CHAPITRE X
LFS JEUNES GENS
J'ai rendu visite, samedi dernier, à M. Anatole Durand ou du Rand, mon neveu. Ce jeune drôle abuse de la pension que je veux bien lui faire ; le domestique, qui m'a ouvert la porte, a la mine d'un majordome. Monsieur mon neveu était enfoncé dans une bergère , les pieds à la hauteur de l'œil, et fumait des cigares aussi bons que les miens. Je l'ai regardé, il avait l'air d'une dinde truffée étalée dans son plat. Je l'ai salué gravement, il a sursauté et n'a trouvé rien à me dire. Je lui ai fait compliment sur ses fauteuils capitonnés, sur ses superbes divans en cuir brun; après quoi, ayant des inquiétudes dans les jambes, j'ai inspecté l'appartement. 11 y a des étagères fort jolies dans la salle à manger; mon neveu donne dans le
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vieux Sèvres. La chambre à coucher renferme deux Baudouin et plusieurs statuettes peu vêtues; c'est d'un homme de goût. Cela fait , j'ai allumé un cigare et je lui ai dit :
— « Anatole, y a-t-il rien de plus beau que la vertu ?
— « Plaît-il, mon oncle?
— « Je dis, mon ami, qu'il n'y a rien de plus beau que la vertu. Par exemple, voici M. de Montyon, ou bien M. Bordier, ancien notaire; lis le journal, tu verras quel bruit ils font tous les ans dans le monde. Ils ont légué des sommes pour encourager les belles actions, ou récompenser les beaux livres; et, à cause de cela, chacun connaît leur nom et parle d'eux. Cela aiguillonne, vois-tu ; il est agréable d'arriver à la gloire. Il y a un baron , je ne sais plus lequel , qui excite , par testament, les chirurgiens à perfectionner la taille delà pierre. Eh bien ! depuis ce testament , on a inventé des appareils charmants, on en remplirait une boutique; les gens se laissent tailler sans grimace; on va si vite et si délicatement aujourd'hui, que c'est un plaisir. Est-ce que cela n'est point fait pour piquer d'émulation une âme généreuse? voyons, mon ami, tu es jeune, c'est l'âge où l'on a des sentiments nobles, donne-moi ton avis en conscience. Il y a une maladie dont je voudrais délivrer le genre humain, le rhumatisme, je sais ce que c'est, j'en ai deux. Y a-t-il un plus bel emploi d'une fortune, que d'offrir, après sa mort, quelques centaines de mille francs au savant laborieux qui trouvera le spécifique? Ah! jeune
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homme, jeune homme, tes yeux brillent! Comme c'est bien, mon ami, de s'intéresser au genre humain! »
Mon neveu n'avait point du tout l'air de s'intéresser au genre humain; même, il paraissait penaud, et oubliait de fumer son cigare. Sur quoi, j'ai repris pour le consoler :
— « Mon pauvre Anatole, j'ai des ennuis. Notre manufacture de porc salé à Cincinnati est en danger. Mon correspondant m'écrit que le professeur Thickscull, deï Académiedes Hog-and-swine-for-the-world, vient d'inventer une machine capable de jeter toute concurrence à bas. Tout se fait à la vapeur, c'est un petit chef-d'œuvre d'élégance et de précision. — Les porcs sont poussés à la file dans un conduit noir, au bout duquel un va-et-vient de grands couteaux les égorge un à un : deux minutes. — Un petit traîneau roule l'animal dans la chambre à laver : une minute. — Là, des brosses mécaniques le raclent et le polissent comme une paire de bottes : sept minutes. — Un autre traîneau le mène à la chambre à découper, où des tailloirs mécaniques le vident et le mettent en quartiers : six minutes. — Deux poulies l'enlèvent et vont le déposer, membre à membre, sur des couches de sel dans un baril : trois minutes. — Le baril est fermé et part sur un petit cnemin de fer : deux minutes. — En tout, vingt-et-une minutes pour préparer un porc jusque dans le dernier détail, et l'expédier au camp. — Cela est admirable; viens demain, jeté montrerai les coupes et dessins dans mon cabinet. Thick-
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seuil va gagner trois millions de dollars, il aura la fourniture de l'armée fédérale. Cela me vexe, d'abord pour l'honneur, j'étais le premier fabricant de porcs de l'Union américaine; ensuite pour l'argent, les jambons me rapportaient trente mille livres de rente. Je pourrais bien donner des instructions à mon agent, c'est un honnête homme : il n'a fait que sept fois faillite. Mais enfin, Thickscull peut lui graisser la patte, et j'aurais besoin, là-bas, d'un homme à moi. Vingt-cinq heures pour aller d'ici à Liverpool, douze jours de Liverpool à New- York. Anatole, qu'en dis-tu? J'ai pensé à toi. »
La figure de mon neveu était devenue fort remarquable. Les deux coins de la bouche s'étaient abaissés comme ceux d'un brochet. Les yeux ronds, largement ouverts, ressemblaient à des boules de loto, et>au bord de ses cheveux si bien frisés et lustrés, deux gouttes de sueur perlaient sur sa peau rose.
