‹ Notes sur ParisChapitre 25 sur 37 · UN TETE-A-TETE · texte numérisé non relu

UN TETE-A-TETE

Au Jardin des Plantes, les servantes, les soldats, les \ petits rentiers de la rue Copeau s'attroupent d'ordinaire devant une grande cage où sont les singes. Ces animaux sont devenus méchants, et, qui pis est, malades; la vie contrainte et contre nature a délabré leur poil ; on voit çà et là, sous la pelure grise ou jaune, percer des plaques de chair rougeâtre. C'est un piteux spectacle que celui de leurs museaux grimaçants et aigres; ils s'agitent en gestes discordants, criaillent et jurent, se houspillent pour une pomme ou pour un biscuit, grimpent aux poteaux et polissonnent à la face de l'assistance. Par ses rires et ses excitations, le public les a dépravés; ils le payent, en lui salissant les yeux par l'étalage effronté de leurs difformités et de leurs vices. Ce sont ses farceurs préférés, ils chatouillent en lui la fibre malsaine; c'est pourquoi ils attrapent leur pitance.

Vn Tête- à-Tête 3tg

îtltS

Telle est l'impression que laissent en moi les petits théâtres. Les acteurs sont des singes affinés et gâtés, et la cage peinte, où tous les soirs ils se griment et se démènent, est pire à la santé corporelle ou morale que la rotonde grillée où gambadent leurs confrères du Muséum. Comme leurs confrères, ils sont dépenaillés de corps et d'âme. Comme leurs confrères, ils amusent le public de leurs misères physiques, l'un de son nez, l'autre de son air ahuri, l'autre de sa voix éraillée, l'autre de sa graisse débordante. Comme leurs confrères, ils remuent les parties basses de la luxure et de la méchanceté humaines. Comme leurs confrères, ils s'élèvent jusqu'à une sorte de talent animal, composé d'imitation et d'indécence, parodie crue et saugrenue, dans laquelle le spectateur ne vaut pas mieux que le bouffon. Une de ces actrices, hier, finissait chaque couplet grivois par un éclat de gosier et un déhanchement de poissarde; au troisième couplet, elle s'est arrêtée, n'en pouvant plus; et, avec le débris de sa voix, elle a demandé excuse. Je m'en suis allé, je voulais me nettoyer l'âme; j'ai fait une lieue à pied, dans l'air frais, sous la lune, jusqu'au bout de la rue de l'Ouest, et je suis monté chez mon ami Wilhelm Kittel, un vrai musicien, qui vit seul.

Nous étions ensemble, il y a trente an?* à l'université d'Iéna, et, bien des fois, nous avons philosophé l'un contre l'autre ou l'un avec l'autre, dans ces petits jardins des faubourgs où l'on boit de la bière sous des treillages de houblons semés de roses. Depuis, nos chemins ont diverge; j'ai gagné une fortune en Ame-

320 Croies sur Taris

rique; il a vécu de leçons à Berlin, puis à Paris; à la fin, un oncle, mort à propos, a eu l'esprit de lui laisser mille écus de rente; maintenant il se trouve riche. Mais, pauvre ou riche, il n'a jamais songé à l'argent. Si ces mille écus lui ont fait plaisir, c'est qu'il n'était plus obligé de perdre en leçons trois ou quatre heures par jour, pour payer son dîner, ses paletots et son terme. Il n'a pas songé davantage à la gloire : son caractère était concentré et son tempérament timide; l'intrigue de Paris lui a fait peur. Il a préféré ne pas étaler; il est resté chez lui, lisant les partitions, allant étudier les oratorios aux bibliothèques. Il a même fini par ne plus venir aux concerts ni aux théâtres; une exécution de parade, des gargouillements de chanteuse, la niaiserie des applaudissements lui dérangeaient ses rêves ; il prétend qu'on n'entend bien un opéra qu'au piano. Cinq ou six compositeurs célèbres le connaissent, et, de temps en temps, montent ses quatre étages; les connaisseurs, Reber et Gounod, le respectent et sont contents quand il dit : c'est bien. Comme il est raide et figé, on ne lui en demande pas davantage. D'ailleurs il a la fierté froide des flegmatiques; jamais il n'a accepté un dîner en ville; c'est une règle qu'il s'est faite, on le sait, et on n'insiste plus; plusieurs fois il a répondu qu'il n'acceptait pas, ne pouvant rendre, et qu'en tout cas il ne payait pas en sonates. Selon lui, la musique est une conversation intime; on ne s'épanche pas pour une tasse de thé ou pour une poularde, et surtout on ne fait pas ses confidences à des inconnus. Je vais chez lui à pied comme

