MON JOURNAL
Shang-hal, 5 septembre 4858.
Enfin ! notre départ pour le Japon est irrévocablement arrêté; nous partons demain 6 septembre. Le baron Gros a fait les choses avec sa conscience habituelle. Voici quinze grands jours qu'il attend inutilement ici les deux Commissaires envoyés de Pé-king pour réviser les tarifs douaniers, de concert avec les représentants des Puissances européennes ; il serait bon pourtant qu'une fois pour toutes les Chinois apprissent que, si l'exactitude est la politesse des rois, elle doit être aussi celle de leurs ambassadeurs; chapitre sans doute oublié dans Y Incomparable Manuel des rites de V Empire du Milieu.
A bord du Laplace, 6 septembre.
Nous sommes installés à bord du Laplace, qui porte le pavillon de l'Ambassadeur. C'est une assez belle corvette de 4oo chevaux, commandée par M. de Kerjégu, capitaine de frégate ; l'état-major est de huit officiers, l'équipage de cent trente hommes. Le baron Gros, dont pour ma part je suis invariablement la fortune, ne garde auprès de lui de son personnel, à bord de la corvette, que M. deContades, deuxième secrétaire , faisant fonctions de premier en l'absence de M. Duchesne de Bellecourt parti pour France avec le traité de Tien-tsin, et l'abbé Mermet , des Missions étrangères, notre futur interprète au Japon, qui, grâce à un séjour de plusieurs années aux îles Lieou-Kieou, possède à fond la langue japonaise. C'est pour la Mission de France une acquisition des plus précieuses, qui la sauve de la nécessité de recourir, comme la Mission d'Angleterre, aux offices du secrétaire interprète du consulat général des États-Unis au Japon; et à tous égards, dans les conditions nouvelles des futures négociations qui peuvent avoir leurs délicatesses , il vaut mille fois mieux que nous ne vivions que de nos propres ressources.
MM. de Moges, de Latour-Maubourg, de Trévise et de Flavigny, attachés au baron Gros, sont embarqués à bord du Rémy, bateau à vapeur de commerce, affrété par l'amiral Rigault de Genouilly pour le service de l'ambassade. Le P régent , aviso de la marine impériale , commandé par le comte d'Osery, le même officier qui nous a fait faire dernièrement, en Mantchourie, une exploration si habile et si rapide à la Grande - Muraille , complète notre petite flottille. Sur le Rémy, les passagers auront toutes leurs aises; les aménagements y sont assez spacieux pour que le baron Gros, malgré sa première résolution, fondée sur des motifs politiques, de n'adjoindre qui que ce fût au personnel de sa Mission , ait consenti , sur ses vives instances , à autoriser M. Jules Lecomte, de Paris, à titre purement officieux bien entendu, à faire partie de l'expédition; mais avec certaines restrictions personnelles, eu égard au séjour que nous devons faire dans la capitale du Japon. M. Lecomte, en ce moment en Chine comme simple curieux , est accepté d'autant plus volontiers par nos jeunes collègues , qu'il a la réputation d'un voyageur ùniversel et infatigable , malgré ses cheveux blancs ; il dit avoir parcouru le monde entier ; il n'est personne qu'on lui cite qu'il ne connaisse, et cause de tout et de tous avec une imagination qui ne tarit jamais , que rien ne
sait jamais faire hésiter; en somme, c'est pour les hôtes du Rémy une addition qui s'annonce agréable.
Depuis deux heures nous ayons quitté les quais vaseux de Shang-fidi. Notre corvette a pris un pilote américain pour la sortie du Yang-tzc Kiang, dont le fVhampoo n'est qu'un affluent ; avant la nuit , nous serons dans la grande mer. Nous filons six nœuds, le cap sur l'Est ; le temps est superbe, et le baromètre plus rassurant que les pessimistes de la colonie anglaise , qui , dans cette saison , ne rêvent que typhons; ils nous en ont promis au moins un avant notre rentrée en Chine; s'ilsontdit vrai, ce sera pour le Laplace une bonne occasion de faire ses preuves , lui qui passe pour des plus vaillants dans le gros temps.
