriser l'extension du culte des saints et on n’est point choqué par la boutade de Voltaire, lorsqu'à Ferney il faisait visiter à ses hôtes

4) Ibn Khaldoûn, Hist. des Berbères, trad. de Slane, I, 28.

2) Goldziher, Materialien zur Kenniniss der Almohadenbewegung, Z. D. M. G., LI, 1887, p. 39 (travail de haute importance pour l'histoire du moyen-âge africain). — Cependant, on exagérerait en attribuant à cette seule raison les apostasies des Berbères. Celles-ci étaient surtout des protestations pour ainsi dire nationales contre l'envahisseur musulman ; elles étaient l'expression religieuse de la révolte.

3) Par Renan entre autres.

£) Le travail capital sur le culte des saints dans l'Islâm est celui de M. Goldziher, Die Heiligenverehrung im Islam in Muh.Stud., 2. Th., Halle, 1890, p. 275-378, C'est un remaniement complet et très augmenté de l’article qu'il publia jadis icimême. Voy. Rev. Hist. Rel., ire ann. t. II, 1880, p. 256-351.

la seule église qui fût consacrée à Dieu ; mais on s'étonne de voir le même phénomène se produire dans le mahométisme.

On ne réfléchit pas suffisamment, semble-t-il, que, même en concédant que l’Islâm soit excessivement simple, c'est justement le manque de lien entre Alläh et le Croyant qui aurait 6lé cause que le peuple a cherché des intermédiaires, et qu'il en est venu à cacher sous la doctrine de l’intercession établie par les docteurs, une véritable anthropolâtrie. Pour mieux dire, il n'a pas cessé d’être anthropolâtre : M. Goldziher a exposé avec une grande clarté et une grande force quel abîme, dans la doctrine du primitif Islâm, et même dans celle de l'Islâm actuel, séparait l'homme de son Maître Tout- Puissant‘, mais il a montré aussi qu’à l'origine de cette religion, les tendances anthropolâtriques étaient si accentuées chez ses adeptes que les contemporains mêmes de Mahomet ne pouvaient se résoudre à le prendre pour un homme comme les autres, malgré les nombreuses affirmations de la révélation en sens contraire.

On trouve dans les travaux de cet érudit les plus intéressants détails sur les rapportls du culte des saints avec l’orthodoxie islamique”; il ne nous siérait pas d'élever la voix après un tel mattre, sur des questions aussi délicates. Aussi bien n'avons-nous présentement pour but que de donner, en nous restreignani à l’Islâm maghribin, quelques indications sur les objets de ce culte anthropolâtrique, c'est-à-dire sur les marabouts. Disons seulement que l'orthodoxie dut plier et admettre comme dogme le culte des saints ; elle l'étaya tant bien que mal sur la doctrine de l'intercession, mais toujours elle fut débordée par lui. Ce ne fut pas sans une longue lutte, qui a duré jusqu’à nos jours, que ce culte put prendre place dans le dogme‘; il eut des détracteurs acharnés et on vit des per-

1) Goldziher, L. c., p. 279 seq.

2) Id., L. c., p. 282.

3) Id., L. c., p. 368 seq.

4) Cf, Schreiner, Beitrdge zur Geschichte der theologischen Bewegungen im

sonnages qui craignaient tant de comparer un homme à Dieu, qui poussaient si loin l'horreur du 4,2, chirk', qu'ils ne se résolvaient qu'avec peine à prononcer la chehdda, parce que le nom du Prophète y était assemblé avec celui d'Allah. C'est ainsi qu'un certain Samnoûn, mystique du v°.siècle, remplissant l'office de muezzin, arrivé au passage où il devait témoigner qu’ « il n’y a de divinité qu'Alläh et que Moh'ammed est son Prophète », ajouta : « O Dieu, si tu n'avais toimême prescrit la récitation de ces paroles, je n'aurais jamais, dans un même souffle, associé le nom du Prophète au tien”. » Harris, dans son récent voyage au Tafilelt, rapporte qu'ayant fait route avec un affilié de la confrérie des Dergéwe, celuici lui raconta que le but de la confrérie était, comme toujours, de ramener l'Isläm à sa pureté primitive et que Stdt-l-'Arbtd-Derqâwt* était si pénétré de l'Unité de Dieu, qu'il recom-

‘Isläm ; c) Ibn Teÿmtja über Volksbräuche nichtmuslimischen Ursprungs und über den Heiligenkultus in Z.D.M.G., LIT. Bd, I. Heft, 1899; p. 51 seq. et 78 seq. — Les travaux de M. Schreiner sur l’Islâm sont extrôment instructifs; ils portent la marque d'une érudition étendue.

1) C'est l’action de donner des associés à Dieu, comme font les chrétiens dans le dogme de la Trinité, au dire des musulmans. C'est pourquoi ils nous appellent Us .rte, Mmouchrikoëna, c'est-à-dire ceux qui associent.

2) Al-Biqâ'i, ap. Goldziber, op. laud., p. 280,

3) « Aboû ’Abdalläh Moh’ammed el-’Arbt ben Ab’med ed-Derqâwi, fondateur de l'ordre des Derqâwa, mourut dans la nuit du lundi 8 au mardi 9 septembre 1823 et fut enterré à Boû-Brib”, pays de Ghomära (en réalité il s’agit des Bent-Zerouâl qui font partie du çof Ghomaâri). ILest l'auteur de « Rasâïl » qui se trouvent entre les mains de chacun » (Es-Slâout, Kitdb el-Istiqçd, Caire, 1304 (1886-1887), t. IV, p. 175). Rian, Marabouts et Khouan, Alger, 1884, p. 233, donne des renseignements sur ce personnage. La zaouia de Buû-Brih’ peut être considérée comme Îa maison-mère de l'ordre. Voyez aussi sur Boû-Brth’, Mouliéras, Maroc inconnu, II, Oran, 1899, p. 88. Mais la zaouia du même ordre à Metgbära (orthographe donnée par de Foucauld) paraît plus importante. Voy. encore sur Boû-Brih’ Depont et Coppolani, Les confréries religieuses, 1 vol., Alger, 1897, p. 507; etsur Metghbâra, de Foucauld, Reconnaissance au Maroc, 1 vol., Paris, 1888, p. 352. De Foucauld semble confondre ici le fondateur de l’ordre avec le chef de la saouia de Metghära. Cette erreur de détail n'empêche pas l'ouvrage du vicomte de Foucauld d'être capital : c'est une source de premier ordre en ce qui concerne le Maroc; l'observation directe, très abondante, y est soigneusement séparée de l’information orale. — Le livre de M. Mouliéras au contraire repose uniquement sur l'in-

mandail à ses élèves de ne réciter que mentalement Ja seconde partie de la chehâda (« Moh’ammed est le Prophète de Dieu »), disant qu’on ne pouvait en même temps mèntionner la créature, si sainte fût-elle, et le Tout-Puissant:. C'est le mot même du mystique Samnoûn, répété au xrv° siècle de l'hégire et au Tafilelt. | Mais le culte des saints est si fortement enraciné au Maroc, remarque Harris, que des novateurs comme le fondateur de l'ordre des Derqâwa, qui prôchait ouvertement le retour à l’ancienne austérité de l'Islâm, commençaient, au lieu de reporter la vénération des fidèles exclusivement vers les premiers saints musulmans, par s'ajouter eux-mêmes à la longue liste de ces bienheureux. Et de fait, Sidt-l-’Arbt-d- Derqâvwi est à Boû-Brth’ l’objet d'un culte analogue à celui de tous ses confrères en sainteté. Cette anthropolâtrie des musulmans du Magbrib est poussée si loin qu'elle a frappé tous

formation orale; sauf dans les notices historiques qui sont séparées du reste du texte, il n'a pas fait état des sources écrites, Ses renseignements oraux sont d’autant plus précieux que lui-même parle les dialectes arabes et berbères avec autant d’aisance et de pureté que les indigènes eux-mêmes. Comme il a spécialement appliqué son attention aux questions religieuses, son livre est pour nous de la plus grande importance. — L'ouvrage précité de M. Rinn est encore l’ouvrage fondamental sur les,confréries religieuses dans l'Afrique Mineure. Malheureusement, il ne cite presque pas ses sources; en sorte qu'on ne sait jamais sises dires proviennent de renseignements oraux, d'écrits arabes ou de rapports administratifs. Îl est surtout intéressant parles documents officiels qu'il donne. — À ce point de vue, MM. Depont et Coppolani, dans leur ouvrage indiqué ci-dessus, lui ont apporté le plus précieux complément, leurs renseignements officiels s'étendant aux confréries de l'Orient. Les sources sont plus souvent données que dans Rinn. La première partie du livre qui comprend une sorte d'histoire de l’Isläm, particulièrement au Maghrib, devrait être entièrement remaniée à notre avis : elle ne contient pas de matériaux d'études et est consacrée aux vues personnelles des auteurs.

1) Harris, Tafilet, the narrative of a journey of exploration in the Atlas mountains and the oases of the North-West Sahara, Londres, 189%, p. 299-300. — Harris à accompagné le sultan Moûlaye-l-H'asen dans sa dernière campagne au Tafileit : son livre contient des faits nombreux et bien observés. L'auteur a été témoin des événements qui ont accompagné la mort de Moûlaye El-H'asen et l'intronisation du nouveau sultan.

2) Harris, L. c.

ceux qui se sont occupés de la question: ; elle n’a pas, si l’on met de côté les ‘Alides d'Orient, été dépassée dans l’Islâm. M. Goldziher voit là la raison pour laquelle les Berbères sont venus en masse se grouper sous les dynasties ‘alides des Idrissites et des Fatimites. Il nous a montré également avec évidence’, comment un réformateur tel qu'Ibn Toûmert avait été entraîné dans le rôle de Mahdt par le goût de ses Berbères pour l’adoration d'un homme. Tous les voyageurs au Maroc, même ceux qui voyagcaient pour faire des études absolument étrangères à la question religieuse, ont été impressionnés par l'extension donnée au culte des saints : Léon l’Africain comparait ceux-ci à des demi-dieux‘; Rohlfs, habitué cependant aux pays musulmans, était stupéfait de voir des tribus entières accourir au devant du chérif d'Ouazzân en voyage et se presser pour le toucher du doigt*; Hooker et Ball, explorant le Maroc surtout en géologues et en botanistes, constatent cependant que le culte des saints semble être la seule forme sous laquelle se manifeste la religion aux yeux des Berbères de l’Atlas* ; Quedenfeldt, un observateur de premier ordre pour tout ce qui concerne l’elhnographie, déclare que ce même culte a remplacé toute autre religion ; de Foucauld enfin dit que dans mainte région l’on n'accorde de respect qu'aux marabouts*, Sauf dans quelques pays, con-

1) Goldziher, Muh. St., IT, p. 324.

2) Goldsiher, Materialien zur Kenniniss der Almohadenbewegung, in Z. D. M.G., LI, 1887 ; p. 43 seq.

3) Goldsiher, op. laud., p. 45.

4) Léon l'Africaio, ap. Goldziher, L. c., n. 2.

5) Roblfs, Mein erster Aufenthalt in Marokko. Norden, 1885, p. 836.

6) Hooker and Ball, Journal of a tour in Morocco and the great Atlas, Londres, 4878, p. 191. — Livre excellent, fait par des hommes habitués à l'observation scientifique, mais renfermant malheureusement peu de choses sur les sujets qui nous occupent.

7) Quedenfeldt, Kintheilung und Verbreilung der Berberbevôlkerung in Marokko, in Verhandl. Anthrop. Ges., 1889, p. 191. — Les nombreux travaux de Quedenfeldt sur le Maroc sont riches en documents intéressant les questions religieuses. Jis proviennent en partie d'informations orales. L'auteur esi familier avec toute la littérature de son sujet.

8) De Foucauld, Reconnaissance, p. 137.

NOTES SUR L'ISLAM MAGHRIBIN a

tinue-t-il, personne ne remplit les devoirs religieux, même en ce qui concerne les pratiques extérieures; et Harris d'autre part raconte sa surprise lorsque, logeant chez un chérif, un marabout, il s’aperçut de la prodigieuse ignorance de celui-ci au sujet de sa propre religion ‘. Au reslé, ce n'est pas spécialement davus cetle ignorance que le culte des saints trouve son explication; car il fleurit aussi dans des villes réputées pour la culture de leurs habitants, par exémple Tlemcen ou même Tunis”, et, d'autre part, des populations qui vivent dans les plus grossières erreurs religieuses, comme certaines tribus de l’Arabie méridionale, connaissent à peine le culte des saints”. Il en est absolument de même de nos Touareg, dont l'ignorance et aussi l'indifférence religieuses sont proverbiales chez les autres Sahariens*, et chez qui les marabouts n'ont en général qu'une très médiocre influence.

Nous venons de faire allusion à l'opinion de Lapie qui pense que « les marabouts sont plus nombreux et plus vénérés à Tunis qu'en tout autre pays musulman »°. L'auteur nous paraîl avoir manqué de termes de comparaison; pour nous en tenir à l'Afrique Mineure, c’est une observation vulgaire que le nombre des marabouts s'accroît au fur et à mesure qu'on marche vers l'oues!*. Un simple voyage en chemin

1) Harris, Taflet, p. 188.

2) Si l'on en croit M. Lapie, Les civilisations tunisiennes, Paris, 1898, p. 249. Voir plus loin n. 5.

3) Comte de Landberg, Arabica, V, Leyde, 1898 ; p. 138 : « Les tribus montagnardes des Bâ-Käzim croient qu'Alläh est marié à Meryen et que Moh'ämmed est sorti de cette union ». — Les Arabica sont une mine inépuisable d'intéressants renseignements (information orale).

4) Henri Duveyrier, Les Touareg du Nord, Paris, 1864, p. 413. Le voyage de Duveyrier est capital sur les Touareg du Nord. Il observe bien ot scientifiquement; mais il y a chez Jui un grain d'imagination dont il faut faire parfois la part.

5) Lapie, £. c. Les Civilisations tunisiennes sont un livre original et attachant : l'auteur a beaucoup lu et observé, mais il soutient un système, et on craint à chaque instant qu'à son insu il ne fausse les faits pour les faire rentrer dans sa théorie. C’est un philosophe.

6) Cpr. Trumelet, Les Saints de l'Islam, Paris, 1881, p. Lxvn. Ce livre est meil-

de fer d'Alger à Oran en est une démonstration saisissante : dans la plaine du Chéliff on voit le nombre des goubba ou coupoles des sancluaires maraboutiques augmenter contimuellement. Lorsqu'on arrive vers l'Hillil on en a constammeni plusieurs en vue, et on les trouve par groupes de quatre ou cinq. Que dire de Tlemcen et de ses environs, littéralement coastellés par les tombes des santons, au point que, de quelque côté qu'on se tourne, on ne peut faire 50 mètressans entrouver plusieurs ‘ ? Quelle explication donner de ce fait? Faut-il dire que l'élément berbère devenant prépondérant vers l'ouest, le culle des saints est davantage développé? Il paraît préférable de penser que le nombre des qoubbas dédiées à des chérifs augmente naturellement lorsque l'on s'avance vers le pays d'où sont presque toujours partis ces apôtres de l’Islâm depais trois siècles. Toujours est-il que lorsqu'on arrive au Magkrb-d-'4 grd, à l'Extrême-Ouest africain, le nombre des marabouts, ermiles, saints, santons devient extraordinaire: : Aya des tribes qui sont peuplées comme celle des Bent- Akh'med es-Sourrâq, dont on dit : al 314 D sp 2 tés, c'est-à-dire : « Les Bent-Ah'med, tribu bénie de Dieu en ce qui concerne l'instruction religieuse »*; il y a telle autre triba comme celle des Bent-Zeroual, où les nobles

leur qu'i ne perl L'antesr à pris 208 renseignements de première source. Il a va des samctoures qL'L decri et entenda raconter per les indigèses mêmes les mgondes qu'i rapports. Princpalement poer les environs de Blida, où à à long- 2umpe véce, L on ezcovet. Mais sa proliris extraordinaire et ses perpétnels cummèeurgs de truuner le rendent fasbhecxz à consuker.

1° Pamt-à rapparter ic: le dicton de Siii Ab'med ben Yoèsef ser le Gheri paume des environs de Mascera\: D <a Y ° Je en Fo

e Dons 2 her is, 29e DARRDAE ALL |.rante Qu: en vabu les champs\ à an sant : æ avan trunche 0e panne à un sam CL R. Basset, Les dicians satiragues atr-itets & Sub 11 mes ben Y'a” rextr. da Joura. aniat., L à p., Paris, 139), 3 =.

OT es passages de Hars Hooker et Ral, Qeedeciit, Foscaniè, cités DU Lauc pute, vre. Bocierss, Marc momax, Il, p 16Ù 256, 2

2 Mouiares. an és , L. pe Æ:.

saints sont tellement nombreux qu'on l'appelle Lud-| ds,

la tribu des khalifes, parce qu'on y trouve, jusque dans les plus petits hameaux, des descendants des trois plus célèbres successeurs du Prophète, ‘Omar, Aboû Bekr, ’Alt'. On peut lire dans Mouliéras l’énuméralion des qoubbas, mosquées, zaouias, toutes consacrées à quelque saint, qui pullulent dans des villes de rang secondaire comme Télouan ou Ech-Chaoun*.

11 y a, dans l'Afrique septentrionale, quelques groupes de populations berbères restées relativement pures qui ne sont pas orthodoxes : ce sont les Abâdhites; il y en a au Mzab, il y en eut naguère à Ouargla, il en reste encore un groupe à Djerba et dans le Djebel Nefoôsa, en Tripolitaine; ils sont en rapports et en communaulé d'idées avec leurs frères de l’’Oman et de Zanzibar. On a voulu, d'après des analogies séduisantes, rattacher leurs doctrines à celles des Wahhà4bites du Nedjed”, qui, on le sait, rejettent absolument le culte des sainls*; dans la doctrine des Abâdhites, il en est à peu près de même et la théorie de l'intercession, fondement de ce culte, est comprise dans le sens le plus étroit et suivant la plus stricte interprétalion coranique* : cependant,

1) Mouliéras, op. laud., 11, p. 73. Cf, id., J, 92-03.

2) Mouliéres, op. laud., II, p. 127-131 ; p. 206. Ech-Chaoun est la Chefchaouen des auteurs arsbes, Tous les Marocains prononcent Ech-Chaoun.

3) Masqueray, Chronique d’Abod Zakarid, Alger, 1879, p. 1rx seq. — Ce livre, la seule traduction française de livres abAdhites qui existe, est, malgré quelques imperfections, de premier ordre pour l'étude de l'histoire de ces sectaires.

4) Palgrave, Une année de voyage dans l'Arabie centrale, Paris, 1866, t. II, p. 52, affirme que le culte des saints est nul chez les Wahhäbites. Son témoi. gnage est décisif, car il a vécu au milieu même des centres fanatiques du Wahbâbisme.

5) Voy. Sachau, Religiôse Anschauungen der Ibaditischen Muhammedaner, in Mith. d, Seminars f. Orient. Spr., t. Il, 2° Abth., p. 76-77. Dans ce mémoire, du plus haut intérêt, M. Sachau analyse un écrit arabe oonau sous le nom de Kachf el-Ghomma. Il s'agit des Abâdhites de l’’Oman et de Zanzibar, Mais il n'y a pas de différence à faire, en ce qui concerne le dogme, entre ceux-là et ceux du Magbhrib.

chez nos Abâdhites africains, les saints, avec leurs miracles, jouent le même rôle que chez les autres indigènes et, comme

chez ceux-ci, la vénération des Z2+, c'est-à-dire des cheikhs

religieux, et le pèlerinage à leurs tombeaux, sont universels‘. Il faut que l’anthropolâtrie soit bien enracinée pour avoir persisté, malgré l'influence d'un monothéisme aussi austère et aussi rigoureux que celui que professent nos Bent- Mzäb, par exemple”. | |

Quelle est donc l'origine de ce culte des saints que nous rencontrons pariout dans le Maghrib? M. Lapie”, qui est un philosophe, après avoir rejeté l'hypothèse de Von Maltzan‘, d'après lequel ce culte serait simplement la revanche de la femme dans l'islamisme, après avoir repoussé également, avec plus de raison encore, une autre théorie suivant laquelle les nègres l’auraient amené dans l’Islâm, finit par déclarer que, le culte des saints étant universel, il n'y a d’autre cause à lui chercher que le sentiment religieux des masses, qui les

4) Pour le culte des saints chez les Abâdhites, voir les ouvrages suivants extrêmement riches en documents puisés aux sources écrites, lesquelles sont, comme on le sait, presque introuvables : A. de Calassanti-Motylinski, Bibliographie du Mzab : les livres de la secte abddhite, in Bull. de Corresp. afr., 1885, fase. [-I1, p. 15-65, spécial. p. 47 seq. (analyse du livre de biographies d’Ech- Chemäâkhf); R. Basset, Les sanctuaires du Djebel Nefoùsa, in Journ. asiat., t. XIII, mai-juin 1899, pp. 423-470 et t. XIV, juillet-août 1899, pp. 88-120 (sorte d'itinéraire des lieux saints abâdhites du Dj. Nefoûsa, documents très suggestifs); id., Manuscrits arabes des bibliothèques d''Ain-Mddhi, etc..., in Bull. de Corresp. afric., 1885, fasc. V-VI, p. 481 ; et les livres abâdhites imprimés en Égypte. À ces ouvrages qui ont mis en œuvre les sources écrites, il faut ajouter : A. de Calassanti-Motylinski, Le Djebel Nefousa, fasc. II, Paris, 1899 (traduction française d’un itinéraire dans ce pays; information orale ; riche en matériaux d'études).

2) Toutefois le maraboutisme prend chez les Abâdhites des allures très particulières et plus démocratiques que dans le reste du Magbrib, Nous reviendrons plus tard sur ce point.

3) Op. laud., p. 250-251.

4) Von Maltzan, Reise in den Regentschaften Tunis und Tripolis, Leipzig, 1870, I, p. 95. La femme, plus ou moins exclue de la mosquée, se serait rejetée vers les marabouts. Von Maltzan est, pour le Magbrib, un auteur précieux : il a presque toujours vu, et rapporte consciencieusement.

pousse « à rendre Dieu sensible et à se l'imaginer tel qu'elles le désirent... Le culte des marabouts n'est jamais que la revanche du cœur et de la fantaisie sur l’abstraction du monothéisme ». C’est fort bien parler, mais c’est parler en philosophe plus qu’en historien, car un même culte a pu se développer parlout, mais dans des conditions et avec des tendances fort différentes. C’est en outre oublier que ce culte, étant très certainement antérieur au monothéisme, ne peut être ici exclusivement envisagé comme une revanche prise sur ce dernier. Ce qui serait intéressant, ce serait deretrouver ce qu'était le culte des saints en Berbérie avant l’Islâm. M. Goldziher a émis une opinion très vraisembable et que de nouvelles recherches pourront probablement étayer par des faits, en disant que le maraboutisme du nord de l'Afrique n'est que la forme sous laquelle s’est manifestée dans l’Islâm le goût qu'avaient les anciens Berbères pour la sorcellerie et la vénération dont ils entouraient leurs sorciers et leurs sorcières, qui n'étaient pas du reste de vulgaires magiciens, mais bien des prophètes ou prophétesses et des prêtres:. Le savant hongrois cite à l'appui de sa thèse l'abus que font des talismans nos marabouts actuels’ et rappelle un passage célèbre de Procope, où est affirmé le goût des anciehs Maures pour les horoscopes et leur considération pour les devins et prophètes, en particulier pour les prophétesses qui disaient l'avenir à la manière des oracles antiques”. Le Maghrib fut de tout temps pour les musulmans la terre des sorciers et celte réputation s'expliquerait de la sorte très naturellement.

4) Goldsiher, Almohadenbew., p. 48-51.

2) Voy. dans Depont et Coppolani, Les Confréries religieuses, p. 135 seq., d'intéressants documents,

3) Procope, De bello Vand., II, 8.

4) 11 faudra aussi tenir compte, pour retracer les origines du maraboutisme, en premier lieu du culte des rois maures signalé par Tertullien, Minucius Felix, Cyprien, Lactance et révélé aussi par l'épigraphie ; en second lieu, du culte des ancêtres auquel fait allusion un passage connu de Pomponius Méla. Cpr. Duveyrier, Touareg du Nord, p. 415, et de La Mart. et Lac., Documents pour servir à l'étude du N.-W. africain, Gouvernement général de l'Algérie, t. 1, p. 261 :

Le culte des saints ainsi formé se poursuivit pendant tout le moyen-âge; nous en avons maint exemple chez les historiens et surtout chez les biographes arabes: pourtant il faut bien avouer que l’histoire de ce culte avant le xvr' siècle au Maghrib est presque encore tout entière à faire; les matériaux existent, mais leur recherche est pénible. C'est au xvi° siècle que, tout d'un coup, sous l'effort d’une poussée religieuse dont aucun historien n’a encore expliqué clairement la nature et la genèse‘, le maraboutisme se développe d'une façon extraordinaire et que les marabouts partis pour la plupart, à ce que l’on prétend, de la Sâguiat-el-H'amrâ, c'est-à-dire du fond du Maghrib extrême, se répandent dans toute l'Afrique Mineure*. Ils font souche de saints et fondent des familles, voire des tribus maraboutiques analogues à cette immense tribu des Oulâd Stdt-Chtkh, originaire de l'est, mais dont l'ancêtre éponyme est justement né en plein xvre siècle, et qui s'étend non seulement dans le Sud algérien et marocain, mais encore jusque dans le Tell oranais”. D’autres familles

nous aurons encore à citer cet ouvrage précieux où Îles auteurs ont réuni, avec leur grande compétence, tout ce que sait la science officielle au sujet du nord du Maroc, du Sud oranais et du Touat. Les sources (archives adminisiratives, information® orales, sources imprimées) sont généralement distinguées.

1) La véritable explication est incidemment indiquée par R. Basset, Dict. sat. d'Ahmed ben Yodsef, p. 6, et un peu plus développée par ls même savant in Rev. H. d. R., 1890, mars-avril, p. 359-360 : la poussée religieuse dont nous nous occupons n’est autre qu'une réaction provoquée par les triomphes du christianisme en Espagoe et dans l'Afrique du Nord ; cette renaissance religieuse s'est caractérisée sous la triple forme d’un pouvoir politique nouveau, d’une mission religieuse très active et d’une littérature arabe musulmane spéciale à cette époque. M. Basset a souvent, au cours de son enseignement, développé cette thèse, qu’on n'a jamais, à ma connaissance du moins, formulée d’une façon aussi précise, en l'appuyant de preuves décisives. Cependant cf. Houdas, Nozhet el-H'ädt, trad., p. 11-111, où l'on voit germer quelque idée analogue. Mais son attention parait avoir été absorbée surtout par la lutte des chérifs filaliens contre les sa’diens,

2) Cf. Masqueray, Formation des cités che: les populations sédentaires de l'Algérie, Paris, 1886, p. 122, surles marabouts kabyles. L'œuvre de M. Masqueray est de la plus haute importance pour tout ce qui concerne la Kabylie, l’Aurès et le Mzâb. L'auteur a séjourné dans ces trois pays el en a rapporté de nombreuses observations et traditions orales.

3) De La Mart, et Lac., Doe., Il, p. 758. C'est ce qu'il y à de plus complet sur

maraboutiques sont moins compactes : par exemple, les descendants de Sidi Ah'med ben Yoûçef' qui est enterré à Miliana, sont disséminés à Tioût (Sud oranais), à Aumale, à Relizane, à Tlemcen et au Maroc*. La famille de Stdt-l-Hawwâri° est dispersée du Sous à Oran, en passant par Figuig et les Angad (Dhahra marocaine).

Actuellement, autour de nous, le maraboutisme continue à fleurir. Tous les jours la voix populaire sacre marabouts certains individus qui lui semblent avoir reçu de Dieu la baraka. Lorsque Trumelet dit qu'aujourd'hui les miracles sont plus rares qu’autrefoiss, c'est une inexactitude, si ce n'est pas une de ces boutades comme il y en a trop dans ses livres : l’auteur même de ces lignes, appelé à administrer les indigènes, ne s’esl jamais entretenu avec un de ceux-ci d’un marabout local, même vivant, sans qu'on lui cite quelque miracle relativement récent du saint homme : un tel, après s'être parjuré sur sa tombe s'était brisé un membre en sortant du marabout; un tel avait été cloué à terre jusqu'à ce qu'il se détournât de quelque résolution mauvaise qu'il avait prise ; un autre ayant voulu entrer dans la grotte du saint avait vu, à son arrivée, l’entrée de celle-ci se rétrécir au point qu'il ne pouvait passer, tandis que ses camarades, n'ayant aucun méfait sur la conscience, la franchissaient facilement‘, etc. St- Belqâsem ben el-H'4dj Said, de l'Edough (Constantine), a tout

le question. On examinersa surtout, et dans le détail, avec un vif intérêt, les beaux tableaux généalogiques des Ouläd Sidi-Cbikb.

1) Sur ce saint voy. R. Basset, Les dictons satiriques.. L'auteur a épuisé la question et donné par surcroît des renseignements détaillés sur nombre d’autres saints. La plus grande partie du livre est due à l'information orale.

2) De La Mart. et Lac., Doc., Il, p. 440. Cf. Dep. et Copp., Confr. rel., 466.

3) Voy. sur ce saint les références données par René Basset, Fastes chronologiques de la ville d'Oran, in Bull, Soc. géog. Oran, 15° ana. t. XII, fasc. LII, janv. mars 1892, p. 64. L'auteur a réuni dans ce travail tout ce qu'ont dit les historiens arabes et européens sur Oran pendant la domination des Arabes sur cette ville.

&) Mouliéras, Maroc inconnu, II, 419.

5) Trumelet, Saints de l'Isläm, p. va.

6) Tous ces miracles sont très répandus, il n'en est pas de même de ceux qui suivent.

dernièrement fait mourir, à distance, la femme de son chaouch, parce qu’il avait deviné qu'elle allait commettre l’adultère'. St Moh'ammed ben Belqâsem, de la zaouia d'El- H'amel, près de Bousaada”, a, il y a peu d'années, arrêté le train de chemin de fer dans lequel il voyageait, pour faire la prière de l’’açer, et le mécanicien ne put faire avancer sa machine que lorsque le saint eut terminé. Nous avons entendu nos élèves de la Médersa de Tlemcen nous raconter les miracles que Stdt Bou-Stf, marabout sans ancêtres, fait tous les jours à Beni-Saf (Oran) : il nomme les arrivants sans les voir, connaît le passé de tous et prédit l'avenir de chacun. Son histoire, telle qu'on la raconte (il a 75 ans), est pleine de prodiges et nous avons pu, à Tlemcen, contrôler, sauf quelques variantes sans importance, l'exactitude de sa légende, dont M. Mouliéras a donné le résumé».

Ainsi, des témoignages, plus ou moins précis, de diverses époques nous montrent le culte des saints existant en Berbérie à l’aurore de l’histoire et se poursuivant jusqu’à aujourd'hui. Mais les détails de son évolution nous sont mal connus el, somme toute, nous ne disposons pour la retracer que de renseignements généraux et vagues sur une grande partie de son histoire. Quols étaient les rites, le sens du culte des anciens Berbères pour leurs ancêtres, leurs devins, leurs prophètes et prophétesses ? Par quel processus exact ce culte se rattache-t-il au maraboutisme musulman? Pouvons-nous avoir la preuve matérielle de sa continuité? Pour le culte des saints musulmans en Orient, on a retrouvé de ces preuves :

1) Seddik (al. A. Robert), Fanatisme et légendes arabes locales, in Revue algérienne, 13° ann., 2° sem., ne 13, 30 sept. 1899, p. 408-409. — M. Robert, administrateur de commune mixte, vit parmi les musulmans ; il occupe ses loisirs à recueillir les légendes et coutumes indigènes ; les documents qu'il fournit ainsi sont de première main et fort précieux. — Sur ce marabout de l’Edough, voy. Depont et Coppolani, Confréries relig. œus., p. 449,

2) A. Robert, Légendes contemporaines, in Rev. des Trad. pop., t. XII, n°6, juin 1896, p. 315-317. — Voy. sur ce marabout, Depont et Coppolani, Confr. rel. mus., p. 407, avec son portrait en photogravure.

8) Mouliéras, Maroc inconnu, Il, p. 132, n.

M. Goldziher a rassemblé les plus saisissantes dans son mémoire‘ ; pour prendre un exemple, on a reconnu à propos du pèlerinage de Sidi Ah'med el-Badawt, dans les cérémonies qui l’accompagnent à Tant, l’ancien pèlerinage à Bubastis. Le saint musulman.a pris la place môme de l’ancienne Artémis et depuis la description qu'en donne Hérodote jusqu'au

témoignage des voyageurs contemporains nous avons une ‘série de jalons qui nous permettent d'établir la continuité de ce culte. On verra dans l'œuvre du professeur de Budapest une série de ces exemples ; l’épigraphie, les témoignages d'auteurs anciens confrontés avec les modernes, l’onomastique, etc. ont pu servir à établir ainsi l’histoire des cultes locaux qui se continuent dans l'Islamisme. Après avoir rappelé le mémoire de M. Goldziher dans la présente Z?evue, MM. Depont et Coppolani écrivent (nous citons littéralement) : « M. Renan... a relevé, avec tant d’autres orientalisies de talent, des documents qui ne laissent aucun doule sur l'existence, dans les pratiques extérieures de l’Isiâm, de glanures des anciens cultes. Mais c’est surtout dans l'Afrique seplentrionale que les exemples abondent; en étudiant, sur place, les vestiges dont le sol est encore parsemé, en se reportant aux mœurs et coutumes des peuples autochtones, lesquelles se devinent à travers les lois de l'Islâm, on peut suivre cette marche admirable par laquelle les musulmans sont parvenus à islamiser les croyances populaires des Berbères, et, qui plus est, à les partager et à les soutenir". » Pour notre part, si nous ne nous méprenons pas sur la pensée des auteurs, nous sommes d’un avis tout opposé. On n’a pas, à notre connaissance, trouvé dans l'Afrique du Nord un exemple concret d’un culte musulman local installé à la place d’un culte ancien et perpétuant les rites de celui-ci. Et de fait daus les quinze pages de développements qui suivent la citation donnée plus haut, les auteurs n'ont pas présenté un seul fait

1) Goldziher, Muh. St., IT, 325-325.

2) Depont et Coppolani, Les Confréries religieuses, p. 102.

de cette nature. Les raisons en sont très simples : les (émoignages des auteurs anciens sont trop rares, l'épigraphie indigène ancienne n'existe pour ainsi dire pas’; et du reste l'archéologie, le folklore, l’onomastique berbère et arabe, les recherches particulières sur chaque saint, n'ont pas encore été menées de façons suffisamment parallèles pour donner des résultats. L’attention des archéologues devrait être appelée spécialement sur les ruines qui sont en relalion avec un santon quelconque ou qui donnent lieu à des superstitions locales. On n’a jusqu'ici que des résultats partiels :’on connaît des noms de dieux indigènes mentionnés à la fois dans l'antiquité et pendant la période islamique ; on sait que des églises ont été remplacées par des sanctuaires musulmans ; on retrouve sous les mzéra kabyles des cercles de pierre ou cromlechs; on a constaté des survivances palennes ou chrétiennes dans un cerlain nombre de fêtes ; on retrouve même des cérémonies entièrement étrangères à l'Islâm. Mais un exemple décisif, comme ceux qu'on a trouvés en Orient, manque encore. On ne peut encore écrire l'histoire précise des cultes indigènes du Maghrib, de l'in- . fluence qu'ont eue sur eux les religions punique, juive et chrétienne et de leur persistance à travers l'islamisme.

Si les documents anciens manquent, les documents modernes et contemporains abondent : le maraboutisme est plus florissant que jamais, mais il a suivi des directions diverses : en Kabylie, par exemple, il s’est constitué en casle sociale indépendante; au Mzâb, il est devenu une véritable théocratie : ailleursil a formé de vastes confédérations comme les Oulad Sidi-Chtkh ; sur nombre de points, il est resté local et indépendant, mais le plus souvent il s'est constitué en confréries mystiques. Nous étudions ici les marabouts en faisant abstraction de leur qualité de £houdn, en eux-mêmes et sans nous attacher à leurs rapports avec la Divinité, ni aux rites cultuels dont ils sont l’objet de la part des fidèles.

Quiconque, au Maghrib, n’a pas vu un grand marabout

parcourant les tribus où il est connu, ne peut se figurer jusqu’à quel point est exact le mot d’anthropolâtrie que nous avons employé déjà plusieurs fois. C’est un spectacle cependant qui n'est pas rare el qui se renouvelle souvent, même ‘dans les rues d'Alger, lorsqu'un marabout influent vient passer quelque temps au chef-lieu. On se précipite sur le passage de ce saint homme, pour baiser le pan de son burnous, pour baiser son étrier, s'il est à cheval, pour baiser même la trace de ses pas, s’il est à pied; il a peine à fendre la foule de ses adorateurs. Arrive-t-il près de l’hôtel où il doit séjourner, vingt bras l'enlèvent et le montent au premier ou au deuxième étage’. On le supplie de prendre un peu, une bouchée seulement de la nourriture qu'on a préparée pour soi-môme, et, s’il refuse, on lui demande, comme faveur, de vouloir bien cracher dans les mets que l'on se dispute ensuite pour les manger. Ceux qui ont vu le chérif d’Ouazzân en tournée en Algérie ont, disent-ils tous, emporté une impression ineffaçable de l'idolâtrie dont ce groshomme étaitl’objet. Rohlfs, nous l'avons vu plus haut, avait été vivement frappé du prestige extraordinaire du chérif. Lui-môme, dans son voyage, se faisant passer pour un chérif et se présentant de la part de la famille d’Ouazzân, put se croire un saint : on lui apportait les malades pour les guérir et la courroie de son révolver, qui venait du chérif d'Ouazzân, était l'objet d’un véritable culte *. Dans sa narration, du reste, ilse sert du mot Henschenkultus, tandis qu'il aurait pu dire, par exemple, Heiligenverehrung. Ge qui fait d'autant plus ressortir ce caractère an-

1) A. Robert, Lég. cont., [. c., rapporte ce dernier trait au sujet de Si Moh'ammed ben Belqâsem. Cf ci-dessus, p. 356, n. 2. |

2) Voir dans Von Maltzan, Drei Jakre im Nordwesten von Afrika. Reisen in Algerien und Marokko, Leipzig, 1868, IV, 232-233, sa stupéfaction lorsqu'il vit pareille chose se passer devant lui au Maroc. — Le livre précité est excellent comme tous ceux de l’auteur, un des voyageurs les plus remarquables qui aient visité l'Afrique du Nord.