Vn Tête- à-Tête 32 1

lui chez moi; chez moi et chez lui, nous dînons avec un plat et une bouteille; une plus grande chère alourdit la tête, et, de cette façon, l'égalité est complète; même je me sens l'obligé, il apporte à la conversation plus que moi. Je suis presque son dernier camarade; la mort, le mariage, l'éloignement, la diversité d'humeur ont fait le vide autour de nous, et, quand nous sommes ensemble, nous revoyons dans un lointain charmant, dans une vague vapeur dorée, notre premier éveil d'esprit sous Beethoven, Schelling et Goethe.

— « Frédéric, me dit-il en me voyant entrer, voilà c ton fauteuil, adume ton cigare; j'avais envie de « t'avoir là, pour rejouer nos vieilles sonates ; c'est toi c qui surveilleras la bouilloire. » Je lui donnai une poignée de main, et il se mit au piano.

Comme on est bien dans cette vieille chambre! Elh est à moi aussi bien qu'à lui, et j'y suis mieux que dans la mienne. La poussière même m'en fait plaisir. Le tapis râpé, les fauteuils sur lesquels on s'est tant assis, la bibliothèque pleine de livres qui ont été vraiment lus, tous ces honnêtes meubles mettent l'esprit à l'aise. On n'a pas besoin de les admirer, ils ne sont pas là pour représenter ; ils ne vous parlent point de vanité, comme les étagères et les brimborions d'une femme à la mode ; leurs couleurs passées n'attirent point l'œil ; ils s'effacent et servent, en bons dômes-

32 2 Croies sur Taris

tiques. Je suis dans le grand fauteuil vert à dossier et à rebords, et je n'ai pas besoin d'applaudir, de chercher un compliment neuf; je puis me laisser aller, ouvrir la porte à l'être intime, délicat, que chacun cache en soi-même, permettre qu'il s'échappe et s'envole sans crainte d'être rabattu et froissé par terre. La bouilloire chante ; les pieds sur les chenets, on regarde les petites flammes orangées ou bleues qui lèchent l'écorce fendillée des bûches. Le brouhaha des idées parisiennes s'efface, et on voit s'élever en soi. comme autant de nuées matinales, les légères apparitions du rêve.

« Wilhelm, iï raut me jouer maintenant la sonate « en sol mineur, tu sais, l'œuvre 90. »

La musique a cela d'exquis qu'elle n'éveille pas en nous des formes, tel paysage, telle physionomie d'homme, tel événement ou situation distincte, mais les états de l'âme, telle nuance d'allégresse ou de mélancolie, tel degré de tension ou d'abandon, la plus riche plénitude de sérénité ou une mortelle défaillance de tristesse. Toute la population ordinaire d'idées a été balayée; il ne reste que le fonds humain, la puissance infinie de jouir et de souffrir, les soulèvements et les apaisements de la créature nerveuse et sentante, les variations et les harmonies innombrables de son agitation et de son calme. C'est comme si Ton ôtait d'un pays les habitants et qu'on effaçât les démarcations, les cultures ; il resterait le sol, sa structure, avec les creux, les hauteurs, le bruissement du vent

Vn Tête-à-Tête 323

et des Heuves, et l'éternelle poésie changeante du jour et de l'ombre.