7 septembre.
Nous sommes en pleine mer, sans autre horizon qu'un ciel bleu et transparent; pas le moindre nuage ; le baromètre reste haut. Journée sans intérêt. Chacun de nous rêve et songe à part ; nos matelots conservent seuls leur imperturbable gaieté,
on pourrait dire leur insouciance : qu'ils sont heureux!...
8 septembre.
Le temps s'est maintenu au beau; toujours le cap sur l'Est. A six heures du matin , nous avons reconnu , derrière un léger rideau de brume , les deux premières îles de l'archipel japonais : au Nord- Est la Roche-foncier, au Sud-Ouest /ngersoll, soulèvements volcaniques sans habitants comme sans végétation, aux contours noirs et dentelés. Nous entrons dans le détroit de Van-Diemen, et, ce soir, nous serons dans le Pacifique. A deux heures, la partie de la terre ferme du Japon , où se trouve Nagha-saki, s'est vaguement dessinée à l'Est; à notre droite commence à s'ouvrir l'archipel Cécile, et déjà il me semble que le vent nous apporte des senteurs étranges de ce Nipon mystérieux, que nous ne faisons que deviner encore. Toute la nuit, par prudence, nous naviguerons lentement et sans serrer les côtes.
9 septembre.
Le beau temps persiste ; dans la matinée , nous avons pris le Rémy à la remorque ; mais force nous a été de l'abandonner bientôt : il aurait retardé notre marche; aussi le baron Gros, qui, avant d'aller à Vcddo, tient à arriver à Simoda le plus tôt possible, lui a-t-il donné rendez-vous dans ce port, choisi pour notre première échelle : sous deux jours, à moins d'accidents, nous devons y être. Jusqu'à présent , notre machine se conduit bien , et , depuis que nous nous sommes allégés du Rémy\ nous filons deux nœuds de plus : la moyenne de notre marche est de sept à huit nœuds. Nous continuons à laisser à l'Est la terre du Japon : notre route est au Nord-Est. Ce soir, vers six heures, nous devons doubler le cap Azi-suri-Nomo : il commande la première des trois grandes îles qui composent l'ensemble de l'empire du Japon.
10 septembre.
Nous sommes en vue du cap /dsumo, dont les contours indécis se dessinent à l'horizon. On vient
de signaler, à un raille de distance, une bande de petites baleines : il paraît qu'à une certaine époque de Tannée, elles abondent sur les cotes du Japon. Bien que le vent soit ordinaire, nous roulons beaucoup depuis raidi : à la profondeur de ses lames, on reconnaît le Pacifique, et décidément, selon le langage du métier, le Laplace est marin.
1 1 septembre.
Depuis le lever du soleil , le vent étant devenu plus fort, nous nous sommes tenus toute la journée loin des terres. Nul incident , nulle remarque à noter.
12 septembre.
Nous nous rapprochons du cap Noga-tzum, derrière lequel s'abrite Simoda; mais la violence du vent empêche le commandant de tenter, de nuit, la passe peu connue et obstruée de roches sous l'eau : demain , de grand matin, nous toucherons au but tant désiré.
13 septembre.
SIMODA.