3) Roblfs, Reise durch Marokko, Brême, 1868, p. 28 (au sujet des Bent-Mtir). L'éloge de la traversée de l'Atlas et du désert par Roblfs n'est plus à faire.

thropolâtrique, c'est que les’populations qui vénèrent le plus leurs marabouts sont justement les Berbères les plus tièdes en matière religieuse. Tout le monde sait le prestige immense dont jouissent les marabouts dans la Grande Kabylie : or,les indigènes de cette région sont, de toute l'Algérie, ceux sur qui l'Islâm a eu Je moins de prise et qui sont le moins pratiquants: ils ignorent sûrement, nous parlons de la foule, la doctrine de la chefd'a, c'est-à-dire de l’intercession, et il est fort à craindre que celle-ci ne soit qu'un compromis entre les théologiens et le peuple.

Le marabout étant regardé comme un être tout-puissant, soit que l’on considère qu'il tient son pouvoir de la baraka divine, soit qu’on voie simplement en lui un mortel supérieur à tous les autres, ce qui arrive le plus souvent, peut cependant voir son impuissance éclater aux yeux de ses fidèles d'une manière irréfragable : c’est ainsi que les marabouts kabyles qui avaient déclaré inviolables les montagnes qu'ils protégeaient de leur £araka, furent fort discrédités lorsque nos colonnes prirent d'assaut, en 1857, les sommets réputés les plus imprenables!. I] y a d'autres populations chez qui ce sentiment est beaucoup plus naïvement traduit. Chez les Doui-Belâl, tribu fort irréligieuse du Sahara marocain, lorsqu'on part en razzia on emmène un marabout; si la razzia réussit, il touche une part énorme ; sinon, on l’accable de reproches, on ne lui donne rien, on ne l'emmènera plus une autre fois : c'est un mauvais marabout*'. Le saint n’est plus ici qu'un talisman que l’on emporte avec soi et dont on se débarrasse dès qu'on s'aperçoit de soninefficacité.

Un second caractère des marabouts, c'est qu'ils sont en général locaur. Il y a à la vérité tous les degrés : on trouve le marabout topique dont l'influence est circonscrite à un

1) Cf. Hanotesu et Letourneux, La Kabylie et les coutumes kabyles, 2° 6d., Paris, 1893, IT, p. 102-104. Il est inutile de faire l'éloge de cet ouvrage. Il a rallié tous les suffrages et presque épuisé son sujet. Cf. Carrey, Récits de Kabylie, 1 vol., Paris, 1876; p. 107-108.

2) De Foucauld, Reconnaissance, p. 157.

‘village, et celui qui étend cette même influence à toute la tribu ou à plusieurs tribus. Mais cette influence esttoujours dé- * limitée. Ils ont, si j’osais emprunter une expression juridique, une compétence surtout {erritoriale. Des marabouts de haute volée, comme le grand chérif d'Ouazzân, sont sans aucune influence et même totalement inconnus dans une grande partie du Maroc ‘. Les maraboutsles plus vénérés de cepays, les descendants de Moulaye Idrts, le fondateur de Fez, sont à peu près universellement connus, mais encore revêtent-ils un caractère nalional en quelque sorte aux yeux des Marocains. De même Sidi ’Abdelqâder el-Djtlänt” est devenu le marabout national de tout le Maghrib, comme Ah'med el- Badawt et Ibrâhtm-ed-Dosoûqt pour l'Égypte. Ce ne sont pas du reste les marabouts dont l'influence est la plus étendue qui sont les plus puissants. Il en est qui en n'exerçant cette influence que sur un terriloire relativement restreint, y règnent néanmoins en maîtres absolus. Quand de Foucauld entra à Bou-l-Dja'd (Tadla) on lui dit : « Ici, ni sultan ni makhzen, rien qu'Alläh et Sidi Ben Dâoûd:. » Il est le seigneur sans appel de la plus grande partie du Tadla, il ne s'appuie sur aucune confrérie religieuse, il n’est même pas chérif au vrai sens du mot, puisqu'il descend seulement, à ce

4) De Foucauld, Reconnaissance, p. 163-164.

2) On dit en Algérie Djflälf, par permutation du 4 et du |, (of. Fischer, Marokk. Sprichw., ex Müitth. d. Sem. f. Orient. Spr., ann. 1898, p. 4, n. 1 du t. à p.). Djtlänf, et par abréviation Djflf, veut dire « originaire du Guilân, province de Perse ». Il est temps que l'erreur persistante qui fait naître ce saint à Djil, près Baghdad, cesse enfin. Elle a cependant été relevée maintes fois, 1l est affligeant de la voir se perpétuer dans des ouvrages de grande importance comme ceux de M. Rinn et de MM. Depont et Coppolani. La signification du mot Djtlänt est indiquée sur le titre même du Bah4jat-el-Asrdr, que MM. Depont et Coppolani citent d'après M. Rinn qui le cite lui-même d’après Boû-Räs, quoique ce livre, imprimé au Caire, soit très répandu à Alger. Pour renseignements bibliographiques sur ce saint, voyez R. Basset, Dictons d'Almed ben Yoûsef, p. 11, n. 1, auquel on peut ajouter la notice donnée dans le Manuel de Brockelmann, La bibliographie donnée par C. et D. en tête de leur chapitre sur les Qadriyya pourra être ainsi augmentée de quelques articles et rectiflée sur plusieurs points (p. 294).

3) De Foucauld, Reconnaissance, p. 52 seq.

qu'il prétend, de ‘Omar-ben-el-Khel'l'äb : c'est un exemple typique de maraboutisme régional n’ayant subi aucune déformation.

Puisque nous en sommes sur le chapitre de l'influence respective de certains marabouts et du sultan, on nous permettra de rappeler au lecteur le chapitre où Von Maltzan raconte ses démêlés avec le gouverneur de Mogador qui voulait absolument l’empôcher d'aller à Maroc, sous prétexte qu'il n'avait pas de permission de l'empereur; las de ses tribulations, notre voyageur eut enfin l'idée de faire une sidra à un marabout du pays, Moûlaye Ism4'l, en ayant soin de ne pas se présenter les mains vides. Celui-ci, sans permission de qui que ce fût, le conduisit en sécurité à Fez et l'excusa lui-même près du sultan d’être venu sans permission". Il n'en est pas autrement aujourd'hui dans l'intérieur, et en maint endroit on ne voyage qu'avec la protection des marabouts : c’est un point sur lequel nous aurons occasion de revenir en parlant de la zefdfa. Nous venons de citer Sidi Ben Dâwoûd qui ne rend d'hommage au sultan que celui, ‘bien platonique, qui est contenu dans la £4otl’a. Il en est de même d'une infinité d'autres petits santons de moindre envergure qui font seuls la loi dans leur pays : le livre de M. Mouliéras en contient d'innombrables exemples pour le Rif et les Djebâla, celui de M. de Foucauld pour le Sud marocain”. Les chefs des zaouias de Ouazzân, de Tamegrout, de Tazeroualt, de Bou-l-Dja'd, de Metghâra” sont des personnages avec lesquels le sultan doit composer. Ils peuvent, à leur gré, lancer contre lui des tribus nombreuses et bien armées ou les retenir : en 1881, au moment de l'insurrection de Bou-’Amâma, le chef de la zaouia de Metghôra lança contre nous les Aït-Alta et les Aït-lafelman, puis un peu plus

1) Von Maltzan, Drei Jahre in N. W. Afr., IV, pp. 159-168.

2) Voir, p. 114, un récit fort instructif et qui montrera le cas qu'on fait, chez les Zenâga, de la puissance du sultan en regard de celle d'un grand marabout.

8) De Foucauld, Reconnaissance, p. 293, 303, 342, 352: Quedenfeldt, Einth. w. Verbr., l, c., p. 127; Harris, Tafllet, p. 145.

tard, pour des motifs personnels, il leur donna contre-ordre:.

Ainsi nous voyons les indigènes de la seule contrée de l'Afrique Mineure qui n'ait pas encore subi le joug du chrétien, placer ses marabouts au-dessus du souverain lui-même, lequel cependant est avant tout un souverain spirituel, le descendant de Fât'mat-ez-Zohr, la fille du Prophète. Il y a plus : chaque région a son marabout vénéré qu’elle cherche : à mettre au-dessus de tous les autres, même au-dessus du saint des saints, du 9ofb, du pôle Stdt ‘Abdelqâder-el- Djtlâänt. La légende rapporte eu effet qu'à la naïssance du saint Moûlaye ‘Abdesseläm ben Mechich, le plus révéré chez les Djebâla, des myriades d’abeilles venues des quatre coins. de l'horizon s’abattirent sur son visage”. En même temps; Stdt ‘Abdelqâder-el-Ditlânt apparaît sur le seuil de la porte et s'écrie : « Quelqu'un de plus grand que moi vient de naître », et il baise l'enfant au visage”. Stdt Chtkh, l'ancêtre éponyme de la grande tribu du Sud oranais, s'appelait primitivement ‘Abdelqâder; il faisait miracles sur miracles; un jour, une femme ayant laissé tomber son enfant dans un puits, invoqua le saint homme: il accourt sous terre instantanément et reçoit l'enfant dans le puits avant qu'il n'eût touché l'eau; mais ’Abdelqâder-el-Ditlänt avait cru que c'était lui qu'on invoquait et était accouru de Baghdâd tout aussi instantané-

1) Quedenfeldt, Kinth. u. Verbreit., p. 191. Ce serait ici le lieu de dire quelques mots de la puissance des chérifs d'Ouazzân et des chérifs Idrissides, Mais ce serait aussi sortir du cadre des études religieuses etentrer dans l'exposé de la politique intérieure du Maroc, car le chapitre d'Ouazzân et celui de Moûlaye Idris sont autant des partis politiques que des maisons religieuses. Voir les ouvrages cités (De La Mart. et Lac., Mouliéras, de Foucauld; Harris, Taflet, p. 336; etc.).

2) Les abeilles dans ces conditions ont toujours passé pour un présage de grandeur. Voir à ce sujet la longue et érudite note donnée par René Basset, Histoire de la conquéte de l'Abyssinie, trad. fr., fasc. I, Paris, 1897, p. 26-28. Nous y relevons qu'Ibn Khallikân raconte à propos d’’Abdelmoûmen, le fondateur de la dynastie des Ailmohades, une légende tout à fait analogue.

3) Cette légende est rapportée par Mouliéras, Maroc inconnu, II, p. 162-163. Lire dans cet ouvrage la très intéressante notice sur ’Abdesseläm ben Mechich

(p. 159 seq.).

ment. « Qui invoquait-on donc? », demande-t-il. — Sans doute, répond l’autre, le plus puissant de nous deux. — C'est moi, dit le pôle, et désormais pour qu'il n’y ait plus de confusion tu ne t'appelleras plus ‘Abdelqâder, mais bien Stdt Chtkh. » Ici encore nous retrouvons la préoccupation de placer le saint régional au moins sur un pied d'égalité avec le célèbre El-Djtlänt'. De là à s'élever au niveau du Prophète, il n'y a pas très loin : en fait les bourgeois de Fez et la plus grande partie de la population du nord du Maroc considèrent Moûlaye Idris à l’égal du Prophète. Le fondateur de Fez est tellement vénéré qu’on a trouvé des h'adîts pour prédire la fondation de sa ville. L'auteur du Qarf4s rapporte une telle tradition, avec les témoignages à l'appui. En voici une varianle populaire : « Le Prophète, pendant l'ascension nocturne, demanda à Gabriel quelle était cette tache blanche qu'il apercevait sur la terre; Gabriel lui répondit : « C’est « une ville qui apparaîtra plus tard; on l'appellera Sâf, puis « ensuite Fâs; la science s’échappera du sein de ses habi- « tanis, comme l’eau s’échappera de ses murailles*., » — M. Goldziher a relevé ce passage d'Ibn Bat'oût'a où il est question d'un anachorète de Syrie qui osa se prétendre supérieur à Mahomet, parce qu’il se passait de femmes, tandis que le Prophète ne l'avait pas pu : il fut mis à mort”.

4) De La Mart. et Lac., Documents, 11,762; Depont et Coppolani, Confréries musulmanes, p. 469, n. 3.

2) Voici le texte de cette tradition très populaire, telle qu'elle m'a été écrite par St-I-Miloûd ben ’Abderrah‘mân, ’adel à Frenda (Oran); je respecte entièrement l'orthographe. D'isndd, il n’en est pas question naturellement ; la foule ne s’embarrasse pas de cela :

PA Ge gén pes Je cl 39 A do Jige del ré 19 Je € des de 4 Je GA A G ES tu Cie à 6 Léa ge A 1e À Lglal opte ge Ja 1 Quant à la tradition du Qart'és, elle se trouve à la page 42 de la traduction Beaumier, Paris, 1860, à laquelle du reste on doit toujours préférer l'édition

Tornberg; mais nous n'avons pas cette dernière sous la main. 8) Goldsiher, Muh. St., II, 290.

Les esprits forts des Bent-’Aroûs, la patrie de Sidi ’Abdesselâm ben Moechich, ont été plus loin, puisqu'ils répètent

parfois entre eux ce dicton sacrilège : J\ 5» pAl ae (6 Y 9 us 7 8! als + GAls LAN Gb, c'est-à-dire : « C'est Moûlaye ’Abdesselâm qui a créé le monde et la religion; quant au Prophète, que Dieu ait pitié de lui, le pauvre! » La sainteté du marabout s'étend à tout ce qui l’environne, aux personnes de son entourage et, en première ligne, à son mogäddem. Tout marabout vivant a son moqaddem*, qui est près de lui un véritable domestique, vaque aux affaires temporelles, balaye la zaouia ou la retraite du saint homme et en même temps réchauffe le zèle des fidèles lorsqu'il est besoin. Le marabout mort, le moqaddem devient le gardien du tombeau *, de père en fils, et s'approprie les offrandes des fidèles. C'est une charge fort lucrative. La plupart du temps, les gardiens des tombeaux de saints n'apparliennent pas à la famille du marabout: ces fonctions sont, avons-nous dit, héréditaires, et il arrive continuellement que la famille du moqaddem devient plus influente que celle du marabout, parfois dispersée et souvent disparue. Aussi le gouvernement français a-t-il transformé quelques moqaddems de tombeaux importants en fonctionnaires que l'autorité locale nomme et révoque sans s’astreindre toujours à les prendre dans la môme familles. Môme dans de grandes zaouias, dans la plus grande

1) Mouliéras, Maroc inconnu, Il; 159.

2) Dans beaucoup de pays, on l'appelle simplement chdoucÀ.

3) Dans l'est de l'Afrique Mineure le gardien de tombeau a nom ouf, dans l'ouest mogaddem. Mais partout, le mot mogaddem a un autre sens dans la hiérarchie des confréries mystiques. Ce double sens a été la source, dans le département d'Oran, de confusions nombreuses dans les pièces administratives.

4) Il en est ainsi, par exemple, du moqaddem de Stdt Boû Mdièn, à Tlemcen. Ce fonctionnaire doit avoir, au reste, des aptitudes spéciales : il doit savoir, en particulier, parler français et donner des explications aux innombrablestouristes qui viennent visiter le beau mausolée du saint. Le moqaddem actuel St-l-Ma’. çoûm s'acquitte avec une grande courtoisie de cette partie de ses fonctions.

Un des: moqaddems précédents non seulement percevait les zidra ou offrandes des fidèles, mais encore rançonnait les visiteurs européens, Si-l-Ma’çoûm est

de toutes, peut-être, la zaouïa de Moûlaye Idris à Fez, le moqaddem n'est pas un descendant du célèbre saint, quoique ceux-ci cependant pullulent au Maroc; il n'est même pas chérif', mais son influence est immense. « Ce n'est que par cette influence que le sultan du Maroc exerce un semblant d'autorité sur les Riâtsa. Des bords de l’Innaouen aux rives de la Méditerranée, les tribus chargent le moqaddem en chef de leurs affaires à Fez. Le sultan désire-t-il quelque chose de l'une d'elles? il s'adresse à lui*. » Sans sortir de la ville où nous écrivons ces pages, nous pouvons trouver d'intéressants exemples de moqaddem ayant supplanté leur patron : car c'est un fait très fréquent dans l’histoire des petits établissements religieux d'Alger que de voir la célébrité de l’un des administrateurs absorber celle du saint et il arrive même que . le souvenir de celui-ci soit perdu. Une zaouia consacrée à Stdt Bou-t-Teqâ (Betqâ)", ainsi qu'il est prouvé par d'anciens actes, cesse d'être connue sous ce nom et prend celui de zaouia Tchekhtoun, nom d’un de ses administrateurs, un Turc probablement. Une mosquée où était vraisemblablement inhumé Stdt ‘Tsâ ben el-"Abbâs, désignée par son nom dans les actes

plus digne que cela; c’est un produit des Médersas nouvellement réorganisées et il a quelque instruction : à notre première visite, il voulut bien nous prouver clair comme le jour que nous ne savions pas un mot de l’histoire des musulmans. Par sa piété ardente et exclusive, par ses allures ascétiques, il a de l'influence sur la population fanatique qui l'entoure et pourrait rendre service

à l'administration.

1) De Foucauld, Reconnaissance, p. 25, n.

2) De La Mart. et Lac., Documents, I, 965. Cpr. Quedenfeldt, Einth. u. Verbreit, etc., p. 191.

8) Cet exemple est d'autant plus remarquable que Sidf Betqâ était célèbre dans l'Alger turc; il était enterré près de l’ancienne porte Bab-Azzoun; il dominait la mer et tout navire en sortant du port devait saluer sa goubba. Il délivra Alger lors de l'attaque de Charles-Quint, en déchaînant avec son bâton, dont il frappait la mer, la fameuse tempête qui détruisit la flotte de l’empereur. Mais cette délivrance miraculeuse lui fut contestée par plusieurs personnages plus ou moins religieux. Voyez à ce sujet Devoulx, Édifices religieux de l'ancien Alger, in Rev. afr., XIIIe année, ne 74, mars 1869, p. 129-130. Cf. Haedo, Top. et hist. d'Alger, trad. de Grammont, ia Rev. afr., n° 85, janvier 4871, XVe année, p. 44 ot n., et même année, n° 87, mai, p. 224.

anciens du xvi: siècle, n’est au xvir* que la mosquée d’Er- Rokrouk, un de ses imâms du xvrr° siècle et, à notre arrivée à Alger, on ne connaît plus Sidi Aïssa (c'est l'orthographe usuelle de ce nom) : à cette époque les actes la désignent sous le nom de mesdjed Er-Rokrouk, dont est imâm ’Abderrah’man ben El-Badawt, descendant du saint Stdt Moh'am-. med ben ’Abderrab'man » et qui vraisemblablement aurait à son tour donné son nom à la mosquée", si celle-ci n'avait dû être détruite.

S'il est vrai que l’on puisse dire que le culle des marabouts est universel au Maghrib, il y a cependant quelques réserves à faire ; c'est ainsi que chez un certain nombre de purs nomades sahariens, les santons paraissent n'avoir qu'une considération moindre que celle qu'ils obtiennent ailleurs. 11 semble : bien que chez les Touareg, si peu religieux du reste, leur influence soit beaucoup plus faible qu'en Kabylie, par exemple, où les indigènes sont des Berbères presque aussi purs que les Touareg. Cela ressort de la lecture des ouvrages de Duveyrier, Deporter et Bissuel'. Un certain nombre de tribus ma-

1) Ces deux exemples sont extraits de l'ouvrage précité de Devoulx, 1869, Édif. rel.del'anc. Alger, in Rev. afr., XIILe année, n° 73, janvier 1869, p. 27-28. Cf. XVIe ann,, n° 81, mai 1870, p. 284. Le travail de Devoulx a été réunien un volume, Alger, 1870. Cet ouvrage, beaucoup trop méconnu, présente le résultat du dépouillement aussi consciencieux que pénible, des actes officiels (h’obous généralement) relatifs aux établissements religieux de l'ancien Alger jusqu'à nos jours. C'est un véritable trésor de documents pour l'histoire religieuse d'Alger. On y trouvera d’autres exemples du fait que nous signalons. Quelquefois, au lieu d'être supplanté per un de ses oukk, ie ma-about enterré dans une zaouia l’est par un de ses confrères en sainteté. Ainsi une zaouia de l'ancien Alger était celle où se trouvait la tombe de Sidi Aïssa ben Lah'sen. Plus tard on y inhuma le chérif Ah’med ben Sâlem el-"Abbâst, qui fit définitivement oublier le premier (Devoulx, op. laud., Rev. afr., XIVe année, n° 81, mai 1870, p. 281).

2) Deporter, Extréme-Sud de l'Algérie, Alger, 1890. Ouvrage sur le Sahara, fait par renseignements oraux et dans les meilleures conditions par un offcier de l'administration des affaires indigènes. Les explorations de M. Flamand dans l'Extrême-Sud oranais ont confirmé l'exactitude de ces renseignements en ce qui concerne celte région. Le livre ne contient que des documents d'ordre géographique et politique. — Bissuel, Les Touareg de l'ouest, Alger, 1888. Résultat de l'interrogatoire par un chef de bureau arabe de sept prisonniers touareg internés au fort Bab-Azsoun à Alger. Voyez p. 31, — Duveyrier,

raboutiques des Touareg sont serves {imrad), ou tout au moins tributaires d’autres groupes sans caractère religieux'. Chez les Doui-Belâl, nomades incorrigibles du Sud marocain, les marabouts ne sont pas vénérés : ils ont beau venir faire des tournées de quête, on ne leur donne rien. « Si les marabouts insistent, ils les traitent de fainéants et les renvoient en se moquant d'eux *. » Il semble d'ailleurs qu'en général les vrais nomades, sans centre d'agglomération bien caractérisé, soient très peu religieux. Ce n’est pas spécial au Magbrib : Palgrave nous a représenté les Bédouins de l'Arabie comme « incapables de recevoir ces influences sérieuses, de se soumettre à ces croyances positives, à ce culte régulier, qui ont donné aux habitants du H'idjâz, un caractère stable et nettement accusé »,et comme n’observant aucun des devoirs religieux musulmans”. C'est donc en même temps que les agglomérations que la religion se développerait, c'est dans les villes qu’elle serait le plus ardente.

Même chez les sédentaires du Maghrib il peut parfois y avoir des actes d’hostilité contre des marabouts : cela s’explique alors par des causes spéciales. Ainsi les Bent-Messära, serviteurs religieux de la maison de Ouazzâän, ont souvent pillé la ville‘. Cela tient à ce qu'au point de vue religieux, « ils sont bien serviteurs de la famille des chérifs ouazzâniens, mais que, politiquement, ils sont très hostiles à la branche aînée, c'est-à-dire aux fils d'El-H'âddj "Abdesseläm.... Tout ea allant au tombeau de Moûlaye ’Abdalläh ech-Chertf, ils vo-

( Touareg du Nord, p. 332 seq. — Cf. Rinn, Nos frontières sahariennes, Alger, 1886, p. 10 (extr. de la Rev. afr.).

4) Deporter, op. laud., p. 351, 382 et passim. Cependant le même auteur cite des marabouts touareg, qui font métier d’escorter les caravanes moyennant finances et qui jouissent d'une haute autorité (p. 366). Il y a peut-être là un cas particulier ; la tribu en question est riche et rien ne prouve qu'elle tient son autorité de son caractère maraboutique,

2) De Foucauld, Reconnaissance, p. 121,

8) Paigrave, Voyage dans l'Arabie centrale, I, p. 14-16.

4) Mouliéras, Maroc inconnu, II, p, 469-470. — De La Mart. et Lac., Documents, p. 374-375,

lent à l'occasion jusqu'aux draperies du cercueil. D'autre part dans leurs incursions ils n’épargnent pas plus les filles des chérifs que les autres »'. Ajoutons qu'il faut tenir compte du caractère turbulent, belliqueux et grossier de ces tribus”. Il court aussi, même dans les pays les plus dévols, des aphorismes peu flalteurs sur les marabouts, sur-

tout parmi les lettrés. On dit par exemple: 465 ds S,

« À chaque saint sa oua'da (repas en l'honneur d'un marabout »)", c'est-à-dire : « Comme on connaît les saints on les honore », ou encore : JU 5 &l& 515 cp #, « Que de prétendus saints (où l'on va en zidra) sont en enfer! », ou encore : Qler À J ASS SX por As GS Y 3 plis ds Ces}, « Quarante saints comme Sidi ’Abdelqâder el-Djtlänt (sont à peine dignes de) tenir l'étrier d'un compagnon du Prophète »°, mais ces dictons ne sauraient prévaloir contre les faits, qui nous montrent le maraboulisme comme le véritable culte des indigènes actuels de l'Afrique Mineure.

Dans les premières pages de ce travail, nous avons déjà bien des fois écrit les mols : marabout, sidi, chérif. On jugera sans doute qu'il ne serait pas inutile de préciser la signification de ces termes, dans la mesure du possible.

Commençons par le mot principal, celui que la foule va répétant chaque jour et dont nous avons cru pouvoir former ce néologisme : maraboutisme. Écartons d'abord une étymologie très répandue, mais manifestement inexacte, celle qui fait venir marabout du mot merboûf qui veut dire « lié, enchaîné, attaché ». Cette étymologie permettrait, il est vrai, d'établir

‘1) De La Mart. et Lac., Documents, I, 374-375. Les tribus des Djebâle ont l'habitude dans leurs razzias d'enlever les filles et les jeunes garçons dont ils font des prostituées et des mignons. Cf. même ouvrage, p. 408, 438, 441, et Mouliéras, Maroc inconnu, II, 14, 64, 39, 51, 76, etc.

2) Mouliéras, op. laud., 453-486, sur les Bent-Messara.

3) Mouliéras, op. laud., p. 709, n.

&) Mouliéres, op. laud., p. 628, pour ces deux derniers dictons.

un parallélisme curieux entre le mot arabe et le mot français religieux, qui viendrait, d'après des autorités compétentes, du mot latin religare, lequel veut justement dire aussi : « lié, attaché ». Malheureusement, il faut abandonner ce séduisant

rapprochement. Les Arabes ne prononcent pas merboût' L >,»

mais bien merdbel', presque merdbol', :\,,> : nous devrions ici écrire merdbet' et non marabout qui est une altération dont les Européens sont seuls responsables. Il suffit d’ailleurs d'avoir entendu prononcer une fois le mot merdbet' pour voir qu'il n’a rien de commun avec merboût'". Ce dernier mot veut dire à Alger /iéet a aussi le sens d’impuissant, comme le français noué, et on s'exposerait à provoquer le rire dans le cas ‘où on demanderait, par exemple : « Sidi Un Tel est-il merboût' *? » Chez les auteurs maghribins merbodt'a parfois aussi

le sens de msebbel (mousabbal, J-—), qui veut dire litté-

ralement « consacré »°, mais avec une acception spéciale : il s’applique en effet à des gens qui, pendant la guerre, faisaient vœu dedéfendre jusqu'à la mort une position désespérée: Cette coutumeexistaitencore dansla Kabylielorsque nousen fimesla conquête : un certain nombre d'hommes juraient de défendre le village jusqu'à la mort et, pour s'empêcher de fuir, s’attachaient les uns aux autres. Ils se faisaient tuer jusqu’au

1) Voy. une note intéressante à ce sujet de M. À. Réville, Prolégomènes de l'Histoire des Religions, p. 5.

2) On est surpris de trouver celte erreur dans un livre ausgi remarquable que celui de Hanoteau et Lelourneux, Kabylie, p. 83, n. 1.

8) Cependant Kasimirski, dans son Dictionnaire arabe-français, donne z/ avec le sens de « marabcut, ascète, illuminé », Peut-être le mot se irouve-t-il dans quelque texte avec cette acception. Nous en doutons fort; en tout cas ce ne doit pas être dans un auteur magbribin, car dans l’arabe parlé du nord de l'Afrique merbout’ n'a jamais eu le sens de merdbet'.

4) Cf. p. ex. Voyage d'El-Aïdch{, trad. Berbrugger, in Ezxpl. scient, de l'Alg.,t. XI, p. 112. Nous devons dire toutefois que nous n'avons pas confronté le texte avec la traduction, ce qui est souvent indispensable lorsqu'on se sert de oet ouvrage. La traduction est du reste incomplète et les morceaux omis paraissent justement être au nombre de ceux qui auraient pu être intéressants au point de vue religieux.

dernier et nos soldals furent plusieurs fois obligés de passer sur le corps de ces 2messebelen, ainsi que les appelaient les Kabyles:. Le fait que ces hommes étaient, chez les Kabyles, liés ensemble doit, à notre avis, expliquer le sens spécial du mol merboût' en cette occurrence.

Dès le moment que l’on reconnaît que le mot marabout est

l’altération de d|,,, l'étymologie n’est plus douteuse : car on voit de suite que le mot |, est directement en relation grammaticale avec le mot LL,, ribdf”, dont le sens est bien

connu. Les ribât' étaient des forts bâtis sur les frontières des empires musulmans et où une garnison de volontaires défendait le territoire de l’Islâm contre les attaques des étrangers. C'était une forme du dyt.dd, de cette guerre sainte qui est un devoir pour les musulmans ; on allait dans les ribât pour y conquérir des titres à la faveur divine, comme on s’engageait jadis chez nous pour un temps parmi les chevaliers de Malte. On trouve dans les textes des expressions comme celle-ci :

Lbbs ,5 7, « jusqu'à ce que nous ayons fini notre ri-

1) .Voy. l'intéressant article de Robin, Les Imessebelen, in Rev. afr., XVIII* ann., n° 108, nov.-déc. 1874, p. 401-402. Faut-il rapprocher de cette expression Île sanctuaire appelé Tidjin Msabilen, mentionné par R. Basset, Sanctuaires du Dj. Nefousa, in Journ. asiat., mai-juin 4899, p. 469 ?

2) Depont et Coppolani, Confréries musulmanes, p. 123, n. 2, écrivent bien :

« Lt, lieu de retraite et de prière », mais ils ajoutent aussitôt : « de là Fe

mrabet, marabout ». Or, premièrement Lo ne peut se transcrire par mrabel’ et, en second lieu, ce mot ne peut signiBer que « lieu où on attache des bestiaux, écurie, étable » et non « marabout ». On croirait à une coquille si le mot arabe n’était vocalisé; d'ailleurs, la note en question est ia reproduction d'une note de la traduction du Qarfds, par Beaumier (p. 171, n. 1), ce qui déplace la responsabilité. Par une contradiction absolument inexplicable, la note 4 de la même page donne très justement Îa véritable étymologie. Toutefois les auteurs semblent faire remonter seulement l'usage du mot Jul, à la dynastie des Almoravides, Or il y avait des ribd£’ et des mordbit'oùn bien avant cette époque.

3) C'est un devoir pour la collectivité (4us y? à) et non un devoir individuel

(es y? à}, ce qui rend d'autant plus méritoire l’acte de celui qui y prend part.

bât »‘', c’est-à-dire, notre séjour (un temps déterminé) dans le ribA{’, Il y avait aux premiers siècles de l'hégire une série Ù de ribât' depuis l'océan Atlantique jusqu'à l’Indus”, qui étaient \ comme liés entre eux et reliés au territoire musulman (l», \ lier ») et dans lesquels on se livrait alternativement à la Iguerre et à des exercices de piété. On y envoyait son fils pour :quelque temps” etil y acquérait une sorte de titre. Par la suite ‘un grand nombre de ribât' ne furent plus que des lieux de retraite, de dévotion, et ce mot prit le sens de « couvent ». Le nom de Rebât’ resta ainsi à quelques villes où il y avait eu un de ces établissements : Tâza, au Maroc, s'appelait jadis Rbâl'Täza* ; mais l'exemple le plus connu est celui de Rbât'el- Fath” (le fort de la victoire), qui est la Rbât’ moderne (Rabat, chez les Européens) située sur la côte occidentale du Maroc en

face la ville de SIA (Salé)‘. Le mot rdbit'a (dus) est syno-

nyme de ribd!” dans ses deux sens et souvent employé par les auteurs*. On a détruit à Alger, en 1832, au-dessous de la

1) Kosegarten, Chrestomathia arabica, Leipzig, 1828, p. 41 (extrait du Æitdb Asoudq el-Achoudg, du chtkh El-Biq4”t).

w - 2) Voy., dans la Géographie d'El-Idrisi, l'énumération d’un grand nombre de ‘Tibât orientaux, éd. Jaubert, Paris; 1836, t. I (consulter l'index). Cf. la note claire et précise donnée à ce sujet par le savant de Slane dans sa traduction d'El-Bekrt, Paris, 1859, p. 19, n. 5.

3) (gel ‘Je Wls deb Ji al (gs 4»93, « Et Mousa envoya son fils pour servir dans un ribât’ de Tanger, sur le rivage de cette ville » (fbn el- Abbar, in Dozy, Notices sur quelques mss. ar., Leyde, 1851, p. 31). D'autres fois le mot ribd£’ semble employé dans le sens de « croisade ». Cf. Et-Tordÿman d'Ez-Ziân!, éd. Houdas, p. 22, 1. 7, d'en b., du texte et p. 42 de la traduction. Ez-Ziânt contient d'assez nombreux renseignements au point de vue religieux et est un annaliste consciencieux qui dédaigne la rhétorique ordinaire des auteurs arabes.

4) Qart'äs, trad. Beaumier, p. 556 ; 1bn Khaldoûn, Berbères, éd. de Slane, IV, p. 187 et pass. ; El-Oufrânt, Nozshet el-H'ddi, 64. Houdas, p. 37, 420 ; etc. 5) Voir à propos de la ville de Rbât’ une intéressante note sur le mot L4,, ° Fischer, Marokk. Sprichw., p. 2 du t. à p. (Ex. #itt. d. Sem. f. Or. Spr., Jabrg. J, 1898). 6) 11 y avait une 41,!, du côté d'Oran dans laquelle se réfugia Yoûsof ben Tâchefta fuyant devant *Abdelmoùmen, comme en témoigne Es-Zerkachi, Chronique des Almohades et des Hafcides, trad. Fagnan, Constantine, 1896, p. 8;

mosquée actuelle de la Pétherie, une petite mosquée où était enterrée une sainte dame Zerzoûra. Daus les actes cette mosquée est appelée mesdjed er-Rdbfa, ce que Devoulx traduit, correctement d’ailleurs par « mosquée de la sainte », mais en dernier lieu elle s'appelait mesdjed el-merdbt'a, mos-

quée de la maraboute. Il se pourrail bien qu'il faille traduire

rdbfa par couvent ou au moins ermitage et que ce ne soit qu’à notre époque que ne comprenant plus le mot rdbt'a, qui est inusilé dans le langage parlé, on l’ait transformé en mrdbt'a, mot aujourd'hui courant pour désigner une sainte, tandis que rdbt'a n’est pas employé chez nous dans cette dernière acceplion.

L'origine des Almoravides, motquisignifie «lesmarabouts », |

est connue par les récits du Qart'äs, d'Ibn Khaldoûn, d'El-

Bekrt, etc. : le ribâl’ d'Ibn Yasin où naquit la secte almo-

‘ravide était probablement comme tant d'autres un couvent plus ou moins fortifié. C'était sans doute le point de départ de fructueuses razziasfaitesau nom du dihdd, dela guerre sainte, par lesquelles ils préludaient à la conquête du Maghrib Extrême. Ils illustrèrent définitivement le mot de merdbt'in, c'est-à-dire de missionnaires religieux combattants. Mais ce mot ne commença à devenir populaire que lors de cette sorte de poussée religieuse du xvie siècle à laquelle nous avons fait allusion plus haut. À cette époque surgirent au sud du Maroc les chérifs qui devaient conquérir ce pays et l'exode des merdbt'in, des marabouts, commença. Venus des ribât’ du Sous, du Drä, de la Sâguiat el-H'amrâ surtout, d’où la légende

les fait tous sortir, ils se répandirent sur toute la Berbérie. / Les premiers de ces chérifs avaient bien été des mrdblf'in | combaltants puisque c'est dansle d/ikdd, dans la guerre sainte

. contre les Portugais, qu'ils acquirent leur renommée, puisqu'ils durent leur éclatante fortune à la gloire d’avoir chassé et p. 5, 1. 10, d'en b., du texte édité à Tunis, en 1279 H. (1862-1863 J.-C.). Cf.