— <i Calme-toi, mon ami ; j'approuve cette noble ardeur; mais tu es trop bouillant, il ne faut rien précipiter dans les affaires. Nous reparlerons de cela. En attendant, dis-moi qui tu attends aujourd'hui; voici un salon dont on a fait la toilette, j'ai vu un grand bol à punch dans la salle à manger, et ton domestique tout à l'heure décrochait toutes sortes de plateaux et de choses culinaires. Je ne suis pas de trop?
— « Mais non, mon oncle, je vous jure que je suis le garçon le plus rangé; je n'attends que des amis, tous très-bien, c'est mon jour. »
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En effet, monsieur mon neveu a un jour, tout comme une jolie femme. Je le regardais, pendant qu'il tournait dans la chambre et donnait des ordres. En vérité, en quoi diffère-t-il d'une jolie femme? Il est moins joli, voilà tout; pour le reste, il est au niveau. Ses préoccupations sont à peu près les mêmes; quand il a réfléchi à sa toilette, à son ameublement, à sa petite représentation de jeune homme, il est au bout de ses idées. Il a une armoire entière pleine de bottes et de bottines; pendant deux ans, il a oscillé de Renard à Dusautoy, pour se fixer à Renard, sauf à revenir à Dusautoy; quant aux gilets, on dit qu'il a du génie; le premier coupeur de Renard le respecte, et le bel homme essayeur, qui, dans le magasin, sert d'affiche, n'est pas plus fier de son torse qu'il ne l'est du sien. Je considérais son négligé de garçon, pantalon à pied, charmante veste d'été, gilet pareil, et, autour de son col montant, cassé exprès, la plus exquise cravate mauve. Le menton est rasé, mais les favoris abondants sont rejoints par la moustache, et l'air blasé alterne sur son visage avec l'air content de soi. Les mains sont soignées, les doigts roses étalent une grosse bague, de temps en temps il les relève pour en faire descendre le sang. Parfois un geste machinal les porte à son oreille qui est petite, ou à son faux-col, chef-d'œuvre de goût et de hardiesse, ou bien à ses cheveux gracieusement ondulés au-dessus des tempes. Il connaît son sourire, le tempère, ou le soutient à une égale distance du laisser-aller et de l'ennui. Il sait pencher son cou, croiser les jambes, poser son menton sur sa main,
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s'étaler sur un fauteuil, et écouter ou dire, sansbàiller, des fadaises. Mon neveu, que vous êtes aimable! Et que vous auriez peu à apprendre, si tout d'un coup, devenu femme et dame de salon, vous étiez obligé de vous coiffer en chien, de porter de fausses nattes, d'arrondir une jupe bouffante, et de vous tortiller, avec le mélange voulu d'agrément et de décence, parmi les minauderies et les bavardages d'une réception!