« Wilhclm, je n'étais pas encore à l'unisson, j'ai dis- « serté tout bas; je t'en prie, recomnence, surtout le « second morceau, en majeur, »

Il reprit ce second morceau, qui est si mélodieux et si tendre. Un chant de notes cristallines serpente audessus des accords, disparaît, revient, et développe ses enroulements onduleux, comme un ruisseau dans une prairie. Quelquefois on dirait des soupirs de flûte; souvent c'est la suavité profonde d'une voix de femme aimante et triste. Parfois ces douceurs s'arrêtent ; l'âme impétueuse reparaît et s'élance en cascades de notes précipitées, en fins caprices délicats, en brusques sonneries d'accords bizarres : puis tout retombe; un essaim de petites voix agiles montent, descendent et se poursuivent, commeun frémissement, une agitation, une charmante folie d'eaux mumurantes, pour ramener l'air dans son premier canal : la mélodie reprend alors son cours mesuré, et son flot clair coule une dernière fois, plus sinueux, plus ample que jamais, dans un cortège de sonorités argentines.

a Toujours du Beethoven, Wilhelm; mais longue- « ment cette fois, et tout ce qui te viendra. »

Il joua plus d'une heure, mais certainement je ne regardais pas la pendule. Ce jour-là il était roused (le mot français manque), et je l'étais autant que lui. Il joua d'abord deux ou trois sonates complètes, puis des morceaux de symphonie, des fragments de sonates pour piano et violon, un air de Fidelio, d'autres mor-

324 (TsÇptes sur Taris

ceaux encore dont je n'ai point reconnu le nom. Avec quelques accords et quelques silences, il lesrejoignait comme un homme qui, ayant ouvert son poète favori, lit tantôt au milieu, tantôt à la fin du volume, choisissant une strophe, puis une autre, selon l'émotion du moment. J'écoutais, immobile, les yeux fixés sur l'âtre, et je suivais, comme sur une physionomie vivante, les mouvements de cette grande âme éteinte ; elle n'est éteinte que pour elle-même; pour nous, elle subsiste, et nous l'avons tout entière dans cette pile de papier noirci. Comme, à son endroit, la renommée publique est injuste! On le reconnaît comme souverain dans le gigantesque et le douloureux; on borne là son royaume; on ne lui accorde pour domaine qu'une lande déserte, battue d'ouragans, désolée et grandiose, pareille à celle où vit Dante. Il la possède, cette solitude, et nul autre musicien que lui n'y entre; mais il habite encore ailleurs. Ce qu'il y a de plus riche et de plus magnifiquement épanoui dans la campagne regorgeante, ce qu'il y a de plus suave et de plus souriant dans les vallées ombreuses et fleuries, ce qu'il y a de plus frais et de plus virginal dans la timidité de la première aube, lui appartient, comme le reste. Seulement, il n'y porte point une âme tranquille; la joie l'ébranlé tout entier, comme la douleur ; ses sensations délicieuses sont trop fortes ; il n'est point heureux, il est ravi ; il ressemble à un homme qui, après une nuit d'angoisses, haletant, endolori, appréhendant une journée pire, aperçoit tout d'un coup un paysage reposé et matinal; ses mains tremblent, un profond

Vn Tête-à-Tête 325

soupir de délivrance sort de sa poitrine; toutes ses puissances courbées et opprimées se redressent, et l'essor de sa félicité est aussi indomptable que les soubresauts de son désespoir. Dans chaque plaisir, il y a pour lui un élancement; son bonheur est poignant, il n'est pas doux. Ses allegro bondissent comme des poulains en liberté, foulant et froissant la belle prairie où ils s'emportent. Plus véhéments encore, plus effrénés, ses presto ont des folies, de brusques arrêts frémissants, des galopades désordonnées qui martellent le clavier de leurs fougues retentissantes. Parfois, au milieu de son allégresse insensée, le sérieux et le tragique font invasion, et, sans changer d'allure, avec la même fureur, son esprit fonce en avant comme pour un combat, toujours enivré par l'impétuosité de sa vitesse, mais avec de si étranges sauts et une fantaisie si multiple, que le spectateur s'arrête presque épouvanté par la sève de cette vie sauvage, par la fécondité vertigineuse de ses redressements, de ses saccades, par la fougue des déploiements inattendus, rompus, redoublés au-delà de toute imagination et de toute attente, qui l'expriment sans pouvoir jamais l'épuiser.

Il vint s'asseoir près de moi et me dit : « Tu connais sa vie?

— Pas trop bien; seulement ce que les feuilletons en disent.