Ibn. Bat'oûl'a, éd. Defrémery et Sanguinetti, t. 11, p, 215 et Rocueil de compositions de l'École des Lettres d'Alger, 1 vol., Alger, 1888, p. 13,

l'Infidèle du sol de l’Islâm. Mais, cette période héroïque passée, les missionnaires du Sud Marocain qui allèrent islamiser à nouveau Îles populations du Maghrib, n'étaient plus des combattants; c’étaient simplement les apôtres du grand réveil religieux moderne dans l'Afrique mineure. Le fort, le ribâl”, était devenu un établissement purement religieux, une zdouia. Déjà dans Ibn Khaldoûn nous trouvons un réformateur arabe, chez les Riâh', quise donne une mission religieuse, construit une sdouia (c’est ce mot qui est employé au lieu de ribdt'),s’appelle mrébef ainsique sespartisans, et cela en 1305, c'est-à-dire bien avant les chérifs marocains :. Plus tard, un chef des Arabes H'akim porte le titre de chfkhk et mrdbet',

Ji re =, Où il faut voir un sens à la fois politique et

religieux *. On a retrouvé à Tlemcen l'épitaphe d’une sainte femme, décédée en 1472, et qualifiée de mrdbt'a, épithète qui ne peut avoir évidemment ici qu'une signification exclusivement religieuse *. On pourrait sans doute multiplier les exemples..Ainsi, au xvi° siècle, le mrdbef, de simple garnisaire est devenu apôtre, et sa mission va être de plus en plus pacifique. Le marabout va devenir petit à petit, dans toute l’acception du mot, un saint, à telle enseigne que le peuple ne connaîtra plus, pour ainsi dire, d'autre dénomination pour désigner un pieux personnage*. |

Mais, le mot « marabout » a pris chez le peuple une acception bien plus large encore ; il désigne maintenant toute espèce de saints, puis les simples d'esprit, les idiots, les

4) lin Kbaldoun, Berbères, trad. de Slane, t. I, p. 83. Voy., in Nozhet el-H'adf, trad. Houdas, p. 413, 420, les deux mots sdouia et ribdf’ employés dans une même phrase avec un sens analogue,

2) Es-Zerkachi, Chronique, trad. Fagnan, pp. 199, 200, 201 et p. 107, 1. 2 d'en b. ; 108, L. 42; 109, 1. 2, du texte arabe de Tunis.

3) ges Alu el 1 5 tombe de Îa pèlerine, de la maraboute Yasmin. Brosselard, Mémoires épigraphiques et historiques sur les tombeaux des émirs Beni Ziydne et de Boabdil, dernier roi de Grenade, découverts à Tlemcen. 1 vol. Paris, 14876, p. 91-92.

4) Cor. Houdes, Ethnographie de l'Algérie, p. 58, 82,

fous, les épileptiques, que, suivant une croyance universelle, on suppose illuminés d'en haut; et les tas de pierres, vestiges d'anciens cultes, qu'on vénère; et les arbres , survivance d’une antique dendrolâtrie, où l’on va en pèlerinage; tout cela s’appelle maintenant du nom de maraboul*. Les lions de la zâouia de Stdt Mh’ammed ben ’Aouda (Zemmora) sont marabouts”, les cigognes que l’on révère sont maraboules‘, la bergeronnette aussi, et l’hirondelle sont des maraboutes, puisque, de temps immémorial, sans savoir pourquoi, on craint de les toucher.

Le mot mrdbef dans le sens de « saint » paraît du resle spécial au Maghrib; et ici, nous devons entendre Magbrib au sens large du mot, car, en matière religieuse, il faut considérer, avec M. Hartmann, le Maghrib comme s’étendant jusqu’à l'Égypte; car, en fait, on trouve des tombes de marabouts (ainsi dénommés dans le pays) jusqu'auprès d'Alexandrie‘, Mais si ce mot est employé par les foules du Nil à l'Atlantique, les savants l'ont mal accueilli ; sans doute, ils l'emploient couramment dans le langage parlé, mais ils ne l'emploient guère dans leurs écrits. Dans les dictionnaires biographiques marocains, si abondants en vies de saints, les auteurs se servent peu du mot |, (mourdbif),

1) Tous ceux qui ont été à Tlemcen connaissent l'arbre au pied duquel les musulmans jettent une pierre en passant et qui se trouve sur le chemin de Sidi Boumedièn : nous avons personnellement interrogé à ce sujet un grand nombre de croyants et de croyantes, et nous n'avons jamais pu obtenir qu'une réponse, à savoir que c'est un arbre « marabout »,

2) Depont et Coppolani, Confréries musulmanes, p. 130, p. 144, ont bien mis cela en lumière.

3) Ils font même des miracles. Cf. Trumelet, Algérie légendaire, p. 442.

.4) Dozy, Supplément aux dictionnaires arabes, s. v. Ll,», aveo référence.

5) Seddik (alias A. Robert), Superstitions el croyances arabés, in Rev. alg., 13e ann., 2° sem., n° 3, 22 juill. 1899, p. 86, avec un proverbe intéressant montrant ces deux oiseaux considérés comme invulnérables.

6) Hartmann, Aus «em Religionsleben der Libyschen Wüste, in Arch. f. Rel.- Wiss., 1, p. 272-273. Article contenant des renseignements fort intéressants (partie observation, pariie information orale) sur les saints du désert Libyque, y compris le Mahdi des Senoussiyys.

et quand i] se trouve employé, c'est d'ordinaire avec une acception qui rappelle son ancien sens ‘. Les Jeltrés sentent tout ce que ce mot recouvre de croyances réprouvées par l'IslAm : si vous voulez metire un savant chikh de Tlemcen dans le plus cruel embarras, c’est de l'interroger sur l'arbre marabout, auquel nous venons de faire allusion ; trop intelligent pour ne pas voir ce qu'il y a de grossier dans ce culte, il n'ose néanmoins le blâmer ouvertement, sachant bien ce que sa religion doit tolérer de superstitions primitives pour s'attacher les masses. .

Lorsque ces musulmans veulent désigner un saint, ils emploient de préférence le mot ouaë, ce qui signifie littéralement : « celui qui est près (de Dieu) ». M. Goldziber, étudiant les diverses significations de ce mot dans l'antique Islâm a montré que, dans le Qoran même, il est pris en des sens divers, depuis celui de parent dont la mort réclame une vengeance (sour. xvui, v. 50), ou celui d’allié de Dieu, titre que les Juifs se donnaient (sour. Lxn, v. 6), jusqu’à son sens défi-

1) Mohammed ben Et'-T'aieb El-Q'âdirt, dont le Nachr el-Matsdnf est si riche en biographies de saints, n’en désigne qu'un seul sous le nom de merdbet’ (éd. de Fez, 1310 H., I. p. 179) : mais ce personnage, El-Mrâbet’ er-Raïs Aboû *Abdaliäh Mob'ammed el-"Ayyâchf, est avant tout un personnage guerrier et religieux à la fois (sl Jon 6 kl «sai, c'est-à-dire « il ft la guerre sainte sur les frontières du Magbrib »). Nous avons donc là un exemple au xn° siècle de l'H. (xvme J.-C.) du mot sl, pris dans son sens primitif. Pour des détails sur la curieuse personnalité d'El-‘Ayyâächi, voy. Nozhet el-H'4di, 6d. Houdas, p. 431, 434, 436, 440 ; p. 452, dans une poésie en son honneur, il est comparé à un ribd!’. D'autre part on trouve dans le même ouvrage quelques exemples du mot merdbef’ dans dans le sens de saint, p. 296-4A%, p. 371-YYo (il est bon de se rappeler, à ce propos, qu'El-Oufrânt est de la fin du xvue siècle). — M. Goldziher nous écrit qu'il n'a pas trouvé, dans la littérature de l’Isläm oriental, d'exemples du mot Ll,» pris au sens de « saint » ; il nous rappelle en même tomps qu'au sens guerrier du mot, cette qualification est très employée dans les titres élogieux des sultans (Van Berchem, Matériaux pour un Corpus inser. arab., Caire, 1896, passim). — Ajoutons que dans l'Afrique du Nord El-Merdbet’ est très usité comme nom patronymique : une famille très connue de Tlemcen porte ce nom. Cf. Nozhet el-H'ädf, p. 86, 357, 475; les exemples abondent d'ailleurs dans la littérature.

nitivement orthodoxe d’ « ami de Dieu» (squr. x, v, 63); et il renvoie à la définition que donne du pualf le commentateur El-Baïdhâwt, à propos de ce dernier verset : « Le oualf est ceJui qui se soumet à Dieu et à qui Dieu accorde sa faveyr'. » Dans ce sens, le mot oualf désigne le saint par excellence ; il est couramment employé avec une telle açception dans le langage usuel du Magbrib. M. Goldziher a fort bjen fait remarquer” que le vulgaire, en Orient, nomme owgq{f celui que Dieu appelle à lui, sans qu'il soit besoin que cet élu ait été appelé à l'extase par des études religieuses, par Ja piété de sa conduite ou même par la pratique des exercices mystiques. Il en est de même en Occident : sans doute ces diverses voies peuvent mener à la dignité d'oualt, mais, pour la foule, l’oualt est celui qui est habituellement rayi, medjdzoùb sis, par Dieu. Ce mot medjdzoûh sert du reste à désigner les illuminés, les fous, les simples d'esprit ou bahloûl". Le dernier de ces termes est souvent pris avec un sens sacré : on naît bakloûl, on devient medyd:oûb par la grâce de Dieu. La ouildia (état d’oualt) comporte le don des miracles, la faculié de disposer à son gré des forces de la nature, c'est-à-dire le taçarrouf* 5 5. Contrairement à ce qu’avänce M. Rinn*, c’est pendant sa vie que le oualt s’entend donper ce titre par le peuple : on le considère même comme plus puissant durant sa vie qu'après sa mort‘. En

1) Voici le texte : Ai 4 eaYos go GA it As (sub X, 63). Gold siher, Muh. St., II, p. 286.

2) Goldziher, op. laud., p. 287-288.

3) On dit encore ,Jla 9, bod hdi, sot, niais. Il est à remarquer que les

mots se rapportant aux racines Je Je, det Un ont tous deg senç anelogues ; il y a là une série de ces permutations si fréquentes en arabe.

4) Nous laissons naturellement de côté la signification précise qu'e le mot oualt dans la technologie des çoûlis ainsi que le degré qu'il désigne dans la hiérarchie en usage chez les mystiques.

5) Rinn, Marabouts et Khouans, p.57. CI. contré Mouliéras, Maroc inoonnu, H, 131-132 n. |

6) Goldziher, op. laud., p. 288. Cf. de La Mart, et Lac., Documents, II, 771, où l’on voit Boû-’Amâma exploitant cette doctrine à son profit.

fait les bahloûl, les medjdzoûb, les ouali vivants pullulent

autour de nous dans toute l'Afrique du Nord.

Le mot j+ mawld, qu'on prononce ici moûld, provient de la même racine que le mot ouali, mais il a eu une histoire bion différente: et il garde encore un tout autre sens. Dans son acception actuelle il signifie dans l'Afrique du Nord « maître, possesseur, » mais au Maroc c’est aussi un titre honorifique que l’on donne aux chérifs. Bien que des princes appartenant à d'autres dynasties du Maghrib l'aient porté”, il semble avoir été en quelque sorte monopolisé par les chérifs qui fondèrent au xvie siècle l'empire du Maroc tel qu'il existe encore aujourd'hui ; seuls, depuis trois siècles, dans l'Afrique mineure, ils ont pris ce titre et, si d’autres souverains de ce pays se le sont donné avant eux, il n’a été définitivement illustré que par eux. C'est à cause de cela sans doute qu'on les qualifiait de majesté moulouiyenne (mawlaouïyyenne), de princes moulouiyyens". Ils avaient fait de ce

1) Voy. sur les acceptions anciennes de mawld, Goldziher, Muh. S£., 1, Halle, 1889, p. 104 seq., avec d'abondantes et précieuses références. — Cpr. le mot d,, moulah, santon (Dozy, Supplément, sub 4).

2) Les Beni Ziyâne, entre beaucoup d'autres ont porté le titre de mawld. CI. Bargès, Histoire des Beni-Ziydne,Paris,1852,et Complément de l'Histoire des Beni- Ziydne, Paris, 1887, et le manuscrit du Nazm ed-dorr, Bibliothèque de la Médersa de Tlemcen, ne 14, passim. Voy. en particulier, dans le Complément, p. 547, l'expression Mawlâia Abo Hammou dans une poésie composée sous le règne de ce prince qui régna de 1359 à 1389, c’est-à-dire plus d’un siècle avant les chérifs. D'autres exemples se trouvent dans le Baghiat er-Rouwwdd de Yah'yâ ben Khaldoûn, p. ex. vers 7 de la poésie qui se trouve au fol. 58 recto du mss. de la Bibi, d'Alger, n° 862 : or Yah'yâ ben Khaldoûn est mort en 1379. — Dans les épitaphes découvertes à Tlemcen par Brosselard, les souverains ’abdelouâdites sont généralement appelés mawldnd et les princes de leur famille mawldid (Brosselard écrit moulaye). Voy. Brosselard, op. laud., p. 58, 96, 99, etc... et 97, 117, 135, 136, etc... — Dans le Rawdhdt en-Nasrin fi dawla Benf Merîn, beaucoup de sultans mérinides sont appelés el-mawid (mss. de la Bibl, d'Alger, n° 1787, ne 2). — En Orient ce titre est très répandu, maisilne semble

pas avoir l’acception spéciale de « saint » qu'il a reçue dans le Maghrib par la suite.

8) P. ex. dans El-Oufränt, Nozhet el-Hddf, éd. Houdas, texte arabe, 1888,

p. 88, 1. 3, d'enb. : GS YU 3,21, etp. 212, 1, 44 : (JU PAU Jul pLgil ll poil ;s @t trad. franç., p. 156, 347, À le note 1 de celte dernière page,

titre une sorte de signe distinctif de leur dynastie. Mais le mot a eu une fortune singulière ; comme tous les marabouts se prétendent généralement chérifs, l’usage a prévalu au Maroc de les appeler mawldya, qui dans le langage vulgaire est devenu moûlaye et on applique maintenant ce titre indifféremment à tous les saints : Moûlaye Idrts, Moûlaye ’Abdesseläâm ben Mechtch, Moûlaye El'-T'ayyeb, etc... Get usage s’est établi dans le Maroc et, çà et là, dansla province d'Oran; dans le Sahara, il s'étend au Touât tout entier‘; il n'existe pas ou n'existe qu'à litre d'exception dans le restant de l'Afrique du Nord. La forme moëldnd, notre maitre, est moins populaire et, quoique plus respectueuse peut-être que moüûlaye, n'est pas comme celle-ci spécialement affectée aux saints : on l’emploie en parlant à Dieu ou au sultan, ou mème à un personnage très considérable’. #odlaye ne trouve pas non plus son équivalent au féminin : ce titre n'est décerné à

M. Houdas dit : « La Molouya qui est la rivière la plus importante du bassin méditerranéen du Maroc traverse des contrées où l'autorité du sultan est souvent méconnue. C'est sans doute pour affirmer leur autorité sur ce territoire que les : souverains marocains prennent souvent le nom de princes molouyens ou de la lMolouya ». Cf. p. 156, n. 1. Cette hypothèse nous paraît moins vraisemblable

que celle qui fait du mot +) mawlawf un relatif rappelant le titre de mawld,

spécialement porté par les chérifs marocains. Le deuxième des textes arabes précités nous semble probant à cet égard : c'est un extrait d'une lettre au sultan, et l’auteur de la lettre donne au prince ses deux titres caractéristiques de mawlâ et de descendant de "Ali. D'ailleurs la grammaire n'est pas favorable à un rapprochement entre mawlawf, +), et Melouiyya, à 4L, qui signifie « tortueuse », nom convenant fort bien à la rivière en question et qu'El-Oufrânt luimême, dans l'édition Houdas, orthographie ainsi (p. ex. p. 252, 1. 3 d'en b., du texte arabe). Cf. Mouliéras, Maroc inconnu, I, p. 161, n. 4. D'ailleurs, il paraît probable que celte forme Melouiyya recouvre, en l'expliquant aux yeux des indigènes, l'ancien nom de cette rivière, soit Mulucha, soit Malva, au sujet duquel on a tant discuté, |

1) P. ex. Moûlaye Guendoûz entre Fort Mac-Mahon et le Tin Erkouk (orthographe officielle). Voy. de La Mart. et Lac., Doc., 1V, 174-175, avec une grar. intéressante.

2) Roblfs, Meine erste Aufenthalt in Marokko, p. 166 n.; dit que modldnd ne s'adresse qu'à Dieu et au Prophète et que seyyfdna est réservé au sullan : c’est une double erreur. Cf. Goldziher, Muh. St., I, p. 264.

38 REVOS Dé L'HISTOIRE DÉS RÉLIBIONS

aucütié sainie‘. Ajoutons que Müûlaye est quelquefois uit noi propre, coiüttie du resie Chertf, Merdber, Lulla ët lé ” plupäft de ces titres honorifiques”.

Le mot re , seyytd, « seigneur » est celui dont l'emploi est le plus général pout désignét un saint : sfdi (pour seyyidi) ‘Abdelgdder el-Djtlänt. L'expression sfdi s'adrésse du reste à toute personne que l’oh respecte. Sidnd, notre seigneur, est plus respéctueux encore, hais c’est une etreur de croire que; dans lé langage, il ne s'adresse qu'à Diëu; on l'applique très bien à un persünnage considérable et on l’emploie même dans le langage courant en s'adressant à tout personnage hionorable: On donne souvent, en Algérie, du sfdi à tous ceux qui s'appellent Mohammed, par vénération pour le nom du Prophète et quelle qué soit leur conditiôn, même si ce sont

des enfants *. Pour la même raison, on dit plutôt au Maroc,

Sidi Mohammed, lorsqu'il s’agit d’un sultan, qui porte ce nom révéré, que Moëlaye Mohammed’, mais on trouve

1) On n'ü daus les historiéis du Mäghtlb queïde trés rares exémples dë l'exptèssioli hoiotifiqüé El-Mawkit pour une fémaië : {bn Khaldoûï inentiotine un cérlin « Ziguén ibà él-Môulat Tainfindurit » [Histoire dés Berbères, trad. dé Slané, IV, 137). |

2) Tous ces noms fgurent au Vocabulaire officiel. — Un nom fort curieux est Mawldhoütn, nY$. « leur mäître » : où le trouve dhhë Ez-Zerkachi, Chronique, tréd. Fégnah, p- 81, 95, 98, 124 et p. 45, 52, 54 et 68 du texte de Tunis. Îl figure au Vocabulaire, où l'on trouve encore Lällahoum, c'est-à-dire « leur miattresse »: Il y à encore à Alger une rue Lallhhouin qui a vraisemblablemient pris son notn d'une mosquée jadis dédiée à quelque pieuse femme de ce nom. Cf. A. Devoulx, Édifices religieux de l'anc. Alger, in Rev. afr., VIlle ann., ne 45, mai 1864, p. 199. Il faudrait rapprockier de ces noins le nom de Yaghmorâsen, le premier souverain de la dynastie de Tlemcen, s'il était exact qu'il dût se tradlire, cdmme où l’a prétendu, por pie, « leür étalon », c'est-à-dire « le plus noble d’entre eux, leur chef ». Voy. infrà, p. 51, n. 3.

3) Dans ce dernier cas, noûs fait remarquer M. Mouliéras, il faut leuir comple que ce sfdt est un mot de bôn augure, une sorte de soubait fait à l'était dé devenir un grand personnage. En ce sens, on dit souvent sfdf à üh enfant, quel que soit d'ailleurs son prénom.

4) Cf. Élie de la Primaudaie, Les villes maritimes du Maroc, ih Rev. afr., XVIe ann., n° 93, mai-juin 1873, p. 209, n. 3.

NOŸES SÛR L'isaM MAGHKISIN 39

souvent l'éxpression L# À, e/-riotld Mohk'ämmed, ce qualificatif étant en Occident le monopole des ehérifse. L'expression sf*, abréviation de stdi, est réservée aux leltrés, que l’on appelle aussi géhéralement au Märoë /egih, jurisconsulte : le rôve de mes élèves dela Médersa de Tletticei était d'être salué d'un Z4 !-Fegth (6 juriste), en passätil dans la rüb.

Chez les abâdhites, le titre de P, ’ammi, c'est-à-dire

toi oncle », est le plus souvent dontié aux saints’, Il était Sans doute jadis plus géhiéral chez les Berbères puisqu'ôh rétrouve des traces de cet usage éri pléin pays sonnite, par exéthple ‘Ammt-Mvôsâ, hüjoutd’hdi chef-lieu d'ühe cümmune mixte du département d'Oran. Le piéux El-'’Ayyâcht, lorsqu'il passa à Ouargla où les abâdhites formaient un parti important, fut scandalisé de voir cetle appellatioü donnée aux chtkh ou professeurs", car ‘ammi se dit dés vivants aussi bien que des moris. — On a des exemples du

1) Par exemple, Kitdb el-Iétigot, LV, p. 02,1. 12: ae Jolt ous pl 5 U À | u” dl 4. ;, « lorsque le commandeur des croyants, le seigneur (moala)

Moh'ammed eut fini de s'occuper de l'affaire, etc... » Ce n'est pas un exérhplé isolé ; on pourrait en trouver bien d'autres. ,

2) Au Maroc, elle devient simplement : s, Ex, : Le | (ji, noudh a s,levez-vous, Monsieur (Mouliôras, Maroc inconnu, I, p. 71). En Algérie on dit très bien, dans beaucôup dé ttibus : À sf MoN, pour 14 Si Mohammed. L'abréviation au vocatif est un fait bien connu dans toutes les langües.

8) Voy. de Calassanti-Motÿlinski, Djebël Nefodsa, passim (consult, l'index). Cf. René Basset, Sdhcludires du Djebel Nefodsd, in Journ. asiat., mai-juin 1899, p. 434 ; et id., juillet-août 1899; pp: 102, 103, 113;

4) 11 faut considérer cependant que ce pays a jadis été dans la sphère d'influence des Rostemides dé Tiarèt qni étaient des &bâdhites, Il est remarquable que lés indigènes de Îx providce d'Oran ne prononcent pas volontiers le nom de *’Ammt-Moûsé. Beaucoup affectent de dire plaisamment "Amntek Moüsd{ton oncle Moùsâ, au lieu mon oncle Moûsâ). — En Kabylie, ‘amntf ést un terme de politesse alfectucuse, Cf. Mouliéräs, Légendes merveilleuses de la Gr. Kab., 1, 236.

5) Voyage d’El-Ayd:hi, trad. Berbrugger, p. 52. — L'appellation de chtkh est donhée auësi Aux saibts, Elle est dans ce sens usuélle en Égypte. Cf: Goldaiher, Aus dem moharnmedanischen Heiligenkultus in Aegypten, in Globus, 1897, Bd. LXXI, n° 15, p. da, n. 3, du t. à p. Elle est aussi très employée dans ia hiérarchie des confréries religieuses.

mot aboënd, « notre père », donné à des personnages vénérés pour leur piété". Du reste éodia, « mon père », en arabe vulgaire, est une appellalion respectueuse : à Tlemcen on dit boua ou ba*, mon père, ce qui rappelle la forme bah, signalée par M. de Landberg comme s’ajoutant toujours, dans l’Arabie méridionale, au nom d'une personne d'un certain âge”. Le mot bdb4 a souvent été employé dans un sens analogue : Bâba ’Aroûdj, le fameux corsaire; Ah'med Bâbâ, le célèbre savant de Tombouctou et maint autre exemple”. Chez les abâdhites le mot omm, « mère », s'ajoute le plus souvent au nom d’une femme considérée *.

Dans l'Afrique du Nord l'appellation la plus honorifique pour

une femme est ŸY ou ŸY /4//a, «madame »*, qui est appliquée à toutes les saintes. C'est sans nul doute un mot berbère”, car il est tout à fait inusité en Orient, sauf dans les pays comme l'Égypte, où le berbère a pu avoir une influence; on dit, en effet en Égypte i4 lelli et même id lelellt, pour dire : « Ô ma maîtresses. » On a voulu voir dans ce vocalif l'expression métaphorique id leilt, a L, c'est-à-dire en

arabe : « Ô ma nuit! » M. Goldziher nous écrit qu'il ne

1) Ex-Zerkachf, Chronique, trad. Fagnan, p. 51, 74; et p. 41, 1. 9 d'en b.: 28, 1, 4, d'en b., du texte arabe édité à Tunis.

2) Prononcé avec une sorte d'a danois, entre a et o. De même moua ou ma, ma mère. À Alger, les Maures trouvent bodia grossier et disent bdbdia, mon papa; de même imma, maman,

8) Comte de Landberg, Arabica, V, p. 141, n. 1.

4) Cf., p. ex., Noshet el-H'ddi, trad. Houdas, p. 283, 294.

5) Voy. de nombreux exemples dans R. Basset et de Calassanti-Motylinski, op. laud.

6) Voy. de nombreuses références in Dozy, Supplément, s. v.

7) On le trouve dans les textes kabyles de Mouliéras, Légendes merveilleuses de la Grande-Kabylie, 1° part., p, 148, n. 171, et dans les textes d'Ouargia recueillis par R. Basset, Étude sur La Zenatia du Mzab, de Ouargla et de l'Oueu- Rir’, p. 151, mais avec le sens de « mère » seulement, comme omm en arabe vulgaire.

8) Goldziher, dugend- und Strassenpoesie in Kairo, in Z. D. M. G., XXXIII Bd., 1879, p. 618 seq. Ces expressions, dit l’auteur, sont très fréquentes dans les chansons populaires avec le sens de « moin Liebchen ».

NOTES SUR L'ISLAM MAGHRIBIN hu

pense pas que celte explication soit bonne : il nous faut donc rapporter celte expression au berbère /d{la'. Ce dernier mot est du reste employé exactement dans toute l'aire des pays berbères ou sur lesquels le berbère a eu quelque action*. Dans la Grande-Kabylie, les femmes des marabouts ont le litre de /dlla; mais si, comme cela est très fréquent, un maraboul épouse une Kabyle, on refuse obstinément à celle-ci ce qualificatif, réservé aux femmes de la caste ?. Il est curieux de voir ces marabouts qui prétendent à une origine arabe vouloir monopoliser pour leurs femmes un nom berbère comme l&lla. Un certain nombre de femmes pieuses cependant, arrivées à un certain degré de sainteté, reçoivent de la voix populaire ce titré envié. Mais le titre que les Kabyles donnent le plus souvent à leurs maraboutes est celui de imma, auquel du reste on joint souvent celui de /dlla, par exemple, Lalla Imma Tifellout, près de Blida. Le véritable nom à donner aux sainles est celui de seyyéda, en langage courant sfda* : c'est le seul qui soit employé par les leltrés et on n’en trouve pas d'autre dansles dictionnaires biographiques du Maghrib; c'est aussi celui qui est communément employé en Orient.

Au Magbrib comme en Orient on emploie aussi seftf, 2.

ou A qui signifie « madame » : la sainte la plus renommée de Tlemcen est Lâlla Setti, deux mots, l’un, berbère,

1) On se sert souvent aussi dans les idiomes algériens du mot {dila pour désigner une maîtresse. P. ex. dans une chanson très connue d'Alger : 4Y & jadis © gl ÿ le o Cu Slow, « O ma mattresse, La pensée m'a occupé toute la nuit; j'ai abandonné mon magasia et mon apprenti. »

2) M. Goldziher nous signale un passage de Nachtigall, Sahara und Sudan, 11, p. 610, où il est dit que les dames, à la cour du roi des Bagirmis, reçoivent le titre de léla (en état construit él). L'influence de la langue berbère a pu s'étendre jusque-là, car il semble bien qu'il s'agisse du même mot,

3) Hanoteau et Letourneux, Kabylie, II, p. 84. |

4) Il y avait jadis à Alger une mosquée dite Djéma” es-Sfda, qui fut démolie dès les premiers temps de notre occupation. Voy. Devoulx, Édifices religieux de l'ancien Alger, in Rev. afr., XI° ann., n° 66, nov. 1867, p, 449 seq.

49 REVUE Dæ L'HISTOIRE ps RELIGIONS

l'autre probablement arabe, qui ont la même signifitation! ! il y avait jadis à Alger uné mosquée de Setti Meryem:.

Le mot /dlla trouve un homologue das le mot dédda. Eu chaouia, ce mot a le sens de « père » ; en chelh'a, celui d’« oncle ». Dans le Djurdjura dddda signifié « atné » et par conséquent « respectable »», c'est une sorte de titre ayant un caractère de respectueuse familiarilé. Il paraît y avoir peu d'exemples de marabouts qui aient gardé l'appellation de dâdda : on peut au moins citer Dâdda Yoùb, c'est-àdire « père Job » ou plutôt : « seigneur Job » qui guérit jadis un personnage d'Oran atteint de la lèpre, au moyén d'eaux thermales situées à 3 kilomètres de cette ville*. Depuis ce mirdéle ces eaux eurent une grande vogue, non seulement près des indigènes, mais aussi près des Espagaols lors de leur domination : le cardinal Ximénès et la

1) Toutefois nous devons faire remarquer que le mot « Setti » est un nom propte fort répatidu : beaucoup de femmes s'appellent « Selti » et il bst probable qu'il faut ici le considérer comme un nom propre féminin, Setti nous parait être simplement une contraction de l'arabe seyyidatt.

2) Mosquée Setti Meryem appelée aussi « mosquée de Ben Negro » près de l’ancienne porte du Ruisseau. Cf. Devoulx, Édifices religieux de l’ancien Alger, in Rev. afr., VIII* ann., n° 43, janv. 1864, p. 29-30.

3) René Basset, Notes de lexicographie berbère, 1885, Paris, p. 78, et Mouliéras, Lég. merveilleuses de la G. Kab., fasc. V, p. 466, n. 7. Le féminin de dädda bst nénna, ibid.; IVe fasc., p. 338, di. u, et celte forme est employée à Tlemcen dans le sens de lälla. L'ouvrage précité de M. Mouliéras fait partie des publications de l'École supérieure des Lettres d’Alger : c'est le plus impértant recueil de textes kabyles qui existe. — À Oran le mot ddduda est employé pour désigtiet une nourrice, principalement si elle est négresse. — Ajoutons que le mot dddda figure comme prénom féminin dans le Vocabulaire destiné à fixer la transcription des noms arabes en français, Alger, 1891, qui a servi de base au mémoire posthume de Socin, Die arabischen Eïigennamen in Algier, in Z. D. M. G, 1899, LIL Bd, 471-500; nous avons un exemple d'un individu dont le nom patronymique est Khali Dada (d’après l'orthographe officielle).

4) La tradition rapporte que ce fait se passait au temps des Beni-Ziyän ou "Abdelouâdites de Tlemcen. Or Ibn Khaldoûn nous apprend que Yaghmoräsen, fondateur de cette dynastie, et son fils "Otsmân portaient le titre de Dâdda et il ajoute : « Dans leur langage, le mot Dddkia est considéré comme l'appellation respectueuse par excellence » (Hist. des Berbères, trad. de Slane, IIS, p. 369).

printesse Jeanne, fillé d’'isabelle, en firerit usäge, d'où leur nom actuel de Rains de la Reine!. Quant à Dädda Yoôûb, on l'appelle le plus souvent Stdt Dädda Yonb!, par un redoublement analogue à celui de Lälla {mniat?.

Si les saints ont, comrhe on le voit, au Maghrib, différents titres hoïorifiques spéciaux, en revanche ils n’ont pas de signes disliniclifs extérieurs. Îls portent bien tel où tel chàpelet, mais c'est surlout en taht que membres d'üne confrérie réligiéuse. Il y a d'ailleurs des marabouts de toute catégotié : depuis le solitaire pouilleux et le derouich* sordide jusqu’au marabout princier come le chérif d'Ouaizân, il y a une infinité de degrés : le vêtement est indifférent. Des marabouts puissants, comme Stdt ben Dâwoüûd, de

1) Fey, Histoire d'Oran, Oran, 1858, p. 207. Livre consciencieux et remsr: quable pour l’époque. L'auteur ne connaissait Dâdda Yoûb que par la tradilion indigène, qui s'est consèrvéé de nos jours. Nous même n6 connaissons pas de source écrite à ce sujet.

2) Les Européens, Fey (loc. cit.), Beills, in Oran et l'Algérie, 2 vol., Oran, 1888, 11, p. 243, et d’autres encore l’appellent Sidi Dédéiopi Piesse, Algérie et Tunisie, 1893, p. 125, l'appelle Sidi Dédéioub ; M. Mouliéras lui a restitué son véritable nom de Dâdda Yoûb (Hayiologie magribine, in Bull. Soc. géog. et arch., année 1899, fase. LXXX, p. 374-376.) L'ouvrage précité de Piesse, qui fait partie de Ja collection des Guides Joanne, est un compendium précieux : Malheureusement la maison Hachette, dans les éditions successives qu'elle en donne, supprime tout ce qu'il y a de renseignements intéressants au point de vue scientifique pour y ajouter des renseignements sur le prix des hôtels ou l1 correspondance des omnibus avec les trains, ce qui intéresse davantage les voyageurs de commerce; mais les touristes instruits ne peuvent qu'y perdre.

3) 11 y « à Alger une qoubba de Oualf Ddda qui a été démolie, Les restes du saint ont été transportés près du mausolée de Stdt *Abderrah'man ets-Tsa’labt. Il ne semble pas toutefois qu'il y ait lieu de citer ici le nom de cet ouâli, qui était, paraît-il, un Turc: son nom, dans les anciens actes, est écrit 513 et semble être turc. Le mot :j,, inusité ici comme appellation honorifique jointe au nom d'un saint, corrobore cette interprétation. De La Mart. et Lac., Documents, Il, p. 578, mentionnent une tribu des Ouled Dada, mais, les auteurs n'ayant suivi ducuti syslètie lefnié de transcription, nous ne sommes pas cértain noù plus ici qu'il s'agiäse du même mot dddda.

4) Le deréulck est ün inoine mendiant; le plus souvent il est considéré comme ui miedjdzodb : il désigne parois, surtout en Ürient, les membres d'une secte réligidüsé. Le mot agir à les mêmes significälions que deroulcA.

Boû-I-Dja'd, dont nous avons parlé plus haut, ont, à l'instar du sultan, adopté comme insigne le parasol, m7 alla, en arabe vulgaire dhellila', tenu derrière eux par un serviteur'. Avant la dynastie des chérifs actuels’ les Fat'imites hvaient déjà, dans l'Afrique mineure, adopté le parasol, qui, d'après Ibn H'ammäd, les distinguait alors de tous les autres roiss. Suivant Trumelet, une ombrelle à fond blanc à ramages, sortant des fabriques de Saint-Flour, est arborée au sommet du dais qui marque la place où se trouve la tête du marabout Stdt Makhloûf, lequel a son sanctuaire à l'endroit du même nom près de Laghouat : une légende moderne se rattache à cel ornement inattendu”. |

* vs

Parmi les différents lilres dont nous avons examiné la signification nous avons omis le plus envié de tous peut-être, celui de chérif. Est chérif quiconque descend du Prophète par sa

1) Le mot mz'alla (prononcé mdholla) désigne en Algérie le chapeau de paille à ailes démesurées que les indigènes portent pendant l’&té. « Dans le Nord- Ouest africain, cinq tribus ont la réputation de fabriquer artistement ce haut-deforme islamique : 1° les Beni Oughlis, de l'Ouad Aqbou (près de Bougie) ; 2° les Oulh'aça, du cercle de Nemours ; 3° les Beqqouya, du Rif; 4e les Dsoul des Djebâla ; 5° les Zenâga du Soùs » (Mouliéras, Maroc inconnu, II, p. 509). Le mot dhellfla signifie seul parasol en arabe vulgaire.

2) De Foucauld, Reconnaissance, p, 61.

3) D’après Cherbonneau, in Rev. afr., XIT° ann., p. 476, n. 13 (voy. infra), au Maroc le fonctionnaire qui porte le parasol de l'empereur s'appellerait gdid es-soudnia, 4:14. À, On trouvera dans le Nozhet el-Hddi, éd. Houdas, p. 198-200, d'intéressants détails sur l'introduction du parasol au Maroc par les chérifs sa’diens, comme insigne de la puissance royale et sur la façon dont il ‘était porté dans les cérémonies officielles (p. 198, 1. 17, au lieu de « turban », lisez « nuage », conformément au texte, p. 417, 1. 3 d'en b.). On verra par ce

dernier passage que l'auteur arabe emploie indifféremment les formes ,J1, et ds.

4) Voy. à ce sujet un passæge intéressant in Cherbonneau, Documents inédits sur Obéid Allah, fondateur de la dynastie fatimite, extraits de la Chronique d'Ibn H'ammad, in Rev. afr., XII° ann., n° 72, nov. 1868, p. 471-472.

5) Trumelet, Notes pour servir à l'histoire de l'insurrection dans le Sud de la province d'Alger en 1864, ibidem, XXI° ann., ne 121, janv.-févr, 1877, p. 7.

fille Fâtimat ez-Zahrâ ou, pour parler le langage courant, Fal'mat ez-Zohra. Les chérifs les plus nobles du Maroc el les plus populaires sont les descendants d'idris, appelés vulgairement Drisiyyin' : Idris était fils de 'Abdalläh el-Kâmil, fils de H'asan II, fils de H'asan es-Sibt’, c'est-à-dire petit-fils du Prophète par sa fille Fâlt'ima *. La maison d'Ouazzän se rattache directement à la lignée d’Idris. Quant aux chérifs actuels, ils prétendent descendre aussi de H’asan es-Sibl' par Moh'ammed en-Nefs ez-Zakiyya, prétendu fils de ’Abdalläh el-Kâmil précité; mais on admet généralement qu'après Moh'ammed en-Nefs ez-Zakiyya, leur arbre généalogique présente une lacune. Un de leurs aïeux, El-H’asan ben Q'âsim, vint jadis de lanboû', ville du Hidjäz, où les ‘Alides étaient nombreux. Cet El-H'asan est l’ancôtre commun de Moh'ammed el-Qâim bi-amr Allâh, fondateur de la dynastie des chérifs Sa’diens et de Moûlaye Moh'ammed ben Ech-Cherif . ben ‘Alt (ce dernier ‘Alt est le Moûlaye ‘Alt enterré au Tañlelt), fondateur de la dynaslie des chérifs actuellement régoant au Maroc : ou Filâliens.