A quoi passe-t-il sa journée? Il se lève à neuf heures, endosse une robe de chambre, et son domestique lui apporte son chocolat. 11 lit les journaux, fume des cigarettes, se détire jusqu'à onze heures, et s'habilie. Ceci est tout une opération. Il a fait établir dans son cabinet de toilette une grande table longue de sept pieds, large à proportion, avec trois cuvettes, et je ne sais combien de boîtes, de fioles et de miroirs. Il a trois brosses pour la tête, une pour la barbe, une pour la moustache, des pinces pour épiler, des enduits pour coller les brins récalcitrants, des pommades, des essences, de- savons; j'y suis entré, on dirait un arsenal. Après quoi il déjeune, fume encore, feuillette un roman, et fait quelques visites. L'an dernier, il achevait son droit: cela lui prenait deux heures par jour, il traînait le boulet d'un air ennuyé, c'était le dernier morceau de la chaîne universitaire. Maintenant, il est libre, et se trouve bien de ne rien faire et de ne plus lire. Je crois qu'il a parcouru la Vie de Jésus, encore était-ce pour en pouvoir parler, être à la mode. Sa grande invention cette année, c'est une pomme de canne; il a porté chez Verdier une douzaine de joncs
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qu'on m'avait envoyés du Brésil, et, en échange, il a commandé cette tête de canne qui lui a valu dans son monde une réputation. Une fois, aux premiers jours de la belle saison, il a fait pari avec une vingtaine de jeunes gens de son cercle, pour sortir tous ensemble en gilets blancs, vestes blanches, chapeaux blancs à forme haute; cette expédition a fait la mode, il n'est pas médiocrement fier de son audace et de son succès. Vers quatre heures, il fait un tour au Bois; son cheval est passable; il est bon cavalier et ne fait pas mauvaise figure. D'ordinaire, il dîne au Cercle. Le plus souvent, il est chez lui à minuit. Deux fois par semaine, il va au théâtre, c'est le Palais-Royal qu'il préfère; deux autres fois à peu près, il donne le bras à une figurante du Théâtre- Lyrique. Je lui ai su un attachement de six mois, pour une modiste. C'est là tout; il est rangé, comme il le disait tout à l'heure : il n'a pas de passions violentes, pas même de fougue; presque tous les jeunes gens sont ainsi aujourd'hui, modérés en tout, même dans leurs sottises. L'excès leur fait peur, ils canalisent leurs vices; ce sont des bourgeois qui évitent de s'ennuyer, et encore plus de s'exposer. La vanité, qui est le dernier ressort, les pousse encore, mais pas trop loin. Mon neveu donne des bouquets à mademoiselle X... mais il n'ira pas à Clichy pour elle. A ses yeux, une femme vaut une femme; l'amour est agréable comme la cuisine; à côté d'un restaurant, il y a d'autres restaurants. Quand il y aura soupe jusqu'à trente ans, il songera au pot-aufeu, c'est-à-dire au mariage. Une fois marié, il en-
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graissera sept mois sur douze à la campagne. On aurait pu le marier presque au sortir du collège; il est né mûr.
A quoi est-il propre? Du diable s'il a jamais eu l'idée d'apprendre quelque chose, d'agir par lui-même, et d'après son propre sens. Qu'on lui parle d'un grand voyage, même de plaisir, par exemple d'un tour à Jérusalem ou au Caire, il fera la grimace; dans son for intérieur, il aime mieux voir un décor de Séchan à l'Opéra. Je l'ai envoyé à Londres, il a été excédé par le brouillard et par les visites ; il a trouvé que les théâtres et les casinos de l'endroit étaient bons pour des commis marchands, et il est revenu au plus vite. — Il aime assez les parties de campagne, la vie de château; il y réussit, parce qu'il a des gants frais et qu'il danse passablement; ce qu'il y préfère, ce sont les dîners qui sont exquis et amples, et ces grandes chaises renversées où l'on digère si commodément en prenant le frais et en fumant son cigare. A son âge, en fait de politique et de littérature, nous étions fous; j'ai fait partie d'une société pour la régénération du genre humain, et, à propos des Orientales de Victor Hugo, nous nous bourrions de coups de poing au collège. Pour lui, il traite la littérature comme l'amour, cela fait passer une soirée, quand on a une soirée vide; il lui faut des romans amusants, point tristes ni difficiles à comprendre; il a lu Madame Bovary, mais se gardera bien de la relire; s'il paraissait un Paul de Kock, à la mode du jour, un peu plus propre que l'autre, ce sont ces romans-là qu'il aurait sur sa table.
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Quant aux théories politiques, elles sont tombées dans l'eau en 1848; à ses yeux, les phrases qu'on fat sur les affaires publiques ne sont qu'un moyen d'accrocher une place. Je lui ai parlé quelquefois d'une carrière ; il s'y résignera, s'il le faut, comme à une corvée, quelle qu'elle soit, peu importe; seulement, il ne la voudrait point hors de Paris, ni trop assujettissante; il souhaite avoir ses soirées, ses matinées, son dimanche, un jour de congé par semaine, deux mois de vacances, et il fait remarquer qu'il digère mal, lorsqu'il est obligé de travailler entre les heures de repas, de onze heures à cinq heures.
