‹ Notes sur Paris, vie et opinions de M. Frédéric-Thomas GraindorgeChapitre 28 sur 31 · UNE SEMAINE · texte numérisé non relu

UNE SEMAINE

Lorsque vers trente-cinq ou quarante ans, après dix ans de stérilité, une femme dans la classe moyenne ou supérieure a un enfant, pariez pour quelque récente tragédie d'alcôve. Parfois l'adultère est intervenu ; plus souvent le mari a voulu Tempécher ; quelquefois il a fallu se pourvoir contre la folie qui était voisine. A travers la surface unie de la vie bourgeoise, le drame intérieur a crevé comme un abcès.

La folie n'est pas un empire distinct et séparé ; notre vie ordinaire y confine, et nous y entrons tous par quelque portion de nous-méme. Il ne s'agit pas de la tuir, mais seulement de n'y tomber qu'à demi.

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Aucune créature humaine n'est comprise par aucune créature humaine. Tout au plus par habitude, patience, intérêt, amitié, elles s'acceptent ou se tolèrent.

Donner à une femme du raisonnement, des idées, de l'esprit, c'est mettre un couteau dans la main d'un enfant.

L'enfant est pour la mère un homme indifini, maniable, sur qui l'imagination travaille sans limites, bref une réduction de V idéal. C'est pourquoi, aux yeux de la mère, le mari tombe au second rôle, devient un fournisseur de l'enfant, un premier domestique.

L'autorité s'est renversée dans le mariage. Les caractères s'étant adoucis , l'homme n'est plus assez ferme pour supporter le chagrin de la femme ; il cède par pitié. Le travail s'étant accru, l'homme est trop las pour résister à la volonté obsédante de la femme : il cède par fatigue.

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Des complaisances et des prévenances, la gaieté obligée du savoir-vivre, et la politesse continue du monde; point d'effusion, peu d'abandon, une demiréserve ; beaucoup d'égards et un assez grand nombre de services mutuels, mais au fond une indépendance entière; voilà le mariage au xviii" siècle; figurezvous deux partners à une table de whist ; ils sont associés, s'aident l'un l'autre, sont aimables l'un avec l'autre, rien de plus. A mon sens, c'est là le vrai mariage français ; plus lâche ou plus étroit, il répugne au caractère de la race. Mais alors, comme au xviii* siècle, chacun doit avoir son appartement, ses domestiques, bref cent mille livres de rentes.

Autant de pudeurs que de races ; pour l'Anglaise, c'est un devoir ; pour la Française, c'est une bienséance. Écoutez les demi-mots des femmes honnêtes ; elles ne disent rien et insinuent tout : pourquoi madame B... a trop peu d'enfants, pourquoi madame A... en a trop. Une belle-mère, trop souvent grand'mère, donne des avertissements à son gendre. Une femme du monde se renseigne sur les talents des lorettes, Mon jeune ami Maurice S..., pour hâter ses succès, faisait toujours entendre qu'il avait de l'empire sur lui-même. Ici la décence est un peignoir de mousseline, coquet, brodé, complet ; mais le vent passe ou quelqu'un passe. On l'entr'ouvre, on le laisse s'entr'ouvrir, ou il s'entr'ouvre.

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Autant d'amours que de races. Un grand long Allemand, savant, vertueux, flegmatique, disait un jour: * Les âmes sont des sœurs tombe'es du ciel qui tout d'un coup se reconnaissent et courent l'une à l'autre. » Un petit Français sec, sanguin, spirituel, agile, lui répondait : « Vous avez raison, on trouve toujours chaussure à son pied. »

Autant d'imaginations que de races ; voyez la définition de rhomme heureux dans les proverbes :

Le Français dit : « Il est né coiffé. » — La frisure, l'élégance, le monde, et les agréments du monde.

L'Anglais dit : « Il est né avec une cuiller d'argent dans sa bouche. » — Positiviste et vorace, la mangeaille, la bonne digestion, le confortable, l'apparence respectable et les écus.

L'Allemand dit : « II est né dans une peau de bonheur. » -- Vague, sentimental et terre à terre dans la vulgarité et la cuisine ; le marchand de saucisses idéaliste.

