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Notes sur la traduction du Nouveau testament en langue primitive

Ces notes sont un rapide classement de quelques remarques s'imposant à l’esprit de tout missionnaire s’occupant de traducion dans une langue de la Mélanésie. Un tel travail ne se présente pas d'abord comme un labeur de cabinet. Les dictionnaires utiles n'existent pas. Les mots sont épars sur les lèvres des hommes. Le missionnaire, pour présenter le message évangélique, doit trouver en premier lieu les termes qui «réagissent » dans l'esprit du sauvage. Il n’est pas un savant, il avance lentement, à la manière d’un pionnier de la vie religieuse au sein du peuple qu’il veut connaître et instruire. — Nous ne parlons ici que de l'archipel calédonien, et nous nous gardons de généraliser pour d’autres pays évangélisés. Nous donnons seulement le récit des expériences et observations qu’il nous a été donné de faire; nous n'apportons pas une étude systématique. Nous remercions d'autant plus la Rédaction de la Revue de l'hospitalité qu’elle veut bien nous offrir.

Le missionnaire qui veut présenter l'Evangile à des indigènes pense les choses religieuses dans sa propre langue. Il porte ce trésor dans les vases de sa terre natale. Ce serait une étrange illusion de sa part que d’espérer l’offrir aux indigènes, sous cette forme et d'autorité, en français, en anglais, en latin, sans que ces vases ne se brisent aux heurts des sentiers. Diverses missions ont tenté d'imposer ainsi leur langue avec le message divin, et elles ont été forcées de renoncer à ce procédé facile. IL faut recevoir des noirs le moyen adapté aux besoins de leur cœur. Il faut savoir se servir de leur langue toute payenne, pour en faire le véhicule du message évangélique.

La traduction de ce message devient alors pour le missionnaire une source de préoccupations constantes, et son attention s'applique à surprendre à tout instant, dans les circonstances de

la vie quotidienne, les secrets du langage indigène. Dans ses tournées à travers le pays il ne néglige aucune occasion de lier conversation avec des payens sur des choses payennes ou chrétiennes, et dans ces causeries libres, il surprend tel mot exprimant une idée dont il avait longtemps cherché la formule. Il le note. Il le contrôle durant des mois, jusqu’au moment où il en possédera les diverses significations. Et certain alors que le sens précis de ce mot pourra s'enrichir au contact de l’Evangile, il l'élève à l’honneur d’entrer dans la langue du message biblique. Avant tout il s’agit d'arriver à une pénétration suffisante de la langue indigène, pour que l'Evangile ne soit point trahi par la traduction. Les mots sont des expressions de vie, et si de la vie n’est pas enfermée en eux, ils ne signifient rien, ils sont lettre morte pour les auditeurs et les lecteurs. Il faut trouver le sens vivant des mots indigènes pour n’employer ces mots qu’à bon escient. Une telle tâche est singulièrement difficile quand il s’agit d’une langue primitive, peu apte aux généralisations, et parlée par des peuples de l’âge de pierre. Et comme en toutes choses il faut de la méthode, le missionnaire, notant au jour le jour ce vocabulaire au travers duquel les indigènes penseront l’évangile, en arrive à classer ces mots et les difficultés qu’ils présentent sous ces rubriques principales:

lo Les mots concrets qui n’ont pas de correspondant dans la langue du pays, parce que les objets qu’ils dénomment n’existent pas dans ce pays (cheval, neige, grenouille, etc.).

20 Les mots concrets ayant un sens générique (arbre, corps cadavre, habit, etc.).

3° Les mots abstraits usuels, et qui ne sont pas particuliers à la langue chrétienne (honneur, sentiment, intelligence, etc.).

40 Les mots dans leurs rapports avec ia syntaxe.

5° Les mots psychiques et philosophiques (passion, chair, âme, etc.). |

6° Les mots religieux particuliers à la langue de la piété et de la théologie chrétienne (Dieu, diable, rédemption, expiation, paix, réconciliation, repentance, ete.).

Les mots concrets désignant des objets qui n'existent pas dans le pays, ne se trouvent pas; ils doivent être créés. Afin d'éviter un trop grand désordre dans cette création, une convention est nécessaire qui assure à tous les mots une formation analogue. Comme le choix d’une langue européenne parfois peut éveiller certaines susceptibilités, l’usage a prévalu, aux

îles Loyalty, d'introduire dans le vocabulaire indigène des mots grecs auxquels l’ont donne un aspect indigène. Ainsi olivier se dit Elaio, croix Satauro, neige Kiona, renard Alope. Les noms hébreux consacrés par l’usage en Europe ne sont pas changés: serafino, ete. Cependant les traducteurs ont adopté sans hésitation les mots européens déjà connus et employés. Tel le cheval, qui se dit Horse ou Sovari suivant qu’il a été amené par un Anglais ou un Français. Mais il est toujours délicat de déroger à une règle; l’on risque des initiatives que le temps ne justifie pas. Au lieu de rester fidèle au grec, le traducteur de la Bible Maré a imaginé pour traduire grenouille de délaisser Batrak, qui eut donné en français batracien, et de s'adresser au latin Rana. Maïs voici qu’un fonctionnaire introduisit la grenouille australienne dans l’archipel calédonien. La bestiole multiplia et devint populaire sous son nom français, et notre langue s’étant répandue avec l’école, les canaques privés de leçons d’exégèse, n’imaginèrent pas qu’il fallut chercher des grenouilles sous le vocable Rana, ils y ont vu au contraire une simplification de renard. Et la pluie de grenouille des plaies d'Egypte a été remplacée par une pluie de renards! — En revanche, le mot croix, très connu des indigènes aujourd’hui par la « cruce» des catholiques, et les croix militaires, demeure Satauro pour les chrétiens. Peut-être la dissociation d’idées qui résulte de ces deux mots est-elle heureuse, et laisse-t-elle sa grandeur à la croix unique et sainte.

L'introduction de ces mots est, par nature, un acte d’autorité. Cette intervention est nécessaire pour désigner des œuvres de la création inconnues dans le pays. Mais elle doit se limiter à ces cas particuliers. L’indigène remarque des caractéristiques qui ne nous frappent pas, et l’on peut cueillir dans son langage les expressions dont on a besoin. Ainsi la Bible Lifou traduit pilote par Pailaton (transposition de la prononciation anglaise de pilote) et prison par Alakalabusi (transcription de l’argot des surveillants militaires la carabousse). Il advint, lorsque des missionnaires lifouens fondèrent l’œuvre de la Nouvelle Calédonie et voulurent employer ces mots, que les payens protestèrent. Ils s’étaient déjà trouvés au contact de la civilisation en face de pilotes et surtout de prisons, ils avaient exprimé les concepts nouveaux qu’ils avaient acquis en formant spontanément des mots logiques — pilote Kasorhekoa, qui dirige bateau — prison Moapokamo, maison lier homme. Ils n’avaient que faire du jargon des évangélistes noirs.

Ces termes, prison, etc., ne sont plus des noms concrets dé-

signant des œuvres de la création inconnues aux sauvages, mais des termes exprimant des fonctions ou des œuvres de l’homme. Il était évident que le sauvage au contact de ces fonctions, acquerrait d’elles une représentation et donnerait une formule adéquate à son observation. Il ne pouvait qu'être fâcheux d’imposer des termes étrangers, inutiles et inadéquats. De sorte qu’en définitive, les mots à introduire d’autorité restent très peu nombreux. Ceux au contraire qui ont surgi de l’esprit indigène pour formuler les concepts nouveaux revélés par la connaissance de l’Evangile ou le contact de la civilisation sont d’une grande variété. Et leur valeur est beaucoup plus grande; car ce ne sont plus des mots artificiels, ce sont vraiment des mots vivants.

Les noms nouveaux, de création indigène, prennent la valeur de noms génériques. Ainsi Alakabusi signifie: la prison d’un gendarme, et nulle autre. Moapokamo, jailli de l’esprit canaque, est un mot de formation logique, naturel, épanouissement d’une tige issue de la racine Po, être lié; c’est le concept de prison dans toute sa généralité, et riche de virtualités qui permettront au sauvage d’atteindre bientôt à l’idée de prison morale.