4) Ce sont les plus vénérés par la foule au Maroc. Cf, de La Mart. et Lac., Do cuments, I, p. 361-367; Mouliéras, Mqroc inconnu, Il, 462; contrd voy. Erckmann, Le Maroc moderne, Paris, 1885, p. 83. Mais ce dernier ouvrage, quoique clair et précis, manque d'autorité. — En Orient, les chérifs sont désignés par le titre de seyyfd; ce terme se trouve aussi dans ce sens chez les auteurs occidentaux. Cf. Nozhet el-H'âdi, trad. Houdas, p. 11, p. 485... — Burton, cité par Dozy, Supplément, s. v. 1... dit que seyyfd et cherff ne sont pas synonymes et que Je premier désigne les descendants de H'oséin et le second ceux de H'asan.

2) La noblesse h'oséinienne est plus considérée que la noblesse b'asanienne : : aussi est-il important de distinguer; malheureusement la plupart des auteurs qui ont écrit sur le Maroc semblent avoir confondu H'asan et H'oséine. C'est ainsi que Beaumier, dans sa traduction du Qart'ds, fait descendre Idris de H'asan (p. 7, p. 11....,). M. Rinn, Marabouts et Khouan, p. 374, tombe dans la même erreur et la note 1 de la même page n’est pas fort claire. MM. Depont et Coppolani, lorsqu'il s'agit d'un des deux fils de ’All, écrivent Hassaïn, par ex. p. 277 (voy. l’erratum) en sorte qu'on ne sait plus à qui l’un a affaire; p. 127,

on lit: « "Abdallah el-Kämil ben Moh'ammed ben H'océine » : il faut lire ici

« H'asan ». Cependant le texte du Qart'as (éd. de Fes, cahier 1, p. 7) écrit bien H'asan, en ce qui concerne la filiation d'Idris. Du reste M. de Slane (trad, d'El-Bekri, p. 268; trad. de Ibn Khaldoûn, II, p. 569) écrit H'asau,

3) Voy. Ez-Ziän!, Et-Tordjeman, éd. Houdas, et El-Oufrân!, Nozhet el-Hddi,

A côté de cette noblesse, il y en a ençore d'autres: les descendants d'Aboû Bekr eç-Çidgdtq, ceux de ‘Omar ben el- Khet't'4b, par exemple, sont presque aussi considérés que les autres. L'ancêtre des Oulâd Stdi Chtkh descend du khalife Aboû Bekr ‘ et St Ben Dâwoûd, l'ancêtre des marabouts de Boy-l-Dja’d au Tâdla, descend, dit-on, de "Omar".

Naturellement les innombrables marabouts que fit éclore le grand mouvement de renaissance religieuse du xvi* siècle dont nous ayons déjà parlé se fabriquèrent presque tous des généalogies et jusqu'à nos jours la manie dy chérifat n’a cessé de sévir dans l'Afrique du Nord, parmi les lettrés. Dès qu'un Kabyle sait épeler quelques versels du Qoran il est aussitôt convaincu qu'il descend de Jano’le fille dy Prophète: je n’aj jamais tant ennuyé mes élèves de Ia Médersa de Tlemcen que quand je parlais des Berbères africains el que j'ajoutais qu'à mon avis tous mes auditeurs étaient berbères. Le plus avancé d’entre eux, un certain ‘Abdel'aztz ez-Zenâgui, était surtont désolé quand je lui assurais qu'il n'était pas chérif et que son nom ethnique d’Ez-Zenâgut n'était pas du tout favorable à cette hypothèse d'ailleurs invraisemblable.

Pour en revenir aux prétendus chérifs qui ont inondé le Maghrib depuis tantôt trois siècles, disons que ces apôtres de l’Islâm ont presque toujours iransmis leur nom à la tribu qu'ils venaient évangéliser. C'est là une des raisons qui donnent à l’histoire de l'Afrique Mineure après le xvi° siècle un caractère si différent de celui qu'elle a au Moyen-Age.

éd. Houdas également. Ce dernier ouvrage est capital pour l'étude des origines des chérifs. De La Mart. et Lac., Documents, disent que les chérifs régnant se nomment "A laouiyytn parce qu'ils descendent de Moûlaye ‘Alt précité. Il est possible que cette explication ait cours au Maroc. Mais dans les livres et par conséquent près des lettrés le mot ’alaouf est employé aussi bien pour les Sa’diens (cf, le passage cité plus haut, p. 36, n. 3). Or les Sa'diens étaient une branche collatérale à celle de Moûlaye ‘Alt; ce mot de ‘alaouf désigne done un descendant de ’Ali ben Abi T'älib.

1) De La Mart. et Lac., Documents, IT, p. 758.

2) De Foucauld, Reconnaissance, p. 53.

NOTES SUR L'ISLAN MAGHRIBIN [y

Non seulement le pouvoir politique prend une forme diffé-|

rente au Maroc, mais tous les faits sociaux se ressentent du maraboutisme : de nouveaux groupements de populalions se forment sous l'influence de la mission musulmane et le plupart des tribus changent de nom : elles se raitachent à un marabout dont elles s’attribuent la filiation et ainsi naissent les tribus de chor/a (pluriel de chertf)'. On les reconnaît à ce qu'elles s'appellent Ouldd Sidi Flän, « les fils de Monsaigneur Un Tel ». Citons au hasard et comme exemples : Oulâd Stdt Titl (au N. de Gafsa), Ouläd Stdt Brahim Boû Bekr (MedjAna), Oulâd Sidt Ah'med el-Kebtr (Blida), Oulâd Stdt ‘Alt Boùû Cha’tb (Remchi), Oulâd Stdt Chtkh (Sud Oranais), Oulad Stdt Mh'ammed * ben Ahmed (Dhabra marocaine), Ouläd Stdt Hawwärt (Ouad Ziz), Oulâd Stdt ‘Âmer (Ouad Drâ), etc. Chez les Touêreg, les tribus maraboutiques ne se dislinguent pas par une appellation particulière * : nous avons déjà vu que le maraboutisme avait à peine marqué son empreinte sur ces Berbères nomades. L'appellation d’Ouldd Sidi ”” est souvent

4) On peut consulter à ce sujet, mais avec les plus grandes précautions, suivant nous : Arnaud, Les iribus chorfa (trad. d’un opuscule indigène), in Rev. afr., XVIIe ann., n° 99, mai-juin, p. 288 seq.; et Féraud, Les chorfa du Maroc, in Rev. afr., XXIe ann., n° 124, juillet-août 1877, p. 299 seq. et ne 1265, sept. oct. 1877, p. 380 seq.

2) « Mh'ammed », que l'administration algérienne a souvent écrit, on ne sait pourquoi, « M'hammed », est une altération de « Mob'ammed » conformément aux lois de la phonétique des dialectes magbribins. Les lettrés, choqués de cette forme inconnue à la grammaire arabe, l'écrivent Mahammed et, dans les

actes on trouve à chaque instant a. A#. Lo Vocabulaire officiel cité

plus baut écrit également et à tort suivant nous : Mah'ammed. Ce n'est pas ici le lieu de criliquerce document, mais nous devons faire remarquer que Socin, à notre avis, lui a encore accordé trop de confiance; il n’y faut voir qu'un travail d'ordre purement administratif et dénué de toute prétention scientifique ; il est clair en effet que ses auteurs, pas plus que ceux qui ont préparé et appliqué la loi sur l’état-civil indigène, n'avaient aucune notion de ce que peut être l’onomastique arabe et berbère. — Le nom de Mh'ammed est très usité en Algérie. Dans nombre de familles, en Kabylie surtout, on appelle, par exemple, l'aîné des fils Moh'ammed et le puiné Mh'ammed, en sorte qu'une oreille peu exercée les confond facilement.

3) Deporter, Extréme Sud, p. 351 ; Duveyrier, Touareg du Nord, p. 319.

restreinte à une fraction de tribu, ou même à un seul douar ou village. Dans ce dernier cas le groupe maraboutique prend simplement le nom de Chor/fa. Pourtant certains groupesdela valeur d’une tribu portent également ce nom, par exemple les Chorfa des environs d’Aïn-Sefra (Sud Oranais), les Chorfa de la commune mixte de Bent-Mansour, les Chorfa près de Saint-Denis-du-Sig, etc..….".

Les tribus qui n'ont pas pu se rattacher à un chérif réputé authentique ont pris leur nom d’un marabout quelconque, dont l’origine, toujours noble suivant les habitants, est néanmoins obscure. Souvent elles ont cherché à se rattacher à des marabouts dont le nom présentait avec le leur quelque analogie ; les Mekhälif, près de Laghouat, se rattachent à Stdt Makhloûf, un saint du xvi* siècle’; les Beni-Menâçer à un Stdt Mançoûr, les Douâouida à un Stdt Dâwoûd :, Les tribus qui n’ont pas adopté pour nom celui d'un marabout de la grande époque sont devenues l'exception. El chaque fois que vous vous informez de cet ancêtre, on vous répond invariablement qu'il est venu de la Sâguiat el-H'amrâ *. Le . grand mouvement maraboutique, du reste, paraît s'être prolongé presque jusqu'à nos jours et on peut bien distinguer, dans nombre de cas, les saints qui appartiennent à ce mouvement de ceux qui sont plus anciens et qui sont relativement délaissés, alors même qu'ils ont laissé leur nom à la tribu : ainsi dans les Oulâd Ouriâch, Sidi T'ahar, marabout relativement récent (xvir siècle), a presque supplanté l'ancêtre éponyme de latribu: sa qoubba, grande, bien blanchie, témoi-

1) Voir d'autres exemples de grandes familles maraboutiques in De La Mart. et Lac., Documents, Il, 382 s80q. Ces exemples sont à ajouter à ceux que nous avons donnés plus haut (p. 13). Au sujet des chérifs des Bent-Zeroual dont nous avons déjà parlé (p. 8), cf. Nozhet el-H'ädi, trad. Houdas, p. 486.

2) R. Basset, Notes de Lexicographie berbère, I[* sér., Paris, 1885, p. 5, n. 1.

3) Cependant il ne faudrait pas croire que tous les marabouts viennent de l'Ouest : un certain nombre viennent, suivant la légende, de l'Orient. Mais c'est souvent un signe qu'ils n’appartiennent pas au maraboutisme du xw° siècle et qu'ils sont probablement antérieurs à celte époque.

gne qu'il a maintenant plus de notoriété que l'antique Sidt Ouriâch, dont le petit mausolée existe cependant encore. Sa postérité a toute l'influence, tandis que les descendants de Stdt Ouriâch ‘ ont perdu leur crédit d'autrefois.

Enfin, des tribus qu'aucun signe extérieur ne semblerait autoriser à se prétendre de descendance chérifienne veulent néanmoins avoir dans les veines du sang de leur Prophète. Lorsqu'on leur objecte qu'il est bien singulier qu'une tribu de langue et de coutumes absolument berbèressoit descendue de Qoréich, elles répondent que leur ancêtre était bien de la noble tribu, mais -que depuis, environnée de Berbères, sa postérité a pris les mœurs de ceux-ci. Les Aïts ’Alt'a, une des plus puissantes tribus des Berâber du Maroc, soutiennent énergiquement leur descendance qoréichite *. Les Aïls Segherouchchen du sud sont appelés aussi Oulâd Moûlaye ‘Alt ben ‘Âmer, parce qu’ils prétendent descendre de Mahomet par l'intermédiaire de ce chérif * : ils ne sont cependant qu'une portion de la grande tribu des Aïls Segherouchchen, une des plus foncièrement berbères qu'il y ait dans le pays des Berâber, au cœur des montagnes du Maroc *.

1) Il avait encore des descendants en 1851. Cf. Mac-Carthy, Notice historique sur les Ouled Ourièche, in Rev. de l'Or.. de l'Alg. et des Col., t. IX. Nous citons d’après Playfair, Bibliography of Algeria, car nous n'avons sous les yeux que l'extrait du travail de Mac-Carthy fait par Canal, Monographie de l'arrondissement de Tlemcenin Bull. Soc. géog. Oran, XI1I° ann., t. X, fasc. XLIX, jaav.-mars 1890, p. 64-66. M. Canal apparaît dans ses nombreuses monographies comme un bon vulgarisateur. Il ne cite pas assez ses sources.

2) Harris, Tafilet, p. 142-143, 146.

3) De Foucault, Reconnaissance, p. 383. Sur ces Aïts Segherouchchen qu'on orthographie à tort Aït Tserrouchen et dont nous rectifions le nom d'après M. Mouliéras, voy. De La Mart. et Lac., Documents, II, p. 380-381.

4) Toutes ces prétentions nobiliaires ont été favorisées et en quelque sorte légitimées par un h'adits analogue, pour son autbenticité et sa portée, à celui que nous avons cité plus haut à propos de la ville de Fas (p. 22, n. 2). Voy. ce h'adits dans le Nozhet el-H'ddi, éd. Houdes, p. #85 de la trad. et p. YAY du texte : F'ima, la fille du Prophète, aurait dit dans les circonstances curieuses que relate l’auteur arabe : « Mon père, l'Envoyé de Dieu, m'a dit: « Chaque prophète a eu ses apôtres ; les miens dans l'avenir ce seront les Ber- « bères. On massacrers El-H'asan et El-H'oséin; leurs enfants s'enfuiront au

Ce serait à’ croire que tout Qoréich émigra jadis dans l'Afrique si l'on ne savait, de reste, ce que valent la plupart de ces généalogies. Chaque fois que l'on a fait une enquête approfondie sur l'origine d’un marahout et que l'on a puavoir des éléments d'appréciation, on a trouvé sa filiation apocryphe'. MM. Hanoteau et Letourneux, dans leur admirable livre, ont donné le résultat de quelques-unes de ces enquêtes sur les Chorfa si nombreux et si curieusement constitués en castes sociales dans l8 Grande-Kabylie : ils ont établi que tels chérifs descendaient d'un derviche arabe échoué dans le pays depuis un siècle environ, tels autres d'un Turc, tels autres encore d'un nègre; d'autres enfin étaient tout simplement des Kabyles du pays devenus marabouts et se prétendant en même temps chérifs *. Le résultat serait le même si l'on examinait de près toutes les généalogies. Celles des saints les plus illustres ne sont point à l'abri de toute crilique : Stdt "Abdesselâm ben Mechich ”, le plus révéré de tous les saints du nord du Maroc, a des ancêtres portant des noms qui sentent peu la noblesse. Voici sa généalogie telle que la donne le Kitdbel-Istigçd du Slâout*: Abdesselâm ben Mechtch ben Abt

« Magbrib et les Berbères seuls leur donneront asile.» (J,. 513 4j J6 6,

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1) Voy. au sujet des fausses généalogies que se donnaient les merabouts de la plaine de Gherîs, dont nous avons déjà parlé dans une note comme étant partioulièrement fertile en santons : Guin, De la suppression du manuscrit Anoudr el-Berdjts,.… in Rev. afr., XXXIs ann., n° 181, janv. 1887, p. 72 seq. M. Guin est un excellent arabisant ; il pourrait, s’il le voulait, mettre au jour les documents les plus intéressants sur la société indigène.

2) Hanoteau et Letourneux, Kabyke, II, p. 02-98.

3) Voy. sur ce saint Mouliéras, Marco inconnu, IT, p. 159-174. Cf. Rinn, Confrérie, p. 218-219. C'est à tort que cet auteur écrit ’Abdessellem avec deux l, de même que M. Delphin, in Bull. Sog. géog. et arch. Oran, avril-juin 1889, p. 193 seq. Au reste l'orthographe de M. Rinn est changeante : ailleurs, p. ex. p. 375, il écrit « Abd-es-Belem ». « Sellâäm » n'a pas du toutla même signification que « Selâm ». Voy. encore sur 0e saint de La Mart. et Lac., Documents, !, 378-870.

4) Ap. Moufiéras, Maroc inconnu, I[,176et t, J, p. 210 du texte de l'Istigod.

Bekr ben ‘Alt ben H’'orma ben ‘’Isâ ben Sellâm ben Mezauâr ben Il'aïdara, dont le vrai nom était ’Alt, ben Moh'ammed ben Idris ben Idris ben ‘Abdallah ben El-H'asan ben El-H'asan ben ’Alt ben Abt T'älib. Deux noms détonent dans aatte généalogie : ce sont deux noms berbères, meckioh qui veut dire « chat » et mézoudr qui veut dire « ancian ». De plus, le tombeau du grand-père de Sidi ’Abdesselâm existe tou» jours près de ’Aïn-H'adtd, dans les Beni-’Aroûs, où ast aussi celui du grand saint : mais là-bas il n’est appelé que Stdt Bou-Ktr, l’homme au soufflet de forge'. En ce qui concerne mechich, il ne semble pas y avoir de contestation possible sur une origine berbère; en ce qui concerne mesoudr, un tel nom nous est inconnu en arabe, mais ila passé daus le langage maghribin avec le sens général de chef et un grand nombre d'acceptions spéciales*. On pourrait à la rigueur admettre qu’il fut le surnom berbère d'un descendant d'Idris et que ce surnom prévalut dans l'usage sur le nom, mais on s’expliquerait peu que les généalogistesl'eussentadmis tel quel dans leur arbre. Cela est d'autant plus fâcheux qu'il se trouve justement à un point important de la chaîne. Quant à Boû-Kir, c'est un mot d’arabe vulgaire, à moins qua ce ne soit une altération berbère d'Aboû Bekr. A quelque parti que l'on s'arrôle dans ces diverses interprétalions, il faut admettre : ou que les descendants d'Idris étaient tellement berbérisés qu’on leur donnait des noms berbères, ce qui est fort possible, ou que la généalogie ne mérite pas créance. Nous ne nous reconnaissons pas suffisamment éclairés pour décider : rappelons seulement que Stdt ‘Abesselâm ben Mechtch est un des ancêtres des chérifs d'Ouazzâni, dont 14 noblesse est considérée comme supérieure à celle du souverain régnant. Au reste le mot marabout n'est nullement synonyme de

1) Mouliéras, loc. cit. Le nom de Bakir est fréquent chez les Mosabites actuels : il figure au Vocabulaire officiel.

2) Voy. Dosy, in loc., auquel on peut ajouter la signification de « chef de douar », dans certaines régions de l'Algérie (Petite-Kabylie, Guergour).

n2 REVUE DE L'HISTOIRE DÉS RELIGIONS

chérif et il y a nombre de marabouts sans prétentions généalogiques : ce ne sont pas ceux que le peuple vénère le moins, comme, par exemple, les descendants du marabout Stdt’AllAl el-H'âdjdj el-Beqqâl", d'extraction roturière, mais plus vénéré * que maint et maint descendant d’Idrts; tels semblent être | (sous réverves toutefois) les nombreux marabouts zénètes du Touât*; tels enfin apparaissent les innombrables santons dont les tombes se trouvent au bord de chaque sentier dans l'Afrique du Nord, dont on connaît tout juste le nom et qui sont peut-être les plus intéressants pour celui qui étudie le culte des saints,

A côté de ceux dont on sait à peine le nom, il y a ceux dont on ne le sait pas du tout : et nous ne parlons pas ici seulement de ces mzdra qui se trouvent un peu partout et qui consistent simplement en une petite k’aoufl'a en pierres sèches”; cellesci sonl censées recouvrir un saint dont le nom est le plus souvent ignoré, ce sont des lieux où, vraisomblablement, le culte se continue depuis l'antiquité la plus reculée ; si l’on demande le nom de celui qu'on honore à cet endroit, on vous répondra que c’est le marabout, e/-merdbet', sans plus d'explications. Mais nous parlons de tombeaux ayant plus d’apparence et comportant soit une petite construction à ciel ouvert, soit une qoubba, encore qu'entre la plus modeste X'aouif'a formée des pierres qu'un fidèle a ramassées au bord du chemin et la goubba éclatante de blancheur, il y ait toutes les

4) Mouliéras, op. laud., II, p. #70, 753.

2) De La Mart. et Lac,, Documents, IV, 335, 336, 341, 354, 356, 373, 375, 887... Cf. ibid., p. 508. Sur les marabouts à mœurs berbères d’Insalah, les Ba- Djouda, dont nous venons d’abattre la puissance, cf. Le Châtelier, Insalah, in Bull. Corr. afr., 1886, V-VI, p. 430.

3) H'aouft'a = enceinte plus ou moins large, plus ou moins haute, Sur ces mzdra, voy. Jacquot, De certaines poteries religieuses kabyles, in Rec. urchéol. Const., 1895-1896, p. 109 et id. : Les m'rahane, études sur certaines poteries d'un caractère religieuz dans la Petile-Kabylie, in L'Anthrop., 1899, t. X, n° 1, janv.-févr., p. 46-53. M. Jacquot est un observateur curieux et d'esprit scientifique.

transitions’. Les tombeaux en question sont généralement des constructions délabrées et souvent en ruines. En sortant de Tlemcen, près du chemin de Sidi-Boumedièn, à droite, se trouve un marabout (et nous prenons ce mot au sens vulgaire qu'il a maintenant en Algérie de « construction élévée sur la lombe d’un santon »), complètement ruiné et englobé aujourd’hui dans une propriété européenne. Les fidèles, surtout les femmes, qui se rendent en pèlerinage à Stdt-Boûmedièn?, ne manquent jamais de s’arrêter devant un instant : faute de cette station, leur pèlerinage n'aurait pas de succès. Or, on n’a jamais pu nous dire le nom du saint qui a ce pouvoir et il semble que sun nom soit à peu près oublié. C’est le cas du reste d’une foule de tombeaux de saints aussi bien à Tlemcen que dans tout le restant de l'Afrique du Nord, que l’on ne connaît que sous le nom d'E/-Merdbef *. Dans son récent mémoire sur le culte des saints en Égypte, M. Goldziher a soigneusement étudié les saints anonymes ou ceux dont le nom et la légende sont plus ou moins tombés dans l'oubli et, même pour un domaine différent, nous n'avons que peu de chose à ajouter à cette savante dissertation®. A Alger, les marabouts anonymes situés auprès d’un chemin ou d’un sentier prenaent le nom de Sidi Çdh'eb et'-T'rtg, c'est-à-dire « Monseigneur qui est au bord du chemin ». Il y en avait autrefois plusieurs dans la ville d'Alger qui élaient connus sous ce nom

1) On peut voir toutes les formes de transition réunies dans le cimetière de Sidt Boûmedièn à Tlemcen.

2) Voyez sur ce célèbre personnage, Bargès, Vie du célèbre marabout Cidi Abou-Médiène, Paris, 1884. Ouvrage de grande valeur, comme tous les travaux de l'abbé Bargès, sur Tlemcen et son histoire.

3) Hartmaan a vu, près d'Alexandrie, un tombeau où est enseveli un santon qui n'est connu que sous le nom d'El-Mordbit’ (Hartmann, Aus dem Religionsleben der Libyschen Waste, in Arch. f. Rel., I. Bd, 3. H., p. 272).

4) Goldziher, vp. laud. On trouve continuellement, dit le savant hongrois, dans la soigneuse description que nous a laissée ‘Ali Bâchâ Mobärek des sanctuaires de l'Égypte, la mention suivante qui indique un saint anonyme : (Pr cle jeu) ce 2 >, C'est-à-dire : « Ea cet endroit se trouve le tombeau d'un

certain saint » 4a dut. à p.).

vague ét mème ainsi désignés dans les anciens actes : il y avait un Stdt Çâh'eb et'-T’rtq, rue de la Grue, avant l’occupation française; il y en avait un autre dans l'emplacement actuel de la rue de l’État-Major, qui fut détruit en 1830; un troisième, rue de la Victoire, ne fut démoli par nous que beaucoup plus tard'. Mais l'appellation la plus répandue dans l'Afrique du Nord pour désigner un saint anonyme est Stdt 1-Mokhf [makhfi), c'est-h-dire Monseigneur le Caché, . J'Inconnu. Interrogeant un jour des indigènes de Tlemcen sur un saint enseveli à côté de Stdt El-H'adj Mâ'ammer", nous ne pouvions parvénir à en avoir le nom, lorsqu’enfin un de nos interlocuteurs, pressé par nous, nous dit que c’élait Stdt 1-Mokhfi et nous primes soigneusement note du nom de ce pieux personnage. Nous avions déjà vu souvent des tombes des saints nommé Stdt I-Mokhft et nous n'y avions pas attaché autrement d'importance. Un peu plus tard nous fûmes, à notre honte, surpris de lire dans l'ouvrage de Trumelet que cette appellation désignait un'saint anonyme; lui-même avait été longtemps trompé par ce mot’. Vérification faite près des indigènes, il nous fut confirmé qu'on appelait ainsi tout saint au sujet de la personnalité duquel on n'avait aucun renseignement°. Les sanctuaires de Stdt 1-Mokhf, répandus d’un bout à.l'autre de l'Afrique du Nord, sont sans doute le plus souvent des sancluaires de marabouts dont le nom a été oublié, mais ne recouvrent-ils pas tout simplement, dans nombre de cas, des sanctuaires beaucoup plus anti-

1) Dovoulx, Édif. rel. de l'anc. Alg., in Rev. afr., XIII° année, n° 75, mai 1869, p. 196 ; XIV° année, n° 81, mars 1870, p. 179; môme année, n° 81, mai 1870, p. 284.

2) Personnage qui, par ailleurs, nous est absolument inconnu. Son tombeau se trouve dans la propriété d'un Espagaol entre la mosquée de Sidi Lah'sen et l'endroit dit Qeccdrin.

8) Trumelet, Saints de l'Isldm, p. 159-160.

4) Cpr. Stdt 1-Ghertb, in Trumelet, op. laud., p.281. Nombre d'auteurs ont été trompés par cette désignation : par exemple de La Mart. et Lac., Documents, IV, p. 308.

ques? l'attention des chercheurs doit être appelée sut ce point. | Y Ces saints sont évidemment comparables aux sancti fgnoti du christianisme ‘; mais on he saurüit les comparet, cottittie le fait Trumelet, aux dei ignoti de la religioh romainé. Qu'ils soient des marabouts musulthans dotil le nütti a disphrtü bu des survivances d'anciens cultes, ils n’ont rien de commuridvec ces divinités abstraites que les Rottaitis répugnaient à hômmer et qui n'étaient connues que comme dieux protétleurts dans telle ou telle circonstance de la vie. Le plus gübtent d'ailleurs le saint dont Îé nom à disparu pretid une tibuvelle dénomination, tirée de l'endroit ou il se trouve *: dans l’ancien cimetibre de Sidi-Boumedièn, à Tlemcën, il ÿ a ütie tombe de saint, où l'on vient en ziâru, et qui ne notis 4 lé désignée que sous le noin de Stdi BHoû-Zemboädja *, c'ést-hkdire « Monseigneur de l'olivier » à cause dé l'oliviér saliVape et rabougri qui se trouvé auprès et aux branches duquèl flottent quelques ex-voto. Entre cét endtoit et Tlemcen, il ÿ a une autre tombe, enclavée dans tite propriété, qu'où dit être la tombe de Sidi-Boûë-Zitoüna, cé qui sighihie aussi « Muselgheur de l'olivier » à cause d'un oliviét quiest auprès. Zitodha s’applique à l'olivier cultivé et zemboätlja à l'olivier sauvugs. Il n'ya paslieu, dans ces deux cas, de soupéonnët des vestigés de dendrolâtrie. D'ailleutsun troisième exetmplé va nous motitrer la transition etre lé saint dont on salt le nom et celti qui n’est plus connu que par le nom d’un arbre : c'est celui de Stdt Aboû Sa’td, lé chétif h'usänide, qui d’après le Botistén, dictionnaire biographique dés saints de Tlemcen, était sut-

4) Cf. Goldziher, Muh. St., p. 353, avec unie référence intéressanls.

2) Cpr. le célèbre verset des Actes dés Apôtres, xvit, 23, où Paul rencontre un autel portant l'inscription : Au dieu inconnu.

3) Cf. Goldziber, op. laud., Il, 353, seq. et Aus dem Heiligenkullus in Aeypten, p 16 du t. à p. (Ech-Chikh Dhif Allah).

&) Sur le mot semboüdj, dont l'orthographe est extrémement variablé, toit une intéressante role de Fischer, Hiéb- dd Stichwaffen und Medsét lin hèutigen Marokko, in Mitth. d. Sem. f. Or. Spr., Jabhrg. 11, 2 AbtH., p. 924-

nommé Boû-Zitoûna parce qu'un olivier avait poussé sur son tombeau, près la porte dite actuellement du Nord. Le Boustän est du commencement du xvu° siècle. Or, en 1883, le tombeau et l'olivier existaient encore et le saint était connu * : mais il est fort possible que, dans un siècle, il ne lui reste plus que le nom de Sidi Boû-Zitoûna.

Pour en revenir aux généalogies, dont nous nous sommes un instant éloignés, il faut rappeler que celles que se sont fabriquées tant de personnages n'avaient pas seulement pour but de leur donner une sainte origine, mais surtout de les faire passer pour des membres de la race conquérante, de la race arabe. Le peuple berbère n'a pas échappé à ce sentiment universel : le désir du vaincu de se faire croire le compatriote du vainqueur, pour s'élever ainsi au niveau de la race dominatrice. C'est ainsi que les savants berbères donnèrent jadis à leur nation une origine arabe et ils n'étaient pas en ce cas mus par le sentiment religieux, car ils ne prétendirent pas descendre de la tribu de Mahomet, mais ils se dirent issus de la plus haute et de la plus antique noblesse arabe, la noblesse yéménite *. Plus tard, les moindres dynasties berbères qui régnèrent dans le Maghrib se donnèrent comme issues de Qoréïch. Les Bent-Ziyän, de Tlemcen, des Zénètes, firent composer par Aboû ‘Abdallah et-Tenesst un traité pour prouver qu'ils descendaient du Prophète*. Cependant si l’on s’en rapporte à Jbn Khaldoûn, leur ancêtre

1) Ibn-Meriem, Æl Boustän ft awlidi Tlemsdn, mss, de la Bibl. d’Alger, n° 4342, p. 67; Delpech, Résumé du Boustdn, in Rev. afr., XXVIII* année, ne 464, sept.-oct. 1883, p. 394, appelle incorrectement ce saint Ben Sa'id ech- Chertf el-H'osni.

2) Delpech, loc. cit. en note : je regrette de n'avoir pas, pendant mon séjour à Tlemcen, visité ce tombeau. Cela est cause que je ne puis affirmer qu'il ne s’agit pas d’une survivance de dendrolâtrie. Cf. Goldziher, Muh. St., II, p. 352.

8) Ibn Khaldoûn, Berbéres, trad. de Slane, 1, 170 seq.

4) C'est le Naz'm ed-dorr oua l'iqiän ft biydni charfi Bani Ziydn, c'est-à-dire « Collier de perles et d'or ou exposition de la noblesse des Beni-Ziyân ». La partie la plus importante a été traduite par Bargès, Histoire des Beni-Zeiyan, Paris, 1852. Il y en a un bon ms. à la Bibl. de ia Médersa de Tlemcen (n° 14).

Yaghmorâsen faisait assez peu de cas de cette noblesse. « On. raconte, dit cet historien, que Yaghmorâsen ben 'Ziyän.…, ayant entendu des personnes faire remonler sa. famille à Idrts, s’écria, dans le dialecte barbare de sa nation : «Si c’est « vrai, cela nous profitera auprès de Dieu, mais dans ce monde « nous ne devons notre succès qu'à nos épées ‘. » Il est vrai que lorsqu'on est de la tribu des Bent-’Abd el-Ouâd:, qu'on s'appelle Dâdda Yaghmoräsen * et qu'on parle un idiome berbère, on est mal venu à prétendre descendre d'une tribu arabe. Mais comme on voit que cela se passe au xin° siècle

1) Ceci rappelle la fière réponse du khalife fatimite El-Mo’ezz (Journ. asiat., Ille sér., t. III, p. 167; Dozy, Musulmans d'Espagne, III, 15).

2) Les historiens arabes expliquent ce mot par : « l’adorateur de la vallée, le pieux solitaire de la vallée » (Bargès, op. laud., p. xxxmi). M. de Slane y voit une altération de ’Abd-el-Ouäâh'ed, « le serviteur du Dieu unique » (De !Slane, Berbéres, 111, 328). Tout cela reste hypothétique.

3) Sur les noms berbères en asen, voy. R. Basset, Sanctuaires du Dj. Nefousa, in Journ. asiat., Se sér., t. XIV, n° 1, juillet-août 1899, p. 109-111. En ce qui concerne Yaghmorâsen, nous citons (p. 111) : « D'après la tradition, ce mot s'expliquerait par « l’étalon (iaghmour) d'eux (asen) ». Ce dernier élérnent serait donc le pronom personnel suffixe masculin pluriel complément d'un nom. Mais, dans les dialectes berbères actuels, la forme asen ne se joint qu'aux verbes comme complément indirect et non aux substantifs pour lesquels on emploie ensen. Je ne connais pas du reste, en berbère, un mot iaghmour signifiant « étalon ».,.. On ne peut nier cependant que les mots cités plus haut se composent de deux éléments, puisqu'on trouve l’un d'eux isolé : Yaghmor ben *Abd el-Melik (Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, III, 121) ; Yaghmor ben Moûsa (ibid., p. 40). » M. R. Basset ajoute en note : « Kt-TidjAnf, dans le récit de son voyage, mentionne près de Gabès la station de Ghamorâsen (1,8 Ji) qui appartient à la même racine (Rousseau, Voyage du scheïikh Kt-Tidjdné, Paris, 1853, in-8, p. 153). » — À ces indications, nous pouvons ajouter que les Beni- Guil (Dhahra marocaine) se divisent en deux grandes fractions : les Beni-Goummen et les R'omerâsen (voy. de La Mart, et Lac., Documents, II, 356, 365 seq.) et que le Vocabulaire officiel des noms indigènes que nous avons déjà cité mentionne Ghomres, JR comme nom patronymique. Il est remarquable que, dans une des plus anciennes inscriptions de Tlemcen, Yaghmorâsen soit appelé simplement Ghomrdsen gel P, sans ia initiel : c'est ainsi du reste que le mot est encore prononcé à Tlemcen : c'est ainsi qu'il l'était jadis vraisemblablement, si l'on en juge par la forme Gamarazan sous laquelle il a passé en espagnol. Voy. Brosselard, Mém. sur les (tomb. des Beni-Zidyne, p. 142.

el que notis sommes loin du xvr° siècle où être chérif sera le premier des honteurs!

Un serftiment analogue poussa longtemps el pousse éncore les Maures à se dire Turcs. On sait en quel mépris, un proverbe en témoigne, les seconds avaient les premiers. Aussi dans des villes comme Alger, Dellys, Collo, villes où il y eut des garnisons lurques, nous avons personnellement connu beaucoup d'individus s6 prétendant de race turque pour se donner du relief aux yeux de leurs coreligionnaires, et qui cépendant étaient notoirement indigènes. Aujourd'hui que la domination française est passée entre les mains des Roumis, il n’est pas rare de voir des individus se donner des origines chrétiennes : un certain Bourboun, de Djidjelli, se prétend issu d’un bâlard que le duc de Beaufort aurait eu dans cette ville de quelque femme indigène lors de l'expédition qu'il conduisit en 1664. Beaucoup de tribus se prétendent également d'origine romaine ou chrélienne ; les Aïts Ouzerman de la Grande-Kabylie prétendent descendre des Romains ‘; des habitants de l’Aurès se disent Roumania et descendants d’un Romain nommé Bourk*; les Oulâd ’Antar prétendent tirer leur origine de Romains convertis à l'islamisme *; l'ancêtre des Oulâd el-R'idt (Aumale) serait un chrétien ‘; les Oulâd Attia (Collo) veulent descendre aussi des chrétiens‘: enfin d’autres tribus prétendent être parentes des Français. ]1 en est ainsi des Aïts Fraoucen de la Kabylie* et des Bent Fracen, fraction des Dsoûl du Maroc * (Djebâia)!

1) Hanoteau et Letourneux, Kabylie, IT, p. 93.

2) Masqueray, Documents historiques recueillis dans l'Aurés, in Rev, afr., XXIeann., n° 122, mars-avril 1877, p. 97, 101. Ouvrage contenant des matériaux de première main recueillis par un spécialiste avec toutes les garanties désirables.

8) Féraud, Les Ben Djellab, in Rev. afr.; XXXe ann., 1886, p. 365.

4) Guin, Notes historiques sur les Adaoura, in Rev. afr., XIXe ann., ne 97, janv.-fév. 1873, p. 33. OEuvre d'un chercheur méticuleux et consciencieux.

5) Féraud, Notes pour servir à l'histoire de Philippeville, in Rev. afr., XIX° ann., n° 110, mars-avril 1875, p. 113.

6) Leur prétention est de notoriété en Algérie.

7) Mouliéras, Maroc inconnu, 11, 439.

NOTES SUR L'ISLAM MAGHRIBIN bo

C'est peul-être icl l’occusion de rappeler — et celà réhire davantage dans le cadre de nos éludes réligieuses — due de nombreux marabouts avaient, au dire dés indigènes, prédit la domination française en Algérie.