La lorette proprement dite, la petite femme élégante des Bouffes, est rare à Bei lin. Quelques coups de canif dans les mariages, et un assez grand nombre de grisettes ; rien d'autre. Encore la grisette doit rester ouvrière ; une femme ou une fille qui loue un

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logement est obligée de prouver qu'elle a un métier ou une fortune. Un jeune homme qui veut avoir chez lui sa maîtresse doit l'inscrire comme sa servante.

A Vienne, quantité de petits employés à peine payés. Il y en a cinquante au quatrième étage, chez le prince Esterhazy, occupés aux écritures pour l'administration de ses terres ; leurs filles veulent avoir un chapeau, aller danser, voir les lanternes roses, écouter la musique dans les jardins de plaisir. Tolérance, bonhomie, belle humeur, sensualité doucement tendre et un peu sentimentale. On parle à une vieille, et le lendemain on voit entrer dans sa chambre une petite bourgeoise, l'air modeste, un livre d'heures à la main ; si vous la gardez un mois, elle vous aime.

Très-peu de lorettes en Angleterre ; cependant l'espèce prend racine. Londres se francise ; mais ce n'est qu'imperceptiblement. Sauf l'horrible étalage de Haymarket le soir , et deux ou trois scandales luxueux et audacieux à Hyde-Park, le monde interlope manque. Quelques jeunes gens ont une liaison dans un quartier écarté ; si vous devenez leur ami , après beaucoup de temps et d'hésitation, ils vous disent un soir :

« Venez voir my little girl, elle est tout à fait une lady. » Vous trouvez une jeune femme décente, fille de fermier ou gouvernante, qui vous accueille avec sérieux, vous fait les honneurs du thé et rougirait d'un mot équivoque.

En Italie, en Espagne, les mœurs de la décadence

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ont subsisté. Le vetturino d*un jeune architecte lui disait au débarqué, avec un sourire significatif : « Vous êtes jeune, je sais une bonne famille bien honnête, venez avec moi. » Il trouve le père, la mère, un ou deux enfants, une jeune fille à table. Il salue, on le salue ; la jeune fille passe avec lui dans la chambre voisine, et le père se rasseoit gravement. C'est pour amasser une dot ou aider le ménage.

En somme, la lorette est une espèce française qui ne fleurit grandement et ne se propage abondamment qu'à Paris. Nous cuisinons Tamour comme le reste ; voilà pourquoi les étrangers riches viennent si volontiers dépenser leur argent ici. Plusieurs de ces filles deviennent riches, se marient en province, font figure, rendent le pain bénit. Sans doute on en rencontre balayeuses dans les rues ou sujets sur les tables de dissection. Mais la plupart se rattrapent à quelque métier douteux : marchandes de gants, maîtresse d'hôtel, dames de comptoir, ouvreuses. En Angleterre, une femme tombée est semblable à la boue des rues, on marche dessus, puis on la balaye ; ici elle se redresse , se dégage, s'accroche, s'installe et parfois grimpe.

Deux signes du temps, le mépris des femmes et le goût du bric-à-brac.

Dans un salon, après dîner, on plante là les femmes, et on va fumer. — Deux jeunes gens dans un compar-

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timent de chemin de fer, allument leur cigare pour empêcher les femmes d'entrer et de les déranger. — On ne dit plus une dame, mais une femme. — On ne dit plus une passion, mais une toquade. — Un jeune homme qui fait une sottise, accepte trois ou quatre collaborateurs; cela allège la dépense. Ce qu'il demande à sa maîtresse, c'est le bavardage écervelé, le rire bruyant, les plaisanteries crues, les mots de poissarde. Elle-même tombe au-dessous de son métier, devient grossière, paie les garçons d'hôtel pour lui amener des chalands, ne fait plus de différence entre un vieillard et un adolescent, donne le lampiste du théâtre pour rival au plus élégant jeune homme, aime les bons dîners, et se fait des rentes. L'amour prend le ton effronté, positif, l'allure violente et froide, la saveur épicée et crue que lui donnerait un caporal réengagé, décidé à manger tout d'un coup toute sa paie, ou un négociant en cuirs de Rio-Janeiro arrivant la sacoche pleine, affriandé par les récits des voyageurs de commerce.