Mais la formation de termes nouveaux n’est certes pas toujours indispensable à l’élargissement de la pensée. Les mots sont souples, et peuvent répondre à diverses exigences de l’esprit. En Calédonie le terme Barawe désignait autrefois une sorte de mulot, le seul quadrupède autochtone de l’île. Il n’y a guère que les vieux qui connaissent encore le sens primitif de ce mot. Car les Canaques ont rencontré des chiens, puis des chevaux; ils les ont aperçus sous le concept de grands rats. Le mulot a été vite oublié, tout quadrupède est devenu Barawe. Ce terme indique aujourd’hui une généralité, il contient déjà l’idée de genre, le genre quadrupède, il est l’acheminement vers une généralisation plus large, comme celle-ci, encore trop abstraite et intraduisible pour l’indigène: «les bêtes ».

La découverte de ces mots évolués est d’un grand secours pour le traducteur. Mais d’emblée la tâche se complique lorsque le missionnaire pense des mots indigènes qu’il comprend, lui, comme mots génériques, alors que l’indigène les entend comme particuliers à un objet défini. Lorsqu'un blanc demande à son domestique canaque s’il saurait brosser un habit, le noir répond par l’affirmative, et les deux hommes se sont pratique-

ment compris. Mais en réalité leurs esprits sont restés fort éloignés. Le blanc a songé à un habit en général, le mélanésien n’a envisagé que l’habit personnel du blanc qui lui a parlé. Il ne dispose dans sa langue d’aucun terme, article, adjectif ou pronom, pour déterminer le mot générique d’habit. L’habit, dans son entendement est conçu comme faisant partie intégrante de son possesseur; il dira: habit lui, jamais habit de lui. Incapable de séparer l’habit de la personne, il ne peut traduire l’expression en soi de un habit. Car l’habit, c’est ce qui est à fleur de peau, c’est la peau. N’a-t-il pas désigné les habits des européens des «peaux de dieux»? L’habit, c’est ce qui distingue l’homme, lui donne une silhouette, c’est une marque. Et la racine d’où Jjaillira la formule pour désigner l’habit sera

Mene, c’est-à-dire, trace, marque, caractéristique. Mene donnera Mene e = marque lui c’est-à-dire, son habit; Mene & e — marque membre lui, c’est-à-dire, trace de ses pas; Mene à xie — marque parler pour lui, c’est-à-dire SAAVOLX:

Tel est le processus de la pensée indigène dans la formation de termes exprimant les notions d’habits, voix, traces. Et :1l en est ainsi de tous les mots auxquels l’on accorde un sens générique. L’arbre en soi est un concept inexistant. Il y a des bois divers, et la forêt est l’étendue de ces bois. Le corps n’est pas séparé de l’être, ou de l’objet; il en fait partie comme le manche de l’outil; le même mot désigne le corps d’un humain et le manche de la hache, L’expression «le corps mort» est intraduisible parce qu’elle formule une chose inconcevable. Un corps qualifié ainsi n’est-il pas à l’état de cadavre? Le mot « cadavre » existe, mais gardons-nous de l'utiliser. Désignant le même objet qu’en notre langue, il procède d’un concept différent du nôtre; il est aussi vibrant que le nôtre est figé, il implique l’état mystérieux de l’être sans manifestation de vie, il est religieux. Le passage de l’Apocalypse: «une plaine remplie de cadavres », traduit littéralement, serait interprété par l’indigène: «une plaine remplie de dieux». Il faudra un certain temps au missionnaire trop confiant pour apercevoir cette confusion, et s’aviser de traduire: « une plaine remplie de corps d'hommes qui sont morts. »

Ainsi une traduction où les mots génériques seraient transposés d’emblée ne serait pas comprise. Dans les versets de St-Jean parlant du Fils, le terme fils n’a pu être accepté par

les Calédoniens les plus éclairés. Il a fallu écrire: le Fils pour lui, le fils en soi n’existant pas. Mais dans la deuxième édition de cet Evangile, après douze ans d’école, le mot fils fut imprimé seul, et généralement compris. L'éducation de l’esprit avait été faite. — « Les mots habit, peau, corps, et fils, disait un vieux Canaque instruit, nous ne les connaissons que depuis la venue des natas » ‘).

Il y à certes beaucoup de termes génériques à la conception desquels l’indigène n’est pas encore arrivé, et qui manquent étrangement à l’européen s'exprimant en canaque: les animaux, les plantes, la famille (comprenant à la fois le père et la mère). L’indigène y parviendra et trouvera la formule de sa découverte. Le missionnaire, en attendant, peut décomposer le sens des mots qu'il veut traduire, donner des sortes de paraphrases. Qu'il se garde de former des mots ou de donner à des mots connus des significations dont il ne peut susciter la conception chez l’indigène.

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Ainsi l'intelligence du Canaque, faite de données si concrètes que sa langue n’a pas de mots proprement génériques, est susceptible de s’élever cependant assez rapidement à certaines idées générales. Ces idées peuvent être traduites par des formules imposées du dehors, elles doivent croître elles-mêmes comme une pousse surgissant sur une racine que nous n’avions pas remarquée. Maïs, du jour où un mot générique a pris place dans la langue, un échelon nouveau de l’échelle de la pensée indigène est gravi. C’est déjà, bien que limité à des objets définis et semblables, un progrès dans l’abstraction; mais l’acheminement est encore long où le concept général se précisera, et imposera la formation de mots véritablement abstraits.

Et voici tout un ordre de termes qui se présentent au traducteur et qui semblent de prime abord intraduisibles: honneur, vertu, pureté, siècle, sentiment, intelligence, trésor, piété, adoration, extase, crainte de Dieu, etc. Ils sont un sérieux écueil, mais un écueil moins redoutable à l’examen qu’il ne peut paraître de loin.

Tantôt ces mots définissent un état provoqué par une action ou une qualité. Une action: l’idée qui la traduit se peut trouver dans un verbe de la langue indigène; la notion d’honneur, dans des «vases d’honneur », correspond à celle de vases qui sont

1) Pasteurs indigènes Loyaltiens qui ont évangélisé la Calédonie.

respectés, littéralement, dans l’esprit canaque, qui sont «grandis ». Une qualité: l’adjectif qui désigne cette qualité peut également exister ou indiquer une qualité analogue ou équivalente: pureté, qui est pur (qui a, en canaque la qualité de l’eau cristalline). « Heureux les cœurs purs », reviendrait à « Heureux les cœurs limpides ».

Tantôt ces mots sont des formules qui traduisent la pensée du texte original, mais qui n’existent pas à proprement parler dans le grec. «Ayez les sentiments que J.-C. a eus», est une façon heureuse de traduire la simplicité du texte: Pensez le même que J.-C. (Philip. II, 5). Le sens porte sur un verbe, c’est-à-dire, sur une action. Le français a délaissé l’action pour marquer l’idée précise qui se dégage d’elle, il la fixe dans l’esprit par le mot «sentiment». [L’évolution de notre langue qui est devenue de plus en plus abstraite apparaît ici. Mais le missionnaire n’a pas à suivre cette évolution, il remonte directement au texte, où l’idée abstraite n’est pas encore distinguée de l’acte: « Pensez, sentez ce que J.-C. à senti », ete. — De même «êtes-vous sans intelligence» (Math. 15, 16) ou «ne comprenez-vous pas » (Mare 8, 17), sont deux expressions de notre langage abstrait dont le sens primitif et concret d’« assembler » peut s’apercevoir quand on les décompose. Maïs ce sens originel apparaît bien plus clairement dans le texte grec, et cela nous permet de trouver dans la langue indigène le mot correspondant où se révèle l’effort de l'esprit saisissant et liant ce qu’il perçoit, afin de le retenir. «Ne comprenez-vous pas» peut se traduire littéralement «ne mettez-vous pas ensemble »? Le terme employé dans cette question donne, par sa propre construction, la définition la plus simple du travail de la conscience qui se forme, l’indigène lisant «mettre ensemble », ou quelque terme analogue, s'efforce d’établir les relations entre sa connaissance religieuse et sa connaissance pratique. Et sans doute est-ce pour cette raison que ce texte, peu remarqué chez nous, est constamment cité par les canaques lorsqu'ils veulent stimuler leur intelligence.

Des exemples multiples montreraient ainsi que l’écueil des mots abstraits n’est pas infranchissable, il ne décourage pas le traducteur, il heurte la pensée indigène dans la mesure voulue pour l’amener à réfléchir sans la déconcerter.

