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HOMMAGE DE RESPECTUEUX ATTACHEMENT

Août 1893. — En vue de Lindesness.

Depuis des heures, la mer est verte, profondément; le ciel gris s'est abaissé jusqu'aux mâts, la fumée du steamer s'y délaye sans le noircir. Là- bas, au ras du flot, une clarté traîne : c'est le roc à pic. Derrière cette muraille, un soulèvement de falaises innombrables ondule, hors de la mer, comme des dos de marsouins. Du côté du large, une ligne nette et noire — une marge de deuil — souligne l'horizon. Il semble que l'on soit ici plus près du plafond du monde; la calotte des nuages vous touche la tète. Ce ciel et cette mer sont en harmonie: c'est

la gamme d'hiver qui cliante entre le gris et le mauve.

Les petits phares d'écueils se dressent, dans cette lumière diffuse, comme des pingouins à ventres blancs : toute la palette de ce paysage septentrional tient dans l'aile d'une mouette.

Nous serrons la côte et le décor se relève. Les ondulations grises prennent une importance de montagne. Elles sont hérissées d'arbres qu'on ne nomme point. Dans des déchirures, des flaques de prairies s'encadrent. C'est^ sans une ombre qui le rompe, le vert naturel en tons plats, celui que les bonnes gens appellent « vert pomme » et les aquarellistes « vert anglais » ; « vert norvégien » serait plus exact. Je n'ai vu nulle part, — mémo dans le Devonshire, — une telle fraîcheur de corbeilles.

De cap en cap nous doublons des éboulements de falaises. Ils viennent chercher les navires au large et les obligent à de lents circuits. Ils font songer à des torpilleurs à l'ancre, ou encore à des compagnies de cétacés, surpris à fleur de flot; l'écume jaillit sur eux, en colonnes, comme des fusées d'évents.

La nuit tombe vite. La voici tout à fait installée sur la mer. Il n'y a plus dans le ciel ni gris ni opale. Une grande tristesse enveloppe le steamer; elle pèse sur l'eau ; elle noie celle côte de récifs. C'est

plus que de la mélancolie, — de l'abandon. Il fail froid; et bien qu'il ne pleuve pas, une poussière d'eau ruisselle sur le navire. Sous les pieds, le plancher glisse. On ne sait plus si la clarté blafarde qui prolonge la vue un peu au delà du paquebot vient de la mer ou du ciel.

Et il semble qu'un mystérieux instinct — comme le flair des goélands — survit dans le pilote, qui, de sa passerelle, nous guide à travers cette chose morne, frissonnante, sans espoir, la nuit hyperboréenne...

Visions de flords.

Le jour est revenu, la terre glisse dans le cadre pittoresque des hublots, comme des vues de panopticum.

Ce n'est encore qu'une teinte plate, d'un viokl assez intense, nette sans lourdeur, perpétuellement ondulée. A mesure qu'on avance, le fiord se resserre. A Horten, c'est un fleuve entre des falaises hautes. Cependant le seul aspect de l'eau avertit qu'on se meut dans l'inconnu. Ce n'est plus la mer qui oscille. Ce n'est pas la rivière qui entraîne tout un paysage vers son embouchure. C'est une slagnance vivante, comme d'un bassin. La vaguette qui s'écarte de chaque côté de notre steamer est lourde ; elle a l'aspect un peu luisant d'une toile cirée et

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cette cruelle image d'Ibsen remonte dans le souvenir :

« Le fiord est malade. »

Des lieues de côtes glissent ainsi sans que paraisse un toit. Nous voguons maintenant dans une allée verte, une pelouse d'eau — je ne trouve point d'autre expression pour indiquer la douceur et les reflets du milieu nouveau qui nous porte. Celte impression de jardin nous enveloppe. A droite, à gauche, ce ne sont plus que gazons, bouts de prairies, bouquets d'arbres. Nous allons bien finir par découvrir le château à quelque détour de ce parc?

Non point le château, mais des maisonnettes de bois, assises dans la verdure.