Faïences, émaux, estampes, peintures, statuettes, chinoiseries, armes, on collectionne tout; ce n'est plus une manie de vieillard; des jeunes gens, des femmes s'y livrent. Si je vois un goût surnager, c'est pour les formes tortillées, les élégances et les polissonneries du dernier siècle. Plus de goût personnel ; npus prenons ceux de nos grands-pères ; plus d'inventions personnelles, nous ramassons celles de nos grands-pères. Ce n'est plus même un goût, mais une façon de se distinguer, un moyen de tuer le temps et Targent, un be-

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soin de remplir ses casiers, de boucher un trou dans sa série.

La femme et l'œuvre d'art sont des créatures parentes; même chute à propos de l'une et à propos de l'autre; même impuissance pour adorer et pour pioduire. Plus de rêves auxquels l'illusion ou l'imagination puisse donner un corps. Ce qu'on souhaite, c'est la possession et l'étalage.

Un homme de quarante ans disait : « J'ai réduit l'amour à une fonction, et cette fonction à un minimum. » Un jeune homme de vingt-cinq ans reprenait : « Au lieu de minimum, mettez maximum, voilà mon affaire. » Un homme de trente-cinq ans a conclu : « Maximum ou minimum, il reste une pierre sur le cœur, et l'on étouffe. »

De vingt à trente ans, l'homme, avec beaucoup de peine, étrangle son idéal; puis il vit ou croit vivre tranquille; mais c'est la tranquillité d'une fille-mère qui a assassiné son premier enfant.

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Pour avoir une idée de l'homme et de la vie, il faut être allé soi-même jusqu'au bord du suicide, ou jusqu'au seuil de la folie, au moins une fois.

Je suis trop vieux, et tout est fini pour moi, il n^ me reste plus qu'à regarder, et à cinquante-cinq ans c'est une occupation convenable. D'ailleurs, j'ai vécu hors du monde, en excentrique ; et, après tout, en dehors de mon intérêt positif et de mon plaisir sensible, il y a encore deux ou trois choses que j'aime. Mais Anatole Durand, mon neveu, qu'est-ce qu'il aime? Un bon dîner, une place commode, son loisir, et son cigare. Et mademoiselle Trois- Étoiles, à laquelle on songe pour lui, qu'est-ce qu'elle aime?

Joli ménage et joli monde ; en 1880 on verra.

La musique est maintenant pour les femmes ce que les mathématiques, le latin, etc., sont pour les hommes, un domaine à part et indéfini. Il faut la savoir pour les comprendre. Beaucoup la poussent à fond, du côté dramatique ou du côté mécanique. Débouché d'actrice. Chaque soir il lui faut sa ration de sensations intenses et d'applaudissements bruyants.

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Quand on a passé un an loin du monde, en téte-àtcte avec une science, l'astronomie ou la botanique, on se trouve gêné pour parler dans un salon. On est comme un danseur qui, ayant discontinué ses battements quotidiens, fait des entreciiats gauches. En effet, la vie mondaine est une entorse donnée à toute vérité. Je mens, quand je m'informe avec intérêt de votre santé ou de vos affaires. Vous mentez, quand vous me faites entendre que vous avez du plaisir à me visiter ou à me voir. Je plie et je déforme les choses, si je veux que mOn récit soit piquant ou décent. J'enjolive, ou j'atténue, ou j'exagère mon opinion pour la rendre tolérable. J^emploie les grands adjectifs pour décrire vo-^ tre talent, et les petits pour désigner le mien. J'insinue ou j'appesantis, je charge ou je diminue, je gauchis ou je fausse. La vérité ne peut sortir de mes mains que comme une femme de sa toilette, peinte, fardée, rembourrée, rétrécie d'un côté, élargie d'un autre. Au bout d'un temps, je ne m'aperçois plus de mes mensonges, ni vous des vôtres, et si nous devinons Tun l'autre notre pensée intime, c'est à travers et en dépit des phrases dont nous l'attifons.

On mène maintenant les jeunes filles toutes jeunes dans le monde

On les clève dans le monde et pour le monde, dans les arts et pour les arts, en telle façon que le mensonge leur devienne une habitude ^t l'excitation un besoin.