Mais, objectera-t-on, ces exemples de mots abstraits sont proposés en français et éliminés à l’aide du texte grec. N’est-il pas plus exact de dire simplement que le français est une langue abstraite et qu’il est beaucoup plus facile de traduire du texte original en langue indigène? L'observation serait justifiée si le

grec n’était pas déjà, en face de la langue indigène, une langue fort abstraite, et que nous comprenons, malgré nous, avec une mentalité plus abstraite encore. Une traduction d’après le grec tel qu’il est lu d’habitude serait souvent malaisée, elle demanderait du missionnaire une science incompatible avec la vie active et isolée qu’il mène. Il y a une autre façon de lire. Je ne sais plus quel est le lettré épris des Evangiles qui refusait l’aide de tout dictionnaire pour le secourir dans sa lecture. Le lexique seul lui paraissait de mise, le livre qui indique le sens général, primitif du mot, et n’a cure de tous les sens par extension. Dilettantisme de lettré et d’humaniste à part, il y a du vrai dans cette attitude. Ce n’est pas absolument d’un gros dictionnaire et d’une savante grammaire avec les formes les plus subtiles, que le malheureux missionnaire a besoin. Le sens général, les traductions françaises ou étrangères le donnent; le sens grammatical, les commentaires en proposent les meilleures leçons; mais les uns et les autres parlent une langue occidentale, abstraite, et c’est bien plutôt d’une application à comprendre le sens originel des mots, à retrouver leur sens concret, à connaître les racines grecques ou sémitiques, que le missionnaire a besoin. Aïnsi le nombre de mots indigènes exprimant l’état de stature dans ses modalités diverses est très grand. Il ne l’est pas moins dans les langues anciennes qui les ont transmis aux langues modernes avec les sens les plus variés. Faudra-t-il traduire les termes « être debout » et «extase» sans tenir compte de leurs sources communes? Ce serait aller à l’aventure, mais ni le grec courant ni le français wavertiront le missionnaire dont l’attention ne sera pas portée de ce côté. Un exemple plus simple se trouve dans l’expression: « Tu t’amasses un trésor de colère » (Rom. 2, 5). Le mot trésor se présente ici comme un terme générique employé dans le sens de richesse négative: Idée savante et dérivée, difficile à rendre intelligible à des canaques. Mais le texte n’oblige pas de le tenter. Cette expression est un heureux pléonasme, et la racine du mot qui la fourni signifie simplement « déposer ». Cela suffit; le missionnaire, loin de s’appesantir sur « trésor >» garde l’idée concrète contenue dans le mot, traduit «amasser », et l’indigène, en se developpant, donnera, au moment voulu, une valeur abstraite au mot concret qui lui est donné.

Il en est donc de la formation des mots abstraits comme de celle des mots génériques, c’est le travail de la pensée primitive appliqué à une racine déterminée qui donnera à celle-ci son plein épanouissement. Le travail du traducteur est de noter les phases de cette évolution pour trouver à un moment donné la

formule dont il a besoin. — Utile enseignement pour ceux qui voudraient supprimer le parler indigène et imposer une langue européenne dans l’espoir d'élever par elle une peuplade inférieure. On renoncerait à cet épanouissement de la langue primitive, et on se servirait du français ou de l’anglais pour refaire

Le missionnaire aurait-il noté tous les mots concrets ou abstraits dont il a besoin pour son premier vocabulaire qu’il aurait encore une difficulté à vaincre pour mettre en œuvre ces formules accumulées. C’est la grammaire. Elle est chez les Canaques très succincte, mais cette pauvreté n’est pas de la simplicité, et nos esprits sont mal adaptés à ces formules où les mots invariables peuvent être verbes ou substantifs, ou ni l’un ni l’autre, selon les cas. Il n’y a ni genre, ni article, ni pluriel général, et le mécanisme est délicat des particules qui marquent les temps ou les modes et parfois sont les mêmes pour le futur et le passé.

L’absence de genre entraîne l’impossibilité de distinguer le terme impersonnel. Le mot «frère» par exemple, est intraduisible. Il y a l’aîné, les puînés, le cadet; la sœur entre dans cette catégorie. Elle ne peut être particularisée à moins que l’on ajoute, si c’est un homme qui parle, le mot femme et la qualité d’interdit, par exemple «femme puînée interdite». L’interdiction vise toujours le sexe opposé à celui de la personne qui parle. Sans doute est-ce la raison pour laquelle, dans la vie pratique, lorsqu'une personne désigne celle qui est née de pair avec elle, elle entend une deuxième personne de sexe opposé. « Ma sœur est celle qui est née en complément de ma propre naissance», et réciproquement le frère vis-à-vis de la sœur. Cela est curieux au point de vue de l’idée de parité des sexes, mais n’a pas de valeur pour le traducteur. Le contexte seul donnera la juste interprétation du simple verset «et Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare ».

Le missionnaire, qui, avec son esprit occidental, place un concept précis dans un nom donné aussi simple que celui de sœur, ne découvre que petit à petit le flottement inouï de la pensée de ses fidèles. Les pasteurs indigènes eux-mêmes, gens instruits, obligés d'apprendre le dialecte du pays qu’ils évangélisent, ont de la peine à s’astreindre à la précision nécessaire pour appliquer la grammaire élémentaire de la langue nouvelle qu’ils parlent. L'un d’eux écrivit une fois un catéchisme où tous les

pluriels étaient au duel; les récits en étaient rendus incompréhensibles.

Le traducteur est d’ailleurs en lutte avec ces diverses formes de la dualité et de la pluralité. Le duel se mourait-il quand le Nouveau-Testament fut écrit? Il y est employé ou délaissé avec une liberté très grande. Le missionnaire aurait la ressource d’imiter l’écrivain sacré et de se passer à l’occasion du duel. Mais la grammaire le retient alors avec le pluriel inelusif et exclusif, cette forme du nous différente suivant que la personne à qui l’on parle est incluse ou non dans le nous prononcé, et qui se retrouve d’ailleurs de Taïti à Madagascar. Des discussions stériles peuvent être soulevées au sujet de l'emploi de l’un ou l’autre de ces pluriels dans des cas particuliers, mais ce serait un jeu absurde et vain. Les indigènes ont une logique. Elle est différente de la nôtre, elle n’est pas basée encore sur le principe de non-contradiction, mais elle est réelle cependant. Et le missionnaire n’a point à se mettre en peine des difficultés suscitées par ces pluriels. Quand ses diverses activités, son exemple quotidien, ses attitudes dans des circonstances imprévues, sa prédication et ses prières, quand cette masse de faits auront suscité chez le payen des concepts nouveaux, la logique de celui-ci se modifiera d'autant, et il prendra l’habitude du pluriel simplifié et unique, analogue au nôtre, qui est une généralisation où les interlocuteurs sont classés selon la logique du discours et non plus seulement selon la forme d’un pronom. En attendant, lorsqu'il aura transcrit comme il convient les pluriels de tous les discours directs des Actes des Apôtres, ou des Epîtres, le traducteur se sentira pris de sympathie et d’admiration pour ses collègues des îles Bank qui savent triompher même d’un triel, et l’assouplissement qu’il aura acquis aura été le meilleur exercice pour le préparer à comprendre davantage la mentalité indigène.

Quand le missionnaire est arrivé tant bien que mal, à introduire des noms nouveaux concrets, à susciter la formation des noms génériques, à déposer la semence des noms abstraits, à manier avec clarté la syntaxe primitive, il a vaincu de grandes difficultés. Et celles-ci lui ont donné la clef de la mentalité indigène. Préparé désormais à pénétrer plus avant dans la pensée de ses collaborateurs noirs, il pourra mieux inciter ceux-e1 à la réflexion et à la compréhension de données nouvelles. Il a déjà traduit avec eux les Synoptiques, peut-être les Actes des Apôtres. Le style de ces livres n’a pas présenté de réelles dif-

ficultés, parce que la plupart des mots ont un sens simple et concret. Seuls quelques termes sont traduits provisoirement, comme en suspens; ils sont réservés. Telles ces expressions indécises, comme l’âme, ou d’autres auxquelles l’histoire religieuse a conféré des sens particuliers, rançon, diable, etc. Le missionnaire les prendra plus tard, lorsque l’expérience de la vie religieuse canaque les aura davantage précisés. Et il va de l’avant, vers les livres où s’est formée la langue chrétienne, les épitres et le quatrième Evangile.