A cinq heures du matin nous doublons le cap à la hauteur duquel nous nous sommes maintenus sous, vapeur toute la nuit. A notre gauche est Rockisland, grande île volcanique dénudée comme celles que nous avons reconnues en entrant dans l'archipel japonais. Le commandant du Laplace règle sa marche beaucoup plutôt sur ses vigilantes observations et sur sa longue vue, que sur les indications des cartes anglaises et américaines, qui sont des plus incomplètes sur cette zone des mers de la Chine. Malgré l'éloge plus ou moins fondé qu'en fait le commodore américain Parry, dans sa curieuse et volumineuse relation de son expédition au Japon, la rade de Simoda, bonne tout au plus pour des jonques du pays, qui peuvent se mettre à l'abri derrière des rochers , dans de petites criques, sans avoir besoin d'une grande profondeur d'eau, serait insuffisante pour des bâtiments du tonnage de ceux d'Europe; sans abri contre les vents du Sud-Ouest, elle est des moins sûres à certaines époques, comme elle est des plus dangereuses, quelle que soit la po-
sition du vent, en raison du nombre de roches sousmarines, non visibles à la haute mer, qui garnissent le fond de sa passe et de sa rade. La seule excuse, et elle a sa valeur, que l'on puisse invoquer en faveur de l'incomplet, du superficiel des données du commodore Parry, dont la réputation maritime est d'ailleurs incontestable, c'est de dire que cet officier n'a pu étudier que peu de jours la rade de Simoda ; que , pendant son court séjour, le temps était resté au beau fixe, les vents placés au Nord- Est, c'est-à-dire venant de terre; qu'enfin surtout la saison était excellente, et que, par conséquent, il s'était trouvé des moins bien placés pour donner un jugement aussi entier et arrêté que celui que contient sa relation , sur une question dont , par la force des choses, il n'avait pu étudier qu'une face. Il n'est pas douteux pour moi que les observations consciencieusement faites par les officiers de notre expédition, ne donnent des résultats beaucoup plus certains et beaucoup plus complets.
A neuf heures du matin, nous avons mouillé sans accident au fond de la rade. Le Iiémy, que nous n'avons plus eu en vue depuis que nous avons abandonné sa remorque , n'arrivera probablement que demain. Les contours de la baie sont charmants , et je comprends l'enthousiasme des rares voyageurs qui nous ont précédés ici.
Nous étions depuis une heure à peine sur nos ancres , qu'un bateau japonais , longue barque à charpente de bois blanc, sans peinture et sans goudron , montée par six hommes , et portant le pavillon impérial noir et blanc , s'est présenté à l'échelle du Laplace : trois officiers japonais subalternes sont montés à bord , prévenus sans doute , dès que nous avons paru sur la rade , par le pilote de Simoda, pris à un mille en dehors du goulet, et qui , ses indications une fois données , avait pris le devant sur nous. Ces officiers étaient armés de deux sabres , de grandeurs inégales , passés dans leur ceinture; et il paraît que la coutume japonaise n'accorde qu'aux fonctionnaires le droit de porter ces deux armes. Au premier aspect, la race est incomparablement plus belle, l'expression du visage aussi fine, mais plus ouverte qu'en Chine. Nos visiteurs se sont informés du but de notre voyage, de nos intentions présentes, et cela avec une persistance dépassant les limites de la curiosité : nous étions, du reste, déjà prévenus que, dans l'ordre social japonais , tout individu est espion par ordre de l'autorité supérieure.
Le rang subalterne de ces trois officiers n'a pas permis au baron Gros de les recevoir : ils n'ont communiqué qu'avec le commandant et l'abbé Mermet, entré aujourd'hui dans le plein exercice de
ses fonctions d'interprète, et non plus en aumônier comme à notre départ de Sliang-ha)\ mais en costume laïque , la tête couverte d'une casquette à galons d'or, notre coiffure à tous. Cette métamorphose, qu'il supporte d'ailleurs très-bien, a été jugée indispensable dans l'intérêt de nos rapports nouveaux avec un peuple chez lequel la vue d'unjiabit religieux, rappelant celui des jésuites portugais expulsés violemment en 1637 par l'empereur Yezaz- Sama, n'aurait provoqué que colère ou répulsion, et aurait été de nature à entraver radicalement nos futures négociations. Le» Japonais ont déjeuné à bord ; ils ont goûté à tout sans cacher leur préférence pour les liqueurs et surtout pour le Champagne, au plus grand profit de leurs démonstrations expansives à la fin de la collation. Ils sont partis en annonçant la visite du gouverneur avant la fin de la journée. M. Towsend Harris, consul général des États-Unis, le seul représentant européen qui depuis quelques années aitététoléréau Japon àcôté du résident hollandais, jusqu'ici interné pour ainsi dire à Naghasakt\ s'est empressé d'envoyer ses compliments au baron Gros par M. Hewskin, son secrétaire, Hollandais de naissance au service américain, et parlant le français à merveille: j'ai beaucoup causé avec lui, et il m'a paru aussi instruit et aussi aimable que cordial dans les offres de service qu'il m'a faites : aussi
suis-je bien décidé à abuser de ses connaissances pratiques autant que de ses jambes pendant le court séjour que nous devons faire à Simoda ; mon avis étant que, comme il faut être marchand, savant ou marin pour revenir, de gaieté de cœur, deux fois d'Europe au Japon, quels que soient ses éléments attractifs, il est sage à moi, qui ne remplis aucune de ces conditions, de ne rien négliger sur la route que des circons'ances imprévues sont venues, à quarante ans, ouvrir devant moi.