C’est ainsi qu'on prétend qu’à Alger il courail des prédictions annonçant que des soldats vêtus de rouge et portant une aubergine (badindjän) sur la Lôête viendraient conquétit le pays : on reconnaît là le pantalon rouge de notre infanterle et l’ancien pompon des shakos'. Un marabout de Blida, Stdt Moh'ammed ben Boû Rek'a, avait, quelques dnnées avant la conquête, annoncé le remplacement des Turcs par les chtréliens*. Stdt 1-H'Addj ’Aïsâ, de Laghouül, avail également prédit la conquête française et sa dépoullle mortelle reposé justement soûs la doubbé dans laquéllé, en 1852, on établit la batterie de brèche qui nous ouvrit la ville”, Sidi

1) Féraud, Destruction des établissements francais de La Calle, in Rev. afr., XVILe ann., n° 102, nov.-déc. 1873, p. 435. Les ouvrages de Féraud sont précieux pour le Maghrib, mais on doit savoir comment ils ont êté composés. Fcraud, interprèlé de l’armée, compilait assez adroitement, mais sans aucüné Inüication dé sources, des renséignemenis oraux, des rendeigements écrits el surtout d'innombrables rapports administratifs. On peut utiliser son œuvre, avec des précautions. Il est même indispensable de le faire, car nombre de traditions historiques recueillies par.nos officiers lors de la conquête sont consignées dans les mémoires de Féraud et ne se trouvent pas ailleurs. Quant à ceux qui seraient curieux de voir avec quelle aisance Féraud démarquait le travail des autres, nous lent conselllerons par ekemple de compärer Oüudrgln, par le commandant Demaëght, in Bull. Soc. géog. Oran, t. 1, ahn. 1879-1881, pp. 82, 83 seq., avec Les Ben Djelldb, par Féraud in Rev. afr.,t, XXX, ann, 1888, pp. 369, 371, 372 seq. M. Féraud, s'appropriant un important rapport administralif établi par le commandant Demaëght, ignorait que celui-ci avait gardé la minute de son travail et avait publié dès 1879 le fruit de #88 recherches !

2) Trumelet, Saints de l'Islâm, p. 367 : « On le reticontrait aussi déds la Mi tidja traçant à travers champs, avec une pioché, dés sillotis déniésurés, et répondant à cet qui lui demandaient raison de son itietpiicablé bésoghié : « Je «trice, 0 Musuinians ! lex chemins par lesquels passeront biéhtôt les canons dés « Chrétiens. » Et ce qui démontre péremptolrement que Beti Bou-Rek'a était uh prophète, nous disaient les Arabes, c'est que, dans là Milidjà, toutes vox routes passent par son tracé. »

3) Trumelet, Notes pour servir à l’histoire de l'Ingurrection dans lé sud de la province d'Alger en 186$, in Rev. afr., XXI° n° 121, janv.-févr. 1877, p. 71 seq.

Ahmed ben Yoôsof avait aussi annoncé la domination française* et Moûlaye et-T'ayyeb, le célèbre organisateur de la confrérie des T'ayyibiyya, aurait aussi fait celte prédiction. Son ancêtre Moûlaye ’Abdesselâm ben Mechich, à l'instar de Stdt I-Hawwäârt qui annonça la conquête d'Oran par les Espagnols', prophétisa également leur entrée à Tétouan plusieurs siècles à l'avance‘. De plus il a dit : « Le Franc habitera Ouazzân et El-Qcçar-el-Kebtr : il bâtira une ville sur le territoire de Lékhloût et il y amènera les eaux du Djebel Ech- Chaoûn*. » Les Bent-Boû-Zera” ont une tradition suivant laquelle le pays de Ghmâra appartiendra un jour aux chrétiens, sauf pourtant le territoire occupé par la fraction et la ville d'Ech-Chaoûn*. Mais, parmi le peuple d'Ech-Chaoûn même, il circule des prédictions disant que les chrétiens s'empareront de cette ville *.

De même que Stdt l-Hawwärt, auquel nous venons de faire allusion, offensé par les Oranais, avait appelé sur leur ville la malédiction divine et prédit la prise d'Oran par l'Espagne,

Mangin, Notes sur l'histoire de Laghouat, in Rev. afr., XXXVII° ann., n° 211, 4° trim. 1893, p. 380. Deux ouvrages historiques importants.

1) R. Basset, Dict. sat. de Sidi Ahmed ben Yousof, p. 22. De plus ce santon est l'auteur des deux dictons suivants : puis 5 on Ju dé ‘ QU 9 Ÿ las L LAS Ga pail A Jo ems e Y65, « Chélif, la meilleure des patries. Tu seras :. déserte après avoir été peuplée et tu deviendras une boutique (un marché ?). Les Français chrétiens te peupleront. » * 444 Lys" CAS Leone 9 dues 5 FLE «sJLesi La 1, « La Métidja, une vache grasse, et sa graisse appartient à deux races, le commencement aux Turcs, la fa aux Chrétiens » (dictons 80 et 87),

2) Rino, Marabouts et Khouan, p. 373.

3) Fey, Histoire d'Oran; R. Basset, op. laud., p. 41 et Fastes de la ville d'Oran, in Bull. Soc. géog. Oran, XVe ann.,t. XII, fasc, LIII, janv.-mars 1892, p. 64, où l’on trouvera les références.

4) Mouliéras, Maroc inconnu, Il, p. 162.

5) Id., loc. cit.

6) De La Mart. et Lac., Documents, I, p. 351.

7) Mouliéras, op. laud., Il, p. 127,

de même Stdt bel ’Abbès es-Sebtt fit cadeau aux Espagnols de sa ville natale, Ceuta, dont les habitauts l’avaient méprisé:. Il chercha ensuite un refuge à Maroc, dont il est devenu depuis le principal protecteur. Son entrée dans la ville ne se fit pas sans quelques difficultés, si l'on s’en rapporte à la 16gende : les autres saints qui se trouvaient là craignaient en effet la concurrence de ce nouveau collègue et ils lui envoyèrent une {asse remplie d’eau jusqu’au bord, lui faisant dire : «Si vous pouvez ajouter quelque chose au contenu de ce vase, entrez. » Nullement embarrassé, le saint prit une rose que le soleil avait flétrie et la plaça dessus: la tige de la fleur altérée but presque aussitôt l’eau qu'elle déplaçait et force fut aux saints de Maroc de laisser entrer leur rival, qui devint bientôt le patron de la ville”. Stdt bel ’Abbès en effet, dont le nom exact est Aboû 1-'Abbâs Ahmed ben Dja'far el- Khazradjt es-Seblt, vécut à Maroc au vi° siècle de l’hégire et y fut enterré”. Il n’a cessé pendant sa vie et depuis sa mort de protéger les habitants de la ville de Merrâkech (Maroc) et de tout le Maroc en général. Pendant la célèbre bataille des Trois Rois (4 août 1578) que les auteurs arabes appellent bataille’ de l'Oued-el-Mekhâzen, tandis que les historiens por-

1) Mouliéras, Maroc inconnu, IL, 702-703. Erckmaan, Maroc moderne, p. 108, dit que le saint, ayant prévu que la ville allait être prise par les chrétiens, la vendit à un juif pour la valeur d’ua pain afin de pouvoir dire qu'elle n'avait pas ét6 enlevée aux musulmans ; mais il n'indique pas la source de cette légende. Nous avons déjà dit que les renseignements de cet auteur ne peuvent être accueillis qu'avec réserves.

2) Cette légende est rapportée par Harris, Tafilet, p. 40-42. Erckmann, loc. cit., en donne une variante ou une altération (?)

3) Sur ce saint, voy. El-Magqart, Analecta, éd. Dozy, II, 68-69, dont le passage le plus intéressant au point de vue du culte des saints est traduit par Goldziber, Muh. Stud., 11, p. 325 ; voy. aussi Nefh 'el-Tfb, éd. du Caire, 1309 hég., IV, p. 355-361 (ce quatrième volume contient la vie du vizir Lisän ed- Din, qui ne se trouve pas dans l'édition de Leyde). Cf. Kitdb el-Istigçd, 1, 209. Sidi bel *Abhès mourut en l'année 601 (1204). Stumme, Märchen der Schluh von Tazerwalt, 1 vol. Leipzig, 1895, p. 166-173, donne aussi une curieuse légende sur ce célèbre personnage. Cf. encore Erckmann, op. laud., p. 108-110, sous les réserves indiquées dans la note 6 de la page précédente,

tugais la nomment bataille &’Alcazar (El-Qcçar el-Kebtr) et où deux souverains marocains et un souverain portugais trouvèrent Ja mort*, « Stdt bel ’Abbès es-Seblt apparut aux yeux de tous dans la mêlée; il était monté sur un cheval gris et allait de tous côtés exciler l’ardeur des combattants » *. Stdt bel *Abbès; du reste, n’est pas seul à protéger la ville de Maroc : il partage ce rôle de protecteur avec six autres saints, en sorte que la ville n'a pas moins de sept patrons que l'on appelle vulgairement Seb'a Ridjul, c'est-à-dire « les sept hommes »*. C'est qu’en effet, tous les saints locaux que nous rencontrons dans l’Islâm maghribin sont de vérilables patrons de pays‘. Ils protègent envers et contre lous la ville, la bourgade, la … simple dechera où ils ont leur toinbeau : Stdi Moh'ammed el-

H'ädjdj Boû-’Arrâqia est le patron de Tanger”, Stdt Yoûsof et- Tltdt est celui d'Ech-Chaoûn, Stdt s-Sa'tdit celui de Tétouan ; un jour que les éternels ennemis des Chaoünais, les guerriers de Lékhmâs, montaient à l'assaut d'Ech-Chaoûn, Stdt Yoûsof sortant de son tombeau saisit l'échelle au moyen de laquelle ils allaient pénétrer dans la ville et, la secouant comme un fétu, la rejeta au loin‘; Stdt s-Sa'tdt foudroya par une formidable explosion les soldats espagnols qui, en 1860, osèrent violer son sancluaire'. Ce dernier miracle est un de ceux qui se répètent dans toute l’Afrique du Nord avec

4) Voy. l'indication des deux ou trois principales sources dans Mercier, His. toire de l’Afrique septentrionale, Il, Leroux, 1891, p. 122. La bibliographie complète de cette célèbre bataille serait assez longue et ici hors de propos. Rappelons que Montaigne lui a consacré une page de ses Essais, |. If, ch. xxnr, in-

fine.

2) Nozhet el-H'ädi, trad. Houdas, p. 133 134.

3) Erckmann, Maroc moderne, 108, les énumère, mais en estropiant leurs noms. Cf. les seb'a ridjdl des Beni ’Aroûs, in Mouliéras, Maroc inconnu, II, 171 et les seb'a ridjdl d'Alger dans Venture de Paradis, Un chant algérien au xviure siècle, in Rev. afr., XXXVIII* ann., 3e-4° trim. 1894, nes 216-215, p. 339.

&) Sur les saints comme patrons, en un sens plus restreint que celui dans lequel nous prenons ce mot ici, voy. Goldziher, Muh. Stud., II, 310-314,

5) Mouliéras, Marog inconnu, II, 633. |

6) Mouliéras, id., 137.

7) Mouliéres, id., 203,

le plus de monotonie. En voici le modèle général. Le mara-

bout dont la mzâra est située au point culminant des montagnes des Bent-Fergân, tribu de la commune mixte d'El-Milia, est certainement peu connu, et son nom m'échäppe en ce moment même quoique le chtkh des Beni-Fergân lui-même , m'ait raconté qu'en 1804, lorsque le bey Otsmân s'aventura à la lôte de ses troupes dans celte région accidentée, trois énormes coups de canon sortirent des flancs de la montagne où repose le marabout et anéantirent l'armée; l’histoire malheureusement n’est pas d'accord avec notre chikh, car les circonstances de la mort du bey ‘’Otsmân sont bien connues‘. On frouvera dans les ouvrages de Trumelet, entre autres, une foule d'exemples du même miracle. Trois saints, Stdt Betteqâ, Sidt Boû-Gdoûr et Oualt Dâda, tous fort vénérés à Alger, se disputent l'honneur d’avoir sauvé cette ville en déchatnant contre la flotte de Charles-Quint, en 1541, une effroyable tempête". Dans un curieux chant populaire algérien, qui nous a été conservé par Venture de Paradis, le poète décrit le bombardement d'Alger par une flotte danoise, en 1770, bombardement qui n'eut aucun succès, et il énumère avec complaisance à ce propos les nombreux saints qui protégèrent si longtemps la capitale de la Régence*. Aboû Fâris, sultan hafcide, assiégeant Tlemcen voit en rêve la foule des sain(s protecteurs de la ville des Bent-Ziyân se précipiter contre ses armées et à la suite de ce songe renonce à son

1) Cf. Luciani, Les Ouled-Athia de l'Oued Zhour, in Rev. afr., XXXIIIS ann., 4e trim. 1889, ne 195, p. 298 seq. Matériaux intéressants sur l'histoire, les mœurs et le dialecte de cette tribu; information orale ; l’auteur est aux premiers . rangs des arabisants algériens. On péut voir, à la fin de son travail (p. 309-311), que la manie du chérifat sévit aussi bien sur les bords de l'Oued Zhour qu'ailleurs. Voir les autres références relatives à l'expédition du bey "’Oltsmân in Mercier, Hist. Afr. sept., III, 460, n. 1.

2) Voy. Devoulx, Édifices religieux de l'ancien Alger, ia Rev. afr.; XIle ann., n° 68, mérs 1868, p. 114: XIIIe ann,, n° 74, mars 1869, p. 129 et XIVe ann., ne 80, mars 1870, p. 186. Cf. Haëdo, Topographie et Histoire d'Alger, in Rev. afr., XVe ann., n° 85, janv. 1871, p. 44 et n. et n° 87, mai 1874, p. 224.

3) Venture de Paradis, loc. cit., p. 337-339 (édité par E. Fagnan).

/ ©, tend à remplacer définitivement l’ancienne‘. Le patron do-

dessein‘. On allongerait indéfiniment, sans utilité d’ailleurs, la liste de ces exemples : toute ville a ses moudlin el-bled”, ses patrons, parmi lesquels, du reste, il y en a généralement un qui a la préférence sur les autres : Stdt Boûmedièn’ est le vrai moûl el-bled de Tlemcen, de même Stdt ‘Abd er-Rah’mân ets-Tsa'labt pour Alger, Stdt bel "Abbès pour Maroc, Moûlaye Idris pour Fez; pas de village, de mechta, de zertba, de dechra qui n'ait son patron, et ces patronats, comme nous l'avons déjà expliqué, remontent pour la plupart au xvi‘ siècle, à l’époque de la grande rénovation religieuse de l'Afrique du Nord ; le mouvement se continue du reste, et on voit encore des villages changer leur ancien nom contre celui d’un saint : un kameau de Mtsioua (Djebâla) qui s’appelait naguère exclusivement Er-Retba a été débaptisé récemment ; les habitants ont choisi pour patron Moûlaye Boû-Chtä, le célèbre saint de Fechtâla.et cette dénomination

mine toute la vie religieuse du pays : on l’invoque à tout propos ; à son sanctuaire tous les procès se terminent par le serment; on nomme de son nom les enfants qu'on veut placer sous sa protection. C’est ainsi qu'à Tlemcen les Boûmedièn sont nombreux à cause du nom du célèbre saint enterré à El-’Eubbâd et qui est le « moûl el-bled ». Mémeles juifs de Tlemcen ont leur « rebb el-bled » qui protège la communauté‘ : les religions d’ailleurs n'ont pas coexisté si longtemps dans un même pays sans s'influencer réciproquement.

4) Extrait du Boustän par Bargès, Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, p. 328-329.

2) Moudlin, pluriel vulgaire de motil4 (mawla), en annexion moül, ex. : moull el-bled, patron religieux, moùl es-Sd’a, le Maltre de l'Heure, etc.

3) L'orthographe officielle et fautive est : Boumédine. C’est par erreur que nous l'avons employée plus haut : on prononce toujours Bou Medièn ou mieux Bou Mdièn.

4) Mouliéras, Maroc inconnu, Il, 398.

5) Cf. à ce sujet Darmon, Origine et constilution de la communauté israélite de Tlemcen, in Rev. afr., XIV° ann., juillet 1870, n° 82, p. 381-382.

. Stdt ‘Abd-cl-Qâder el-Djtlänt est le patron d'un nombre iucalculable de villages dans l’Afrique du Nord, où on l’ap—

pelle Tir el-Merâgueb, Lsl 1 He, « l'oiseau des vigies »,

à cause des nombreux monuments érigés à sa mémoire et qui dominent des montagnes élevées’. De là vient que les prénoms de Djilalt, Djelloûl, Qoutder, Baghdâdt* sont partout si nombreux, ces différentes appellations étant données au célèbre saint. Si l’on remarque qu'il est ainsi vénéré d'un bout à l’autre du monde musulman, de l’Insulinde hollandaise au fond du Maroc, en passant par l'Inde, l'Afghanistan, l'Égypte», on est tenté de mettre en doute ce que nous avons avancé plus haut, à savoir que le culte des saints a généralement ici un caractère local : mais, d’aulre part, si l’on en croit les légendes qui se racontent dans tous les pays où on lui a élevé une goubba, Abdelqâder el-Djflänt aurait visité chacun de ces endroits et signalé son passage par quelque miracle; il aurait même particulièrement affectionné le Maghrib, et c'est en cela que nous avons pu dire que même Île culte que l'on rend à ce pôle universellement vénéré prend une sorte de caractère national. Il n’y a pas du reste qu'à Stdt ’Abdelqâder el-Djtlänt que l'on attribue des voyages qu'il n'a pas faits. Dans le Maghrib, comme dans tout le reste de l'Islâm, on

1) Delphin et Guin, Notes sur la poésie et la musique arabes dans le Maghreb algérien, Paris, 1886, p. 109. Renseignements de source sûre : le livre dénote une connaissance approfondie des indigènes algériens el des dialectes qu'ils parlent.

2) Djtldlt, altération de Djtldnf; Djelloël, forme maghribine très répandue; Qoutder, diminutif de Qdder, lequel ne s'applique qu'à Dieu; Baghdddi, Sidi *’Abdelqâder est enterré à Baghdâd.

3) Cf. Goldziher, Aus dem Mohamm. Heiligenkult. in Aegypt., p. 5b et6a du t. à p., avec d'intéressantes références. À Alger même, Sidi ’Abdelqâder el- DjilAlt avait une chapelle élevée à l'endroit même où, d'après la tradition, il aurait creusé un puits, lors de son voyage à Alger. La chapelle et le puits, dont l’eau avait naturellement des propriétés miraculeuses, existaient encore en 1868, époque à laquelle le percement du Boulevard fit disparaître le sanctuaire, à la grande affliction des dévots musulmans (Devoulx, Kdifices religieux de l'ancien Alger, in Rev. afr., XIIIe ann., mars 1869, n° 74, p. 133-134, et une note de Berbrugger, in Voy. d'El-Aïdchi, p. 32, n. 1).

trouve de nombreux {ombeaux attribués à des compagnous du Prophète qui très certainement n’ont jamais vu le pays où l'on prétend que repose leur dépouille. M. Goldziher en a donné d’intéressanis exemples pour l'Égypte:, de même que M. Hartmann. M. Schreiner a rapporté de son côté les efforts faits pär des théologiens pour écarter ces pieuses fraudes". On relève dans la rik'la (voyage) d’un auteur magbribin le nom d’un prétendu compagnon du Prophète dont on plaçait le tombeau à Gabès ‘; M. Goldziher a signalé dans le voyage d'El-’Ayâchi la mention d’un certain prophète Khäled, qui reposerait non loin de Biskras. Un des exemples les plus curieux que nous ayons rencontrés en Algérie de ces soi-disant compagnons ou successeurs des compagnons du Prophète + est celui d’un des saints les plus révérés de Tlemcen et qu'on dit être Ouahb ibn Mounabbih ” ; il fautavouer qu'on ne s'attendait guère à voir honorer au fond du Maghrib la dépouille de ce juif converti à l'islamisme, d'origine perse, né et mort dans le Yémen d’après tous les témoignages historiques qui uous en restent".

1) Goldziher, Aus dem mohamm. Heiligenkult. in Aegypt., p. 3a, 3b, 6b du t àp.

2) Hartmann, Aus dem Religionsieb. der Lib. Wüste, loc. cit., p. 2683, 273.

3) Schreiner, Beitr. z. Gesch. d. theol. Beweg. in Islam; c) 1bn Teÿmfya über Volksbrauche nichtmusl. Urspr.u. über d, Heiligenkult, in Z. D. 4f. G, LIII Bd, T'H., 1899, p. 65, et p. 103 du t. à p.

#) Voyage de Mould Ahmed, trad, Berbrugger (à la suite de la Rih'la d'El-

. Aïâchi), p. 272.

5) Voyage d'El-’ Atdchi, trad. Berbrugger, p. 182 seq.; Goldziher, Muh. St, II, 355. Cf. dans Masqueray, Documents historiques recueillis dans l'Aurès occidental, in Rev. afr., XXI° ann., ne 122, mars-avril 1877, p, 116, une légende sur un certain Sidi Khâled qui aurait jadis converti les habitants de l'Aurès.

6) Les successeurs, tdbi'oûn, sont ceux qui, n'ayant pas connu directemen le Prophète, ont connu un ou plusieurs de ses compagnons.

7) On prononce à Tlemcen Sïdi l-Ouahhäb ben Mounsebbih. Nous espérons donner sous peu sur ce personnage des renseignements plus étendus.

8) Sur Ouahb ibn Mounabbih, voy. Chauvin, La recension égyptienne des Mille et une Nuits, Bruxelles, 1899 (Bibl. de la Faculté de phil. et lett. de Liège, fasc, VI), p. 31-32 et 51-58, où l'on trouvera les références à Ibn Kballikân, Ibn el-Atstr, Ibn Khaldoûn ,.... ainsi qu'aux ouvrages modernes. On

: Des traditions analogues et lout aussi menleuses ont amené les Tlemcéniens, dont la ville porte couramment dans le pays le nom d'E/-Djiddr (en arabe littéral « muraille » ; en dialecte maghribin « ancienne construction, ruine »), à soutenir que Tlemcen était le pays dont il est parlé dans le Coran, sour. vu, verset 76, lorsque Moïse arrive avec le voyageur inconnu qui n’est autre que Khidr ou Élie, dans une ville dont le mur (djiddr) est en ruine, et lorsque ce dernier prophète relève le dit mur sans demander aucun salaire. — Les indigènes de Zerqgets (Rtf marocain) croient que l'arche de Noé est venue s'échouer sur une de leurs montagnes nommée par eux Tidzighin, mais que les Arabes appellent Djebel el-Goûdt. On voit là un souvenir du Coran, sour. xr, vers. 46, où il est dit : (55 re de ©3-ls, « el (le vaisseau) s'arrêta sur le Djoûdt » ‘. Sur la côte des Ghmära, une falaise verticale, au-dessus de la coupole d'un sauton nommé Stdt Yabh'y4 l-Ouardânt, montre une excavation semblable à une vaste chambre : les indigènes appellent cette grotte zdouia bent sidné Noûk' (l’ermitage de la fille de Notre Seigneur Noé) et sont convaincus que celle-ci y esl enterrée". Un des saints les plus vénérés des Beni-Snassen et qui a son tombeau à . Oudjda, près la frontière algéro-marocaine, est Stdt Yah’yâben Yoùnès, sain{ Jean fils de Jonas. La tradition en fait un disciple de Jésus et l'identifie avec saint Jean le Baptiste. De

peut ajouter à la liste de ces derniers Lidzbarski, De prophelicis, quac dicuntur, legendis arabicis, Leipzig, 1893, p. 44-54.

1) Mouliéras, Maroc inconnu, Il, 811 n.

2) Id., p. 257.

3) Mob'ammed ben Rah'al, À travers les Beni Snassen in Bull. Soc. géog. et arch. d'Oran, XII° aunée, t. IX, fasc. XI, janv.-mars 1889, p. 19. Mémoire extrêmement remarquable par la précision des détails et la netteté des vues. Renseignements de premier ordre (observation, information). On regrette que M. Mob'ammed ben Rab'al ne nous communique pas plus souvent le fruit de ses observations et de ses études. En ce qui concerne Sidt Yab'yà il pense qu'il s'agit ici de quelque saint chrétien dont le nom serait resté vénéré par les indigènes. Il serait fort intéressant de voir cette hypothèse, d'ailleurs plausible, étayée de quelque preuve.

même le tombeau de Stdnâ Oûcha’, situé près de Nemours, représente pour les indigènes la sépulture du prophète Josué (loûcha'):, et l’on sait du reste, qu’en Orient il existe de nombreux tombeaux apocryphes des anciens prophètes ". Les indigènes des Bent-Zerouâl, au Maroc, considèrent comme sainte une de leurs montagnes parce que, disent-ils, Stdn4 "Aïsâ, c'est-à-dire Notre-Seigneur Jésus-Christ, y demeura quelque temps : c’est le Djebel Ouddka :. Stdnâ ‘Aïsä Joue un grand rôle dans nombre de traditions maghribines et souvent des agilateurs se sont fait passer pour lui : on sait en effet que, suivant la croyance musulmane, il doit revenir à la fin des temps. Le faux Boû-Dalt des Bent-Toufoût*, qui prôchait la guerre sainte contre nous, avait lancé une proclamation dans laquelle on lisait : « Je suis l’image de celui qui est sorti du souffle de Dieu, je suis l’image de N.-S. Jésus, je suis Jésus ressuscité. » Au Soudan, le célèbre H'âdjdj "Omar qui, au milieu de ce siècle, avait mis, sous couleur de prosélytisme, le pays, à feu et à sang, se fil d'abord passer aussi pour Jésus-Christ‘.

Nous avons fait allusion plus haut aux saints juifs, aux marabouts juifs, pourrait-on presque dire : il arrive parfois que certains marabouts d’origine vraisemblablement musulmane mais portant un nom biblique sont vénérés à la fois par les juifs et les musulmans. Chez les Israélites de Tlemcen, on entend couramment des gens du commun qui soutiennent

1) Mob'ammed ben Rah'al, loc. cit.

2) Voy. Goldziher, Aus d. moh. Heil.-kult, in Aeg., 3b et 5a-b du t. à p.

3) Mouliéras, Maroc inconnu, II, 807 n.

4) Mohammed ben el-H’arech Boû DAlt était ce chef qui tint têle au bey *Otsmän dans la guerre dont nous avons parlé plus haut. Cetle guerre avait eu lieu en 1804. Or en 1844, un individu âgé d'à peine trente ans se faisait passer pour Boû Däli, revenu miraculeusement, et soulevait contre nous une des tribus les plus incorrigibles, les Bent-Toufoût. La proclamation dont nous avons cité un extrait est Lirée de Féraud, Notes pour servir à l'histoire de Philippeville, in Rev. afr., XIX° année, ne 112, juillet-août 1875, p. 258. Malheureuse-

ment Féraud ne donne pas le texte de la proclamation. 5) Q. Lents, Timbouctou, trad. franc. par P. Lehautcourt, Paris, 1886, 1, p. 173.

que Stdt Ya’qoûb, sanion fameux enterré aux portes de la ville ‘, fut un juif. Et de fait, les juives visitent ce marabout et y font des sacrifices tout comme les musulmanes : seulement la plupart du temps elles ont soin de s'habiller comme ces dernières. À Tunis aussi un saint est également visité par les juifs et les musulmans *. Chénier raconte qu'à quelque distance de Fez, dans une montagne qu'il appelle « Askrou », il y a un saint « que les Berbères et les juifs réclament avec la même dévotion; l'opinion commune est que c’est un juif qui fut enterré dans cette partie de l'Afrique, longtemps avant le mahométisme. Les femmes des Berbères et des juifs qui désirent avoir des enfants ont la dévolion d'aller à pied au haut de celte montagne, où est l’hospice du saint * ».C’est exactement ce qui se passe à Sidt-Ya'qoûb de Tlemcen. — D'autre part, il paraîtrait qu’à Fez « les Marocains rendent une sorte de culte à la mémoire de « Sol Achouel », juive de Tanger, qui mourut de notre temps dans des supplices atroces plutôt que d’abjurer la loi de Moïse, ou de renouveler une abjuration qu'elle avait faite en cédant aux séductions de l'amour ‘ ». Dans le même ordre d'idées, il faut citer le très curieux ex-volo, dont l'abbé Bargès a donné le texte en facsimilé et qui fut adressé à la Vierge par un vieux marabout

1) Sur ce saint voy. le Boustdn ft dsikri L'oulamd oua lawlid bi Tlemsän, mss. de la Bibl. d'Alger, ne 1737 du Catalogue Fagnan, p. 283. Traduction in Bargès, Compl. Hist. Beni-Zeiydn, p. 96-97.

2) Lapie, Civilisations tunisiennes, p. 251.

3) Chénier, Recherches historiques sur les Maures et histoire de l'empire de Maroc, Paris, 1767, t. {ll, p. 154-155. Chénier est un auteur où il y a encore d'assez bons renseignements à prendre, mais on doit en user avec quelque précaution. CF. Mouliéras, Maroc inconnu, IT, 605.

4) Abbé Godard, Description et histoire du Maroc, Paris, 1860, 1, 83-84. Bon livre pour l’époque ; mais noter que l’auteur est un catholique ardent. Ainsi il déclare, sans en douner aucune autre preuve, que Sol Achouel doit appartenir à l'Église du Christ et non à la Synagogue talmudiste, parce que les rubbins avaient officiellement permis l’aspostasie extérieure pour éviter la mort. Il ajoute que, d'après ses renseignements, le lieu du supplice de la martyre est sur une place de Fez, protégé par une enceinte qui en empêche la profanation.

musulman qu'il connaissait particulièrement ‘: la Vierge y est appelée id settind Meyrem, où l'on voit l'emploi de l'expression setti que nous avons étudiée plus haut. Cet ex-volo avait été placardé dans anne niche contenant la stalue de la Vierge, dans la cathédrale d'Alger : il faut ajouter que la cathédrale d'Alger est une ancienne mosquée; la niche dont il s’agit était l'aucien ru#'rab de ia dite mosquée et au-dessous d'elle se trouvait justement écrit, en lettres d'or, un des versets du Qoran où 1l est parlé de Marie (sourate nr, verset 32). Ce dernier détail peut expliquer en partie l'acte du vieux marabout". — Près de Tunis, d’après Lapie, le tombeau de saint Louis est encore vénéré par les musulmans à l’égal de celui d’un märabout ?.

Il est arrivé souvent que des renégats juifs ou chrétiens sont devenus marabouts. Sans aller chercher des cas comme celui du duc de Ripperda, aventurier hollandais, ex-ministre d'Espagne, qui, s'étant mis au service d’un souverain marocain, fut batlu par les Espagnols et, suivant certains auteurs‘, embrassa l'Islâm et fut ensuite vénéré sous le nom de Stdt ‘Osman, on peut puiser dans les traditions musulmanes des exemples de chrétiens ou de juifs devenus musulmanset marabouts. Toutle monde connaît la presqu'île de Sidi-Ferruch où l’armée française débarqua en 1830. Là se trouvait le tombeau de Stdt Feredj (dont nous avons fait Ferruch): la légende rapporte qu'un capitaine espagnol nommé Rouche ou Rouko vint mouiller à cet endroit : irouvant le saint endormi, il le fit prisonnier; mais après ce rapt impie, il eut beau forcer de

1) Bargès, Compl. de l'Hist. des Beni-Zeyan, p. 558 seq. et le fac-similé, placé à la fin du volume,

2) 11 n'est peut-être pas inutile non plus de faire remarquer qu'il y avait à Alger, près de la porte Bab el-Oued, un oratoire fondé par une maraboute nommée Selli Meryem ou Settenâ Meryem. Il fut démoli dès les premiers temps de la conquête (Devoulx, Édifices relig. de l'anc. Alger, in Rev. afr., VIIIe année, n° 43, janv. 1864, p. 29-30).

3) Lupie, Civilisations tunisiennes, 240.

#) Cf. Mouliéras, Maroc inconnu, Il, 730 n,

voiles, son navire n’uvançait pas. Touché de la grâce, il embrassa l'Islâm et se fit le serviteur du saint. Ils furent inhumés l'un près de l’autre et Sidt Rouko passe avec Sidt Feredj à l'immortalité. Lorsqu’en 1847, la construction d'un fort nécessita la démolition de la chapelle, on exhuma bien deux squelettes, ainsi que le constate un procès-verbal officiel ; ils furent transportés à une heure de là, dans le cimetière de Stdi Mohammed el-Akbar'. — Un cas beaucoup plus intéressant est rapporté par le fanatique auteur du Xit46 el-Istigcd; il vaut la peine d’être traduit : « L'an 661 (1263 de J.-C.) mourut le chtkh, qui avait la connaissance (mystique) du Dieu Très-Haut et qui était d'un rang élevé, Abou Nou’aïm Ridhouân ben “’Abdallâäh le Génois, c'est-à-dire originaire de Gênes au pays des Européens; son père était chrélien et sa mère était juive. Voici d'après le récit d’Aboùû l-’Abbâs el-Andaloust dans sa RzAla en quelles circonstances son père embrassa l’islamisme. Ce dernier, dans son pays, à Gênes, avait un cheval qui s’échappa une nuit, entra dans la cathédrale (all ail) et fit ses excréments dedans sans ôlre aperçu par aucun des bedeaux (42) de l'église, ni par quelque autre. Le père de notre saint se hâta de faire sortir son cheval; mais lorsque vint le malin, les gens de l’église virent le crottin et dirent : « Certes, le Messie est venu hier dans l’église sur son cheval «et celui-ci y a fait ses excréments. » La ville fut mise en 6émoi par cet événement et les chrétiens se disputèrent l'achat de ce crottin, au point qu’une parcelle se vendait un prix énorme. Cependant le père d'Aboû Nou’aïm connut aux chrétiens leur erreur et s’enfuit à Rbâl el-Fath’, sur le territoire de SIA. Là il fit la rencontre d’une juive’ qu’il épousa et celle-ci devint mère du chtkh Aboû Nou’aim. Celuici grandil également dans la science, dans la sainteté (ouildia) et dans l'amour du Prophète, sur qui soient le

1) Le procès-verbal l’appelle Mohammed ou el-Hagard (sic). Voy. Devoulx, Monuments relig. de l'anc. Alger, in Rev. afr., XIVe année, n° 79, janvier 1870, p. 286-287 et Trumelet, Algérie légendaire, p. 369-374.

salut et la bénédiction de Dieu ‘. » Le fils d’un chrétien et d'une juive devenant un oualt, voilà certes une histoire que l'on ne s’attendrail pas à trouver dans un auteur aussi intolérant que le Slâout, qui doit cependant, car il vit encore,

connaître et approuver le proverbe marocain : à £ YŸ «65 #0) AZ mi Au Y Lu, c'est-à-dire : « Le juif ne devient bon musulman qu'à la quarantième génération *. »

Rien mieux que l’histoire que nous venons de racunter, ne nous montre combien la qualité de marabout est indépendante de toute question de race et de caste. Ce n’est pas non plus exclusivement la science qui confère ce titre : l'immense majorité des marabouts sont illettrés. Enfin il est inutile d'ajouter qu'ils n’ont guère d'attaches officielles avec le gouvernement : les fonctionnaires du culte et de la loi, les imâms, les cadis ne se recrutent généralement point parmi eux. On est surpris de trouver dans le Dictionnaire de l'Académie” cette définition : « MarasourT, s. m. Nom donné, dans quelques contrées de l'Afrique, à un prêtre mahométan attaché au service d'une mosquée. » L'auteur d'un livre sur l'Algérie‘ a faitremarquer que cela rappelait beaucoup la fameuse définition de l'écrevisse qui, suivant de mauvaises langues, avait été présentée à l'une des séances et que le grand Cuvier aurait, dit-on, si spirituellement raillée. Le marabout, en effet, n’est pas un prêtre mahométan et n'est attaché à aucune mosquée. Ce n'est guère que sous notre domination que des marabouts on! consenii à accepter certaines fonctions religieuses ou politiques.

1) Ah’med ben Khâlid en-Nâcirt es-Släout, Kifdb el-1stigca li akhbdr douwal el-Maghrib el-Agçd, 4 vol. Caire, 1304, t. IlI, p. 96-97. Nous devons à M. Mouliéras l'indication de ce curieux passage.

2) Mouliéras, Maroc inconnu, Il, 709 n.

3) Institut de France, Dictionnaire de l'Académie française, 6 édition, t. Il,

? 4) Henri Béchade, La chasse en Algérie, nouv. 6d., 4 vol., Paris, 1880 ; p. 166.

Presque la moitié du livre est employée à donner sur les indigènes des détails intéressants.

Comment donc devient-on marabout? il y a pour cela plusieurs voies : la science, les bonnes œuvres, la réputation de justice, l'ascétisme, les pratiques mystiques, la folie et même l'imbécillité peuventconduire à la dignité de marabout. Une fois acquise, cette qualité est héréditaire" : elle assure du reste à son possesseur tellement de privilèges qu'il est rare que ses descendants la laissen( se perdre. Il y a cependant des exemples de ce fait” etils sont beaucoup plus fréquents qu'on n'a coutume de le dire. Noblesse oblige, et si les fils d'un marabout négligent d'exercer l'influence qu’ils tiennent de leur ancêtre, les traditions qui leur attribuent la bara4a finissent par s’effacer, à moins qu’un descendant mieux doué ne sache rappeler à lui les fidèles”.

Parmi les marabouts de naissance, il faut naturellement placer au premier rang les chérifs, les descendants du Prophète ou soi-disant tels. C’est en ce sens qu'on dit par exemple : « Les Oulâd Stdt Ah’med el-Kebtr sont marabouts. » C'est à cause de cela que nombre d’endroits habités par des chérifs sont appelés E/-Mrdbt'in, « Les Märabouts ». En Kabylie ces marabouts sont arrivés à former une véritable caste qui vit au milieu des Kabyles sans se mélanger avec eux: les femmes ne transmettent pas la qualité de marabout; les marabouts kabyles se marient généralement entre eux, mais il n'est pas rare de voir un chérif épouser une Kabyle ‘; plus rarement une chérifa épouse un Kabyle; les marabouts restent neutres dans tous les conflits; jadis, ils n'étaient pas tenus de prendre les armes; ils étaient exempts d'impôts et de corvées; ils sont consultés dans toutes les circonstances difficiles ; on les choisit comme arbitres ; ils ont enfin le mono-

1) Cf. Hanoteau et Letourneux, Kabylie, II, p. 83 ; Rinn, Marabouts et Khouan, p. 15; Lapie, Civilisations tunisiennes, p. 246.