La tâche devient plus lourde encore. Paul, pour montrer la transformation du payen par le christianisme, a tenté une puissante psychologie de la nature humaine. Il a marqué le départ entre les différents états de celle-ei et il a formé, pour les décrire, des mots adéquats. « Après l’animal, le spirituel. » Et le traducteur discerne dans cette progression l’échelle qu’il doit gravir avec son vocabulaire. Il n’a pas été simple de fixer le langage concret, celui de l’animal supérieur, comment lui sera-t-1l possible d’atteindre aux concepts des choses de l’esprit? Il ne pourra pas; mais les payens, une fois éclairés par l’Evangile, laisseront voir les pages obscures de leurs cœurs où le missionnaire ne pouvait lire encore.

Les Evangiles parlent peu des payens. Les Actes présentent ceux-ci sous diverses faces qui, hors l’épisode de Simon Le Magicien, suscitent peu de sentiments très nouveaux chez le primitif actuel. L’une est celle de l’homme «craignant Dieu», payen sur le chemin de la foi. Le sauvage disposé à la conversion, loin d’éprouver un trouble à sa rencontre, retrouve en lui un frère aîné, et l’imite. L’autre face est celle que présente le payen romain. Loin de reconnaître un semblable, le sauvage saisit au contraire en lui l’identité de l’autorité romaine et de l’autorité coloniale, de la procédure selon Gallion et de celle selon l’administrateur, l’identité du chef romain et du chef blanc. Le payen romain n’est pour lui qu’«un blanc». Cela peut l’aider à mieux comprendre le paganisme européen, mais un long chemin lui est nécessaire pour parvenir à ces généralisations qui nous entraîneraient loin de notre sujet. Les attitudes des payens des Actes ne provoquent aucune réaction particulière chez le sauvage, aucune surprise, mais seulement une sympathie compréhensive; la langue indigène courante suffit à traduire un grand nombre des sentiments exprimés et des récits rapportés dans ce livre. Mais lorsqu'on dépeint au sauvage Paul s’adressant aux payens de l’époque, leur montrant la révélation de Dieu dans la nature, et l’attitude des hommes qui se complaisent

dans l’animalité, qui vont jusqu’à changer l’ordre des choses naturelles, et aboutissent en quelque sort à la folie du mal, le Canaque n’a pas de peine à comprendre. Il connaît, lui aussi, les passions malfaisantes qui aboutissent à la mort de sa race. Il a dans sa langue une expression, un terme fréquemment employé et qui exprime la carence de la pensée dans l’acte accompli, l’acte inconscient ou suscité par le subconscient, sans notion de bien ou de mal, et finalement l’acte insensé. Nul doute pour le Canaque que Paul ne soit un missionnaire très fort, sachant mettre à nu l’âme du payen. Et apercevant les choses sous l’angle du regard de l’apôtre, le sauvage distingue mieux en lui-même; c’est pour lui un pas décisif vers la conscience de soi. Alors les expressions traduisant ces états nouveaux seront possibles, et elles vont surgir selon le même procédé que pour la formation des noms abstraits, l’action intuitive précède le concept, le verbe précède le nom.

Aïnsi le mot passion. Réflexe, appétit, désir violent, définissent à peu près le terme ñ&6oç employé par les épîtres. Le mot signifie à l’origine sensation? Le langage indigène possède toujours un verbe qui indique l’action indéterminée de la sensation, exactement, le verbe sentir dans ce qu’il a de général, éprouver. Au passif, ce verbe représente la sensation perçue et contraignante, celle qui agit dans l’homme, la seule qui compte chez le sauvage, être primitif dont la vie, comme le langage, se déroule surtout au mode passif. <«Fuis les passions de la Jeunesse » se traduira « Fuis les sensations qu’éprouve la jeunesse », ou plus exactement les choses qu’éprouve la jeunesse. Mais cette lourde expression verbale, par le jeu de la grammaire de la langue, et par la logique de la pensée indigène se précisant, un jour, deviendra un substantif.

Un terme ayant déjà suivi en Calédonie cette évolution est le mot joie. D’action de ravir il est devenu le ravissement même, de verbe, substantif. Mais les pasteurs indigènes qui avaient eux-mêmes hâté cette évolution trouvaient suspecte la pureté de la joie exprimée. Ils éprouvèrent le besoin de la qualifier, et voulurent ajouter l’épithète « bonne » à la suite du nom joie, «joie bonne». Idée compliquée et superflue. Le concept de joie se formait dans l’esprit des payens, et par ce seul fait ils tendaient à s’affranchir de ce que les sensations qui en avaient éveillé les intuitions premières pouvaient avoir de grossier. Les payens n’ont jamais voulu dire «joie bonne» comme les natas les y invitaient, mais joie, et aucune méprise dans leur esprit n’était possible. Tant il est vrai que chez eux comme

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chez nous le langage mystique a puisé à la source la plus intime de notre être, dans ce fond, où nous ne savons si ce que nous éprouvons est déjà spirituel ou encore animal.

Le mot chair est autrement compliqué. Aucune action consciente ne préside à sa formation. La chair est donnée et elle est même, dans le langage du Nouveau-Testament, une notion fort difficile à définir. Véhicule de notre esprit ayant une vie propre, mais périssable dans la mesure où elle n’est pas transformée, le corps est sa forme. Mais au payen canaque qui ne voit les choses qu’à fleur de peau, le corps physique, dans ses manifestations, c’est la peau. Quand un homme est rempli de courroux, des phénomènes physiques marquent son sentiment sur sa peau, le sang afflue au visage, etc. Le payen dit que son interlocuteur irrité a la «peau mauvaise». Il se tient en méfiance, non pas seulement comme l’enfant devant un dindon à la crête bleue, mais parce qu’il suit sur la peau tous les états intérieurs de l’homme qu’il a en face de lui. (Il sait discerner avec finesse des jeux de muscles imperceptibles que l’esthétique du cinéma nous révèle aujourd’hui grossièrement.) Il en est de même dans la douleur, la joie, etc.: la peau, dans ses manifestations les plus délicates et nuancées, traduit la plupart des états psychiques (le fourmillement divinatoire des vieilles Canaques aussi bien que les picotements des sorcières de Macbeth). Il ne faut point songer ici au mot de Chamfort matérialisant les sentiments et les ramenant au contact des épidermes. Les fantaisies et les grossièretés ne sont jamais comprises du paganisme primitif, qui est religieux dans son fond, et c’est avec un sentiment déjà très spiritualisé que les néophytes ont traduit les désirs de la chair, les œuvres de la chair, par le terme: «les œuvres de la peau ».

En outre, la peau est dans le corps la matière périssable. Elle et tous les viscères et muscles qui participent à elle constituent dans l’homme ce qui disparaît rapidement à la mort. Les ossements demeurent et les crânes chez les Canaques, comme autrefois chez nous, sont soignés durant plusieurs générations. Dès lors, le terme peau, pris dans son sens le plus large, correspond à l’idée, non seulement d’épiderme, mais encore d’enveloppe corporelle de l'esprit. La peau est le véhicule de celui-ci, et comme on l’a dit de la chair. Aïnsi s'explique simplement le cantique que composa un chrétien canaque et dont le succès est dû à ce thème:

Que feras-tu le jour de la séparation de notre esprit d'avec notre peau?....