Cela est-il bien étonnant? Son éducation tout entière a été employée à le rétrécir et à le discipliner. Il a fait des thèmes et des vers latins au collège, jusqu'à vingt ans; bref, un métier d'écureuil en cage; avec ses camarades , il regardait à travers les barreaux. D'un pareil endroit, la vie semble un jour de congé, une promenade sur le boulevard avec des gants et des bottes neuves , parmi beaucoup de jolies femmes qu'on peut lorgner, sans que le sous-maître ait à redire. Dans tout ce qu'on lui enseignait, rien d'applicable ; il s'agissait d'apprendre un manuel afin d'être libre ; la porte ouverte, il a jeté bas la souquenille grecque et latine comme une vieille défroque. — Une fois chez lui, sa mère l'a mis dans du coton ; il s'y est accoutumé. En fait d'initiative, de peine et d'efforts, on ne lui demandait rien; il suffisait qu'il eût une bonne tenue et ne fît pas de sottises coûteuses. « Ne rentre pas trop tard, mets bien ta cravate ; » voilà,
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je crois, tous les principes dont on l'a muni. — En fait d'exemple, il a vu son père et les amis de son père se ménager le plus possible, songer à leur fortune, rafriner leur bien-être, calculer le prix et l'agrément d'une maison de campagne, d'un ameublement, d'un dîner; il fait comme eux. C'est un animal domestiqué, de volière ou de basse-cour; peut-on être autre, quand on est né dans une basse-cour? Il fait convenablement la roue, c'est Tunique devoir d'un dindon; est-il juste de lui demander mieux ou davantage? — Je comparais tout à l'heure ses goûts, ses occupations, ses idées, à ceux d'une jolie bourgeoise; en effet, il a l'éducation d'une jeune fille bourgeoise. Il a appris le latin, comme elle le piano ; cela se vaut, l'un est aussi mécanique que l'autre. Il a été au collège, comme elle au couvent; il a regardé, comme elle, à travers les fentes de la porte, et tous deux se sont représenté le monde comme un jour de sortie, où l'on met des gants clairs et où l'on mange des tartes aux fraises. Il a été instruit par ses parents, tout comme elle, à respecter les convenances, à fuir l'éclat, à craindre l'effort, à estimer les bons morceaux, et il songe à une place, comme elle songe à un mari ; la place et le mari sont des moyens de faire figure et de s'amuser, le tout sans peine. Ils s'en tiennent là, l'un et l'autre; si quelque chose passe dans leurs rêves, c'est une voiture. un château commode et joli. 'Tous les deux imaginent comme suprême bonheur le plaisir d'aller ai". Bois avec un équipage neuf. Peut-être la femme at-elle au fond de la cervelle quelque exigence de plus;
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car, à titre de femme, elle a des nerfs, et, comme jeune fille, elle a été cloîtrée jusqu'au mariage. Mais, en somme, je les mets de niveau ; ce sont les jeunes ménages modernes : une paire de volailles sur un perchoir
Trois coups ae sonnette. Ce sont les amis de mon neveu, qui arrivent du Cercle. Présentations : comme je n'ai pas l'air pédant, nous nous mettons vite à causer librement. Le punch y aide, et mon neveu se couche à deux heures du matin ; c'est moi qui le dérange.
Le premier est un vicomte de vingt-huit ans, d'une bonne famille de Franche-Comté. Mais quelle famille! Un père, deux filles, une tante, une gouvernante. Ils ne viennent jamais à Paris ni même à Besançon. Le père passe sa vie à se promener, à inspecter ses biens, à dîner, à se chauffer au coin du feu. Il est si paresseux d'esprit, qu'il ne lit pas même le journal; il faut que la gouvernante lui en fasse la lecture ; c'est elle <^ui est la tête forte de la famille. Ni dessin, ni musique ; de l'orthographe, du calcul, et le reste d'une instruction primaire; pour divertissement, ies jeunes filles font de la tapisserie devant la fenêtre ; la gouvernante dresse les patrons. Jamais de livres. A ce métier, elles ont pris la campagne en grippe, et veulent se marier, y mettant seulement deux conditions : le futur sera bon catholique et habitera une ville. Le père demande, en outre, qu'il soit noble, et qu'il accepte pour dot sept mille francs de rente ; on n'a pas
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trouvé. Pour se distraire, elles font des layettes aux enfants pauvres, ou se confectionnent des douzaines de serre-tête parfaits. — Les picoteries sont venues ; il faut que la gouvernante serve de tampon entre la tante et le père, entre les filles et la tante, entre le père et les filles. — Ajoutez la dévotion et les pratiques. Comme les idées manquaient absolument, les scrupules ont poussé, àla façon des chardons sur une terre en friche. Elles ont trouvé leur curé trop indulgent, et posent par lettres aux théologiens de Besançon des cas de conscience. Par exemple, elles ont voulu savoir s'il était permis au curé de leur permettre le poisson à la collation du carême ; on leur a répondu que saint Liguori autorisait les petits poissons frits. — Mon jeune homme s'amuse pour elles; jamais il ne rentre au bercail qu'en septembre, au temps de la chasse. Il a été attaché d'ambassade et il a fait des ravages, dans les petites cours d'Allemagne, parmi les chanoincsses; ensuite, il a couru l'Europe et fait un cours de galanterie comparée; à la fin, ennuyé, il s'est rabattu plus bas. A cet égard son érudition est universelle ; il s'en fait glcire, et donne des détails précis. Tout cela avec un laisser-aller aimable et le plus joli flux de paroles ; sa vanité n'a rien de rogue ; en ce pointai est supérieur aux bourgeois, qui, lorsqu'ils se piquent d'un talent, y portent une attention et des prétentions d'auteur. Il dit que maintenant il est fixé à Paris, que ce n'est pas la peine d'aller si loin, qu'on y importe les primeurs étrangères, et que, pour la sauce, on ne la trouve qu'ici.