2) Hanoteau et Letourneux, op. laud., II, p. 93.

3) Hugonnet, Souvenirs d’un chef de bureau arabe, 1 vol., Paris, 1858; p. 46. Livre bien documenté : l'auteur a vécu parmi les indigènes et a été appelé à les administrer pendant de longues années.

#) Les mêmes usages avec la même restriction sont suivis par tous les Chorfa d'Algérie. Cf., p. ex., de La Mart. et Lac., Documents, II, p. 324-345.,

pole de l'instruction religieuse‘. Il va sans dire qu'ils sont toujours et partout respectés : la suprôme injure qui consiste à insulter la famille d’un Arabe en lui criant quelque phrase comme : in'al (pour l'an) oudidik (que Dieu maudisse tes parents), ou encore Alldh ik'arra#' boûk (que Dieu fasse brûler ton père dans l'enfer), ne peut être adressée à un chérif : ce serait en effet insulter la famille du Prophète et le Prophète lui-même*. Au Maroc en particulier, les chérifs constituent l’aristocratie privilégiée : Chorfa du Djebel ’Alem, de Ouezzân, du Tafñilelt, ces grandes familles ont le pas sur tous les autres partis”. Ce sont des chérifs ou soi-disant tels et spécialement des chérifs marocains qui, se faisant passer pour le Mahdi, ont, sous le masque du « Maître de l'Heure »*, soulevé tour à tour contre nous les populations de l'Algérie pendant plus d’un demi-siècle. Des traditions persistantes dans le Maghrib représentent en effet l'imdm el-mahdi, le personnage qui doit clore le drame du monde suivant l'eschatologie musulmane, comme devant apparaître au Maroc et particulièrement dans le Sous‘. C'est vers l'Occident plutôt que vers l'Orient que les Maghribins ont toujours tourné leur regard‘ et il est à remarquer que ’Obéid Allâh lui-même, le fameux mahdt qui fonda la dynastie fatimide, bien que venu de l'Orient, se révéla à Sidjilmâsa (Tafilelt).

A défaut de la naissance, le savoir, les bonnes actions, la

1) Hanoteau et Letourneux, Kabylie, II, p. 84-85,

2) Cf. Cat, L'islamisme et les confréries religieuses au Maroc, in Rev. des D. M.,t. CXLIX, ne du 15 septembre 1898, p. 380-381. Ce remarquable article est une synthèse lumineuse de nos connaissances sur la question religieuse au Maroc.

3) Le Châtelier, L'Istam dans l'Afrique occidentale, 1 vol., Paris, 1899, p. 16. — Les idées de M. Le Châtelier sur la religion musulmane ont été acquises au prix de longues études et de nombreux voyages tant en Orient qu'au Maroc et au Soudan, sans parler de l'expérience qu'a donnée à l’auteur une pratique prolongée des affaires algériennes.

4) Tout le monde connaît le roman d'Hugues Le Roux qui porte ce titre.

5) Cf. Moh'ammed Boû Râs, Voyages extraordinaires et nouvelles agréables, trad. Arnaud, in Rev. afr., XVIIe ann., 1883, p. 853.

6)Cf. contrd Gab! Hanotaux, L'{släm,in Le Journal du mercredi 21 mars 1900, Ar-

charité, la droilure du caractère, peuvent conférer à celui qui les possède le titre de marabout, mais seulement, dans ce cas, après sa mort. Car pendant la vie n’est marabout que celui qui, descendant du Prophète, détient par son intermédiaire une parcelle de baraka, ou celui qui par des signes exlérieurs non équivoques, se révèle comme particulièrement favorisé de la grâce divine : au nombre de ces signes extérieurs sont la folie, l'extase, le don des miracles.

Les fous, en effet, les idiots, et ceux qui se donnent volon- (airement des allures d’aliénés, car il y a lieu de croire les simulateurs nombreux, sont, ici comme en maint autre pays, entourés de la vénération populaire. C'est une des voies de la sainteté. « Les musulmans croient que la pensée de Dieu habile ces cerveaux laissés vides par la pensée humaine. » Vêtus de haïllons, ces bahloël, ces boû hdlt errent par les rues de toute agglomération indigène, nourris par la charité pu- blique. « L'indigène le plus influent (dans les Bent ’Aroûs du nord marocain) est un nommé Stdt 1-H'asan de Thar’ezert” qui doit à une folie, peut-être réelle, plutôt simulée, une grande réputation comme devin, prophète. Sa maison, par son fils "Abdesselâm, est devenue un véritable but de pèlerinage, où les Djebâla se rendent en foule. On considère les moindres de ses paroles comme un oracle et, à en croire quelques raconlars, la tranquillité des Djebâla sur le passage du sultan, en 1889, serait due en partie à ce qu'un jour, avant la nouvelle de l’arrivée de celui-ci, Stdt ‘Abdesselâm s'était fait couper les cheveux, témoignage de soumission qu'on a reporté au sultan”. » On trouve dans le livre de M. Mouliéras la mention d'un, Sidt Moh’ammed el-Boùû Hält, idiot vénéré qui obligeait les indigènes à manger un mélange de cheveux, de son, de kouskous, de miel, de terre : on se soumettait à

ticle remarquable, mais dans lequel son éminent auteur nous paraît beaucoup exagérer l'influence de l'Orient musulman sur le Maghrib.

4) Cat., loc. cit., p. 381.

2) Est-ce le hameau de Tasroûts de Mouliéres, Maroc inconnu, LI, p. 197?

3) De La Mart. et Lac., Documents, t. I, p. 371-372.

tous ces extravaganis caprices. On lui avait donné une femme et aujourd'hui, à la Zéouia Sidi Moh'ammed el-Boû Häli, son fils Stdt ‘Abderrah’mân, qui a hérité de sa baraka, mais non de son imbécillité, reçoit dévotement les offrandes que lui apportent les fidèles‘. De là vient que de nombreux villages de marabouts s'appellent communément E/-Behdlil* (pluriel de bahloël), et en Kabylie Zbahalals. Un bel exemple de bahloäl, de medjdsoûb, car ces deux mots sont en fait presque synonymes, est le derviche Ben Noûnoû, de Ouargla, dont Largeau a longuement tracé le portrait : nous y renvoyons le lecteur‘. Au reste, répétons-le, il n’est pas de bourgade indigène qui n'ait son bahloûl, auquel on attribue toutes sortes de pouvoirs surnaturels. Et le jour même où nous avons réuni ces notes, nous avons vu dans les rues d'Oran un de ces illuminés qui boit du vin, s’enivre, mange du porc en plein jour et en public pendant le Ramadhân, sans que ses coreligionnaires, si susceptibles sur ce chapitre, y trouvent le moins du monde à redire. C'est qu'à ces sorles de fous, tout est licite, même les pires extravagances, et les agents indigènes de l'autorité n'osent pas intervenir, en pareil cas, pour réprimer les écarts d’un bahloûl. Nous nous souvenons d'avoir jadis, lorsque nous avions charge de l’administration des indigènes, été obligé de donner l’ordre à un cavalier de commune mixte d’arrêler un de ces fous sacrés qui faisait du scandale. Le cavalier ne se décida que difficilement à agir et, comme le fou résistait, déclara qu'il était vaincu et ne pouvait en venir à bout : il était persuadé en lui-même que notre bahloûl était doué d’une force suraaturelle et qu’il commettrait une grave

4) Mouliéras, Maroc inconnu, If, p. 295-297. La z4ouia°de Stdt Moh'ammed el- Boû Hälf est située dans les Bent Smith’ (Ghmära).

2) Par exemple de Foucauld, Reconnaissance, p. 24, p. 37; Mouliéras, Maroc inconnu, 11, p. 23. L'explication donnée de ce nom par de Foucauld nous parait inexacte : le célèbre voyageur semble avoir élé induit en erreur.

3) Hanoteau et Letourneux, Kabylie, Il, p. 94.

4) V. Largoau, Le pays de Rirha, Ouargla. Voyage à Rhadamès ; 1 vol. Paris, 1879; p. 197-206, avec le portrait du fou. Largeau est un voyageur exact et consciencieux : les faits qu'il a vus par lui-même sont rapportés avec précision.

NUTES SUR L'ISLAM MAGHRIBIN ° 71

impiété en portant la main sur cet élu de Dieu. En 1830, Drummond Hay, représentant de l'Angleterre à Tanger, réçut d'un forcené de ce genre un coup de feu : il allait demander réparation, quand le fou (moins fou peut-être qu'il ne le paraissait) entra chez lui en riant aux éclats et en lui apportant un panier de melons. Déjà en 1820 un autre bahloûl avait donné un coup de bâton à notre consul à Tanger, M. Sourdeau. Ce dernier ayant réclamé, le sultan Moulaye Soleïmân répondit, non sans ironie, au consul de ne pas faire (top attention à cet acte d'un fou et de mettre en pratique le précepte évangélique de l'oubli des injures ‘ ! Depuis, cependant, des réparations éclantes ont pu êlre obtenues dans des cas analogues : mais on peut encore voir dans une relation récente comment l'ambassadeur d'Italie, allant présenter ses lettres de créance au sultan, fut insulté par un med}dzoûb". Les historiens de l'Afrique du Nord nous montrent ces fous jouissant parfois d’une autorité extraordinaire et se permettant de tout dire aux sultans. « Que penses-tu de ce palais ? disait à un de ces babloûl le sultan El-Mançoûr au moment où il donnait une fête magnifique — Quand il sera démoli, il fera un gros tas de terre », répondit l’autre *. Un type curieux à étudier à cet égard est le fameux Aboû r-Rouâin qui vivait à Fez au xvi° siècle : il prophétisait les victoires ou les défaites des divers compétiteurs qui se disputaient l'empire, il proposait à Moh'ammed ech-Cheikh de lui rendre la ville de Fez, il prédisait la mort de tel ou tel grand personnage avec une audace qui n'eût 6t6 tolérée chez aucun autre que lui, et toutes ses prévisions naturellement se réalisaient ‘. Le peuple a toujours adoré ces bahloûl et les sultans ont dû maintes fois tolérer leurs extravagances pour ne pas encourir la colère de leurs sujets. Les habitants de Fez, voulant rentrer en grâce auprès

1) Godard, Maroc, 1, p. 87.

2) De Amicis, Le Maroc, 1 vol., Paris, 1882 ; p. 150, 153.

3) Nozhet el-H'ddi, éd. Houdss, p. 193.

4) Id., p. 40, 53, 54, 60, 61, 69; voir sa biographie dans le Daw h'at en ndchir d'Ibn ‘Asker, Fes, 1309, p. 60-62.

18 REVUX DE L'HISTOIRÉ DES RELIGIONS

de ‘’Abdallâh ben Ech-Cheikh, choisirent comme inlercesseurs deux medjdzoûb qui, en fait de sainteté, en étaient arrivés au degré des malämita*, Stdt Djelloûl ben el-H'ädjdj et Stdt Mas’oûd ech-Cherrât'. Le sultan qui goûtait peu cette

saintelé les traita de gâteux (LL (3 ol?) A la suite de cette insulte, ajoute l’auteur arabe, l'estomac de ’Abdallâh se renversa, en sorte qu'il rendait ses excréments parle bouche et 1l fut affligé de cette infirmité plusieurs jours, jusqu'au moment où il alla prier les deux saints de lui rendre leur eslime *. La multitude est si attachée à ses bahloùl que leur disparition est généralement considérée comme une calamité : Ben Noûnoû, le derviche illuminé de Ouargla, s'étant éloigné de la cité, on alla à sa recherche et on le ramena en grande pompe ?. — On devine aisément que l’état de bahloûlconféranl detels privilèges el donnant une semblable influence doit être fort couru. Il y a eu de ces simulateurs qui ne craignaient pas d’ayouer leur imposture à des Européens avec lesquels ils s'étaient liés. Chénier rapporte le cas d'un medjdzoûb qui partageait avec lui les offrandes qu'on lui apportait ; «et, dit-il je l'ai souvent plaisanté sur l’art et la sagesse qu'il mettait à faire le fou »‘. Un autre de ces fous, dans les Bent Mh'ammed (Edough), avouail son mensonge à un voyageur français : « Si je dévoilais ta fourberie à tes coreligionnaires? lui disait celui-ci. — Essaie ! ils ne Le croiront pas », répondait le marabout‘. Enfin le fameux derviche Moh'ammed ben El-T'ayyeb, qui a fourni à M. Mouliéras les principaux éléments de sa riche enquête sur la société marocaine, avoue implicitement qu'il passe sa vie à duper ses coreligionnaires.

4) AAA 25 des LG. Ce sont, d’après Dozy, « ceux qui allient la piété intérieure à la licence extérieure » (Suppl., s. v.). Cf. Dschordschani, Definitiones, 6d. Fluegel, 1 vol. Leipzig, 1885, p. YA et Y£A. Les termes par lesquels on désigne chaque degré de la hiérarchie des çoûfts varient du reste suivant les auteurs.

2) Nozhet el-H'ddf, p. 396 de la trad. et YYA du texte.

3) Largeau, op. laud., p. 204,

&) Chénier, Rech. hist. sur les Maures et hist. de l'emp. du Maroc, t. 111, p. 151.

5) Béchade, La chasse en Algérie, p. 205-206,

Si; dans la rue, il a l'air d'un fou, avec sa tête de Christ émaciée, avec ses yeux hagards, avec ses mouvements incohérents, avec sa manie de parler et d'éclater de rire tout seul, si, disons-nous, il semble tellement bien être illuminé que les musulmans s'arrêtent tous sur son passage et que les femmes viennent toucher son burnous. cependant dans l'inimité des Européens auxquels la patience de M. Mouliéras a su l'habituer, c'est un homme extrêmement intelligent et qui en arrive assez facilement à rire de la facilité avec lequel on le prend pour un élu de Dieu‘.

À défaut d'une généalogie bien établie, à défaut d’une imbécillité réelle ousimulée, on peut devenir, par ses seuls efforts, un saint, un marabout, en faisant l'ermite. M. Goldziher a montré comment l'ascélisme a pris pied dans l’Islâm, contrairement aux anciennes sentences du Prophèle*. Aujourd'hui, il a tellement bien droit de cité dans la religion musulmane, qu'il est devenu la voie normale qui mène à la sainteté. L'aspirant maerabout se retire sous un olivier, dans une grotie, dans un gourbi abandonné. Là, dans la retraite et le silence, il se livre à la prière, il jeûne; il importe qu'il soit étranger, nul n’élant prophèle en son pays, aussi bien chez les musulmans qu'ailleurs. Au bout d’un certain temps, le bruit se répand qu'un homme venu de loin, généralement du fond de l'Occident, un ermite, s’est installé dans la contrée. On subvient à ses besoins ; il refuse tout superflu; on insiste près de lui, il consent à rester dans le pays. Un ou deux événements beureux se produisent-ils, on les attribue à la bénédiction attachée à sa présence; pour peu qu'il ait le jugement droit, il réussit à apaiser quelque couflit dans lequel on l'avait pris

1) Voir à la fin du t. Il du Maroc inconnu le portrait de Mohammed ben Et- :

T'ayyeb; il importe toutefois d'observer que cette photographie a été faite au moment où, après une période de prospérité passée à Oran et pendant laquelle M. Mouliéras l’interrogeait, il avait notablement engraissé,

2) Goldsiher, De l'ascétisme aux premiers temps de l'islam, in Rev. Hist, Rel., XIXe ann., t. XXXVII, 1898, ne 3, mai-juin, p. 314; et Materialien sur, Enhoickelungsgeschichte des Sufismus, in. W. Z. K. M..t. XIII, 1899, p. 35-57.

pour arbitre. C’en est assez pour que la vor popul le sacre marabout. Sa réputalion de sainteté s’atfermit : il peut se permettre des goûts plus luxueux. On lui donne un terrain, une femme, on lui apporte des cadeaux en z#Ÿra, on lui sait gré de bénir le sol par sa présence. On est très fier de ces saints locaux el on aime à les opposer aux saints de la tribu voisine, comme en Angleterre deux villes mettent aux prises leurs boxeurs préférés". — 11 y a au Maroc des tribus, comme les Bent Ahmed es-Sourrâq ou le Djebel H'abtb, qui sont littéralement peuplées de ces santons*.

La plupart sont de véritables saint Labre musulmans”, mais les marabouts devenus célèbres ne laissent pas que de se donner tout le confort possible, Écoutons ce que dit le général de Wimpffen des marabouts de Kenatsa, qui passent pour être pauvres: : « Ces pieux personnages, confortablement vêtus, respirant généralement la /santé, d’une physionomie souriante, de formes douces et agréables et montés sur de beaux mulets, à côté desquels courent à pied de vigoureux nègres du Soudan, rappellent assez nos moines du Moyen- Age‘. » El Palat, au Touât : « Si 1-H'âdjdj ’Abderrah’mân est un marabout marocain, bon vivant, le teint fleuri, la main loujours ouverte. pour recevoir. Les marabouts partagent avec les rats ce privilège d'être les seuls animaux gras de ce pays*. » La plupart des grands marabouts arrivent, du reste, facilement à un embonpoint qui témoigne qu'ils n’ont plus besoin pour fortifier leur influence de se livrer à l’ascétisme. Feu le chérif d'Ouazzän, ’Abdesselâm était d'un embonpoint

1) St. Bonsal, Morocco as it is, 1 vol., Londres, 1893 ; p. 186-189. — Livre de touriste intéressant.

2) Mouliéras, Maroc inconnu, II, 740, 766.

3) Voyez par exemple le portrait de Moûlaye Smä'il de Mogador, donné par Von Maltzan, Drei Jahre in N.-W. Afrika, IV, p. 157.

&) Cat, Confréries religieuses du Maroc, loc. cit., p. 397.

5) De Wimpffen, ap. de La Mart. et Lac., Documents, II, p. 628.

6) Palat, Journal de route, 1 vol. Paris, 1886; p. 266. — Palat est le dernier voyageur qui ait vu le Touât avant la prise d'In-Çâlah’.

extraordinaire, mais son père Stdt1-H'âdjdj el-’Arbtle surpassait encore à cet égard. « I]ne pouvait voyager que dans une lilière d’extraordinaires dimensions, traînée par huit mules:. » Le célèbre chérif Boû Baghla qui souleva contre nous les Kabyles en 1854 était aussi d'un embonpoint considérable :; EI-H'âdjdj Moh'ammed, qui se faisait passer pour Boû Ma’za (le fameux agitateur du Dhahra), était, dit-on, si corpulent qu'il fut impossible de trouver un cheval pour le porter*.. C'esticilelieude rappelerlacroyance curieuse suivant laquelle la chair des marabouts serait un poison; cette croyance, répandue aussi en Orient, a été enregistrée par les savants musulmans et commentée diversement par eux°.

Il y a loin du pauvre ermite au marabout devenu puissant. Ce n’est plus l’humble santon, sans cesse en prières ou parcourant la tribu, couvert de la {kirga en lambeaux, pour porter la parole de Dieu; c’est le seigneur, craint et respecté de ses sujets qui lui payent itribut. « Le chapelet qui orne sa poitrine est une œuvre d'art, agrémenlée de pierres précieuses, et, à travers la cedriyyda, jadis inusitée, se dissimule mal la chaîne de montre en or massif". » Tout en restant souvent aussi fanatiques que l’ascète solitaire, ils savent se mêler à nous pour les besoins de leur cause; on les rencontre dans nos salons, ils assistent aux bals officiels, ils s’attablent à la terrasse des cafés de nos boulevards parisiens et ne craignent pas loujours d'y consommer des apéritifs plus ou moins orthodoxes. Leur conduite dans ce milieu, troublant pour eux,

1) De La Martinière, Journeys in the kingdom of Fez and to the court of Mu lai Hassan, 1 vol., Londres, 1889 ; p. 114. — Le livre de M. de La Martinière renferme nombre d'indications intéressanies ; l’auteur a disposé de nombreux renseignements d'ordre administratif et diplomatique.

2) Robin, Histoire du chérif Bou Bar'la, in Rev. afr., XXVIII ann., no 163, janv.-févr. 1884, p. 166. Relation précieuse : on y trouvera, à l’endroit indiqué, le signalement de Boû Baghla.

3) Id., op. laud., Rev. afr., XXVII° ann., ne 153, mai-juin 1883, p. 187.

4) CF. René Basset, Sanctuaires du Djebel Nefoisa, in Journ. asiat., 9e sér., t. XIIT, mai-juin 1899, p. 462; où l’on trouvera des références aux auteurs arabes; cf. El Kettäni, Salouat el-anfds, 3 vol. Fez, 1316, I, p. 10.

5) Depont et Coppolani, Confréries religieuses, p. 245.

serait loin d’édifier leurs serviteurs. Quelques-uns , élevés dans nos établissements d'instruction, ont reçu une éducation européenne : ce n'était pas un spectacle banal que d’entendre les fils de Moûlaye ’Abdesselâm et de sa femme anglaise réciter Ja fdtih'a avec un accent londonien‘. « La première fois, raconte Bonsal, que je vis Moûlaye ‘Alt, l’atné de ces saints anglo-maures, il venait de la région de Zemmoûr. La foule de ses serviteurs l'accompagnaient pieusement.… Moûté sur un cheval dont l’indolence l'irritait, il finit par perdre patience et s'écria : « Ha’ang it, ga on, can't yer! ». Et la foule de ses admirateurs se pressait autour de l'animal récalcitrant, répétant de leur mieux : « Ha’ang it, ga on, can't yer*? » En ce qui concerne l'absorption des liqueurs alcooliqueseuropéennes, Moûlaye 'Abdesselâm en abusaitd'une façon extraordinaire. Chose étrange, ces habitudes peu musulmanes ne paraissent pas déconsidérer sensiblement les marabouts auprès de leurs fidèles’. L'auteur anglais que nous venons de citer raconte qu'un marabout marocain l’étonna par la facilité avec laquelle il ingurgitait une bouteille de « whisky » : il crut plaisant de faire remarquer ce travers aux serviteurs du marabout. « Il est vrai, lui répondit-on, qu'il boit de l'alcool; mais sa sainteté est telle qu'au contact de son gosier, le breuvage enivrant devient aussi inoffénsif que du lait+. » C'estl’explicalion qu'on entend généralement, dans tout le Maghrib, lorsqu'on parle à un indigène de l’intempérance d’un marabout. Dans les tribus marocaines, les marabouts, qui n’ont pas à leur dispositionles alcools européens, boivent lamak'ya ou eau-de-vie fabriquée tantôt avec des raisins secs, tantôt avec des figues, tantôt avec des dattes°. « On peut re-

1) St. Bonsal, Morocco as if is, p. 166 : « The young Shereefs, which lisp the fathâ (sic) with a cockney accent. »

2) St. Bonsal, Morocco as it is, p. 168. En anglais correct, il faudrait : « Hang it, go on, can't you. »

3) Béchade, Chasse en Algérie, p. 199.

4) St. Bonsal, Morocco as it is, p. 189.

5) De Foucauld, Reconnaissance, p. 397, n. 1.

conoat{re presque partout Îles tnatabouts dt double usage du kif! et de l’eau-de-vie, qui forme un de leurs caractètes distinctifs*. » De tout temps au reste, les indigènes du Maghtib ont fabriqué et consommé des boissons fermentées, eau-devie et tiôme vin de raisin». Mais il faut avouer qu'aujourd'hui les marabouts algériens et tunisiens ont généralement le pas sur leurs collègues marocains, ëti ce qui concerne la sobriété.

Le chapitre de la continence pourrait äussi faire l'objet de remarques peu flatteuses pour lu vertu des marabouts. Mahomet, d'ailleurs, où le sait, était hoslile au célibat et cetio doclriné a prévalu. Cependant l’Islâm a connu les vœux de virginité et même ces mutilations volontaires que s’infligèrent des sainls comme Origène et que s’infligent eticore aujourd'hui les s#optzy russes‘. À notre époque encore la continence esl recommandée datis l’enseignement des confréries mys-

À) Sur le kif, voy. de Foucauld, au passage cité ici; Fischer, Hieb- und Stichwaffen in Marokko, in Müt. d. Sem. f. or. Spr., Jahrg. II, 2° Abth., 1899, p.231, n. 4, où l'on trouvera de nombreuses références; Quedenfeldt, Nahr.-, Reiz-und kosm. Mitt. b. d. Marok. in Verh. Berl. anthr. Ges., 19 mars 1887 ; et Delphin, Recueil de temtes pour l'arabe parlé, 1 vol., Alger-Paris, 1891, p. 108, 110,

2) De Foucauld, Reconnaissance, p. 35.

3) C'est ua fait banal dans l'histoire de l'Afrique du Nord que l'apparition d'un réformateur des inteuts qui se met à briser les finstruments de musique et les jarres de vin. Les gouvernements indigènes percevaient une laxe sur les marchands de vin. Cf. Chronique de Zerkacht, trad. Fagnan, p. 190. Les historiens nous parlent chez les abâdhites d'une sorte de cabaret, dit medjles el-khamar,, c'est-àdiré « salon à boire ». Voy. René Basset, Sanctuaires du Djebel Nefodsa, in Journ. asiat., IXe série, t. XIII, ne 3, mai-juin 1899, p. 456. Le grand saint des Fechtâla, Moulaye Boû Cht4, s'appelle de son surnom El-Khammär, le marchand de vit (Mouliéras, Maroc inconnu, Il, p. 91). Sur la fabrication et la consommation des liqueurs fermentées du raisin par les indigènes de l'Afrique du Nord, cf; Bertholon, Explorat. anthrop. de l'ile de Djerba, in L’Anthropologie, sept. oct. 4897, n° 5, p. 560; de La Mart. et Lac., Documents, pp. 325, 428, 438 ; Mouliéras, Maroc inconnu, I, p. 55; Il, p. 475, 476, 608, 754.

4) Voir dans Sprenger, Das Leben und die Lehre des Moh'ammed, 3 vol. Berlin, 1961 ; I, p. 381, n. 2, la réponse que fit Mahomet à un émule d’Origène. Cf. Goldsiher, Muh. St., Il, p. 336; Influences chrétiennes dans la littérature religieuse de l'Islam, in Rev. Hist. Rel., 1° ann.,t. XVIIL; De l'ascétisme aux premiers temps de l'Isläm in Rev. Hist. Rel., 19° ann., t. XXXVII, p. 316-307.

tiques:, mais elle ne prévaut pas en somme dans l'Islâm. Les plus austères marabouts sont loin d'en avoir toujours donné l'exemple : un réformateur puritain comme Île chef des Almoravides, ’Abdallâh ibn Yastn, épousait chaque mois plusieurs femmes : « il n’entendait pas parler d’une jolie fille sans Ja demander aussitôt en mariage », dit un histoirien*. Sans remonter aussi loin, on pourrait citer des exemples analogues et nombreux dans l’Algérie actuelle. Une des personnalités religieuses les plus considérables des environs d'Oran est connue par la facilité avec laquelle elle accueille les visites des femmes et par le grand nombre de ses unions successives : le cheikh Boû Tlélis est pourtant un vieillard, et son influence religieuse, un peu entamée par quelques pelits scandales, se maintient néanmoins. Le célèbre chérif Boùû Baghla, dont nous avons déjà parlé, faillit maintes fois compromettre son prestige par ses extravagances pour sa maîtresse H'altma bent Mesa'oûüd, une mulâtresse*. On pourrait multiplier ces exemples, mais il serait déplacé d'insister

4) Le célibat était imposé aux clercs (*azzdba) qui gouvernaient le Mzâb, quoique les doctrines abâdhites préconisent le mariage. Cf. Masqueray, Chronique d'Abou Zakarid, p. 254, n.

2) Qart'ds, trad. Beaumier, p. 184.

3) Robin, Hist. du chér. Bo Baghla, in Rev. afr., XXVIIIe ann., n° 165, mai-juin 1884, p. 176-177. — Vers la fin sa carrière de révolte, Boû Baghla, qui sentait le besoin de regagner son prestige, entama des négociations pour épouser Lâlla Fâl'ma la célèbre prophétesse kabyle, qui organisa en 1857 la résistance contre nos colonnes. Cette maraboute, qui était déjà d’un certain âge à cette époque et d’un embonpoint extraordinaire, avait jadis 6t6 mariée à un marabout des Beni Itouragh. Elle l'avait quitté vers 16 ou 18 ans pour se retirer chez ses frères; mais son mari ne voulut jamais divorcer et, suivant la coutume kabyle, elle ne put se remarier. Cependant les négociations avec ce dernier étaient avancées et Boù Baghla comptait fortement sur le mariage, quand il fut tué le 25 décembre 1854. Cf. Rev. afr., XXVII® ann., n° 162, nov.-déc. 1883, p. 434-435. Déjà en 1849, un autre chérif, Moh'ammed el-H'achemf, qui se faisait, lui aussi, passer pour Boû Ma'za, avait fait à Lälla Fât'ma des visites répétées : comme la maraboute était encore belle, ces assiduités avaient été très remarquées et avaient même donné lieu à des commentaires malveillants. Cf. Robin, Histoire d'un chérif de la Grande Kabylie, in Rev. afr., XIV° ann., n° 82, juillet 1870, p. 353.

ici sur ce sujet. Nous ne pouvons cependant ne pas dire un mot, comme exemple de l'extraordinaire aveuglement où peut conduire le respect superstitieux des marabouts, des actes de libertinage qui, à maintes reprises, furent commis par des medjdzoûb en public. « On m'en a cilé un, dit Pellissior de Reynaud, qui, à Tunis, accolait les femmes en pleine rue. Les parents les couvraient respeclueusement de leurs burnous pendant l’accomplissement de cet acte édifiant'., » — « Il y en avait un à Tétouan, dit Chénier, qui, ayant un jour rencontré les femmes sortant du bain, après quelques mouvements convulsifs, s'empara d'une des plus jeunes el eut commerce avec elle au milieu de la rue; ses compagnes qui l'entouraient faisaient des cris de joie, et la félicitaient sur son bonheur; le mari lui-même en reçut des visites... »*. Haëdo dit que cette turpitude, et même pis, était fréquente à Alger, du temps de la domination turque?. De pareils faits ne se renouvellent plus certainement aujourd'hui dans les mêmes conditions: mais, dans les tribus, les musulmans ferment complaisamment les yeux sur mainte aventure analogue. Parfois, cependant, quelques-uns se fâchent, comme cet individu du Babor qui obligea ses deux filles à partager la couche d'un derviche réfugié dans une grolie, afin de les faire participer à la baraka. « On devine ce qu'il en advint : un beau jour le trop fervent croyant trouva sa descendance augmentée de deux enfants, fruit du commerce de ses filles avec l'homme de Dieu. [ln’eutd'’aulre ressource que de traduire le derviche devant nos tribunaux qui le condamnèrent à quelques mois de prison*. » C'est à

1) Pellissier de Reynaud, Annales algériennes, éd. de 1854, 3 vol., III, p. 489. — Pellissier est un historien exact et consciencieux, Le cas auquel il fait allusion est peut-être le même que celui qui est raconté avec plus de détails dans Béchade, La chasse en Algérie, p. 195, auquel nous renvoyons le lecteur, afin de ne pas abuser de ces citations.

2) Chénier, op. laud., LT, p. 152.

3) Haëdo, Top. et Hist. d'Alger, trad. Berbrugger et Monnereau, in Rev. afr., XVe aun., no 85, janv. 1871, p. 66 et 69. CI. p. 64.

4) Depont et Coppolani, Confréries religieuses, p. 250-251.

des faits de ce genre qu'aboutit souvent l'incroyable tolérance ayec laquelle les musplmans africains, si chatouilleux habituellement sur ce chapitre, laissent les marabouts fréquenter leurs femmes",

Le marabont fait toujours un grand honneur à Ja famille dans laquelle il prend une femme, si celte famille n'est pas maraboutique. Cela arrive souvent même en Kabylie, où les marabonts constituent une caste assez étroite ; nous avons déjà dit que dans ce cas on refusait à la jaune épouse Îe nom de /dlla et on ne manque aucune accasion de lui faire sentir l'infériorité de sa naissance’. Les Jégendes hagjologiques nous montrent généralement les familles empressées à offrir leur fille au marahoul étranger qui vient se fixer dans Je pays”. Ïl est beaucoup plus rare de voir des maraboufs prendre une chrétienne pour épouse légitime, mais nous en avons pourtant plusieurs célèbres exemples. Sidt Ah'med et-Tidjän!, le grand chef de la zâouia de 'Ain-Mâdht, épousa jadis à Bordeaux M'" Amélie Picard, à qui l'on doit la transformation de Kourdane, point autrefois désert, en une superbe habitation, entourée de plantations‘. Moûlaye ’Abdesselâm, chef des T’ayyibiya et dont nous avons déjà parlé à plusieurs reprises, avait, nous le savons, épousé une institutrice anglaise‘. Enfin tout récemment St Jlamza, le jeune chef des Ouläd Stdt Chtkh, a demandé et obtenu la main de M'* Ferret, fille d'un commissaire de surveillance des chemins de fer*. Et il ne paraît pas que ces alliances, d’ailleurs parfaitement

1) Voyez-en une série d'exemples relatifs au derviche Moh'ammed ben Et'- T'ayyeb dans Mouliéras, Maroc inconnu, II, p. 48-49, 207-208, 297-298.

2) Hanoteau et Letourneux, Kabylie, Il, 84.

3) Voy., p. ex., Trumelet, Saints de l'Islam, p. 29: Algérie légendaire, p. 185. Cpr. p. 201.

4) Gouvernement général de l'Algérie, Cérémonie -religieuse à la mosquée de la Pécherie à Alger en l'honneur de Sid Ahmed Ettidjani, décédé le 20 avril 1897, 1 pl. Alger, Fontana, 1897, p. 4.

5) Sur la chérifa d'Ouazzân, voy. de La Mart., Morocco, p. 117-118.

6) « Il n’y a pas eu moius de 13 femmes françaises dans les harems de Moùlaye ’Abdesseläm, Moulaye Moh’ammed et Moûlaye H'asan, dont la plupart ont donné

orthodoxes, aient porté le moins du monde atteinta au prestige de ces puissants personnages *,

Nous sommes ainsi amenés à envisager le rôle que joue la femme dans le maraboutisme du Maghrib : ce rôle est considérable. On a dit que l’Islâm était avant tout une « religion d'hommes » : ceux qui voudront être édifiés à cet égard liront les pages documentées que M. Goldziher a consacrées à la question dans ses Muhammedanische Studien. Il en résulte que, malgré quelques restrictions d'ordre purement théorique formulées par les théologiens, rien dans la condition sociale de la femme aux premiers âges du mahométisme ni dans la doctrine de l’ancien Islâm, ne l'empéchait d’aspirer, au môme titre que l’homme, au rang de oualiyya*. Et de fait il y a eu des saintes en Orient depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours. Les dictionnaires de biographies des personnages pieux, ouvrages qui forment une branche importante de lalittérature musulmane, contiennent de nombreuses vies de saintes, dont les miracles ne le cèdent en rien à ceux

des enfants aux trois empereurs marocains... Une d'elles, nommée Fanchette, une très belle femme, avait été enlevée d’une ferme de la Mitidja par quelques cavaliers de ’Abdelqâder et offerte au sultan *’Abdarrah'mäa, Elle donna à celui-ci deux fils qui furent élevés comme les autres priaces. Arrivés à l'âge de trente ans cependant, le sang français reprit le dessus chez eux et leur impétuosité ayant donné ombrage aux autres membres de la famille royale, ils furent emprisonnés » (De La Mart., Morocco, p. 316-317). Il est curieux de rapprocher ce passage de celui où M. Aumerat raconte l’histoire de la famille Lanternier, dont les Arabes firent tous les membres prisonniers en 1836 à l’'Oued Beni Messous, près d'Alger. Le père, emmené à Mascara, fut délivré, mais mourut peu de temps après. Mm=* et Mne Lanternier furent envoyées au Maroc et le fils du sultan *Abderrah'mân s’éprit dela jeune fille qui avait {8 ans. Elle se fit musulmane, l’épousa et devint. princesse. Elle serait devenue puissante à la cour du Maroc sous le nom de « princesse Dagia » ?)(Aumerat, Souvenirs algériens, 1 vol. Blida, 1898 ; p. 309-313).

4) Sur les conditions du mariage d’une chrétienne ou d’une juive avec un musulman, vôy. Khelfl, trad. Perron, II, p. 390. — La coutume kabyle est contraire; cf. Hanoteau et Letourneux, Kabylie, Il, p. 164.

2) Goldziher, Muh. St., Il, p. 295 seq., spéc. p. 299.

qu'on attribue à leurs collègues du sexe masculin : il ya même des ouvrages qui sont entièrement consacrés aux biographies des saintes‘. Il y a eu en Orient des congrégations religieuses de femmes, des nonnes musulmanes. Il y avait des couvents de femmes en Égypte, il y en avait à La Mecque; et, dans|le nord de l'Afrique, les géographes musulmans citent Monastir, dont le nom est significatif, et qui était le rendez-vous des ascètes musulmanes". C'est donc une erreur de répéter, comme on l’a souvent fait, que la femme ne joue aucun rôle dans l'Islâm oriental et que le culle des saintes est un caractère spécial de l’Islâm maghrilin.

Mais si ce culte n’est pas spécial au Maghrib, on ne peut méconnaître qu'il y a pris une extension vraiment plus considérable qu'ailleurs, et on se l'explique facilement si l'on considère que, dans l'antiquité déjà, les Berbères, suivant un passage bien connu de Procope”, avaient pour leurs prophétesses une vénération toute particulière. Des femmes comme la fameuse Kâhina‘, comme la légendaire Habisa des Beni Yemloûl (Aurès)", comme Zineb la Nefzaouienne, la femme de Yoûsef ben Tâchefin ‘, comme cette Chimei qui au xiv* siècle commandait aux populations du cœur de la Kabylie’, semblent dans l’histoire du Maghrib au Moyen-Age continuer la tradition des prophétesses antiques*. Ces tradi-

1) Goldziher, Muh. St., p. 300.