Toutefois ce terme « peau » est si précis qu’il a de la peine à se dégager du concret; et à mesure que l’indigène se développe, le terme corps qui, nous l’avons vu avec l'exemple de l’outil, ne se sépare pas de l’être ou de l’objet, qui est en quelque sorte ce qui rend l’être ou l’objet complet et utilisable, qui est en un mot sa forme, ce terme, susceptible d’abstraction, tend à prolonger dans lesprit du canaque l'interprétation psychique du langage de la peau. Dans les tabous, en effet, les interdictions exercent leur action sur l’être tout entier, elles nuisent à cet ensemble de l’homme que représente le corps. Leurs manifestations dans les cas d'infraction intéressent toute la pathologie externe ou interne. Or, ces interdictions ne sont pas encore des lois, elles sont des états inhérents à certaines conditions. A l’école, le Décalogue, qui est négatif, apparaît à nos élèves comme relevant de l’ordre de leurs interdictions. Mais lorsqu'ils en arrivent au Sermon sur la Montagne, ils voient après un long temps de travail, l'interdiction physique «tu ne commettras point d’adultère » reléguée au second plan pour faire place à une interdiction toute morale, «celui qui convoite une femme a déjà commis adultère dans son cœur ». Un concept moins concret de l’interdiction se dessine alors dans leur esprit, et c’est le commencement de la notion de loi. Sans comprendre certes encore ce que Paul pouvait enfermer dans cette notion, ils entrevoient la réalité de la loi. Ils l’assimilent d’abord à la loi française qui n’est pas nettement définie à leurs yeux et demande cependant une relative sagesse. Puis, ils distinguent cette loi administrative, si imprécise dans sa moralité, de la loi du cœur qu’enseigne l’évangile, et ils parviennent ainsi au seuil de la loi morale. Et quand nous leur parlons de l’action fatale de la loi sur notre chair, ils éprouvent quelque chose des sentiments de perdition qui accompagnaient les infractions aux tabous. Et alors le terme peau devient trop étroit pour exprimer un sentiment qui intéresse l’être physique ou psychique tout entier, et c’est par le mot «corps » que les chrétiens indigènes ont voulu traduire le mot chair dans ses rapports avec la loi. Aïinsi ces deux termes, corps et peau, ne correspondent pas absolument à nos concepts, puisque la peau est le miroir des phénomènes psychiques et apparaît comme l'enveloppe corporelle de l'esprit, tandis que le corps traduit la notion de l'être tout entier susceptible de perdition. Ce n’est point encore la chair dont discute la théologie, mais, au fur et à mesure du développement de l’indigène, ces deux termes seront pour le Canaque les précieux instruments qui l’aideront à comprendre les paroles du IVe Evangile, « manger la chair du Fils

de l'Homme », et les expressions de Paul parlant de «la chair de péché ».

Ces exemples suffisent à montrer les difficultés rencontrées pour la traduction des mots psychiques. Les abstractions procèdent d’un travail normal de l’intelligence, et la formule qui les traduit arrive à son heure, au fur et à mesure du travail de l’esprit de l’indigène. Or, les termes psychiques expriment des abstractions, ils formulent aussi bien des traits de la nature propre de l’homme (chair), qu’ils traduisent les interprétations de nos expériences intérieures (âme) ou désignent des états (joie). Avant donc que le sauvage puisse avoir le concept des choses psychiques et qu’il puisse les désigner, il est nécessaire qu’il ait commencé à s’absorber en lui-même. Les philosophes grecs contemporains de la première prédication chrétienne prenaient pour devise : « Connais-toi toi-même! » Mais le primitif auquel s’adresse le missionnaire n’est pas arrivé à la conscience de soi. La langue canaque n’a pas de mot propre pour désigner l’homme en tant que membre de l'humanité.

Il semble que les difficultés aillent grandissant. Il a été laborieux de connaître et de préciser le langage indigène, délicat de s’en servir pour la notation des noms abstraits, trop ardu d’y transcrire les noms psychiques, et nous prétendrions pouvoir faire comprendre aux sauvages les notions religieuses les plus élevées de l’Evangile pour qu'ils arrivent à les formuler avec des mots Jaillis de leur cœur?

Ne lit-on pas souvent, dans les récits des missions, des phrases d’indigènes convertis, qui semblent stéréotypées sur des clichés connus du style du revivalisme ou du langage de Canaan? Et n’est-ce pas là l’indice certain que ces néophytes n’ont pas compris, mais ont, sous l’action d’une influence, imité et répété.

Ce danger guette l’œuvre des missionnaires qui donnent à leurs élèves l’Evangile tel qu’ils l’ont eux-mêmes reçu, traduit et repensé par des cerveaux occidentaux. Négligeant de chercher à traduire cet Egangile dans un langage que les prosélytes puissent entendre, ils emploient naïvement la méthode d’autorité. Mais le fait de l’erreur de quelques-uns ne doit pas laisser le traducteur douter de la possibilité de son œuvre: N’y a-t-1l pas des indigènes qui ont fait œuvre de missionnaires et ont porté aux payens un Evangile incomplètement pensé, sans doute, mais dont ils avaient su déjà remarquablement transmettre la

puissance? Les mots qui ont un sens spécifiquement religieux et chrétien doivent done pouvoir être traduits.

I convient de distinguer ici plusieurs catégories :

Et d’abord les mots qui dans nos versions européennes ont été transposés directement du grec, ex. les «démons », le « diable », etc. De tels mots sont arrivés jusqu’à nous après un long voyage et sont encore chargés de tout le paganisme de leurs origines. Le concept qu'ils désignaient primitivement n’est plus toujours très clair pour nous. Et combien il apparaît incertain à l’esprit du missionnaire qui les doit traduire.

Les Bibles des Loyalty transcrivent le terme « démons »: demon. Seuls les indigènes qui ont été à l’école supérieure, les pasteurs indigènes, ont pu apprendre le sens de ce mot. Ils le retiennent, sans doute, assez mal, car je ne les ai jamais entendu l’employer avec à propos et de leur propre initiative. Cependans le premier nata qui a évangélisé la Calédonie, un homme de grande valeur, avait apporté tous ses cahiers d'école et toute sa science pour expliquer les textes aux premiers chrétiens et trouver un langage adéquat pour les faire comprendre. Beaucoup de mots de la langue chrétienne canaque aujourd’hui proviennent de ce premier effort, tenté par les indigènes eux-mêmes. Et les premiers chrétiens traduisirent « demoni » par «U » (ou). Le terme de U convenait à toutes les actions qui se rattachent au demoni. Le U possède un homme, l’agite, le quitte par l’effet d’incantations. Il a été une sorte de dieu, il est devenu malfaisant. Le dictionnaire donne au mot de démon les sens de Dieu, génie, esprit impur. Le dictionnaire canaque donnerait les mêmes sens au terme U. L'’on dirait qu’il y a identité. Je ne sais d’où proviennent les démons dans l’histoire ancienne, mais les origines chez les sauvages apparaissent moins lointaines qu’elles ne le sont en Europe. Les vieillards peuvent rappeler en Calédonie, que le U était primitivement une sorte de iule, considérée comme totem et divinisée, ayant des autels et des sacrifices offerts par les femmes. Au fur et à mesure que le culte des ancêtres célébré par les hommes l’emportait sur les cérémonies du matriarcat, les eroyances totémiques s’abatardissaient, et seules les manifestations de folie suscitées par d’anciens totems vivaces subsistèrent, parce qu’elles étaient, en fait, des maladies. Le jeune canaque ignore aujourd’hui l’histoire et les origines du U, mais il a de lui un concept clair, et il évitera d’être possédé par lui. Et les récits démoniaques de l’évangile prennent à ses yeux une réalité plus grande que pour nous. Lorsqu'on est accoutumé aux démons payens identiques

aux U des canaques, dont l’action est limitée à la région du totem, et qui sont dépaysés, perdus, et sans effet, dès qu’ils sont écartés de leurs parages, comme paraissent naturels les démons de Gadara suppliant Jésus de ne pas les chasser au loin, mais de les laisser dans le voisinage!

Mais là encore l'esprit évolue et la langue le suit. Le terme trop précis, quand il n’a pas assez de souplesse pour élargir son sens, doit céder la place à un autre moins limité, comme il est arrivé pour les deux mots traduisant les différentes significations du terme «chair». Démon ne signifie pas toujours un esprit aussi personnel que le U, il est du genre neutre dans les textes, le plus souvent au pluriel, il est un nom collectif, et 1l a parfois un sens générique si net que le modeste canaque l’a saisi lui-même en entendant l'explication du Nouveau-Testament. Et il lui est arrivé de définir alors ces démons par « Pa Awire » ceux qui détiennent des puissances …… et celles-ci sont généralement malfaisantes. (C’est une traduction qu'il a fallu retenir aussi, elle serre de près l’idée du texte, elle est le résultat d’un travail de l'esprit de l’indigène, et celui-ci n’eut peut-être pas été également incité à la recherche si un terme lui avait été simplement imposé.

Un autre mot qui est certes devenu bien français mais dont j'ignore le sens originel est «diable». Quand jétais étudiantet dirigeais l’almanach des Missions, je m'étais permis, avec l'audace du jeune âge, de protester (sans succès d’ailleurs), auprès d’un missionnaire, qui, dans un article, désignait sous la rubrique de diable tous les génies, esprits et dieux du paganisme. Cette traduction facile a pour elle la coutume séculaire du catho- BHcisme, aussi bien à l’époque médiévale que dans les missions actuelles. Plus tard, j'eus à mon tour à connaître les difficultés de la traduction du mot diable. Les Calédoniens le désignaient déjà sous le nom de Meavora. Je savais que l’usage était de pendre des étoffes dans les cases pour éloigner le Meavora, mais nous n’étions guère au clair sur lui. J’interrogeai un jour un canaque qui m'initiait avec talent à sa langue, en me parlant

quelque peu français-nègre, et il me répondit — honni soit qui mal y pense —-: Meavora? C’est le dieu qui €. ...!» Il ma paru que le terme meavora était beaucoup plus précis dans l’esprit indigène que ne le serait jamais le terme étranger diabolo.