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Un fils de banquier. Cette année, pendant deux mois, les reports ont été de quatorze pour cent : voilà les nouvelles que, depuis l'âge de huit ans, il entend commenter au dîner et au déjeuner. Il y a six mois, son père, informé qu'un pauvre diable d'inventeur était poursuivi pour dettes, achète les titres, devient créancier unique, s'empare du brevet pour un morceau de pain : il s'agissait d'un moyen de prévenir les fuites de gaz. Cela fait, il monte en cabriolet, court les bureaux, parle aux gens puissants, donne des potsde-vin aux subalternes utiles, obtient l'application de son procédé dans toutes les administrations. Il gagnera cent mille écus. — « Et l'inventeur? » — « Oh! il fera une autre invention ; ces gens-là sont comme les taupes : bouchez leur trou, ils en creusent un autre ; même c'est vous qui avez le mérite du second trou. » Du fond du cœur, il admirait la sagacité paternelle. Mais c'est à condition d'en profiter. Je lui disais qu'en Amérique, un père a le droit de déshériter son fils jusqu'au dernier sou. Cela lui a semblé rrionstrueux. « Mais ces gens-là sont des sauvages ! Comment j'aurais eu des chevaux, des bottes vernies, et mon père pourrait à volonté faire de moi un gratte-papier, un meurt-de-faim ? Pourquoi pas tout de suite un porteur d'eau, un commissionnaire? » — Je l'ai poussé, et j'ai vu qu'à ses yeux, les enfants sont propriétaires des parents, et leur font grâce de les laisser vivre. — Il est lourd de chair et de sang, non pas de race fine comme l'autre. Il traite les femmes comme des chevaux, et les chevaux comme des femmes. C'est pour
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se relever ; la grosse main de son grand-père , le marchand de bœufs, perce encore sous son gant jaune.
Un jeune substitut, nommé depuis un an à Bourganeuf. Deux mille francs de rente, et douze cents francs d'appointements. Il est venu se dérouiller huit jours à Paris, mais sans enthousiasme. C'est un garçon rassis. Il siège trois heures au Palais quatre fois par semaine, le reste du temps il se promène, lit un rcman, s'occupe de photographie. Il est là-bas dans sa famille, c'est pour cette raison qu'il a tant attendu avant d'être nommé; il vculait retourner à Bourganeuf, ou aux environs, rentrer dans sa coquille. Point d'ambition, il avancera lentement ; il sera juge vers quarante ans, président du tribunal à cinquante. Il se mariera bien, la magistrature donne droit à des dots convenables ; il sera considéré, il dînera souvent et délicatement, il n'aspire point à mieux, il aime le calme ; c'est un homme empaillé. Empaillé ou gâté, lequel vaut mieux pour Anatole?
Empaillé. Après huit jours de réflexion, c'est ma réponse : avec cette étoffe moderne, il n'y a pas même de quoi faire des viveurs. Mon neveu entrera le mois prochain comme surnuméraire au ministère des finances; il taillera des plumes cinq heures par jour, pensera à devenir sous-chef, rêvera d'un jour de congé, et sera à U hauteur de son siècle.