A deux heures , le baron Gros , M. de Contades et moi, nous sommes allés à terre rendre à M. Harris la visite que des rhumatismes, contractés dans de longs et pénibles voyages, l'avaient empêché de faire le matin en personne à l'ambassadeur.
Nous avons trouvé un homme auasi ardent de tête que fatigué de corps ; impatient de son inactivité forcée, et, dans la conversation, sautant d'un sujet à un autre avec une chaleur presque fébrile ; mais en même temps avec un brillant de pensées et d'expressions qui m'a singulièrement surpris chez un Américain du Nord. 11 parle de la France avec enthousiasme,. et, dans sa bouche, l'éloge de mon pays m'a fait du bien, parce qu'il m'a paru sincère et sans exagération; celui d'un cerveau qui étudie, analyse et déduit.
De tous les agents européens au Japon, M. Harris
est le seul qui, avec le résident hollandais interné à Nagha-sakiy ait, on peut le dire, arraché et imposé au gouvernement japonais le droit de résider dans l'empire, en dehors des anciennes limites prescrites; de faire même, dans l'intérieur du pays, des excursions jusqu'alors sévèrement interdites: aussi, en peu de mots, pendant notre visite, nous a-t-iï fait de l'état politique et pittoresque du Japon une esquisse qui, toute rapide qu'elle a été, m'a plus frappé que tout ce que, jusqu'à présent, j'ai lu ou appris sur la terre que nous foulons depuis quelques heures.
L'esprit d'observation et la volonté me paraissent être les qualités dominantes du caractère de M. Harris. L'existence qu'il mène à Simoda est des plus simples : il n'a pour domestiques que des indigènes, spécialement des femmes, qui, au Japon comme du reste dans tous les pays asiatiques, ont en partage les plus durs travaux de la vie intérieure. M. Harris prétend être ainsi mieux servi que par des Européens ; il pourrait bien avoir raison.
Son habitation , entourée de grands et beaux arbres, de champs aux cultures variées, et de haies de camélias sauvages, des plus abondants au Japon, est située sur le bord de la baie, à une demi-lieue de Simoda, au milieu d'un groupe de maisons de pêcheurs avec lesquels le consul nous
a dit vivre dans la meilleure intelligence ; le peuple japonais est d'ailleurs naturellement doux. Je comprends parfaitement que M. Harris se soit ainsi isolé du grouillement de la ville, qui, en fait, n'est qu'un gros bourg, placé pour les besoins des habitants à la bouche d'une vallée, au bord de la mer, et dans la partie la plus plate, la moins saine et la moins pittoresque de la localité. Ce bourg a été rebâti, il y a peu d'années, sur l'emplacement d'une petite ville détruite par l'un de ces tremblements de terre si fréquents sur ce sol volcanique : depuis lors le gouvernement japonais n'a donné à ce petit port une influence morale passagère, qu'afin d'y tenir, jusqu'à nouvel ordre, éloigné de la capitale, l'agent étranger que la politique de Ycddo était obligée de subir. Les nouveaux traités vont nécessairement changer cet état de choses , et Simoda redeviendra un point effacé comme par le passé.