À occasion d’une grande fête, nous avions traduit en canaque «le Sacrifice d'Abraham » de Théodore de Bèze, et nous le fîmes jouer par nos élèves. Le rôle d’Abraham fut exécuté avec une honnête banalité, mais un jeune calédonien, chargé de

représenter le diable, remplit son rôle avec un art et une conviction très remarquables. Nous étions surpris qu’au moment des répétitions, loin de venir en habits propres, selon la coutume aux heures d’école, il revêtit ses hardes les plus sales. Je lui demandai la raison: « Pour que les gens comprennent, dit-il, 1l faut leur montrer que le diable a une bonne figure, mais qu’il est un être malpropre! » ‘).

Ainsi le concept de Meavora s’est élevé sans peine à celui du «Malin», et dans les prédications, l’on saisit qu’il est bien pour lindigène «l'esprit du mal». Le nom de Satan. toutefois, n’a pas été traduit. Satan et le Diable peuvent être deux dans leur histoire, mais si le diable apparaît bien comme la puissance de séduction et de mal, que le payen connaît, qu’il retrouve en lui, et qu’il nomme meavora, le nom de Satan n’en demeure pas moins tout entier, il est celui par lequel Jésus a interpellé le Tentateur. Satan apparaît au payen comme le nom propre du diable”).

1) En 1901 on avait joué la même pièce pour le Tricentenaire de la Faculté de Montauban. Le diable était alors habillé en méphisto. La conception la moins payenne n'est peut-être pas celle des payens.

?) Parmi les noms religieux qui nous sont venus de l’antiquité le plus important est encore celui de DIEU. On sait que sa traduction a soulevé dans les Missions une discussion de principe qui ne sera jamais close. L’écho le plus célèbre en est venu de Chine, ou protestants et jésuites ont avancé des arguments intéressants. — Les Canaques ne se prêtent pas à la métaphysique, ils nous ramènent toujours très bas. L'on a vu comment le Calédonien comprenait l’expression d'<une plaine remplie de cadavres». Lorsqu'un homme meurt, en effet, son cadavre, qui ne peut être touché que par certains hommes soumis à divers interdits, s'appelle BAO. Plus tard, ses ossements seront des ossements de Bao. — Les ancètres au-delà de la cinquième génération d’aïeux sont des Bao. — Çeux qui agissent dans la vie des hommes, et peuvent se concilier par des sacrifices, sont des Bao. — Ceux qui sont priés aux autels, à de rares exceptions, sont des Bao. — Ceux qui frappent de maladie, ou interviennent pour aider merveilleusement, sont des Bao >. — Ceux qui ont formé l’île de Calédonie en jetant de la terre dans la mer, sont des Bao. — Les morts, dans une sorte de Hadès sousmarin ou souterrain, sont des Bao. — Un canaque disparu, compté pour mort, et qui revient dans sa tribu, est interrogé par ses parents inquiets: <Es-tu un homme ou un Bao? >» — D'’anciens totems sont devenus des Bao. — Lorsque les Blancs sont arrivés vêtus dans l'ile, les indigènes ont appelé leurs habits des peaux de Bao. Ces Bao ne sont pas des esprits, car la notion d'esprit existe dans le mot KO. Ko est un principe de vie indépendant de l’homme. Il peut quitter celui-ci, revenir, il est la condition de la plénitude de vie. Quand le cadavre Bao est déposé dans la forêt, il erre à l'entour etc... — Il est difficile de trouver un terme qui puisse traduire les attributions multiples de Bao, et qui ne serait pas le mot de dieu. D'ailleurs quand les Loyaltiens apportèrent l'Evangile en Calédonie et parlèrent de Dieu, qu'ils nommaient Jehovah, aux canaques payens, ceux-ci traduisirent par Bao. Le mot est resté pour désigner Dieu, et

La méthode classique en mission, qui veut que les traducteurs rejettent les mots payens, parce qu’ils pourraient souiller la pureté des idées chrétiennes, ne correspond pas aux expériences que nous avons pu faire dans notre petit champ de travail. Ne serait-elle pas, peut-être, le fait d’une théorie pleine de respect pour le texte sacré, certes, mais intermédiaire entre le nominalisme et l’opus operatum? Il n’est pas tellement avantageux de transposer dans les premières éditions des Bibles indigènes les mots que les traducteurs ont introduits directement du grec dans notre Bible française, tandis qu’il peut y avoir dans la langue payenne des termes équivalents. Ce sont ces termes qu’il faut découvrir afin de posséder les concepts primitifs d’où nous pourrons nous élever jusqu’à la conception chrétienne.

Il est d’autres mots que les traducteurs savants de l’occident ont en vain essayé de rendre dans nos langues les plus riches, latin ou français: ils n’ont trouvé que des expressions plutôt obscures pour le commun: «le Verbe» ou «la Parole »; ou trop étroites dans leur sens: «la rançon », «la paix», etc.

Il semblerait que ces mots dussent présenter d’insurmontables difficultés pour le traducteur en langue primitive. Les missionnaires des Loyalty, ou n’ont pas trouvé de terme pour traduire le mot «Verbe», ou n’ont pas imaginé qu’il pût y avoir un Correspondant dans la langue indigène. Ils ont simplement introduit dans le vocabulaire le mot grec prononcé à la canaque : « Âu commencement le Logo »! Les canaques sont gens d'esprit: Je ne les ai jamais entendus prononcer ces mots vides

nous l'avons trouvé à notre arrivée. Ce nom est devenu un nom propre; il n’a pas absorbé les anciens bao, mais il les a dissociés, retenant l'élément religieux dont ils avaient pu naître, et les laissant vides de contenu et mourants. Leur nom reste au pluriel, et prend un sens péjoratif. Les jeunes gens ignorent déjà les significations que leurs grand-pères lui donnaient. Entre les bao qui frappent quelqu'un de maladie, et BAO qui est amour, leur pensée est heurtée et obligée de se préciser. Ils voient les dieux disparaître et discernent Dieu qui est l'Eternel. — A Maré, les traducteurs, inspirés peut-être par l’idée métaphysique, ont recherché une notion d'esprit, et ont trouvé Makaze. Et Makaze allait suivre une évolution analogue à celle de Bao, prenant un sens nouveau et vivant, lorsqu'on découvrit la langue noble dans le maréen. On voulut l'appliquer à Dieu. Makaze prit sa forme noble, Madaru. Du coup, makaze, délaissé revint aux ténèbres, et il est employé avec beaucoup moins de scrupules par les superstitieux.

Nous donnons ces détails à titre d'indication. Ils pourront servir de jalons.

de sens pour eux. Cependant, lorsqu'un canaque parle français, il traduit sa pensée comme il lui semble le plus adéquat, et il dit couramment pour s'exprimer au sujet d’un homme qui a conçu de belles choses, les a dites, ou les a faites, ou a même accompli ces trois actes à la fois: « La parole de cet homme est bonne ». Pensée, parole, action, sont enfermées pour le calédonien dans le terme « Parole», traduction très appauvrie du mot No. De même, de l’homme adultère l’on dit: «Il a commis une parole mauvaise»; ou d’un chef au caractère inconstant, un chef qui ne pense, n’ordonne, ni n’agit droitement: « Sa parole n’est pas bonne». TL’expression, «la parole de Dieu », limitée chez nous aux discours ou à la littérature divine, signifie là-bas les pensées et les actes de Dieu: « Dieu dit et ce fut». N’allons pas chercher ailleurs; traduisons par No ce terme si riche que l’indigène tente de transposer en français par le mot «parole», le Logos des premiers versets de Jean. Le terme équivalent au Verbe prend un sens large, vivant, digne du Dieu dont il doit rendre intelligible la volonté créatrice. C’est de la clarté. L’indigène n’a aucune peine à voir la parole devenir acte, la parole devenir chair, la parole devenir phénomène. Notre regretté collègue Laffay disait : « J’aime mieux lire Jean dans le houaïlou que dans le français». Si le missionnaire a connu des heures dures dans le travail de traduction, il a une joyeuse surprise lorsqu'il s'aperçoit que le Verbe, ce mot dont le sens s’est fossilisé, précisément parce que les anciens traducteurs, au lieu de le traduire vraiment en latin, ont transposé mot à mot l’expression grecque, exprime une notion dont l’origine concrète se retrouve dans la pensée des primitifs.