Elles sont délicieusement peintes de couleurs claires : roses, vertes, lilas, dotées, du ton éblouissant des pins vernis, avec des grands toits de tuile qui les coiffent. Ces chalets semblent avoir été ainsi piltoresquement groupés pour le plaisir des yeux. Ils ne sont que posés sur la terre, comme des jouets; demain on les changera de place. Et l'allée d'eau tourne, tourne : le fond du fiord s'élargit, des forêts se massent, des toits s'élancent. Là-bas, au fond, une grande ville se lève, Christiania, avec ses clochers de brique rouge, ses maisons monumentales, les lignes sévères d'un palais,

... Quelques jours plus tard, je monte jusqu'au

Poinl-du-Koi pour découvrir à vol d'oiseau le fîord et la ville. Le panorama est si large, si lointain, qu'il semble une peinture. Christiania se montre à demi caché par la forêt de pins. Leur masse sombre fait décor; elle recule aux extrêmes lointains ce paysage pâle de ville neuve, d'où émergent seulement quelques clochers, aigus comme des mâts de navire. Puis, tout de suite, le fiord s'étale. Une foule d'îlots voguent, sur cette glace dépolie. Ils sont matés d'arbres pavoises de drapeaux, surchargés de chalets, de stations de bain. On dirait des fleurs d'étang, entre lesquelles de petits vapeurs voyagent comme des araignées d'eau. On cligne des yeux. Du pied des sapins aux nuages la vue se dresse, perpendiculairement, comme un tableau à une muraille. Les prés pâles où sont échoués les chalets campagnards, goudronnés et rouges ont l'air d'une inondation. Plus haut le fiord se répand entre les îles; plus haut encore, des falaises, presque invisibles, sont suspendues dans le ciel.

On demeure stupéfait devant le « déjà vu » de cette rade et le même mot monte à toutes les bouches :

— Mais c'est un paysage japonais.

... Ailleurs, sur la côte de l'ouest, une fin de jour, dans le fiord de Molde, me rappelle les émotions d'un coucher de soleil, sur la plage de Malaga.

Certes, les nacres espagnoles étaient plus vives, la fanfare de couleur plus intense; le soleil flambait comme un feu ; les nuages s'efTouillaient comme des roses.

A Molde , il y a moins de chaleur, mais plus de lumière. Le paysage entier, l'eau, le ciel, la montagne, renvoient des reflets de clair de lune. Le soleil de septembre se couche sur les maisons roses, saumonées, blanches et vernies. Ces surfaces luisantes brillent tout entières comme des miroirs. L'éclat en est fulgurant et le rayonnement chaud. Celte lumière rejaillit sur les joues des navires à l'ancre, sur les blessures des chalands, réchampis de goudron roux, sur les filets vert pomme des barques de promenade. On a la sensation d'un pays suspendu dans l'air, d'un pays de voyages de noces. Pourtant l'idée de l'artificiel ne vient point. Les proportions sont trop grandioses. Telle de ces montagnes, qui semblent à portée de la main, est couverte de neiges éternelles. Cela donne de la race au paysage. Cela écarte le soupçon de ces trucs de théâtre par où la nature méridionale enfle volontiers sa grandeur. Et l'impression qui se dégage de ce paysage est mystique. J'ai retrouvé sur différents points de la Norvège des enfants du fiord de Molde; c'étaient tous des façons d'apôtres. Je n'en ai pas été surpris. Aussi bien, ce n'est pas impunément que des hoinnics

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marchent enveloppés de cette lumière poétique. L'idée de l'au delà s'impose à leurs cerveaux noyés de clarté. Et quand le pasteur, qui prêche dans cette église de bois, vient à parler du ciel invisible qui brille derrière nos cieux pâles, il n'a qu'à dire pour qu'on l'écouIe. Son verbe fait jaillir la foi de ces Ames de pécheurs aussi facilement que la cadence des rames fait jaillir la lumière du fiord.

Que fera l'hiver avec ces verdures fraîches, avec cette douceur irisée?

On n'a qu'à se détourner un peu pour l'apercevoir. Il guette de l'autre rive, il campe avec ses lirouillards et ses pluies à mi-montagnes. L'ombre qui accuse leurs plans vagues est pleine d'humidité et de froid. On sent monter des buées qui, de la tête aux pieds, enveloppent ces pics comme des quenouilles. Dans ces grisailles, les neiges éternelles plaquent aux cimes. On dirait des bâches, hissées comme des stores, sur la transparence d'une serre. Klles vont redescendre.