— Voici sa biographie par Schindler, un brave

326 C^otes sur Taris

homme qui a passé avec lui les dernières années. Lisla, pendant que je fais le thé. »

Je me mis à feuilleter le pauvre volume allemand relié en basane blanche, où le fidèle compagnon du maître, un vrai famulns allemand, une sorte de Wagner, disciple d'un autre Faust, a consigné tous les détails qu'on lui avait racontés ou qu'il avait vus. Ces détails si positifs ne me paraissaient plus vulgaires. L'âme que je venais de voir ennoblissait tous les dehors. Je revoyais l'homme dans sa vieille houppelande, sous son chapeau bossue, avec ses grosses épaules, sa barbe inculte, sa grande chevelure hérissée, marchant pieds nus dans la rosée du matin, écrivant Fidelio et le Christ aux Oliviers sur une souche d'où sortaient deux troncs de chêne, allant droit devant lui sans voir les obstacles ou sentir la mauvaise saison, revenant le soir dans une chambre en désordre, les livres et la musique gisant pêle-môle à terre, les bouteilles vides, les restes du déjeûner et les épreuves d'imprimerie en un tas dans un coin, la messe en ré servant d'enveloppe dans la cuisine; sombre d'ordinaire, hypocondriaque, et tout d'un coup traversé par des accès de gaieté étrange, parcourant le clavier avec une grimace formidable ; silencieux, concentré, écoutant les opéras avec l'immobilité d'une pagode; en tout, disproportionné et incapable de s'accommoder à la vie. Mais je sentais aussi que ces bizarreries avaient pour unique source une surabondance de générosité et de grandeur. Ses lettres d'amour, parmi des phrases du temps, ont des mots sublimes : a Mon immortelle bien-aiméel »

Vn Tête- à-Tête I17

Il a vécu dans le monde idéal qu'ont décrit Pétrarque et Dante, et sa passion n'a rien ôté à son austérité. Ne pouvant se marier, il est demeuré chaste, et il a aimé aussi purement qu'il a écrit. Il avait horreur des discours licencieux, et blâmait le Don Juan de Mozart, non-seulement parce qu'il y retrouvait la forme italienne, mais encore a parce que l'art saint ne doit pas se prostituer jusqu'à servir de paillon à une si scandaleuse histoire. » Il a porté la même hauteur d'àme dans les autres grands intérêts de la vie, toujours fier devant les princes, attendant qu'ils l'eussent salué les premiers, gardant le même ton devant les plus grands, traitant de trahison et de mensonge les politesses et les complaisances du monde, et, comme un Rousseau ou un Platon, poursuivant de ses espérances l'établissement d'une république qui ferait de tous les hommes des citoyens et des héros. Au plus profond de son cœur, vivait, comme dans un sanctuaire, un instinct plus sublime encore, celui du divin. A ses yeux, les divers arts et langages des hommes ne l'exprimaient pas; seule, la musique par son essence intime y correspondait, et, sur l'un comme sur l'autre, il refusait de répondre. A ce moment, je lus cette inscription qu'il avait copiée sur une statue d'Isis : a Je suis tout ce qui est, tout ce qui a été, et tout ce qui sera. Nul homme mortel n'a levé mon voile. 0 La vieille sagesse des Pharaons a seule trouvé une parole aussi auguste que sa pensée.

Je posai le livre, Wilhelm le reprit et chercha une page : u Lis encore ceci, me dit-il, il faut que tu aies

328 Chtytes sur 'Paris

«de lui une idée complète. » C'était son testament; en voici la première page :