Toutefois si la traduction du mot Verbe est une bonne fortune; il est bien d’autres mots que le français n’a pu traduire sans leur imposer un sens plus étroit, et qui ne laisse pas d’être embarrasant pour le traducteur. Nous avons rappelé la tendance que l’on a d'interpréter les mots grecs à l’aide de concepts appartenant à notre mentalité occidentale et moderne. Pour traduire le mot eipñyn, paix, plusieurs missionnaires ont choisi dans les langues indigènes des termes désignant le calme, la quiétude. Cela leur a paru cadrer harmonieusement avec la, tendresse de Jésus: « Je vous donne ma paix». Mais la paix n’est pas le calme, les chantiers du travail sont aussi une image de la paix, mais non pas précisément du calme et de la quiétude. Les Canaques ont bien souvent proposé le mot « paix de guerre » comme étant un terme plus complet. Ce n’est pas chez eux le vaincu qui demande la paix, c’est le vainqueur qui rend au

vaincu le terre qu’il a conquise sur lui. Il a voulu subjuger l’homme, non la terre, car celle-ci appartient à d’autres dieux que les siens. Et dans le cas où cette terre lui paraîtrait désirable et qu’il déciderait de s’y établir, il en prendrait possession sans en chasser définitivement le maître, ce dernier seul étant en relations avec les puissances mystiques protectrices du lieu. Faire la paix, dès lors, est formulé par un terme synthétique qui signifie » donner le pays». Or l’idée de l’eipñvn chez les grecs, provient-elle de la notion de calme, ou jaiïllit-elle au contraire de l’opposition à l’idée de trouble et de guerre? En tout cas la racine paraît indiquer l’idée de «pourparler ».

Ici encore le processus de la pensée des sauvages se rapproche plus que le nôtre de celui de la pensée antique. Nous hésitions toutefois sur la traduction la plus convenable et qui put être le mieux comprise des indigènes; et comme nous expliquions à un collaborateur canaque le sens du souverain bien contenu dans l’idée paulinienne de paix: « C’est « donner le pays» qu'il faut traduire, nous dit-il, le don du pays seul assure le calme dans tous les domaines de la vie.» Il eût été coupable de rechercher une autre interprétation. Et de fait, le terme paix traduit par calme aboutit, par l’évolution de l’idée de calme, aux mièvreries du mysticisme quiétiste. Traduite au contraire par «oppositions au désordre de la guerre », la paix s’épanouit en notion d’ordre, de sécurité, et d’harmonie. Cela ne prépare-t-il pas à mieux comprendre l’expression «la réconciliation »?

Et voilà vraiment une chose étrange: le missionnaire appréhendait par-dessus tout la rencontre de ces grands mots du vocabulaire évangélique; or, à fur et à mesure qu'il les pénètre davantage, il reprend courage. Ces mots avaient originellement un sens beaucoup moins abstrait que dans notre théologie. On pourrait presque les elasser sous la rubrique des mots concrets!

Qu'en sera-t-il, dès lors, des termes qui expriment les grands faits chrétiens: rédemption, expiation, communion, etc.?

On a écrit de longs volumes pour l’explication de ces mots. Le missionnaire est excusable de ne pas trouver dans la langue primitive de terme adéquat pour les traduire. Ils sont peut-être les derniers que l’on se décide à transcrire. On voudrait attendre les expériences religieuses des indigènes et leur laisser découvrir la formule la meilleure.

Une méthode fréquemment employée suggère de traduire le mot suivant nos conceptions, la conception de l’indigène suivra. Quelques missionnaires ont ainsi interprété «rédemption» par «échange de vie», et le terme de rançon par «échange, encore sous forme de paiement». Un théologien à qui je rapportais cela était sous le charme de ce qu’il appelait, «la précision de cette traduction ». Il peut y avoir une pensée d’échange dans l’idée de Paul; mais tel autre théologien considère que c’est là seulement « l’écorce de la pensée de Paul plutôt que son essence ».

Le missionnaire n’est pas théologien. Son but unique est d’être compris des fidèles. Or l’idée d’échange se présente chez le Calédonien sous le seul aspect d’un équilibre où ce sont des parties semblables qui s’équivalent. Sous cette forme apparaissent à ses yeux une foule d’actes sociaux ou autres: Mariages, commerce, aussi bien que le croisement de personnes sur le chemin, sont des échanges. Un collaborateur indigène, lisant la Bible des Loyalty, demandait: « Si Jésus a donné sa vie en échange, qu’ont donné les hommes? Leur bonne volonté, leur acceptation? Il n’y a pas apport égal des deux côtés, ce n’est pas un échange. » Lui expliquer que Jésus a effacé les dettes des hommes vis-à-vis de Dieu, et qu’il l’a fait aux prix de ses souffrances, ou lui présenter toute autre image du sacrifice expiatoire du Sauveur, ne manque pas de l’émouvoir, mais c’est exiger de son esprit une bien grande force d’abstraction que de lui demander de comprendre assez pour expliquer à d’autres. Et peut-être est-ce là une raison pour laquelle je n’ai jamais entendu les natas loyaltiens évangélisant en Calédonie, enseigner avec chaleur et clarté la doctrine de la rédemption. Ils disent des phrases apprises, ils n’ont pas trouvé de formules adéquates à la mentalité des fidèles, parce qu’eux-mêmes, sans doute, n’ont pas de pensée claire sur cet échange qui ne correspond pas à ceux qu'ils connaissent, et qu'ils n’ont pas compris.

Les missionnaires avaient peut-être choisi le terme «échange » parce qu'il leur paraissait le plus proche de leur propre conception de la rédemption. Mais rédemption est un mot latin quelque peu éloigné déjà du terme du Nouveau Testament ënoAütTpwois. Et si Paul, juif et disciple des rabbins, pouvait avoir déjà l’esprit quelque peu juridique, les Romains l’avaient plus encore. La signification juridique que pouvait contenir le mot grec n’a pu qu'être renforcée en passant dans la langue latine. Elle l’a emporté sur toutes les autres; et si l’on considère tout ce qu'après ce premier pas du grec au latin l'Eglise peut

encore avoir surajouté, l’on devinera combien la méthode consistant à traduire les termes religieux tels qu’ils nous sont donnés est précaire et dangereuse.

La racine délivrance qui est à l’origine de l’expression employée par Paul, ne se retrouve plus en sa forme simple dans notre mot rédemption. Si la rançon, le rachat est une forme logique de la délivrance, ce n’est pas la seule concevable. Nous avons vu que les Canaques la traduisent par équivalence d’échange, et qu’avec leur mentalité concrète ils ne conçoivent pas d’échange entre une somme et un homme, entre la mort physique du Sauveur et le salut spirituel des hommes. Traduire rédemption, simplement par échange, c’est peutêtre traduire littéralement le terme employé en français, mais c’est placer le sacrifice du Sauveur dans le cadre de notre ceivilisation à base juridique et romaine, où les notions de débit, crédit, prison et délivrance de ses chaînes, sont élémentaires. Le Canaque répétera la leçon apprise sans la comprendre.

La chose est si vraie que les natas des Loyalty, lorsqu'ils ont voulu traduire pour les payens l’acte rédempteur, ont laissé la notion d’échange de vie qu’ils n’avaint pas comprise, et ont insisté simplement sur la vertu de pardon contenue dans la mort de Jésus; ils ont traduit par «délier ».

La Rédemption s’est trouvé limitée ainsi à l’idée de délivrance. Mais cette idée n’épuise pas, dans la pensé de Paul, l’acte rédempteur.