Je les ai vues retombées.

Où cela?

A Christiania, dans une galerie de paysages où, longuement, je me suis arrêté devant une toile intitulée Fra Svohver (une des Lofoden) et signée Otto Sinding. Cela représente une flaque d'eau, tout ensemble dorée et sale, entourée de blanc mat, et

sur qui traîne un frisson de chair saumonée. On ferme à demi les yeux, et, comme à travers une tourmente où la neige vous aveugle, on perçoit des ondulations de récifs, un soulèvement de montagne. La boue rose l'habille. Au pied, c'est une flaque de fiord où des barques s'abritent. Tout est misérablement enseveli sous la neige : les mâtures, les coques: tout a perdu sa couleur; seules, les voiles prennent une importance brune et goudronnée, immobiles comme les pans du hangar de bois qui s'avance, adroite, sur un pilotis. L'homme est invisible. Il n'y a que des bateaux presque murés, des montagnes qu'on ne distingue point, et pourtant la souffrance est immense. C'est de la désolation, mais c'est aussi de l'amour pour une patrie qui coûte tant d'efforts.

La cote de l'ouesl.

N'est-ce pas madame de Staël qui a noté, une des premières, la mélancolie que nous imposent les grandes eaux? Et, dans la môme pensée, Flaubert avait sans cesse à la bouclie l'apostrophe de Chateaubriand :

« Rivages antiques de la mer... »

Cette sensation de la mer sans saison, hors du temps, nulle part je ne l'ai eue si intense que sur

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cette côte de l'ouest qui court entre Stavanger et les Lofoden. C'est une désolation splendide, une innombrable poussée de falaises à pic, écroulées dans la vague, et, derrière elles, des lignées de montagnes qui portent, au-dessus des nuages, l'éternité de leurs neiges. Quand on est pris entre cette mer et celle falaise, où, pendant des heures, des jours, pas une fumée, pas un arbre ne se montrent, on songe que l'on surprend les éléments en pleine bataille.

Ce sont ici les premières convulsions du monde, les combats de l'eau et du feu ; il y a trêve seulement entre les deux ennemis; tout à l'heure la lutte va reprendre.

Comment traduire ces sensations par des mots? Les tableaux que l'on peint de ces paysages semblent des maquettes de décor et toute description achemine aux lieux communs classiques. Où trouver pourtant une beauté moins conventionnelle? Ce qu'on ne peut ni saisir ni fixer ici, c'est le caractère et la proportion des choses. Tout est démesuré et tout est simple : l'émotion vient de la continuité, de la monotonie terrible, de l'échafaudement de l'abrupt, de l'audace des saillies, de cette houle bleue qui descend du pôle, de ce paysage abandonné , aux oiseaux et aux poissons.

Eux aussi, millions contre millions, espèces contre espèces, ils luttent. Je sais que si je montais plus

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haut, vers les glaces, je trouverais des îlots entiers qui ne sont que de la plume blanche. Et dans les musées de Christiania, de Bergen, de Trondhjem j'ai passé la revue fantastique des poissons, qu'un coup de filet ou de harpon lire de ces abîmes. C'est une marée de monstres que la fantaisie de Doré a effleurés, sans oser les saisir, des sim-tishes, cachalots amputés derrière les ouïes par quelque éperon de navire et qui finissent en moignons empâtés, — des flottilles de monitors, noirs comme de la tôle, blindés , merveilleusement équilibrés pour des marches rapides; — des thons, pesants comme des embarcations, — des vessies de baudruche à reflets changeants, argentés avec des nageoires roses, des alternances de bleu sombre et d'azur, en bandes;

— des poissons-ballons avec des yeux tout ronds, sans pupilles, cerclés de cuivre comme des hublots ;

— des raies, — des rois des harengs, remontés de profondeurs inconnues, oscillants comme une courroie de transmission, avec une crinière carminée sur l'épine dorsale; — des flaques de vase vivante avec deux yeux, deux perles de gelée trouble, jetées dans un coin ; — des poissons qui sont des oiseaux, des porcs-épics, des loups, des tigres, des scies, des harpons, des épées, des gouffres, des dents portées par des nageoires, des cauchemars de destruction. Toute cette vie grouille à fleur de vague, elle sursaute,

PREMIEHS ASPECTS. H

elle bondit dans l'air, elle stagne comme une écume, elle attire la faim des oiseaux.