A quatre heures, le gouverneur de la ville s'est rendu à notre bord sur une barque entièrement semblable à celle des officiers du matin, et sans autres marques distinctives qu'un petit pavillon mi-parti noir et jaune, le pavillon officiel, placé à l'avant de l'embarcation; sa suite était de huit personnes, toutes uniformément vêtues d'étoffes simples et sombres : cette première entrevue a été curieuse.
Le gouverneur, ne s'adressant personnellement qu'au baron Gros, après nous avoir fait à tous une inclination de tête qui ne manquait pas d'élégance, a commencé l'entretien par toutes ces banalités creuses sur la santé, sur le voyage, sur l'état du ciel, auxquelles ne nousontque trop habitués les fils du Céleste -Empire, toujours au plus grand détriment de la marche des affaires. Les formules polies une fois épuisées de part et d'autre, et le baron Gros s'étant informé de la santé de l'Empereur du Japon , le Gouverneur, qui, en japonais, porte le titre de Bougno, a répondu que son souverain se portait à merveille ; puis, notre ambassadeur a cru devoir résumer ainsi sa situation :
« Il vient tout pacifiquement, au nom de la France, « conclure avec le Japon un traité de paix, d'amitié « et de commerce, tels que ceux déjà signés avec les « États-Unis, la Russie et l'Angleterre ; s'il a amené « avec lui moins de bâtiments que les représentants « des autres puissances dont la France est au moins oc l'égale, c'est qu'après la prise des forts du Peï-ho « et le traité avec la Chine qui en a été la consé- « quence, la flotte française est allée en Cochin- « chine en châtier les habitants, qui s'étaient rendus a coupables du meurtre de plusieurs de nos prê- «tres; qu'enfin, il compte se reposer quelques a jours kSimoda, et qu'ensuite il se rendra direc-
« tement à Veddo, la capitale de l'empire, avec l'es- « poir d'être reçu par l'Empereur (le Taï-goutî); « honneur que n'a pu avoir son collègue, l'Ambas- « sadeur d'Angleterre. »
Le baron Gros avait à peine cessé de faire traduire ce programme de sa mission par l'abbé-interprète, que le gouverneur, oubliant sans doute son premier dire affirmatif sur la bonne santé de son souverain, s'est hâté de répondre : « Qu'alors que a l'Envoyé de France arriverait à Veddo, l'Empe- « reur ne serait certainement pas remis de la grave a maladie qui l'avait empêché de voir Lord Elgin, a l'Envoyé anglais , maladie qui durait encore; que, «par conséquent, si l'Envoyé français n'allait à « Veddo que dans le but de voir le souverain en «personne, il ferait beaucoup mieux, pour s'éviter a un voyage inutile, de rester à Simoda; que lui, «gouverneur, muni de pouvoirs suffisants, se «chargerait de transmettre à son Gouvernement « tout ce que le Baron Gros voudrait bien lui con- « fier » ; et pendant que cette petite comédie se jouait à bord àwLaplacc, le baron Gros, informé, dès la Chine, de source authentique que Y Empereur du Japon était mort depuis quinze jours , était déjà intérieurement résolu à refuser le vain cérémonial d'une présentation à l'héritier du souverain défunt, un enfant de douze ans, et à n'avoir que des
rapports sérieux avec les ministres qui composent le conseil supérieur chargé de la tutelle du nouvel Empereur. « Il a donc décliné les offres du gouverneur de la façon la plus ferme; a répété son « intention irrévocable de se rendre à Yeddo, et de « ne traiter que dans la capitale selon ses instruc- « tions, et avec la confiance qu'il trouvera les mê- « mes facilités que ses collègues qui l'ont précédé, « pour conclure d'une façon prompte et satisfaite santé le traité désiré par l'Empereur de France « avec celui du Japon. »
Notre Bougno, se sentant deviné et voyant que ses artifices de langage n'avaient pu faire passer ses propositions, a pris son parti de bonne grâce, et de ses airs les plus gracieux a invité l'ambassadeur et son personnel à venir déjeuner chez lui, demain 1 4; offre acceptée avec autant d'empressement que de curiosité ; car ce sera notre premier pas dans la vie intérieure japonaise.