« O vous, hommes qui me regardez comme hai- « neux, intraitable ou misanthrope, comme vous me o faites tort! Vous ne savez pas la cause secrète de ce « qui paraît tel. Mon cœur et mon humeur étaient, dès « mon enfance, tournés vers le sentiment tendre de la « bienveillance : accomplir par moi-même de grandes « choses, voilà à quoi j'étais toujours enclin. Mais « pensez seulement que depuis six ans je suis atteint a d'un mal incurable, que des médecins ignorants « l'ont empiré, que, d'année en année, déçu dans l'es- « pérance de le voir s'alléger, je suis enfin forcé de le « considérer comme devant durer toujours... Né avec « un tempérament actif et ardent, passionné même a pour les diversions de la société, j'ai été contraint de « m'en retirer jeune encore et de mener une vie soli- « taire... Il m'était impossible de dire aux hommes : » Parlez plus haut, criez, car je suis sourd. Ah! coince ment m'aurait-il été possible de confesser la faiblesse « d'un sens qui devait être aussi parfait en moi que « dans les autres, que j'avais possédé autrefois dans la « plus grande perfection, avec une perfection que peu « d'hommes de ma profession ont maintenant ou ont a jamais eue ! Oh ! cela je ne le peux pas ! Presque « toujours seul, excepté quand l'extrême nécessité « m'y contraint, j'ose à peine m'introduire dans une c compagnie. Je dois vivre comme un exilé ; si je a m'approche d'une compagnie, c'est avec une sueur « d'angoisse, je crains de courir le danger qu'on ne

Vn Tête-à-Tête 32g

« s'aperçoive de mon état. Mais quelle humiliation, « quand quelqu'un entend une flûte dans le lointain « et que je n'entends rien, quand quelqu'un entend « les pâtres chanter et que je n'entends rien ? De « tels événements m'ont conduit presque au déses- « poir ; il s'en est peu fallu que je ne misse fin à ma « vie. L'art seul, l'art m'a retenu. Ah! il me sem- « blait impossible d'abandonner le monde, avant d'a- « voir produit au jour tout ce que j'avais mission « d'accomplir! »

« A présent, me dit Wilhelm, écoute. » Et il commença le dernier morceau de la dernière sonate.

C'est une phrase d'une ligne, lente et d'une tristesse .Annie, qui vient et revient incessamment comme un unique et long sanglot. Au-dessous d'elle, des sons étouffés se traînent; chaque accent se prolonge sous ceux qui suivent, et meurt sourdement, pareil à un cri qui s'achève par un soupir; en sorte que chaque nouvel élancement de souffrance a pour cortège les anciennes plaintes et que, sous la lamentationsuprême, un démêle toujours l'écho affaibli des premières douleurs. Il n'y a rien d'âpre dans cette plainte , aucune indignation, aucune révolte. Le cœur qui la fait ne dit pas qu'il est malheureux, mais que le bonheur est impossible; et, dans cette résignation, il trouve le calme. Comme un malheureux brisé par une grande chute et qui, gisant dans le désert, voit les pierreries étincelantes du ciel incruster le dôme de sa dernière nuit, il se déprend de lui-même, il s'oublie, il ne songe plus à réparer l'irréparable; la divine sérénité des

33o Coptes sur Taris

choses verse en lui une douceur secrète, et ses bras, qui ne peuvent plus soulever son corps meurtri, s'ouvrent encore et se tendent vers la beauté ineffable qui luit à travers ce mystique univers. Insensiblement, les larmes de la souffrance tarissent pour laisser couler celles de l'extase, ou plutôt les deux se confondent dans une angoisse mêlée de délices. Parfois le désespoir éclate, mais la poésie aussitôt surabonde, et les modulations les plus désolées s'exhalent enveloppées dans une magnificence si extraordinaire d'accords, que le sublime surnage et couvre tout de sa poignante harmonie. A la fin, après un grand tumulte et un grand combat, c'est le sublime seul qui subsiste; la plainte transformée devient un hymne qui roule et résonne, emporté dans un concert de notes triomphantes. Autour du chant, en haut, en bas, en multitudes pressées, entrelacées, déployées, ruisselle un chœur d'acclamations qui va croissant, qui s'enfle, qui double incessamment son élan et son allégresse. Le clavier n'y suffit plus, il n'y a point de voix qui ne prenne sa part dans cette fête, les plus graves avec leurs tonnerres, les plus hautes avec leurs gazouillements, toutes ensemble assemblées en une seule voix, une et multiple comme cette rose rayonnante que vit Dante, et dont chaque âme bienheureuse était une feuille. Un chant de vingt notes a fourni à des émotions si contraires : telle, dans une cathédrale gothique, l'ogive écrasée de la crypte se courbe en arceaux sous la clarté funéraire des lampes, parmi des murs suintants, dans la lugubre obscurité qui enveloppe la tombe d'un mort; puis, dans l'église

Vn Te te- à-Tête 33 1

supérieure, dégagée tout d'un coup du poids de la matière, se redresse, monte jusqu'au ciel en colonnettes, festonne les vitraux de ses dentelures, épanouit ses trèfles dans les rosaces illuminées, et fait du temple un tabernacle.