Et le missionnaire se trouve dans une impasse entre la rançon absolue et la délivrance pure. Il use de paraphrases, mais celles-ci sont longues et peu claires. IL faut attendre que l’indigène se développant comprenne l’expérience qu’il a faite et la formule,

C’est ainsi qu’un jour, dans une conversation sur le deuxième chapitre de I Corinthiens, notre vieil interprète employa une expression qui nous surprit. Elle traduit l’acte et l’action excercés par un sacrifice et un arbuste planté, sur des terres maudites de par le sang d’une bataille ou d’autres infortudes des hommes. Jésus était celui qui avait accompli le sacrifice et s’était planté lui-même, comme pour absorber tout le malheur des hommes et enlever au monde ses interdits. L’idée était riche, mais étais-je sur de la bien comprendre? Nous traduisîmes ce passage des Corinthiens et l’imprimâmes dans notre petit journal indigène. Oh! la joie des étudiants quand ils le lurent. Ils causaient entre eux. «Nous avons compris», se disaient-ils. Avant de livrer ce terme à l’impression définitive,

Je l’ai repris une dernière fois avec un évangéliste calédonien. Et comme ïl n’arrivait pas à formuler sa pensée entre l’idée incomplète de délivrance, et celle mal comprise de rachat, brusquement 1l s’interrompit et dit d’autorité: « C’est Nawi qu’il faut mettre» (Nawi était le terme que je discutais). « Pourquoi?» — « Parceque là il y a un sacrifice, la vie de la plante est prolongement de l’action de ce sacrifice. Jésus s’est donné par ce sacrifice, et sa vie comme celle de la plante prolonge son sacrifice. »

Le temps dira si ce terme, qui est à la fois précis et riche de sens, est exact. Il ne faut pas s’attarder à l’idée de plante. Chez les primitifs elle contient toutes les vertus adoucissantes de l’existence, et même le principe de vie, puisque la plante est parfois un totem. J’ai entendu comparer Jésus à une herbe. Je me souviens que mon jeune garcon étant sur le point de quitter l’île, des Canaques l’appelèrent, lui offrirent des présents, et lui parlèrent en comparant le missionnaire à l’une de ces plantes salutaires. Mais dans lexpression choisie par nos indigènes au sujet de Jésus il y a à la fois l’idée de sacrifice et de délivrance; le mot pourra rester vivant et son sens s'enrichir au fur et à mesure que seront vivants et s’enrichiront les cœurs des chrétiens noirs.

Et voici vraiment le mot rédemption, dont la traduction effrayait le missionnaire, qui vient d’être exprimé en termes concrets.

Il y a une notion encore plus troublante dans l’épître aux Romains c’est celle d’expiation. Le missionnaire qui cherche à traduire le mot ilaotpiov se rappelle d’abord l’idée juive et payenne du sacrifice et la vertu purificatrice du sang dans les religions anciennes.

Le couvercle de l’arche de l’alliance sur lequel on aspergeait le sang purificateur fait penser au carré propre, pur, formé soit de terre balayée, soit d’herbes fraîches, de nattes, de planches, que les payens de Calédonie préparent pour déposer les offrandes el qui en tant qu'offrandes sont toujours propitiatoires.

Pendant que je cherchais le sens de ce terme « propitiatoire » j’entendis un jour un chrétien indigène expliquer le texte de Romains III, 25 avec ces mots que je traduis littéralement: « Dieu a établi Jésus pour objet de sacrifice et la feuille guérissante et propiliatoire pour ceux qui ont foi, est son sang ».

Cette expression confuse et lourde est traduite en calédonien par un mot très court « Demo»; il signifie à l’origine « feuille cicatrisation, ou feuille vivante », les idées de guéri-

son et de vie étant connexes. N'’allons pas entendre par là que la feuille cicatrise; il y aurait dans ce cas « feuille cicatrisante » « De Pemo>». Car elle n’est que le véhicule d’une vertu qui lui est communiquée par la bienveillance d’une divinité au cours d’un sacrifice. Sans ce sacrifice, sans offrande, la feuille n’agit pas. Cette vertu prêtée primitivement à une feuille a dû l’être ensuite à d’autres objets, car le mot qui la désigne a un sens générique et s'applique à tous les objets provoquant l'influence divine ou la sollicitant. Dans cette idée très primitive, la valeur médicinale de la feuille n’a pas été dégagée, la feuille n’agit que par sa valeur propitiatoire. Quand les Canaques ont appliqué ce mot à Jésus-Christ, ils ont donc entrevu que la mort du Christ modifiait les relations entre les hommes et Dieu et enlévait leur péché, comme ces feuilles dans les sacrifices modifiaient jadis leur état et enlevaient leurs misères. Cela est vu sous un angle tout simple et concret. (C’est pour apaiser parfois les divinités que les Calédoniens font leurs sacrifices propitiatoires. Tel ce pagano-chrétien surpris de toujours rencontrer des requins près du récif où il voulait pêcher. Il alla trouver la famille dont le totem vivait en ce récif; un sacrifice fut fait qui dans la langue se désigne par l’expression «pour rendre heureux » le totem. C’était un sacrifice de propitiation pure. Mais le sacrifice avec la feuille comprend une action guérissante de plus, et quand la conscience morale se développant, le Canaque discerne que Jésus s’est ainsi donné, et il est peut-être sur la voie de saisir l’expiation d’une façon plus vivante que bien des chrétiens demeurés sur un terrain spécialement juridique.

Aiïnsi, tandis que le missionnaire cherchait péniblement à expliquer les grands faits chrétiens et à faire comprendre aux payens l’amour du Christ, voici qu’un jour les anciens payens ont formulé eux-mêmes ce qu’il ne parvenait pas à expliquer.

A Do Néva, j'avais coutume de prêcher sur le même sujet à tous les cultes du dimanche. La journée s’ouvrait par l’école du dimanche. Puis au culte du matin je prenais mon texte dans la leçon traitée. L’après-midi les auditeurs rapportaient sur une ardoise ce qu’ils avaient retenu du sermon.… et il arrivait que, parfois, une expression, une image, un mot, que je ne connaissais pas, formulait justement ce que j'avais voulu expliquer. J'étais ravi, tout le monde d’un coup comprenait, causait, et au second culte l’on résumait l’enseignement de la journée avec un vocabulaire enrichi et plus clair. Il y a peu d’encouragements plus grands pour le missionnaire que d'apprendre de ses catéchumènes et de recevoir quelque chose d’eux.

La traduction du Nouveau-Testament, si difficile au début, devient ainsi moins ardue. Miracle, le traducteur ne cherche plus de mots, ils lui sont dictés par les indigènes chrétiens. Non que les termes trouvés soient toujours convenables et définitifs, mais ils formulent sous le mode de pensée indigène les notions précises qu’on voulait exprimer. Ils sont concrets, mais ils ont une valeur générique; ils sont vivants comme la pensée du cœur. Ils expriment des réalités, des actes de vie inspirés par l’expérience.

Ainsi le missionnaire se trouve réconforté et récompensé de son dur labeur de traduction. On dit en Europe que l’Evangile est abstrait, métaphysique. Et voici qu'il est compris, éprouvé, pensé par un Canaque; les faits chrétiens peuvent trouver une formule adéquate dans des intelligences grossières formées uniquement par la vie matérielle‘). Le missionnaire a fait une fois de plus l’expérience de la puissance de l'Evangile, et voici que les noirs l’amènent a mieux comprendre cette puissance. Il s’aperçoit que si les mots psychiques et théologiques sont abstraits et incertains, les mots jaillis de l’expérience du croyant sont concrets et précis. Il comprend que le fait religieux exprimé en termes abstraïits est sans valeur active et qu’il n’est plus qu’une formule passive dont l'esprit a disparu. Il a vu le danger de trahir lui-même l’Evangile s’il ne reste pas attaché au sens vivant et actif, car une traduction inhabile, artificielle et dogmatique risque de compromettre le développement spirituel des prosélytes. Il sait d’ailleurs qu’une première traduction n’est qu’une ébauche provisoire, et, s’humiliant de ce qu’elle a d’imparfait, il demande à Dieu de susciter parmi les plus instruits des apôtres qui iront à la suite de l’apôtre Paul, le grand missionnaire, et qui, Comme lui, sauront comprendre la force du langage concret et actif de la vie. Et, au cours de leur ministère, ils verront ce qui, dans l'Evangile, répond à l’aspiration des peuples les plus primitifs, et quand ils essayeront de formuler le résultat de leurs expériences, le christianisme leur apparaîtra débarrassé des vêtements historiques divers qui le dérobent aux yeux des foules d'Europe. Alors ils apercevront toute la beauté de l'Evangile, lumière et force de vie pour ceux qui le cherchent avec simplicité.

Maurice LEENHARDT,

Missionnaire en Nouvelle Calédonie.

1) Voir Le catéthumène canaque, Cahiers missionnaires No 1.

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