J'ai eu, près d'Averô, en mer ouverte, dans toute sa grandeur primitive, ce spectacle de la lutte des espèces. Un banc de harengs, soulevé du fond, apparut soudain à la surface. En une seconde la côte se dégarnit d'oiseaux. A grands vols, tournoyants et affamés, ils se ruèrent sur cette proie. On eût dit que des sentinelles avaient donné le signal; ensuite ce fut le cri des chasseurs qui rallia les mouettes éparpillées sur l'horizon. Elles s'abattaient, elles se relevaient avec un hareng dans les ongles. Les retardataires les attaquaient dans leur fuite vers la terre. Les poissons soutenus par l'arrière-banc, ne pouvaient échappés en plongeons. Les mouettes les massacraient avec des cris d'ivresse. Et vraiment leur clameur ajoutait une inquiétude à notre reconnaissance peureuse, le long de cette côte d'écueils. On se sentait sorti des temps, rentré dans les phases bibliques, où, avant l'homme, ceux qui volent et ceux qui nagent eurent leur jour.

En monlagne.

Quand on a suivi en bateau la dentelle des fiords et contemplé la marée de montagnes qui déferlent, cotte question se pose :

— Où donc est ici la place d'une maison, d'un

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foyer pour l'homme? Le roc et l'eau tiennent tout...

Les Norvégiens répondent par cette légende : Quand Dieu distribua sur la surface du globe la bonne terre à blé, il advint qu'il oublia la Norvège. Comment réparer cette erreur? Soigneusement, dans sa main divine, il ramassa les miettes de terre qui restaient au fond du sac. Sur la forêt de pics il la jeta à la volée. Puis, pour consoler ceux qu'il avait déshérités sans le vouloir, il leur mit au cœur l'amour du sol.

Traversez la Norvège de Bergen à Skien par le Hardanger et le Telemarken (c'est une excursion classique de touristes), et vous verrez que la légende dit vrai. Un tiers du pays est à plus de six cents mètres d'altitude. Les plateaux de neuf cents mètres sont fréquents. Les uns et les autres ne sont que des socles de montagnes. Et tout ici est démesuré. Un sommet du Jotunheim, l'Ymesfjelde, redresse les saillies bizarres de ses crêtes à plus de deux kilomètres et demi au-dessus de l'Atlantique. Ruilh dit qu'il n'est point de montagne en Europe d'où le regard se promène sur un plus vaste horizon de neige et de rochers : « Dans l'immense élendue^ pas un vallon verdoyant ne révèle le séjour de l'homme, et l'on n'y voit pas même de taches sombres indiquant les forêts. »

Tout à côté, un plateau neigeux, le plus grand de l'Europe continentale, le névé de Justedal, recouvre neuf cents kilomètres carrés de neige immaculée. Des rochers inaccessibles l'enserrent; des glaciers lui font comme une frange qui descend dans les cirques. On imagine avec quelle violence les eaux tombent de ces hauteurs dans les vallées.

Il serait plus exact de dire dans les liords, car l'eau circule partout, moitié salée, moitié douce, selon la saison et les orages. Dès que le roc s'arrête et descend à pic, elle arrive, elle apporte son magique miroir qui, au pied de la falaise, creuse un abîme.

Quel peut être l'état d'âmes des gens qui tentent de vivre entre ces menaces de rochers et ces précipices sans fond ?

Parfois, comme à Gudvangen, c'est une simple fente qu'ils habitent. Deux murailles formidables les écrasent. Il faut se coucher sur le dos pour apercevoir le ciel. La plus exacte image de ces prisonniers, qui ne lisent qu'en eux-mêmes, c'est ce groupe de maisons de bois reflétées dans la glace terne du fiord. A d'incalculables profondeurs, l'eau crée un autre ciel. Le nid des hommes est suspendu entre ces deux clartés, dans un gouffre de nuit. Où est la vérité? où est l'apparence? Le ciel est-il là-haut

OU au fond de ces eaux dormantes ? Le ver lige vous prend.