2) Id., p. 301-302, avec une citation très intéressante d'El-Magrizt,

3) Procope, éd. Dindurff, Il, 8 (Corp. script. hist. byz.).

4) Voyez les références dans Fournel, Les Berbères, 2 vol., Paris, 1875, I, p.215. — C'est le plus remarquable ouvrage d'ensemble qui existe sur l'histoire du Magbrib médiéval.

5) Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie, p. 170.

6) Ibn Khaldoûn, Berbères, trad. de Slane, 11, p. 71,72; Qartds, trad. Beaumier, p. 186.

7) Masqueray, op. laud., p. 132.

8) Goldziher, Almohadenbewegung. Z. D. M. G., XLI, 1887, p. 55. — Sur la tante et la sœur de H'amim, voy. Ibn Khaldoûn, Berbéres, édit. de Slane, II, p. 144; Qartds, trad. Beaumier, p. 135 et Mouliéras, Maroc inconnu, Il, 345, où l’on trouvera les autres références.

tions ne pouvaient manquer de se perpétuer dans le culte des saintes, puisque l'Islâm favorisait le développement de ce culte : c'est ce qui est arrivé, et aujourd’hui innombrables sont les tombes de maraboutes auxquelles on va dévotement en pèlerinage, depuis les Syrles jusqu’à l'océan Atlantique. Citons, à titre d'exemples, quelques-unes de ces saintes, en allant de l’est à l'ouest, et puis au sud.

Dans les communautés berbères abâdhites du Djebel Nefoûsa un grand nombre de femmes ont brillé par leur science et par leur piété: : le tombeau de beaucoup d’entre elles est encore aujourd'hui un lieu de pieux pèlerinages. On en trouvera une série d'exemples dans le mémoire de M. René Basset sur les sancluaires du Djebel Nefoûsa*. L'une d'elles était une noire qui se convertit dès qu’elle entendit réciter le Coran”. — À quelque distance d’une des portes de Tunis, Bâb el-Felläh', s'élève le tombeau de Lalla ’Âïchat el-Mannoûbiyya, née à El-Mannoûba, à l’ouest de Tunis. « Célèbre par ses quatre-vingts miracles, elle a inspiré de nombreuses medkh'a (panégyriques en vers) qui se chantent dans les réunions tenues à son sanctuaire »*«. M. Sonneck, que nous venous de citer, a publié un de ces poèmes et il nous apprend qu'El-Mannoûbiyya est assez célèbre pour avoir été l'objel d’une biographie relatant ses mandgib*.

Dans la Grande Kabylie, la plus haute cime du Djurdjura, le Lâlla Khadtdja, prend son nom de la sainte qui y estenterrée ; mais la plus célèbre maraboute kabyle de ce siècle est la fameuse Lâlla Fat’ma dont nous avons déjà parlé, et qui fut l'âme de la résistance des montagnards du Djurdjura en

1) De Calassanti-Motylinski, Djebel Nefoüsa, p. 91 et 0. 1.

2) Journ. asiat., IX° sér., t. XIII, mai-juin 1899, n° 3, p. 423 seq. et t. XIV, juillet-août 1899, n° 4, p. 88 seq.

3) Id., t. XIII, p. 463.

4) Sonneck, Siz chansons arabes en dialecte maghrebin, in Journ. asiat., IX° sér.,t. XII, mai-juin 1899, n° 3, p. 471 ett. XIV, juillet-août 1898, n° 4, P 121. — Ce sont non seulement de précieux documents linguistiques mais aussi d’importants matériaux pour le folklore.

5) 1d., *. XIII, p. 489, n.

1857; elle était d'une famille marahoutique puissante et riches; ses pracles n'avaient jamais été démentis, disait-on, et du reste, elle avait prédit elle-même l'invasion des Français et sa captivité. « Malgré son embonpoint exagéré, dit un témoin oculaire qui Ja vit lorsqu’après la prise des villages des Illilten elle fut ramenée captive au camp français, ses traits sont beaux et expressifs. Le #k'o/ étendu sous ses sourcils et ses cils agrandit ses grands yeux noirs. Elle a du çarmin sur les jones, du #'enna sur les ongles, des tatouages bleuâtres, épars comme des mouches, sur son yisage at ses bras ; ses cheveux noirs, soigneusement nallés, s’échappent d’un foulard éclatant, noué à la façon des femmes créoles des Antilles ; des voiles de gaze blanche entourent son col et le bas de son visage, remontant sous sa coiffure, comme les voiles de Rébecca d'Ivanhoë ; ses mains fines et blanches sont chargéesde bagues. Elle porte desbracelets, des épingles, des bijoux, plus qu'une idole antique +. » Telle était J'héroïne de la défense nationale kabyle : elle aussi reprenait la succession des femmes célèbres que nous avons citées plus haut. Elle n’est pas, dans J’histoire moderne de l'Algérie, Ja seule maraboute qui ait tenté de jouer un rôle analogue. En vaiçi un autre exemple : la scène se passe en 1847, dans le cercle d'Aumale. « Depuis quelque temps, dit un rapport officiel, une femme des Oùûläd Stdt Brahim, nommée Fâl'ma ben Stdt t-Touâit, après avoir assassiné son mari, qu'elle prétendait avoir été tué d’un coup de canon tiré du ciel, se disait maraboute et inspirée, Cette femme, jeune et d’une beauté remarquable, était suivie d'un cortège de jeunes gens bien montés, bien équipés, et sur lesquels elle paraissait exercer un grand empire... La maraboute s8 promenait sans but bien déterminé, recueillant les offrandes des fidèles et faisant quelques prédictions insignifiantes ; mais son cortège devye-

1) Émile Carrey, Récits de Kabylie, p. 289. Lire, dans cette intéressante relation de la campagne de 1857, le récit de la prise des villages des Illilten et de Lalla Fêt’ma, pp, 267-291.

nail chaque jour plus nombreux et cette réunion de jeunes gens vigoureux et passionnés pouvait devenir un moyen d'action dangereux entre les mains d’un intrigant. Elle avait prédit à Moh'ammed Embârek (marabout du cercle d'Aumale) qu'il serait un jour sultan des musulmans et que ce jour ne tarderait pas à arriver”, » Elle disparut du reste, sans donner plus d’inquiétudes à l'autorité.

Au sommet du Djebel Boû Zegzâ, cette belle montagne au croupes accentuées que l’on aperçoit dans le fond de la baie d'Alger, s'élève le tombeau de Lâlla Tâmesguida, sainte également fort célèbre et à qui les femmes stériles viennent de loin demander la fécondité". — Dans Alger môme, il y eut jadis quelques tombeaux de maraboutes : nous avons menlionné déjà la mosquée de Settt Meryem qui se trouvait près de l'ancienne porte du ruisseau”; nous pouvons y ajouter le sanctuaire de Lâlla Tasâdit, sainte kabyle, enterrée du côté de la porte Bab Azzoun, mais dont le tombeau a disparu depuis longtemps‘. La voie ferrée d'Alger à Maison-Garrée a exigé la démolilion d'une qoubba, dédiée à Stdt Belal et auprès de laquelle se trouvait une source consacrée par les nègres d'Alger à une certaine Lâlla Imma Haoua; [à, avait lieu lous les ans, vers le commencement de mai, la fête des Fèves, 'aïd el-foûl, célébrée en grande pompe par les nègres. Lâlla Imma Haoua recouvre évidemment ici quelque ancien culte des sources. Sur la route de Rab el-Oued à Saint-Eugène, la Fontaine des Génies, au bord de la mer, appelée par les indigènes Seb'a ‘Aïoûn, est encore, tous les mercredis matin, l'objet de sacrifices, sans qu’on ait placé là aucun

1) G. Bourjade, Notes chronologiques pour servir à l'histoire de l'occupation française dans la région d'Aumale, in Rev. afr., XXXIIe ann., 3° trim. 1888, n° 190, p. 270-271. — Travail consciencieux qui met au jour d'assez nombreux documents officiels.

2) À. F. À. S., C. R. de la 10° sess., Congrès d'Alger, 1881, p. 1104-1105.

3) Cf. supra, p. 42 et 70.

&) Devoulx, Édifices rel. de l'anc. Alger, in Rev. afr., XIII° ann., ne 74, mars 1869, p. 131.

6) Trumelet, Algérie légendaire, p. 360.

sanctuaire maraboutique destiné à masquer le caractère païlen de ces cérémonies‘. Lâlla [mma H'alloûla n'est aussi que le génie du lac du même nom habillé en maraboute*. La connexion entre les sanctuaires marabouliques et les sources ou les arbres est un fait banal dans l'Afrique du Nord. Et quand des indigènes racontent qu’auprès de la tombe de telle maraboute des Oûlâäd Gâsem (’Aïn-Mlila), un olivier séculaire est apparu subitement, on peut bien être certain que c’est plutôt le contraire qui s’est passé et que le culte de la sainte a succédé tout doucement à celui de l'arbre”.

Rien ne montre mieux combien le culte des saintes est enraciné chez les Berbères sédentaires que le grand nombre de maraboutes enterrées dans certains pays. « Lamontagne des Bent Çâlah” (près de Blida) est riche en saintes : outre la chapelle funéraire de Lälla Imma Tifelleut, on y compte encore le gourbi-djäma’ (mosquée) en dis d’une sainte inconnue que dans l'ignorance de son nom les Bent Çâlah' désignent par celui de Lâlla Taourirt, la Dame du Monticule*, la h'aouît'a de Lâlla Imma Mghtîta, au milieu d'un cimetière, celle de Lâlla Imma Ouasa’a, sur la rive gauche de l'Oued el- Guel'rân, et le chône-maqâm de LAlla Imma Mtmen, sur la rive gauche de l’Ouâd Beni ’Azzas. » — Faut-il citer encore, dans le Tell algérien, Lâlla Settt, la sainte si vénérée de Tlemcen, dont nous avons déjà parlé* et Lâlla Marnia (Maghniyya) qui a donné son nom à la petite ville bien connue, près de la frontière marocaine, à 25 kilomètres d'Oudjda,

1) Ces sacrifices ont ét6 maintes et maintes fois décrits. Voy. par ex., Piesse, Algérie, 6d. de 1874, p. ci.

2) Trumelet, Alg. lég., p. 381 sea.

3) A. Robert, Fanatisme et légendes locales, in Rev. alg., XIIIe ann., 2° sem., ne 14, p. 438-439. Cf. LAlla Goboucha (orthographe?) signalée par E. Reclus, Géog. univ., t. XI, p. 737, d'après Arthur Leared, Morocco and the Moors. 4) Cet exemple est à joindre à ceux que nous avons cités p. 55 de ce travail.

5) Trumelet, Saints de l'Islam, p. 307. Voir dans les pages suivantes l'étonnante légende de LAlla Imma Tifelleut.

6) Cf. Bargès, Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nom.…., 1 vol.,

Paris, 1859 ; p. 132. — Une des femmes de Stdi Ah'med ben Yoûsef s'appelait Lalla Settt. Voy. René Bassot, Dictons de Sidt Ah'med ben Yoùsef, p. 17.

toutes deux très vénérées? leurs qoubbas sont l'objet de mains pèlerinages et chaque année une grande oua'da est donnée en leur honneur. Lâlla Marnia est plus visitée encore que Lâlla Setit : sa légende, bien conservée, rapporte d'innombrables miracles. Elle avait la science, la beauté, la piété : sa descendance existe encore dans le pays'. -— Au Maroc aussi les saintes sont en grand honneur ; deux au moins d'entre elles sont bien connues de tous les voyageurs qui ont ét6 à Fez par El-’Araïch (Larache). Ce sont Lâlla Mennânat el-Meçbâh'iy ya, la patronne d’El-’Araïch, dont le mausolée est silué dans les jardins qui sont au sud de cette dernière ville”, et Lâlla Mtmoùna Taguenaout, dont le tombeau s'élève dans l'Ouâd Drader, sur la route de Fez*.

Chez les populations sahariennes également, nous retrouvons le culte des maraboutes: Lâlla Ctfiyya est La patronne vénérée du qçar de ‘Ain-Sfisifa et l'ancêtre des Oülâd en- Nehar. C'est la tante du célèbre Stdt Chtkh et sa descendance est restée non seulement dissidente, mais ennemie des Oû- Jâd Stdt Chtkh proprement dits*. À Kenatsa, dans le Sahara orano-marocain, s'élève la coupole de Lâlla ’Âïcha bent Chtkh®,. Au Touat enfin, les saintes ont également des sanctuaires : Lâlla Moora est enterrée à Tasfaout*, Lalla Rabh'a dans l’Aouguerout”.

M. Goldziher a donné, comme type général des légendes de maraboutes, celle de la célèbre Sitta Nefisa, l'arrière petitefille de H'asan et la bru de l’imam Dja'far eç-Çâdiq": Nous rapporterons ici une légende de sainte d’un genre un peu

1)L. Provençal, ap. Piesse, Algérie, éd. de 1874, p. 264.

2) Robhlfs, Mein erster Aufenthalt in Marokko, p. 367. L'orthographe du nom de la sainte nous est donnée par Mouliéras, Maroc inconnu, II, p. 546.

3) De La Martinière, Morocco, p. 408.

4) Voy. le deuxième tableau généalogique des Oûläd Stit Cbikh, in de La Mart. et Lac., Documents, in fine. Cf. Rinn, Marabouts et Khoudn, p. 352.

5) De La Mart. et Lac., Documents, II, p. 625. |

6) De La Mart. et Lac., Documents, 1V, p. 174, n.

7) De La Mart, et Lac., Documents, III, p. 281.

8) Goldziher, Muh. Stud., II, p.303-304.

g4 REVUR DE L’HISTOIRE DES RELIGIONS

différent, mais très répandu dans lé Maghrib : « L’excellente, la stblime, la parfaite, la sainté (oua/iyya), l'ettatique (madjdzoûba), l'objet de la faveur divine (mougarraba), l'aimée de Diet (mak'boûba), Oumm ‘Abdalläh ’Aïcha bent Seyytdna Moh'äammed ben ’Abdallâh, fut l’élève de son frère Seyytdnâ Ak'med et devint illuminée de Dieu (VW «) en l'an 1066 H. (1655-1656 J.-C.). Elle fut la première des disciples de son frère qui reçut la divine faveur ; ravie violemment par une subite illumination en une extase prolongée, élle perdit connaissance. On dit qu'elle permit à son époux de se remarier, lui donnant à choisir entre ce parti el celui de vivre avec elle en supportant son nouvel élat, et s'excusant de le mettre dans celte alternative. Elle déplaça toute sa fortune, la dépénsa en œuvres pieuses et la partagea éhtre ses plus proches parents de père et de mère, equè qu'il n’en restât ni peu ni beaucoup. Son mari s’en plaignit à Stdt Qâsem en disant : « Que faire ? elle est comme celui qui brûle et qui, voyant le feu s'altacher à ses vêtements, les réjette précipitamment loin de lui sans discernement. » Il voulait dire par là que le feu de l'amour divin détruisait les liens qui attachaient encore le cœur de son épouse à ce bas-tiondé, comme le feu réel brûle les vêtements qui sont sur le corps de celui qu'il atteint et l’oblige à lâcher tout ce qu'il a et à le jeter au loin sans discernement. Oumni ’Abdallâäh aimait à s’isoler : lorsqu’elle se trouvait dans la société des autres femmes, Dieu la plongeaïit dans un tel hébétement qu'elle ne savait plus ce qu'elles disaient. Elle avait pour soti frère te vive amitié etne pouvait s’arracher à sa contemplation : quant à son mari Stdt Moh'ammed ‘Âcem el-Andaloust, il était d'abord incapable d'atteindre aux élats extatiques où il la voyait et de supporter la réserve dans laquelle elle se tenait {ant vis-à-vis de lui-même qu'à l'égard des plaisirs mondains ; mais un jour il fut soudainement ravi dans une extase au cours de laquelle il défaillit et tomba lui aussi sans connaissance. On l'emporta, sur l’ordre de Stdt Ah'med et on Île fit entrer chez sa femme qui se répandit en actions de grâce envers Dieu, en Île re-

NUTÉS SUR L'ISLAM MAGHRIBIN dB

merciant d'avoir associé son mari à sa vie d'extases ; elle fut ainsi tranquillisée à son sujet. Elle mourut dans les douleurs de l'accouchement, sans avoir pu enfanter, au moment de la prière du vendredi 7 redjeb 1070 (20 mars 1660), et fut enterrée le même jour sous la qoubba de son père. Elle était née vers 14037 (1627-1623)". »

On trouve dans ce récit, qui n'appartient du reste pas à proprement parler à la légende, car il ne rapporte que des faits comme l'on en voit encore se produire, le caractère ascétique qu'ont les maraboutes dans la littérature hagiologique du Maghrib. Ce paraît être aux yeux des hagiographes leur principal mérite : cependant la science ne leur est pas refusée *, mais il semble que les savants, sans oser exprimer leur opinion ouvertement, voient les maraboutes d'un œil peu complaisant:. Dans les deux plus récents recueils biographiques consacrés aux saints marocains, le {Vachr el-matsänt déjà cité et le Kb eç-çafoua*, les vies de saintes sont infiniment moins nombreuses que celles des saints. Dans le Boustän', diclionnaire biographique des saints de Tlemcen, ville où cependant les tombeaux de saintes sont nombreux, on ne trouve la biographie d’aucune maraboute. Les lettrés auraient-ils instinctivoement voulu réagir contre les traditions antiques et persistantes dont le cultes des saintes est le dernier écho ? On le dirait : ils n’appellent jamais les saintes /d/la, qui est l'appellation populaire. Très souvent, au lieu de la série habituelle des épithètes laudatives, ils se contentent de dire : « une femme

1) Moh'ammed ben et-T'ayyeb el-Qadir!, Nachr el-matsdnt fi a'idn el-qarn ets-tsänt, Fez, 1310 H., I, p. 227. |

2) Cf. Goldsiber, Muh. Stud., II, p. 302. — Voy. daus Mouliéras, Maroc inconnu, II, p. 741, la mention d’une femme de Fâs, El’-Alid bent St V-T'ayyeb ben Kirân qui faisait uh cours de logique dans lé mosquée dés Andalous.

3) Dans le grand pèle-inage des sept saints à Std’ Abdesseläm ben Mechtch, les femmes ne sont pas admises. Cf. Mouliéres, op. laud., 1}, p. 174.

4) Mob'ammed eç-Çeghir ben Mohammed ben ’Abdalläh el-Uufränt, Xitdb çafoua man intachar min akhbér çolah'di L-qarñ el-h'âdi ’àchär, À vol., Fea.

5) Voy. supra, p. 56, n. 1.

96 REVUK DE L'HISTOIRE DKS RELIGIONS

pieuse, dL 51,1». La plupart du temps, leurs saintes sont

des parentes de saints plus célèbres, par exemple ‘Âicha Oumm Ah'med, fille, femme, mère de pieux personnages ", ou des éahlouldt comme ceite Âminat el-Bastioüniyya, ainsi appelée de la famille des Oulâd el-Bastioûn (mot évidemment d'origine européenne)*, comme cette ’Âïchat el-’Adaouiyya, qui possède un sanctuaire à Miknâs (Méquinez)?, comme cette Roqgiyyat es-Seba iyya qui, étant muette, prédisait l’avenir par signes +. Toujours leurs praliques ascétiques sont leur plus grand titre de gloire ; c'était une ascèle que la célèbre Mimoñna bent ‘Omar :, que l'on invoque encore aujourd’hui ; une ascète aussi qu'El-H'âdjdjat el-Melouâniyya, fameuse par ses pèlerinages et les mortifications qu'elle s’imposait*. Quelques-unes sont mariées comme, par exemple, Rogqiyya bent Stdt Moh'ammed ben ‘Abdalläh", une oualiyya épouse d’un çdlik'. Mais le plus souvent elles observent la conlinence dès que la faveur divine leur est accordée, comme dans l’histoire que nous avons donnée en exemple ; d’autres ne se marient jamais, comme cette Zohra bent el-Oualt Stdt ’Abdallâh ben Mas’oûd el-Koûch, l'élève de son père et son émule en sainteté".

Les traditions orales sont souvent bien loin de nous rapporter les légendes des saintes de la même façon; mais il devient de plus en plus difficile, à notre époque, de les recueillir pures : il convient en {ous cas de ne s'adresser qu’à des individus absolument illettrés. Les vieilles femmes indigènes, à cet égard, son! les informateurs les plus utiles. Elles gardent intactes d'anciennes traditions que les.individus plus

1) Nachr el-matsdnf, I, p. 188.

2) Nachr el-matsdnt, Il, p. 265.

3) Kitdb eç-çafoua, p. 163; Nachr el-matsdni, I, p. 234. 4) Nachr el-matsänt, 11, p. 127.

5) Kitäb eç-çafoua, p. 75.

6) Nachr el-matsänt, 11, p. 161.

7) Nachr el-matsänt, II, p. 23.

8) Kitdb eç-çafoua, p. 162.

NOTES SUR L'ISLAM MAGHRIBIN oo 97 :

instruits, désireux d'afficher une patfaile orlhodoxie musul- : mane, cachent ou altèrent. La facilité des communications et la diffusion des lumières, conséquences de notre intervention civilisatrice dans les milieux indigènes, font petit à petit disparaître les dernières survivances de l’antique société berbère et la doctrine monotone d'un Islâm relativement pur nivelle peu à peu les différences locales et uniformise les croyances. Les lraditions locales nous présentent cependant maintes fois les maraboutes comme ayant mené une vie qui s'accorde mal avec la vie ascétique : elles nous les montrent souvent se prostituant d’une façon régulière et continue. Nous ne voudrions pas rapprocher cela inconsidérément de la prostitution sacrée ; mais il y a là néanmoins un point sur lequel il est indispensable d’insister. Un bon exemple de-ces sortes de légendes est celle de Lälla Tifelleut, déjà citée; après avoir mené la vie la plus érémitique, elle s'abandonna tout d’un coup à la fougue de ses passions : assise au bord de son gourbi, elle filait une quenouille nue sur une bobine qui, en apparence, restait loujours vide, en s’accompagnant d'un chant mystérieux. Sa beauté irrésistible fascinait tous les passants qui trouvaient la mort dans l'excès de ses redoutables amours‘. Au Maroc, une maraboute dont le sanctuaire s'élève nonloin de Sañ, est connue pour s'être dévouée, pendant sa vie, au service des passants ". Sur la route de Méquinez à Fez se trouve le tombeau d'une Lälla ’Âïcha qui est célèbre pour avoir aussi exercé l'hospitalité dans les mêmes conditions et que l'auteur d’après lequel nous la citons appelle une /renegondish lady*. On pourrait encore rappeler que la légende attribue la formation de la Touggourt moderne à une fille de joie nommée El-Bahdja (la joyeuse) qu'un saint marabout bénit et qu'un autre, venu de la Sâguiatel-H'amra, ramena dans la voie de la sainteté. La grande 1) Trumelet, Saints de l'Islam, p. 315 seq.

2) Chénier, Maroc, III, p. 152.

3) De La Martinière, Morocco, p. 361.

4) Féraud, Les Ben Djelldb, in Rev. afr., XXIIIeann., ne 134, mars-avril 1879,

tribu des Oùlâd Nâïl, tribu maraboutique descendant d'un saint fameux venu du Soûs à la fin du xvr° siècle, est bien ‘connue par l'habitude qu'ont ses jeunes filles de quitter, dès qu'elles sont pubères, leur foyer pour aller faire, dans les villes, commerce de leurs charmes et gagner le pécule qui leur permettra de se marier. Aujourd'hui les indigènes de cette tribu qui se sont frottés à notre civilisation renient volontiers cette coutume et prétendent que les jeunes Oùlâd Nâïl qui se prostituent appartiennent aux classes inférieures de la société : mais il est constant que cet usage était jadis à peu près général et qu'aujourd'hui encore, il n’entraîne aucun déshonneur pour celles qui le suivent. Les indigènes au reste, quels qu'ils soient, épousent sans aucune répu- . gnance Îles femmes qui ont ainsi trafiqué de leurs personnes. Or les Oûlâäd Nâïl sont maraboutes et fort sérieusement considérées comme telles par les indigènes‘. — Dans les Oûläd ’Abdi de l’Aurès, les femmes divorcent souvent et se livrent à la prostitution dans l'intervalle de leurs mariages : elles ne cessent pas, pendant ce temps, de demeurer dans leurs familles et leurs parents trouvent leur conduite fort naturelle. L'autorité administrative s'étant émue et ayant voulu réglementer cette prostitution, la population entière s'y opposa, prétextant que cette mesure nuiraïit à l'abondance des récoltes »*. Une véritable üaraka semblerait donc ici être attachée à la prostitution.

4) Voir dans Trumelet, Algérie légendaire, la biographie de Stdi Naïl et surtout ses curieuses mésaventures conjugales. Un de ses enfants, Stdt Mälik, naquit de sa femme Chelih'a peu de temps avant son retour de La Mecque où il était resté deux ans et demi. Bien que les musulmans admettent, on le sait, la possibilité de gestations à très longs termes (voy. à ce sujet Abdalläh ben Caïd Amor, in Union islamique (Caire), 1897, n° 1, pp. 14-19), la filiation de Malik fut toujours l'objet de doutes injurieux. Aussi quand les individus des autres branches des Oùlâd NAÏI veulent insulter les descendants de ce fils de Sidt Nül, ils les traitent dédaigneusement d'Oûläd MAlik. Cependant, chose curieuse, c'est surtout dans la descendance de ce dernier que s’est perpétué le don des miracles (Trumelet, loc. cit.).

2) Seddik (alias A. Robert), Mœurs, habitudes, usages et coutumes arabes, in Rev. alg., XIÏI° ann., 2° sem., n° 20, 18 nov, 1899, p. 628-829

De même que les marabouts jouissent, en ce qui concerne la fréquentation des femmes, de privilèges refusés à tous les autres musulmans, de même les maraboutes se permettent, vis-à-vis des hommes des familiarités qui seraient de nature à déconsidérer toutes autres qu’elles'. Les femmes des Ghenânema sont célèbres à cet égard dans tout l'ouest de l’Algérie. Ces Ghenânema sont une grande tribu qui habite l'Ouâd Saoura et dont les mœurs paraissent bien curieuses *: un certain nombre se font passer pour des descendants de Stdt Ahmed ben Yoôsef et il n’y a aucune raison de dénier tout fondement à cette prétention. Quoi qu'il en soit, ils se comptent aux nombres des serviteurs religieux du saint de Miliâna : leurs femmes en particulier. ont à ce célèbre marabout une dévotion particulière. Elles font le pèlerinage de : Miliâna, s’arrêtant dans les villes où elles vivent de la charité publique. Nous avons pu, à Oran, guidé par M. Mouliéras, les voir entrer dans les cafés arabes, inlerpeller les hommes, plaisanter avec eux, les agacer de leurs coquetteries pour

1) Voy. dans Béchade, Chasse en Algérie, quelques pages sur la maraboute Zohre, p. 209 seq. Nous aimons à citer ce livre, parce que l’auteur est presque toujours témoin oculaire des faits qu'il rapporte.

2) Il y a aussi des Ghenânema dans la grande tribu de Lah'yâäïna (De La Mart. et Lac., Documents, Il, p. 706). — « Chose presque exceptionnelle chez des musulmans, il y a chez les Ghenânema une fraction qui passe pour impie : les gens qui la composent ne prient, dit-on, jamais, ne font point le carême et semblent absolument étrangers aux pratiques ordinaires de l'Islâm. Ce sont les Ataouna, appelés aussi Gourdane » (De La Mart. et Lac., Doçuments, Il, p. 708).

3) L'informateur de M. Lacroix (Documents, p. 449, n.) les accuse en effet de se faire passer faussement pour descendants du saint, Cela n'a pas une grande importance à nos yeux, étant donné le peu de créance que nous acoordons à ces généalogies. Toutelois, il y a lieu de retenir que l'indicateur pourrait avoir des motifs de haine contre les Ghenânema Îcf. id., p. 707, .n. 3) qui sont du reste oonnus pour être d'incorrigibles voleurs. En ce cas les renseignements que nous avons reproduits dans la note précédente seraient suspects. — Nous avons déjà dit un mot (p. 13) de la dissémination des descendants de Stdt Ah’med ben Yoûsef. 11 y en a à Biskra, Aumale, Djelfa, Boghar, Relisane, Tlemcen, Saïda, Tiaret, Tioût, Tâsa, Fes, Méquinez...., (Documents, LL, Pe 448, 1, 2). ‘

finalement leur soulirer quelque menue monnaie. Les maris n'y trouvent rien à redire, et l’on assure que la vertu de ces dames est au-dessus de tout soupçon : mais, si nous suivions notre impression personnelle, nous n’oserions être aussi affirmatifs, et nous inclinerions à les joindre, coinme un nouvel exemple à ceux que nous venons de citer.

M. Mouliéras a récemment attiré l'attention sur les maraboutes qui circulent encore actuellement en Algérie, habillées en hommes, et il a décrit l’intéressante entrevue qu'il a oue avec l'une d'elles. Nous avons pu obtenir, de source officielle”, des renseignements qui confirment entièrement ceux du professeur d'Oran. Dzehba, âgée d'environ 19 ans, fille de cultivateurs sans fortune et sans influence, se faisait distinguer dès l’âge de 14 ans : elle assistait à toutes les oua da et s'y livrait à des danses remarquées. Puis elle se déclarait derwichu, perdait toute retenue et se mettait à parcourir la région, originaire des Sedjrâra (commune mixte de l’Hillil), elle habite actuellement Mascara, en compagnie de son moqaddem, Qaddour ould Moh'ammed, gaillard vigoureux d'environ 25 ans. Elle est presque toujours habillée en homme el son vêlement consiste en deux gandoûras, deux bernoûs, une châchia, un genboûchk (sorte de coiffure) ; elle marche nu-pieds. Elle se dit l’humble servante de Stat "Abdelqâder el-Djtlänt*. Il est du reste assez fréquent de voir des femmes indigènes adopler le costume masculin. Un grand chef du Sud algérien promène chaque année sa fille, âgée d'environ quinze ans, dans les rues d'Alger et la laisse

1) Mouliéras, Hagiologie mag'ribine, in Bull. Soc. Géog. Orun, XXII° ann., t. XIX, fase. xxx, avril-juin 4899, p. 375 seq. d

2) C'est pour nous un devoir bien agréable que de remercier ici M. Chambige, administrateur chargé du service des Affaires indigàänes à la Préfecture d'Oran, qui a mis à nous renseigner le plus aimable empressement et qui nous a maintes fois communiqué jes précieuses observations que lui suggère sa pratique éclairée des Affaires indigènes.

8) Ces renseignements sont extraits de rapports de MM. Ximénès et Bonaffos de Latour, successivement administrateurs de la commune mixte de Mascara. — Pour plus de détail, voyez le travail de Mouliéras, loc, cit.

s'asseoir avec lui à la terrasse des cafés, revôlue d’un riche coslume masculin. On nous a rapporté la même chose de la fille d'un fonctionnaire de la circonscription de Géryville. Il n’y a pas trace, dans ces deux cas, de maraboutisme : cependant ces jeunes filles, qui montent à cheval et font la fantasia, apprennent aussi à lire le Coran. Une maraboule, vôtue d’habits d'hommes, nous a été signalée à Tlemcen, mais sans autres indications précises. Une nommée Terkiyya bent ‘’Âmer, qui répond au surnom masculin de Ben T'riq, monte à cheval, laboure, fait la fantasia et s'habille en'. bomme'. Elle habite chez son frère au douâr El-'Aouâïd, {ribu des Ma âcem (commune mixte de 'Ammi-Moûsä). Une autre femme de la même tribu habite le douâr Ma'aza et affecte les mêmes allures : elle se nomme Khâdem bent Berrabab’ et s'habille ordinairement de deux bernoûs, d'une ’abâïa et se ceint la tôle du kheïit’. Une troisième, dans les Oûlâd ’Ammär (commune mixte de l'Ouarsenis), dénommée Daouïa, excelle dans tous les exercices physiques : elle vient, parail-il, tous les ans, assister au Za'dm de Stdt Râbah' (’Ammti-Moûsâ), où elle serait la plus enragée à prendre part à la fantasia. Ces trois dernières femmes n'ont jamais élé mariées et leur conduite ne donnerait lieu à aucune remärque défavorable. On affirme qu'elles n'ont aucun caractère maraboulique, mais les indigènes avouent si difficilement ces sortes de choses devant les personnes revêtues d'un caractère officiel qu'il nous semble prudent de ne pas se prononcer définitivement à ce sujet. Ajoutons enfin que dans les légendes de maraboutes, on trouve l’histoire de sainios qui s’habillaiont en costume mesculin, comme cette fameuse Lâlla ‘Aouda bent Stdt Mah'ammed ben ‘Alt 1-Bahloùl” qui joignait à uné beauté resplendissante la plus

1) Ce renseignement et les suivants sur les femmes qui s'habillent en homme m'ont été fournis par M. Vauthier, administrateur-adjoint de la commune mixte de "Ammt-Moûsä, dont le zèle instruit égale :a gracieuse obligeance.

2) Trumelet, Algérie légendaire, p. 249.

vaste érudition et qui revêtit le costume masculin pour mettre mieux sa vertu à l'abri.

* Vv +

Nous avons déjà dit qu’en Kabylie, les marabouts formaient une caste privilégiée; c’est la seule autorité que les Kabyles, avec Jeur caractère essentiellement démocratique, consen- . tent à respecter. Encore la coutume ne leur donne-t-elle pas des droits effectifs et ils ne doivent leur ascendant qu'à la vénération dont on les entoure. Se mêlant peu avec le restant de la population, puisqu'ils se marient généralement entre eux, ils ne prennent pas part aux querelles des partis et cette neutralité leur permet de garder entièrement intact tout leur prestige religieux. Il est peu fréquent qu'ils deviennent des chefs politiques ”; toutefois ce qui fut rare en Kabylie est devenu ailleurs la règle. Nous avons déjà cilé la théocratie si curieuse du Mzâb :* : mais ce qui touche aux Abâdhites est tellement spécial que cela est peu comparable aux autres formes du maraboutisme dans l'Afrique du Nord. Les Oûlâd Stdt Chtkh sont le plus bel exemple, et le plus connu, d’un maraboutisme ayant absorbé le pouvoir politique. On en trouverait au Maroc des exemples bien autrement typiques et intéressants. Nous ne faisons que citer ici les curieux États fondés par des marabouts, comme celui de Stdt ben Dâoûd,

1) D’après Mouliéras, Hag. mag., loc. cit., p. 376, il y aurait aussi des marabouts qui s’habilleraient en femme. Rappelons que quelques marabouts portent les cheveux longs comme les femmes. Il en était ainsi, paraît-il, de Stdt Tâdj, l'ancêtre du fameux Boû ’Amâma. Cf, De La Mart. et Lac., Documents, IT, p. 320. — Enfn ce serait également à la fin de ce paragraphe qu'il y aurait lieu de rappeler que les confréries religieuses admettent les femmes parmi leurs affiliés; Depont et Coppolani, Confréries, p. 215, donnent, pour la seule Algérie, le chiffre de 27.000 femmes affiliées.

2) Masqueray, Formation des cilés chez les pnpulations sédentaires de l'AIgérie, p. 127-128.

3) Masqueray, op. laud., p. 173 seq. On trouvera dans la bibliographie, p. xLmi s6q., l'indication des autres sources de nos connaissances sur la société mozabite,

le seigneur du Tâdla ‘, ou comme le petit royaume du Taze- :

roualt, sur lequel règne actuellement le descendant de Stdt H'ammed ou Moûsä * et qui figure sur les cartes sous le nom de «royaume de Sidi-Hécham ». L'étude du rôle politique des marabouts dans le nord de l’Afrique est connexe avec celle de l'organisation sociale de nos indigènes et sort entièrement du cadre restreint que nous nous sommes tracé. Bornonsnous à dire que, dans le Maghrib en général, les marabouts se trouvent vis-à-vis des populations qui les entourent dans la situation de ceux de la Kabylie, sauf qu'ils ne forment pas d'habitude une caste aussi fermée.

La considération qu'ils obtiennent est variable suivant les :

pays. Chez les Touâreg, tout en jouant dans la société un rôle considérable, ils n'ont cependant d'autre pouvoir que celui

d'hommes à l'estime desquels on lient généralement. Les |

Touâreg sont en effet peu religieux *. Au Tidikelt, « les fractions maraboutiques subissent complètement l’ascendant politique des nomades... Elles accusent, plus que dans beaucoup d’autres régions, des allures pacifiques, acceptant sans murmurer, sans résister, tous les mauvais traitements, toutes les avanies. Elles sont arrivées ainsi à s'assurer par l'humilité de leur attitude, une indépendance basée sur le respect, mais

1) CF. supra, t. XL, p. 361.