Puissances invincibles du désir et du rêve! on a beau les refouler, elles ne tarissent pas. Trente ans d'affaires, de chiffre? et d'expérience se sont entassés sur la source; on la croit étouffée, et tout d'un coup, au contact d'une grande âme, elle jaillit aussi vive qu'au premier jour ; la digue a crevé, et les matériaux pesants, tenaces, par lesquels on a bouché l'issue, emportés par l'irruption, ne font qu'accroître la force du courant. Par une singulière rencontre, je revoyais en ce moment les paysages de l'Inde, seuls dignes, par leur violence et leurs contrastes, de fournir les images à une telle musique. Au moment de la mousson, les nuages accumulés forment une muraille de suie monstrueuse, qui envahit tout le ciel et toute la mer; sur cette masse charbonneuse, les mouettes courent par milliers, et la formidable noirceur, tachée par les ailes blanches, avance vers la terre, engloutissant l'espace et noyant les caps sous sa vapeur. Les navires alors prennent la mer. Par un dernier beau jour, je vis de loin les Maldives, douze mille petites îles de corail dans une mer de diamant; presque toutes sont désertes; l'eau dort dans leurs criques, ou met une

332 ChÇptes sur Taris

frange d'argent sur leurs récifs. Le soleil y jette à poignée ses flèches de feu; aux tournants des canaux, des ruissellements d'or fondu jaillissent des vagues obliques. La grande nappe, sillonnée de remous, semble un métal qui sort de la forge, tout damasquiné d'arabesques; des millions d'éclairs pétillent sur son dos, comme sur les incrustations d'une cuirasse; on dirait le trésor d'un rajah, armes et joyaux, poignards à manches de nacre, vêtements couturés de saphirs, aigrettes d'émeraude sur les casques, ceintures de turquoises, soies d'azur tendre pailletées d'or et constellées de perles. Ce ciel lui-même avec sa blancheur ardente, à quoi le comparer? Quand une belle jeune femme florissante de santé et frémissante de plaisir, toute parée pour son mariage, a mis son peigne d'or dans se? cheveux, ses colliers de perles à son cou, ses pendeloques de rubis à ses oreilles, quand tous les joyaux de son écrin éclairent de leurs flammes le rose vivant de sa chair, souvent elle attache sur son front un voile blanc qui flotte; mais son visage le remplit de lumière, et la gaze dont elle semble se cacher lui fait une gloire qui l'illumine. Telle cette mer sous son ciel, dans sa prodigalité de clarté ruisselante, après le contraste des nuées livides, délicieuse et sublime comme l'hymne divin du grand homme après la longue nuit de son désespoir. Elle aussi, elle trouble trop, elle est trop belle, elle éveille trop par sympathie ce qu'il éveille en nous lui-même. Devant lui comme devant elle, on cesse d'entendre ou de voir une chose isolée, un être borné, un fragment de la vie ; c'est le

VnTête-à-Tête 3 33

chœur universel des vivants qu'on sent ^e réjouir oi se plaindre, c'est la grande âme dont nous sommée les pensées, c'est la nature entière incessamment blessée par les nécessités qui la mutilent ou qui l'écrasent, mais palpitante au sein de ses funérailles, et, parmi les myriades de morts qui la jonchent, redressant toujours vers le ciel ses mains chargées de générations nouvelles, avec le cri sourd, inexprimable, toujours étouffé, toujours renaissant, du désir inassouvi.

Je regardais Wilhelm; nous étions à peu près dans le même état, et nous nous sommes avancés l'un vers l'autre. Dieu me pardonne, nous avons manqué de mettre Tune contre l'autre nos vieilles figures ; mais nous avons deviné notre idée, moi dans ses yeux, lui dans les miens, et nous avons souri; c'est bien assez de se donner la main, à notre âge. Là-dessus je m'en suis allé sans rien dire. Il me semble que ce soir-là nous avons fait le thé, mais que nous ne l'avons pas pris.

Page 1