Il ne faut pourtant pas la maudire, cette eau uniformément étalée. Ceux qui disent : « Elle prend toute la place, elle est monotone », sont des voyageurs qui ont passé trop vite. Ils n'ont pas pris le temps d aller jusqu'à l'âme des choses. Pour moi, lorsque après une longue et terrifiante traversée du Kjôlen, en chemin de fer, de nuit, j'ai eu la vision de rOrkedalsfiord, je l'ai retrouvée avec une joie norvégienne, cette eau monotone. J'ai senti qu'ici elle est l'affranchissement, le lien de la vie sociale, le véhicule de la pensée.

Ces fiords, ces lacs ne se contentent point — comme des glaces dans un palais sombre — de doubler la lumière du paysage en réfléchissant le ciel. Ils apportent la fertilité au cœur des rocs. Ils se font des ceintures de gazon frais : ils portent des flottilles d'îlots chargés d'arbres. Ils attirent les pins, les saules, du haut de la montagne vers cette eau pure où, à défaut de terre, on peut plonger des racines. Ces rideaux d'arbres arrêtent les poussières qui volent. Tous les ans, ils font tomber à leurs pieds un bon limon de feuilles. La couche de terre végétale s'exhausse, et là où il n'y avait que l'escarpement de la roche, une petite prairie naît. Les vaches norvégiennes, libres comme des chèvres, en

découvrent le chemin. Les paysans qui cherchent leurs botes dans la montagne les suivent jusque-là. Patiemment, avec le pic et la poudre, ils s'ouvrent un passage plus facile. Ils jettent quelques pins audessus de l'abîme. Ils apportent la charpente d'une maison. Repassez l'an prochain, elle sourira avec son toit de gazon. En bas, il y aura un bateau amarré à un pin. L'homme aura conquis un foyer de plus sur la nature hostile.

Le spectacle de ces maisons hardies émeut. On ne fait point devant elle le rôve banal de la chaumière normande où l'on vivrait heureux dans l'oisiveté de l'amour. On ne perd pas de vue ces neiges éternelles et menaçantes.

On se demande :

Quelle audace ont-ils donc au cœur, ceux qui sont venus ici planter un drapeau?

Deux détails donneront une idée des conditions de l'existence dans ces solitudes.

Quand un des habitants de ces petites maisons montagnardes vient à mourir, en hiver, on ne peut songer à l'inhumer. Tous les chemins sont fermés, la terre est trop dure pour les pioches, d'ailleurs c'est souvent sur le roc vif que l'on a bâti. Il faut garder le pauvre mort dans le sel, jusqu'au printemps, où la terre amollie s'ouvrira pour le recevoir. El, pendant les mois de nuit, pendant les intcrmi-

i6 NUTKS SUK I.A NORVÈGE.

nables veillées, celui qui n'est plus reste là, côte à côte avec les vivants. Supposez un tête-à-tête ainsi interrompu par la mort.

La chose est arrivée plus d'une fois.

11 y a des années, une épidémie contagieuse détruisit toute la population éparse dans un coin de montagnes. Ces maisonnettes étaient bâties hors de tous les chemins ; personne n'osa venir contempler le désastre ni enterrer les morts. Des années passèrent. Un jour, des chasseurs que leur gibier avait attirés dans les environs aperçurent un être humain qui fuyait devant eux comme une chèvre. Ils s'élancèrent sur la piste. Ce fut une chasse émouvante, car l'être sauvage était agile et il se défendit contre ces inconnus avec les forces de la terreur. On s'en empara pourtant. C'était une fdlette d'une douzaine d'années. Seule elle avait été épargnée par la mort. On calcula qu'elle avait à peu près trois ans quand le désastre des siens la laissa, vivante, dans ce charnier. L'instinct de conservation l'avait soutenue. Elle avait grandi sauvage. Son souvenir vit dans tout le Sognefiord. On l'appelle « la petite poule de neige de Justedal ».