2) Voy. sur le Tazeroualt, Lents, Zimbouctou, trad. Lehautcourt, I, chap. x, p. 341 seq. — Lents est un observateur très conscie ncieux. Il est bien regrettable qu'il n'ait pas été mieux préparé au point de vue musulman, car il a la

méthode scientifique. — Cf. encore sur le Tazeroualt, de Foucauld, Reconnais-

sance. C'est à tort que nous avons critiqué l'orthographe de Sidt H’ammed ou Moûsa, dans le Bull. Soc. Géog. Oran, t. XIX, 22° ann., fase. xxx, avriljuin 1899, p. 334. H'ammed est ici pour Ahmed. Cf. Stumme, Mærchen der Schluh von Tazerwalt, 1 vol. Leipzig, 18%; p,. 26, 38. — Sur les Oûlad H’ammed ou Moussa, cf, Quedenfeldt in Verhand!. anthr. Ges., 1889, p. 572 seq. 3) « A la différence des marabouts arabes qui attendent leurs clients à domicile, les marabouts des Touâreg, pour peu qu'ils veuillent exercer de l'influence sur leurs contribules, sont obligés, comme des missionnaires, de se rendre partout où leur intervention est nécessaire. Un marabout est souvent forcé d'être, pendant des mois, des années entières, absent de sa zâouia » (Duveyrier, Toudreg du Nord, p. 332-333). CI. de Foucauld, Reconnaissance, p. 121

nt

aussi sur l'indifférence. C'est donc plutôt leur situation politique que leur situation sociale qui se trouve inférieure à celle des nomades, -— Quelques-uns d’ailleurs, les Oûlad el-H'âdjdj, par leur grande réputation de savoir, les Oûlâd Belqâsem, grâce à leursrichesses.. occupent une position plus en vue. On ne pourrait, toutefois, les considérer comme formant une noblesse religieuse. Ce sont simplement des marabouts acceptés et révérés'. » Chez des tribus sahariennes peu dévotes, comme par exemple les Hamyân, les influences maraboutiques locales sont à peu près nulles »,

Mais ce sont là des exceptions et, d'une façon générale, on peut dire que toutes les tribus de l'Afrique du Nord subissent l'influence d'un groupe maraboutique local qui est profondément vénéré. Et cetle vénération est fort légitime, car, presque partout, les marabouts ont été pour les po-

ulations de vérilables bienfaiteurs. Seuls, dans l'espèce d'anarchie où se débattaient les tribus algériennes et tunisiennes et où sont encore plongées les tribus du Maroc, seuls au milieu des guerres perpétuelles de canton à canton, au milieu du conflit permanent des intérêts qu'aucune autorité politique n'était de force à régler, seuls au milieu de l'ignorance générale et du débordement des passions, ils représentaient le savoir, la justice, la clémence; leur neutralité habituelle dans les querelles quotidiennes leur permettait de s’interposer; leur science leur donnait les moyens de dénouer les conflits d'intérêt; leur caractère sacré assurait le respect de leurs décisions *. Enfin ils faisaient pénétrer quelque instruction dans les têtes dures des Berbères : ils

1) Le Châtelier, Insalah, in Bull, Corr. afr., 1885, fase. v-vr, p. 430-431. — Remarquable travail d'information orale, qui a naturellement vieilli, mais conserve encore une grande valeur.

2) De La Mart. et Lac., Documents, II, p. 249. Voy. un autre exemple typique chez les Doui Belal in de Foucauld, Rec., loc. cit. .

3) Cf. Masqueray, Formation des cités, etc., pp. 121, 170-71; et Le Djebel Chechar, in Rev. afr., XXII, mars-avril 1878, ne 128, p. 134-135 et maijuin, n° 129, p. 213; Trumelet, Les Saints de l'Islam, p. xurx.

avaient, ils ont encore le monopole de l’enseignement musulman, et cet enseignement, si rudimentaire qu'il nous paraisse, est, pour ces populations, une grande source de progrès moraux ‘. Les zâouias étaient à la fois un temple où s’accomplissait le culte, un prétoire où se vidaient les différends, une école où l’on enseignait les rudiments des sciences coraniques, une hôlellerie où les pauvres, les voyageurs pouvaient se faire héberger sans que rien leur fût demandé ?, et un asile inviolable pour les opprimés *. Prendre le marabout comme arbitre est un usage universel chezles indigènes du Magbrib : les fonctions de marabout sont souvent, en ce cas, fort délicates, car unesérie de décisions maladroites ou blessant quelques familles puissantes pourrait nuire singulièrement au prestige du saint. Aussi celui-ci, avant de rendre sa sentence, épuise-t-il tous les moyens de

conciliation : lorsqu'il a décidé, du reste, tout le monde s’in-

cline. Si le perdant murmure, Je marabout fait semblant de ne pas entendre‘. Les services ainsi rendus par les marabouts sont incalculables et ont laissé dans les légendes de

1) L'enseignement musulmaa dans l'Afrique da Nord mériterait un mémoire spécial. Des matériaux se trouvent dans Îles ouvrages de MM. Delphin et Mouliéras. Ce dernier va du reste étudier spécialement la question à Fez même. Cf. le travail bien conau de M. Ribera sur l'enseignement musulman d'Espagne.

— pad y Ÿ Lir® Huy A9, disent les Marocains, c'est-à-dire : « Fais faire l'éducation de ton fils par un cbfkh et non par un sot » (Lüderitz, Sprûchworler aus Marokko, in Mitih. d. Sem. f. or. Spr., Jahrgang II, 2e Abtb., p. 29, Lx) on encore : ns der N'R gr “ Qui n’a pas chikh a pour chtkh Satan » (Mouliéres, Maroc inconnu, III, 745).

2) Sur l'hospitalité des zâouia, cf. Mohammed ben Rab'al, À travers les Beni Snassen, in Bull. Soc. Géog. et Arch. Oran, XII° ann., t. IX, fas. xz, janv.-mars 1889, p. 40; De Foucauld, Reconnaissance, p. 157; Hanoteau et Letourneux, Kabylie, II, 86; Berbrugger, De l'hospitalité chez les Arabes, in Rev. afr., XIIL° aann., n° 74, mars 1869, p. 145-150; Depont et Coppolani,, Confréries musulmanes, p. 227-228 ; Mouliéras, Maroc inconnu, 11, 457; etc.

3) Cf. Goldsiher, Muh. Stud., IT, 314; Thomson, Travels in the Atlas and southern Morocco, a narrative of exploration, 1 vol., Londres, 1889, p. 107; Harris, Zafllet, p. 43; Erckman, Maroc moderne, p. 98; de La Martinière Morocco, p. 129, etc.

4) Cf. Hanoteau et Letourneux, Kabylie, III, p. 41.

LS

nombreuses traces. Sidt 'Ammâr, pour ne citer qu’une seule de ces légendes, était l'ancêtre des KherfAn, dans les Oulâd Atlia, près de Collo : on rapporte qu’à la suite du vol d'un agneau, le voleur, et le volé, celui-là niant, comparurent devant Jui. St 'Ammär, se levant, passa la main sur la tôte da l'accusé quise mit aussitôt à béler comme un agneau et avoue son vol en disant : « Es-tu donc le marabout des agneaux? » (Æher/fdn, agneaux). Le nom, dit-on, en resta à la fraction ‘. {Dans les circonscription algériennes où se trouve un cadi, le marabout fait parfois concurrence à celui-ci. Les indigènes aiment mieux souvent porter leurs litiges devant le marabout'que devant le représentant de la justice : il est arrivé parfois que celui-ci, piqué au vif, a réclamé. C'est ainsi que la conflit se présenta il y a quelques années entre le marabout Boùû Tlélts des environs d'Oran et le cadi de ‘’Aïn-Témouchént: les indigènes, trouvant la justice du premier moins coûteuse et plus prompte, délaissaient le chemin du prétoire pour prendre celui de la zâouia*. Ce ne sont pas les indigènes seuls à qui les marabouts rendent des services en qualité d’arbitres : il est arrivé plus d’une fois qu'un colon en conflit avec un felläh indigène n’a eu qu'à se louer de s'en être remis à leur décision. Boû Tlélis a souvent ainsi contribué à apaiser des différends entre Français et musulmans. Boùû Stf, le marabout de Beni-Saf que nous avons déjà cité, rend la justice aux indigènes et aux Européens *. Le vieux Ben Tekkoûk, qui fonda au milieu de ce siècle une zâouia bien connue, dans la circonscription actuelle de Ja commune mixte de l'Hillil, et qui parvint, dit-on, à l’âge de "101 ans, avait acquis sur ses vieux jours une influence considérable, qui s'étendait dans une grande partie du département d'Oran et même dans celui d'Alger ‘. « Non seulement

1) Féraud, Notes pour servir à l'histoire de Philippeville, in Rev. afr. XIX° ann., mars-avril 1885, ne 110, p. 101.

2) Renseignements de source administrative.

3) Mouliéras, Maroc inconnu, II, p. 133.

4) Renseignements de source administrative.

les populations musulmanes, mais encore les colons d’Aboukir, Aïn-Tédelès, Bellevue, Blâd-Touâria, ’Aïn-Stdt-Chérif, Sirat, Bouguirat avaient fréquemment recours à l’intervention du chtkh, dans leurs différends avec les indigènes ou pour rentrer en possession d'objets ou de bestiaux volés !. »

C'est le plus fréquemment du reste pour cette dernière raison que les colons s'adressent aux marabouts : ceux-ci sont en elfet souvent des bechchdr émérites ; mais il faut bien dire que, trop souvent, ils sont d'accord avec le voleur et que leurs services, à cet égard, sont loin d'ôtre désintéressés. Il est vrai qu'en pays musulman, la éeckdra a pu longtemps être considérée comme une institution utile, tant l'insécurité était grande; il en est encore ainsi au Maroc et il faut malheureusement avouer que, même en Algérie, le colon français trouve mainte fois la bechâra plus prompte, plus efficace et moins dangereuse que le code d'instruction criminelle que les juges de paix et les administrateurs ont mission d'appliquer ; et ils préfèrent bien souvent rentrer de suite en possession du bétail qu’on leur a volé, en perdant dessus quelque argent, que de mettre en branle notre lourde machine judiciaire en faisant commencer une information dont les résultats sont toujours problématiques’. Tous ceux qui ont fait de la police judiciaire chez les indigènes, savent que la plupart des marabouts font le métier de bechchâr : quelques-uns, il faut bien le dire, font pis encore et joignent à ce métier celui de recéleur des objets ou des bestiaux volés. On a vu des zâouias, dont la principale industrie était le recel et la hechâra”, et il y en a encore malheureusement qui sont dans le même cas aujourd'hui. Du métier de £emmdn ou recéleur à celui

1) Sur Ben Tekkoûk et sa sâouia, voy. les intéressants renseignements donnés par Depont et Coppolani, Confréries musulmanes, p. 565 soq.

2) Sur la bechdra, voy. un exellent article de Mercier, in Union Islamique, Caire, 1897, n° 1, p. 7. Cf. Mouliéras, Maroc inconnu, II, p. 363.

3) Pour ne citer qu'un seul exemple, les zâouis de Ben-Baghrich et de Sidt- Dris dans les montagnes de Sidi-Dris entre Constantine et la mer. Cf, Féraud, Notes pour servir à l'histoire de Philippeville, in Rev. afr., XIX° ann., n° 110, mars-avril 1875, p. 103-104,

de voleur il n’y a pas très loin : et, comme le Moyen-Age a vu ses moines brigands, l'Afrique du Nord a eu et a encore (au Maroc) ses marabouts voleurs. Sidi Obéid, des Nememcha (Tébessa), pour en ciler un, étaitun grand coupeur de routes.

Stdt 1-Mekkânt l-Ouazzâni, chérif, allié à la maison d’OuazzAn, chef d'une zâouia dans la tribu des Fennâsâ (Djebâla du Maroc) est un voleur de grand chemin”. Moûlaye ‘Alt . Châqoûr, un des plus grands saints d’Ech-Chaoun, encore vivant à l'heure actuelle, est un ancien chef de brigands’. La tribu des Beni Ah'med es-Sourrâq (les voleurs fils d'Ah’med) est une de celles où l'instruction religieuse est le plus répandue et une des plus peuplées de marabouts° : cependant elle mérite bien son nom et c’est une tribu de voleurs qui ne 8e font aucun scrupule de rançonner les pèlerins. Hâtonsnous de dire toutefois que ces derniers exemples constituent des exceptions et que maints et maints marabouts ont au contraire contribué à purger de voleurs la contrée qu'ils favorisaient de leur baraka* : le plus célèbre à cet égard est le chtkh Moûlaye Boû Ziyân, fondateur de la zâouia de Kenadsa” (Oued Guir, extrôme Sud orano-marocain). Toute sa vie, il employa ses pouvoirs surnalurels à châtier les bandits qui, alors comme aujourd’hui, pullulaient dans le Sahara. « Un jour, pendant que le saint était dans la mosquée à prier, des voleurs osèrent s'emparer de ses troupeaux provenant des

41) Cf, Féraud, Notes sur Tébessa, in Rev. afr., XVIIIe ann., n° 108, nov.déc. 1874, p. 466-467.

2) Mouliéras, Afaroc inconnu, Il, p. 379 seq.

« 3) Id., II, p. 133.

4) Cf. supra, p. 8.

5) Mouliéras, Maroc inconnu, II, p. 765.

6) Ils n’y réussissent pas toujours et ne sont pas toujours eux-mêmes à l'abri du pillage. Voy. par exemple sur l'insécurité d'Ouazzâu, de La Martinière, Morocco, p. 128-131; de La Mart. et Lao., Documents, I, p. 375, 408, 438; Mouliéres, op. laud., II, p. 469. — Voy. un cas analogue (nomades pillant leurs voisins marabouts) in de La Mart. et Lac., op. laud., Il, p. 385.

7) Sur les marabouts de Kenadsa et les Ziâniya, voy. Rian, Marabouts et Khoudn, p. 408 seq.: de La Mart. at Lac., op. laud., Il, p. 621 seq., Depont et Coppolani, Confréries, p. 497 seq.

offrandes des fidèles. Mais Dieu se chargea de les châtier. EI-Khadbir, sous la forme et les traits de Moûlaye Boû Ziyân qui priait toujours dans la mosquée, se présenta tout à coup aux voleurs elles mit en joue avec son bâton. Aussitôt, ceux-ci tombèrent morts. Les bergers qui les avaient suivis en se cachant furent témoins du miracle el ramenèrent les troupeaux au chtkh qui n'avait pas bougé de la mosquée où, ses prières terminées, il s'était mis à instruire ses disciples". » Depuis lors, on n'ose plus toucher aux troupeaux et aux caravanes placés sous la protection des marabouts de Kenadsa ; et le qçar lui-même, protégé par la mémoire de leur ancêtre, n’a, conlrairement à ce qui se passe habiluellement en Sahara, ni porte ni enceinte défensive".

Aussi le plus clair revenu des marabouts de Kenadsa est-il la redevance que leur payent les caravanes pour avoir leur protection et voyager en sécurité : ils ont fondé un ordre religieux, les Ziâoiya, dont les membres ont la spécialité de conduire les caravanes. Ces Ziâniya étaient jadis très nombreux : « Un représentant de la secte, dit le général de Wimpfen, moyennant un certain droit, marchait, pour la préserver de toute aggression, à la tête de chaque caravane qui mettait en relation l'ouest algérien avec l’intérieur de l'Afrique”. » La cessation du trafic des esclaves a beaucoup fait baisser les bénéfices des Zianiya, mais ils continuent à vivre de leur rôle de protecteurs. — Au Maroc encore, de nos jours, on ne peut passer d'une tribu à l’autre sans un se/df : on appelle ainsi un individu ayant assez d'influence pour faire respecter ceux qu'il accompagne et qui, moyennant une rétribution, vous protège et vous fait parvenir dans la tribu voisine : là, vous prenez un autre zel'l'Al pour continuer votre voyage et ainsi de suile'. La zel'âl'a rapporte d'assez beaux bénéfices

1) Rion, op. laud., p. 409-410.

2) De Wimpffen, ap. de La Mart. et Lac., Documents, p. 622.

3) De Wimplfen, loc. cit., p. 627, n.

4) De Foucauld, Reconnaissance, p. 7, n. Cf. p. 130 seq. ; Mouliéras, Maroc inconnu, 78.

à nombre de marabouts qui, étant donnée la vénéralion dont on les entoure, sont dans les meilleures conditions pour assurer la sécurité des voyageurs:. Elle est devenue ainsi, au Maroc, une véritable institution, sans laquelle on ne pourrait voyager et les marabouls qui l'exercent, tout en augmentant leurs revenus, rendent d'inappréciables services. Elle est du reste fort ancienne : « Si un particulier a besoin de passer d’un lieu dans un autre, dit Léon l’Africain, il faut qu'il prenne l'escorte de quelque religieux, ou d’une femme de la tribu adverse (c'est-à-dire de la tribu voisine, généralement ennemie, qu'il va traverser).

Les marabouls ne se contentent pas d'escorter les caravanes et de faciliter ainsi les transactions : eux-mêmes ont souvent de gros intérêts commerciaux. Il en est ainsi des Ziniya dont nous venons de parler. Une fraction maraboulique voisine des Bent Guîl (extrême Sud orano-marocain), les Où- Jâd Stdt Mh'ammed ben Ah med « ont une réputation justifiée de commerçants émérites ‘. » Ils viennent jusque sur le marché de Lâlla Marnia. Les sanctuaires dédiés à des marabouts ont souvent servi d’entrepôts. On sait que ces lieux saints sont tellement vénérés qu'il est excessivement rare qu'un vol y soit commis, bien que la plupart soient sans gardiens, ouverts à tout venant, et contiennent des objets de nature à tenter la cupidité des indigènes, tels qu'étoftes, instru-

‘ments de musique, bougies, ustensiles de cuisine, voire

même provisions. Le marabout de Sidi-Khäled, près de Dellys, servit longtemps ainsi d’entrepôt : les Dellysiens y venaïent en bateau (car il est situé au bord de la mer) apporter du sel et y laissaient une mesure vide ; les Kabyles des hauteurs voisines descendaient de leurs montagnes prenaient le sel et, en échange, remplissaient la mesure d’orge ou de blé

1) De Foucauld, Reconnaissance, p. 51 et passim.

2) Giovan Lioni Africano, Della descrittione dell Africa, in Ramusio, Navigationi e viaggi, Venise, 1563; I, p. 12, D. Une édition critique de Léon est bien désirée. Les récentes éditions anglaise et française ne peuvent en effet mériter cette épithète. Cf. Chénier, Maroc, III, p. 154.

8) De La Mart. et Lac., Documents, 11, p. 387.

NOtkS SUR L'ISLAM NAGHRIBIN Ai

quo les Dellysiens venaieht rechercher à leur lour'. En plein Sahara, sur la rive de l’Ouâd Mia, la qoubba de Stdt ’Abdelh'aktm renferme du grain, des dattes, des ustensiles, des mouchoirs, que de pieux voyageurs y déposent tomme offrandes. Chacun ale droit de se servir des objets déposés et de se nourrir des provisions, mais personne n'a jamais rien emporté par crainte du marabout qui punirait de mort le sacrilège*.

Les marabouts n’ont pas hon plus dédaigné de s'intéresser à l'agriculture et à l'élevage. Stdt ‘Alt Boû Tlélis des environs d'Oran”, devançant de célèbres sociétés modernes (il vivait au xi1v° siècle de notre ère), défendait les mauvais traitements envers les animaux domestiques et poursuivait de sa malédiction les conducteurs qui brutalisaient leurs bôtes'. Stdt T-H'âdjdj Ibrähim, enterré aujourd'hui dans le Djebel Çah’rt avec son ancôtre Stdt Moh’ammed ben ’Aliyya, avait assimé la tâche plus dangereuse et qu’il mena à bonne fin, de purger la contrée des bêtes fauves, lions, panthères et autres qui l’infestaient*. Des saints plus directement utiles à l’agriculture soït ceux qui se sont occupés de caplet des sources ou de creuser des puits. Nous avons déjà noté que les marabouts étaient en connexion fréquente avec les sources. Noinbre

1) Hun, Exsursion dans la Haute Kabylie et ascension au tamgoutt de Lella Khedidja par un juge d'Alger en vacances, 1 vol. Alger, 1859, — Contient quelques bonnes observations, mais le ton perpétuellement humoristique de la narration rend ce livre bien ennuyeux à lire, en dépit même des intentions de l'auteur.

2) De La Mart. et Lac., Documents, IV, p. 224, n. 1 (citation du Journal de Route de la 2° mission Flatters).

8) Il ne faut pas confondre ce marabout, mort depuis longtemps, avec le marabout vivant du même nom dont nous avons parlé plus haut qui, est originaire de Mascara et qui demeure à Cha’bet el-Lah'am. Ce dernier du reste se prévaut de la similitude de nom pour dire qu'il est de la descendance du fameux Boû Tlélis. En réalité, il a seulement reçu ce nom en l'honneur de Boû Tlélts (cf. supra, p. 39).

4) Voir la légende de Boû Tlélts dans Trumelet, Algérie légendaire, p.476, seq.

6) Cf. Trumelet, op. laud., p. 229. — Bombonnel raconte qu'un marabout n ai " poires pour lui faire tuer une panthère qui désolait la région (Bom-

onner, Le lueur de panthères; ses chasses écrites ii 1860: ». 188 439), ; Par lui-inême, 1 vol. Paris,

d'entre eux, dans le Sahara surtout, doivent leur célébrité aux puits qu'ils ont creusés'. Le grand Stdt Chtkh, dit la légende, voyageant dans la région qu'habitent ses descendants trouva un autre marabout, Stdt ’Abdelkerim, occupé à faire un puits : « Tu fais là, lui dit-il, œuvre agréable à Dieu. » A ces paroles, l’eau jaillit : mais Stdt Chtkh ayant demandé à boire, l’autre lui en refusa. Aussitôt Stdt Chtkh le maudit et le puits tarit. Continuant son voyage, le grand saint rencontra un Mh'azzt qui creusait aussi un puits. Il lui demanda à boire : « Seigneur, lui dit l’autre, ce puits et son eau sont à toi. » Et Stdt Chikh d'ajouter, après avoir bu : « Cette eau est salée et bonne; qui la boira sera remis de ses fatigues. » La légende dit de plus que, sitôt que des rixes éclatent près du puits, l’eau tarit momentanément*. Innombrables sont les marabouts qui ont transformé des terrains incultes en oasis verdoyantes : il n'est pas jusqu'à ces terribles Snoûsiyya, au sujet desquels tant d'exagérations ont trouvé crédit dans le public, qui n'aient eu, à ce point de vue, la plus heureuse influence sur les populations du désert. Une des raisons de leur succès a été les constructions et les cultures florissantes qu'ils ont fait surgir dans le désert libyque. On a pu dire que la civilisation européenne n'avait pas, à ce point de vue, de meilleurs avant-coureurs qu'eux et qu'ils préparaient les centres des futures colonies européennes”.

Ainsi, les marabouts ont des titres divers à la reconnaissance des populations maghribines : mais le plus grand service qu’ils leur ont rendu, ç'a été, comme nous l’avons déjà indiqué, de jouer au milieu de la perpétuelle rivalité des tribus le rôle de conciliaieurs. Ils étaient ainsi la plus haute autorité reconnue, celle à laquelle on recourait d'un commun accord, lorsque deux partis épuisés, mais refusant de se rendre, sentaient le besoin d'un compromis, dont leur orgueil

1) Par exemple, de La Mart. et Lac., Documents, IV, p. 320...

2) De La Mart. et Lac., IV, p. 66-67, n.

3) Hartmann, Aus d. Religionsieb. d, Lib. Wüste, in Arch. f. Rel.-Wiss., I, p. 269-270.

toutefois empôêchail chacun d'eux de prendre l'initiative. ‘, Ou bien encore lorsque l'un des partis avait abattu l'autre el qu'il s’apprêtait à l'écraser, eux seuls avaient assez d'influence, de par leur nature sacrée, pour imposer une mesure de clémence et arracher le vaincu à la colère du vainqueur. On les a vus parfois ainsi porter secours même aux éternels ennemis des musulmans : un marabout des environs de Blida eut assez d'influence pour errêler les Blidéens et les Beni Çâlah' pillant

les Juifs et pour leur faire rendre le butin qu'ils avaient fait .

pendant le sac des magasins’. Souvent aussi des marabouts instituèrent des sortes de tréves de Dieu pendant lesquellestoute guerre élait suspendue. Le célèbre marabout Ibn el-Moubârek, d'Aqqa, dans le Sous, avait, au xvi° siècle, « fixé pour chaque mois trois jours de la semaine pendant lesquels il était interdit de porter les armes et de guerroyer de tribu à tribu. Quiconque enfreignait cette prescription était assuré d'un prompt châtiment. On raconte que, pendant un de ces jours de trêve, un Arabe avait pris une gerboise. « Lâche-la, lui dirent ses camarades, car nous sommes dans un des jours de trêve qu'a institués Stdt Moh‘’ammed ben el-Moubârek. » — « Non », répliqua l’Arabe, qui frappant alors la gerboise lui cassa une patte. À peine avait-il donné ce coup qu'il s’écria : « Ah! malheureux que je suis, je viens de me briser la jambe. » Depuis ce jour, en effet, cet Arabe ne put plus faire usage de sa jambe‘. » Pour arriver à jouir de ce degré d'autorité, les

marabouts doivent rester neutres autant que possible. Alors

que les guerres civiles ensanglantent les villages de leurs serviteurs religieux, ils évitent soigneusement de prendre parti. Des oasis sont mises à feu et à sang pendant des années par

1) Cf. Moh'ammed ben Rah'al, À travers Les Beni Snassen, loc. cit., p. 40.

2) Cf., p. ex., Le Cbâtelier, Les Medaganat, in Rev. afr., XXXI° ann., mars 1887, ne 182, p. 129. — Travail important pour l'étude des populations sahariennes (information orale).

3) Trumelet, Blida, 1 vol.. Alger, 1887, p. 989.

4) El-Oufrâot, Nozhet el-H'ddf, trad. Houdas, p. 23.24.

les luttes des factions, sans que les merabouts interviennent", Cependant, lorsque la guerre a décimé les troupes dans les deux camps et menace de consommer l’anéantissement de la population, les marabouts se décident : à cheval ou à mulet, souvent porteurs de rameaux verts en signe de paix, ils s'avancent résolument à travers la mitraille, entre les belligérants. Aussitôt le feu cesse, car leur personne est sacrée et l'on accepte leur médiation *. Alors commencent les négociations et ce sont encore les marabouts qui les conduisent et qui rédigent le traité de paix, en cherchant à sauvegarder les intérêts et l'amour-propre de chaque parti et en évitant de se créer à eux-mêmes des inimitiés*. Cette fonclion conciliatrice des marabouts a laissé de nombreuses traces dans leurs légendes. Citons-en deux exemples seulement. Stdt ‘’Abderrah'mân ben ’Abdallâh ben ’Abderrah'mân el-Ya'qoûbi, des environs de Tlemcen, se renditun jour chez les Trâra pour les réconcilier ; mais l'un d'eux déclara au saint qu'ils ne feraient point la paix. « Que Dieu t'applique le feu! » s’écria le saint. Aussitôt l’insolent fut atteint de brûlures atroces qui le firent mourir‘. Stdt Moh'ammed ben ’Aliya, du Djebel Çah'rt et que nous avons déjà nommé, avait appris que deux fractions des Çab'rt Oûlâd Brahim, les Oûlâd Dâoûd et les Oûlâd Tsâbet se batlaient pour un molif insignifiant. Aussitôt il court se jeter au milieu des combattants et les conjure de cesser une guerre fralricide. Mais les deux partis refusent de l'écouter. Alors le saint arrachant de la montagne un rocher que cent hommes à peine eussent pu porter, le lève au-dessus de leurs têtes en les menaçant de les écraser s'ils ne cessent

1) Par exemple le Qçar d'El-Ma'iz, dans l'extrême Sud oranais. Cf. de La

Mart. et Lac., Documents, II, p. 479 et n.

2) Mouliéres, Maroc inconnu, II, p. 290. Cf. un brillant récit de Masqueray, dans son joli volume, Souvenirs et visions d'Afrique, Paris, 1894, p, 373,

8) Mouliéras, op. laud., II, p. 313.

4) Ibn Meryem, Boustdn, mss. de la Biblioth, d'Alger, n° 1342, p. 132, et Delpech, Résumé du Boustdn ou diclionnuire biographique des saints et savants de Tlemcen, in Rev. afr., XXVIHI* ann, 1884, p. 140.

les hostilités. Les deux fractions s'arrêtent et se séparent en murmuürant. Le saint ne les écrasa pas : mais laissant retomber l'énorme quartier de montagne : « Votre bonheur, leurdit-il, a cessé d'exister ; je l'enfouis sous ce roc. » Et depuis celte époque en effet, ils mènent une vie fort misérable :.

En résumé les marabouts ont rendu et rendent encore aux indigènes les plus grands services. Sans doute, il en est qui abusent de leur situation et qui songent surtout à thésauriser; mais, en somme, ils répondent aux besoins des foules, et les condamner en bloc, comme on l'entend souvent faire en Algérie, serait tout aussi puéril que d'approuver le langage que tiennent nos modernes orateurs politiques de clubs, à l'égard de nos religions européennes, lorsqu'ils s’écrient aux applaudissemenis des électeurs que ce sont les prêtres qui ont inventé la religion pour exploiter le peuple,

Pouvons-nous maintenant, en terminant ce mémoire, dégager des fails que nous avons passés en revue quelque conclusion générale, susceptible de devenir au besoin,dans la pra: lique, une règle de gouvernément pour ceux qui ont charge : d'administrer nos sujels musulmans? Ce serait plus que téméraire : les quelques notes que nous avons réunies nè représentent d'abord qu'un dépouillement incomplet des sources de notre connaissance touchant l'Islâm maghribin ; en second lieu, elles n'embrassent pour ainsi dire que les petits côtés de la question. Il resterail, si l’on voulait aboutir à des conclusions raisonnées, à étudier les marabouts en action, nous voulons dire leur thaumaturgie ; il faudrail étudier aussi longuement le culte des marabouts, en retracer l’évolution au moyen des documents dont nous disposons, plonger dans les obscurités de la préhistoire pour suivre la pensée religieuse berbère jusqu'aux lemps modernes ; rechercher, à travers le détail des rites actuels, le sens des anciens cultes et préciser

1) Trumelet, Algérie légendaire, p. 224-225,

leurs transformations. Il faudrait encore étudier le rôle des marabouts dans l’histoire politique, rechercher l'origine des confréries mystiques de l'Afrique du Nord, faire l'histoire interne et externe de chacune d'elles, arriver à posséder une idée exacte des rapports qui existent entre le maraboutisme et les confréries. C’est en un mot l'étude de l'Isjâm maghribin entier à faire, tant il est vrai que le culle des saints est devenu ici presque toute la religion. D'importants travaux de l'école administrative algérienne, au premier rang desquels se placent les ouvrages considérables de MM. Rinn, Depont et Coppolani, ont déblayé le terrain ; les matériaux d'autre part abondent, tant dans la littérature arabe que dans la littérature européenne; le champ des observations s'étend autour de nous, des Syrtes à l'Atlantique ; enfin de précieuses études faites à l'étranger par des savants tels que M. Goldziher et M. Snouck Hurgronje, pour ne citer que deux noms, nous donnent les plus intéressants éléments de comparaison et de précieux points de repère. C'est à l’école algérienne qu'il appartient de se mettre à l’œuvre pour soumettre à la sagesse de nos gouvernants le résultat de ses travaux ; nous n'osons nous flatter que les quelques notes rassemblées ici puissent * être une contribution utile à ces études; du moins auronsnous réussi peut-être à montrer suivant quelle méthode d’analyse patiente des faits il nous semble qu'il serait indispensable de procéder.

La seule histoire peut d’ailleurs nous donner des renseignements sur la ligne de conduite à adopter vis-à-vis des marabouts. Nous voyons qu'au Maroc par exemple, où ils sont si puissants, les sullans n’ont négligé aucune occasion de se les concilier. C’est qu'en effet, le chérif assis sur le trône de Fez a aulour de lui de puissantes noblesses religieuses, comme celte maison d'Ouazzân' ou ces chérifs idri-

1) Un ancien proverbe dit qu'aucun chérif d'Ouazzän ne peut devenir sultan, mais qu'aussi aucun sultan ne peut se passer de l'appui des chérifs d'Ouazzün. Cf. Harris, Tañlet, p. 356,

NOTES SUR L'ISLAM MAGHRIBIN i 17

sites répandus dans tout l'Empire!, et maint marabout toutpuissant, capable de le mettre en échec dans sa province, ne reconnaissant que son aulorité spirituellé et qu'il est obligé de ménager par tous les moyens possibles". Cadeaux continuels”, pèlerinages pompeux', exemption d'impôts”, il n'épargne rien pour s'assurer leur amitié.

Les Turcs ne procédèrent pas autrement : ils renversèrent les dynaslies du Maghrib en gagnant les marabouts par des présents*. 1l nous reste des correspondances du gouvernement turc avec eux’ et nous y voyons les souverains de la Régence occupés à les flatter et à leur promettre des cadeaux qu'au besoin les saints savaient leur demander". Tout en faisant acte d'énergie lorsqu'il le fallait”, ils ne manquaiont au-

1) Une croyance populaire très répandue au Maroc, c’est que les descendants directs d'Idris reviendront tôt ou tard au pouvoir. Sur l’avènement possible d'un chérif idrisite, voy. Harris, Taflet, loc, cit. — A Fez, les Idrisites sont très nombreux; les ’oulamä forment aussi dans celte ville un parti très remuant qui s'appuie précisément sur les nombreux chérifs, pour la plupart idrisites, résidant près des tombeaux de marabouts. Cf. de La Mart. et Lac., Documents, I, p. 363, n.

2) Cf. ‘Cat, Confréries du Maroc, loc. cit., p. 379; de Foucauld, Reconnaissance, 47. |

3) Cf. Cat, loc. cit. — «x Chaque fois que le sultan visite, à Zerh'oûn, la zâouia de Moûlaye Idris el- Kebtr, il donne 500 fr. à la mosquée. De plus, il fait chaque année un présent de 5,000 fr. » (de La Mart. et Lac., Documents, loc. cit). -

4) Voy., à titre d'exemple historique, le pèlerinage pompeux d'El-Mançodr aux saints d'Aghmât, dans El-Oufrant, Nozhet el-H'ddf, trad. Houdas, p. 205. CI. Mouliéras, Maroc inconnu, 11, p. 134, et de La Mart. et Lao., Documents, 1, p. 369.

5) Voy., p. ex., de Foucauld, Reconnaissance, p. 385; de La Mart. et Lac., Documents, I, p. 430-431; II, p. 386, 634, etc. Cf. cependant Ez-Ziyânf, Tordjman, trad. Houdas, p 53 et El-Oufrâni, Nozhet el-H'adf, trad. Houdas, p. 71.

6) Cf. René Basset, Dictons de Sidi Ahmed ben Yoùsof, p. 21 et la référence en note.

, 7) Voy. le très curieux recueil publié par A. Devoulx, Lettres adressées par

\| des marabouts arabes au pacha d'Alger, in Rev. afr., XVIII° ann.,mai-juin | 1874, n° 105, p. 171 seq. — Cf. Robin, Histoire du chérif Boù Baghla, in Rev. ‘afr., XXVI® ann., sept.-oct. 1882, n° 155, p. 401, n.

8) Cf. la légende de Sidi "Obéid dans Trumelet, Algérie légendaire, p. 246, seq. |

9) Voy., par exemple, Çâlah’-bey faisant condamner à mort le marabout Sidi

cune occasion de témoigner de leur respect pour les marabouts, faisant faire des sacrifices en leur honneur', leur élevant des qoubbas", les exemptant d'impôts et même leur laissant de graves privilèges politiques tels que le droit de grâce*, Aussi, dans les légendes, voit-on les marabouts voler au secours des Turcs, lorsque leur puissance est attaquée ‘.

Cette politique a pleinement réussi aux gouvernements musulmans. On a vu des marabouts, non seulement soulenir ceux-ci, mais tolérer et même excuser les excès et les débauches des grands et du souverain‘. Nul doute que nous ne puissions, quoiqu'avec moins d'autorité qu'un gouvernement mahométan, nous servir des marabouts. Nous l'avons fait bien souvent et avec un plein succès : l'exemple de Moûlaye T'ayyeb d'Ouazzân et des Tedjint d'Ain-Mâdbht est à cet égard décisif. Dans l’ordre purement administralif les marabouts nous ont aussi rendu des services ; on en a vu ordonner à leurs clients, au nom de Dieu et à la prière d'un administratour de commune mixte, d'obtempérer à une mesure réglementaire*. Mais pouvons-nous faire du maraboutisme, des confréries, de la religion musulmane, en un mot, un moyen de gouvernement, comme il semble qu’on ait voulu le proposer ? Nous ne le croyons pas ; ce qui est bon pour des gouvernants marocains ou lurcs ne saurait nous suffire. Une ligne inflexible de politique religieuse serait une arme à deux tranchants, dangereuse à manier ; trop de races à caractère différent s'agilent sous le masque de l'Islâm dans l'Afrique

Mob'ammed el-Ghorâb dans Trumelet, op. laud., p. 254 seq. Cp. ibid. p. 447,

1) Cf. Michiel, La prise d'Alger racontée par un captif, in Rev. afr., XX° ann., mars-avril 1876, n° 116, p. 108.

2) Ct., p. ex., Trumelet, op. laud., p. 335.

3) Cf. Bourjade, Notes chronologiques pour servir à l'histoire de l'occupation d'Aumale, in Rev. afr., XXXIÏe ann., 3° trim. 1888, n° 190, p. 256-257, n.

4) Cf. Trumelet, op. laud., p. 369.

5) Cf. El-Oufrânf, Nozhet el-H'ddi, trad Houdas, p.

PA de ce trait intéressant dans Depont et Coppolani, Confréries musulmanes, p. 207.

T) Depont et Coppolani, op. laud.. p. 282.

du Nord, pour qu'on puisse enfermer en une seule formule générale la conduite à tenir à leur égard, dans les différents cas d'espèce. Que si l’on nous pressait de nous rallier néanmoins à quelque règle politique, nous ferions provisoirement nôtre celle qui fut jadis ainsi formulée, en lui enlevant un peu de sa rigueur : s'abstenir le plus possible de toute intervention en malière purement religieuse et créer en d’autres matières le plus possible d'intérêts nouveaux".

Mustapha, novembre 1899.

1) Hugonnet, Souvenirs d'un chef de bureau arabe, p. 68.

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