Pendant la visite que le gouverneur a faite à bord du Laplacc, une abondante collation de gâteaux arrosés de Champagne et de liqueurs lui a été servie ; elle a paru si fort de son goût et de celui de sa suite , que, dans l'intérêt de la dignité de l'entrevue et de la grosseur des personnages en scène, on a du arrêter les largesses du commandant de Kerjégu ; il était grand temps : déjà le gouver-
neur, si calme au début de l'entrevue , riait aux éclats, et, au dire de notre interprète, échangeait avec ses officiers des lazzi de bas étage, peu en harmonie avec son caractère officiel. Avant de quitter le bâtiment, et sachant que le commandant lui rendrait les honneurs dus aux Excellences, il a insisté pour assister, du pont même, au salut qui lui était destiné, une fois qu'il aurait été au large dans son embarcation ; il a également désiré faire jouer lui-même la batterie d'un des canons chargés ; a tenu ensuite à descendre dans la machine, et ce qui m'a frappé, bien que tous nous fussions déjà prévenus que, depuis des années, la nature intelligente et inquisitive des Japonais n'a cessé de s'aiguiser et de s'instruire au contact des Hollandais, des Américains et des Russes, que par conséquent nous devons nous attendre à les trouver au courant de nombre de nos perfectionnements , c'est que le gouverneur et ses officiers nous ont paru connaître les plus petits détails techniques d'un navire de guerre : ce qui m'amène à penser qu'il faudra jouer serré avec de pareilles gens. Tous sont partis , en apparence enchantés de l'accueil que leur a fait l'Ambassadeur.
La nuit est limpide ; par la fenêtre ouverte de ma cabine, pendant que j'écris mes notes de la journée, m'arrivent des brises de terre tout im-
prégnées des émanations des pins et des mélèzes qui tapissent les contours de la baie. Quelques lumières scintillent du côté de Simodaet tout est d'un
calme profond que je trouve délicieux, parce qu'il me dit que je vais pouvoir dormir sans secousses et sans craquement autour de moi.
14 septembre.
Le Remjr, après avoir fait lente mais bonne route, a mouillé ce matin par notre travers, au lever du soleil. Le baron Gros a maintenant son ambassade au grand complet; toutes les santés sont excellentes.
A midi, heure indiquée hier par le gouverneur, nous sommes arrivés chez lui. Il a reçu l'Ambassadeur dans une habitation attenante à un bazar ouvert aux étrangers de passage à Simoda, et où ont été réunis, à ce qu'il paraît, des laques, des ouvrages de marqueterie et de bambous travaillés, c'est-à-dire les plus élégants produits de l'industrie japonaise. Le logement du gouverneur se compose d'une construction en bois, à un seul étage, sur le modèle de toutes les habitations riches ou
pauvres de l'empire de Nipon , formant un carré long, fermé par un corps de logis principal du côté de la ville, et ouvert sur un large espace vide , clos ' d'une palissade de bambous du côté de la campagne.
Le gouverneur avait envoyé tous ses officiers audevant du baron Gros pour le recevoir sous une sorte d'auvent qui commande l'entrée principale de l'habitation, et abrite les premières marches d'un escalier conduisant à plusieurs portes pour pénétrer dans les appartements intérieurs. Selon l'étiquette japonaise, le maître de la maison se tenait au haut de l'escalier, en arrière de ses officiers.