Communications.

De pareilles aventures sont devenues impossibles par le développement merveilleux des réseaux télé-

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graphiques et téléphoniques; mais les moyens de communication sont restés en enfance et l'on ne sait ce dont il faut ici s'étonner le plus, de la résistance que la nature oppose à la civilisation, ou de l'énergie avec laquelle une poignée d'hommes a entrepris une lutte trop inégale.

A l'heure qu'il est, la Norvège, malgré l'argent dépensé et l'audace de ses ingénieurs, a réussi à construire bien juste cinq mètres de voie ferrée par kilomètre carré de sa superficie. La Belgique en a cent cinquante-trois; la France soixante et onze. On ne conçoit pas que le chemin de fer qui relierait la côte de l'ouest aux villes du sud-est, Bergen à Christiana, puisse jamais être achevé. Des malins affirment que la rivalité des deux capitales norvégiennes est le plus grand obstacle à l'exécution de ce travail.

Pout-étre ces ironiques n'ont-ils pas assez mis le nez à la portière entre Bergen et Voss, ou bien, séduits par ces passages de la nuit à la lumière, qui font changer la vue comme une roue de stéréoscope, ils ont prêté peu d'attention aux ponts et aux tunnels. J'en ai compté onze de Garnœs à Trengereid, sur une longueur de dix kilomètres; vingt-deux de Vaxdal à Évanger, sur une distance de trente-six kilomètres. Ailleurs, dans le massif du Kjôlberg, j'ai franchi le Kjolen à trois cent quatre-

vingt-quatorze mètres de hauteur avec le chemin de fer à voie étroite.

La seule inspection des routes avertit des difficultés auxquelles on s'est heurté.

« Au commencement du dernier siècle, dit le docleur O.-J.Broch, dans un rapport publié à l'occasion de l'Exposition de 1878, les routes de Norvège étaient des chemins où l'on ne pouvait voyager qu'à cheval. C'était seulement en hiver, quand la neige ouvrait un passage à travers les campagnes, quand les marais, les lacs et les rivières étaient gelés, qu'on pouvait entreprendre par terre des voyages ou des transports de quelque importance. »

Lorsque l'on compare la misère de ce passé si proche aux travaux de la génération actuelle, on ne peut se défendre d'un élan d'admiration.

De bonnes routes traversent des solitudes dont l'aspect rappelle à plus d'un voyageur la sauvagerie des Montagnes Rocheuses. Souvent il a fallu refouler le torrent qui lavait le pied môme des rocs. Une série de pierres énormes, levées comme des menhirs, longe cette chaussée pendant des lieues, pendant des jours. Ailleurs, au-dessus de l'abîme, la route semble un balcon en violente saillie. Il afallula soutenir par une muraille dont les fondations s'appuient sur le vide. Et le drainage des eaux est une autre merveille. J'ai traversé la montagne dans une tourmente de sep-

tembre entre Rôldal et Haukeli. Pas une pierre qui ne fût une gargouille et d'où l'eau ne ruisselât. Elle fusait de toutes parts, dans une de ces batailles de torrents et de cascades que Reclus a peintes en poule : « Parfois on peut assister à de singuliers combats entre les tempêtes et les ruisseaux suspendus. Des coups de vent soudains dispersent la cascade en brouillard, la soutiennent dans l'espace, ou môme la font refluer dans l'air. Le front de la montagne se hérisse d'une étrange chevelure d'argent. Plusieurs de ces ruisseaux qui tombent du haut des rochers disparaissent dans l'air, changés en vapeurs diaphanes, puis se reforment sur une saillie du précipice pour s'évaporer encore ^ » Repassez deux heures après la tourmente, il n'y a pas de flaques, pas de trous, à peine de boue. Le roc est ici à fleur de route, et la violence des cascades est nialée par des gouttières, tout un miracle d'ingénieux travaux.

11 a fallu construire des véhicules spéciaux pour ces routes montagnardes. Leur étroitesse, la brusquerie des tournants, l'alternance éternelle des montées et des descentes rendraient impossibles des rencontres, et, en maint endroit, des passages de diligences. Si l'on veut entrer au cœur du pays, ou

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