Dès que notre Ambassadeur a eu gravi quelques marches, le Boitgno est venu le prendre par la main, et, après nous avoir tous salués, l'a précédé, lui montrant le chemin jusqu'à une grande salle longue, garnie des deux côtés de divans en bois, très* bas, sans dossiers et ornés de nattes de bambou d'une finesse et d'un brillant parfaits. Au fond de la salle se trouvaient deux de ces divans plus élevés que les autres, sur lesquels le gouverneur a fait asseoir le baron Gros, le commandant Kerjégu et moi ; sur ceux inférieurs se sont rangés les autres membres de la Mission, dans l'ordre suivant : M1VL de Gontades , d'Osery, de Moges ,
de Latour-Maubourg, deTrévise, de Flavigny.
Notre interprète, l'abbé Mermet, avait été placé entre les deux divans supérieurs, ayant l'Ambassadeur à sa droite et le gouverneur à sa gauche; du côté opposé de la salle s'étaient alignés les officiers du Bougno, au nombre de neuf.
Devant chacun de nous était placée une petite table en laque noire très-brillante, sans aucun ornement, de quelques centimètres de hauteur. Les divans, légèrement inclinés, sont faits de façon à ce que l'on puisse s'y tenir assez commodément assis, soit à l'européenne, les genoux un peu haut; soit accroupi sur les talons et les mollets, à la façon japonaise.
Pendant que les sept domestiques qui faisaient le service de la table apportaient les nombreux plats devant composer le déjeuner, le gouverneur a présenté au baron Gros un de ses officiers, sousgouverneur de la ville, qu'il a intitulé pompeusement Prince ou Kami; puis ses autres officiers nominativement. Tous ces noms japonais , les premiers que j'entendais, m'ont paru de plusieurs syllabes, à terminaisons en a, en i et en o. Le gouverneur s'appelle Namoura-neda-nouano-kami.
Après quelques compliments et force saluts à la japonaise, en s'inclinant à plusieurs reprises le haut du buste sur les genoux repliés sous le corps, le
déjeuner a commencé par des tasses de thé bouillant, sans sucre ni miel, comme du reste il se sert en Chine, la feuille entière se déroulant à l'infusion et surnageant sur le liquide. Je n'ai jamais pu et ne pourrai jamais m'habituer, pour mon compte, à cette manière de prendre le thé , qui donne à la boisson une amertume des plus désagréables, et fait regretter le thé si savoureux et si parfumé que nous prenons en Europe : il est vrai que ce dernier est séché par le voyage, et que son arôme s'est développé à la concentration dans des boîtes hermétiquement fermées.
Après le thé, le gouverneur nous a offert de fumer d'un tabac jaune clair ressemblant à de l'étoupe hachée, et placé devant chacun de nous dans une petite boîte de laque à côté d'une pipe japonaise ; cette pipe, tube fort court de bambou ou de métal , est terminé par un petit récipient en forme de dé, capable tout au plus de contenir une pincée de tabac. Les parties de métal de ces pipes sont ornées de damasquinures légères qui m'ont paru charmantes. Les Japonais doivent être d'habiles ouvriers et de grands artistes, à en juger par le peu que j'ai déjà vu des spécimens de leur industrie. Pour en finir avec le tabac japonais, il est d'un goût agréable, et n'est pas huileux comme celui de Chine; à tout prendre, il est très-inférieur au ta-
bac américain , voire même à nos tabacs ordinaires de France.
Le costume du gouverneur , semblable à celui de ses officiers, se composait d'une sorte de surtout en gaze noire, a longues manches plissées en éventail sur les épaules , passé sur une chemise jaune clair croisée sur la poitrine et serrée aux hanches par une ceinture soutenant un pantalon de soie verte très-ample , qui s'ajuste par-dessus la chemise et se termine, sur les pieds, en forme de jupe plissée. Dans tout l'Empire, le costume est uniforme, depuis le plus haut échelon de la société jusqu'au plus bas , avec cette seule différence que , dans les classes inférieures, les cotonnades remplacent la soie et la gaze, exclusivement réservées aux classes élevées.
A une heure le déjeuner a commencé. En voici le menu exact :
Après le thé :