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Et cependant quiconque a vécu ou pensé sait que la capacité de s'astreindre au travail ennuyeux et journalier, la véracité envers soi-même et autrui, sont seules capables de rendre une créature humaine honorable à ses propres yeux et tolérable dans la vie commune.

Le père est debout contre un chambranle de porte, et attend en sentinelle; la fille danse, reçoit des compliments, étale sa jupe. — Le père griffonne dans son cabinet et court en fiacre à ses affaires ; la fille se fait coiffer, joue du piano, sert d'ornement à la maison. — Le mari s'use à travailler, la femme s'ennuie de ne rien faire. — Le mari veut dormir, la femme veut sortir.

Voici un cas circonstancié, et de plus, terne, ordinaire; c'est d'après ces spécimens qu'il faut juger.

Mon neveu, Anatole Durand, a pour camarade Henri S..., et je l'encourage dans cette liaison; il n'a pas trop d'amis intelligents. Celui-ci est un homme jeune encore, professeur dans une grande école, un peu artiste, et qui a bien pris la vie, laborieux, gai, marié depuis un an ; j'ai vu sa femme. Il était fort épris, le jour du contrat ; sa verve, son entrain, sa joie visible remuaient mes vieilles fibres.

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Il a été heureux pendant les premiers mois, par l'attrait de la nouveauté^ n'ayant jamais connu que les grisettes ou les lorettes, et vivant chez lui avec de vieux parents engourdis. Sa jeune femme de vingt ans l'a ravi : si gracieuse, si vive, si neuve, et plus jeune que lui de douze ans, c'était tout un monde à découvrir.

A présent elle l'amuse encore quelquefois par ses naïvetés. « C'est un oiseau qui chante, m'a-t-il dit; « vous savez, on aime un oiseau, un enfant qui joue ; « par exemple le matin elle m'annonce qu'elle va a mettre sa robe bleue, ou commanJer une tarte. »

Mais, dans ces enfances, il y a bien des inconvénients; elle l'empêche de travailler, l'interrompt, ne comprend pas qu'il faut du recueillement, du silence pour inventer ou rédiger. Il n'a plus que deux heures à lui, de cinq heures du matin à sept heures, pendant qu'elle dort.

Elle est un peu bornée comme toutes les jeunes filles, et un peu volontaire comme toutes les jeunes femmes; elle va à ses plaisirs, n'imagine pas qu'il y ait des affaires plus sérieuses, visite ses bonnes amies, traîne son mari avec elle; jusqu'ici il a subi cette contrainte par convenance : « Mais s'il fallait continuer, j'aimerais mieux me noyer ou m'engager pour le Mexique. t> Quand elle était jeune fille, la vie se réduisait pour elle à ceci : voir ses amies, faire des visites à cinq ou six personnages graves, se bien tenir dans un salon, jouer du piano, etc. Elle continue cette vie, et trouverait étrange d'en changer.

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Il ne la connaissait pas et n'avait pu la connaître. « Quand je faisais la cour à ma femme, c'était chaque « fois une inspection ; cousins, cousines, oncles, tantes '< me faisaient passer un examen ; rien que de la céré- « monie, pas d'entretiens intimes. P(jur nos projets « d'avenir, aucun moyen d'en causer. Il faut être ga- « lant, je devais suivre les goûts de ma future; aussi « notre mobilier est manqué. »

Le vide se fait, à présjnt la conversation meurt entre eux. Elle attend la visite d'une amie afin de savoir si elle mettra un point vert dans la tapisserie au lieu d'un point jaune. Là-dessus il profite de la diversion, tire son chapeau et s'esquive. Impossible de l'intéresser à ses préoccupations, à ses idées, aux difficultés qu'il doit surmonter et qui sont trop spéciales. Parfois il les abaisse jusqu'à sa portée ; mais elles n'ont point de prise sur elle ; son intelligence et son éducation ne leur offrent pas d'attache ; elle en écoute le récit comme un morceau de conversation, et on n'y pense plus.

lis sont en désaccord sur le fond des choses, sur la religion, sur le monde. Il disait tout haut, un peu imprudemment, que beaucoup de prêtres se font prêtres pour éviter d'être soldats, qu'avant cinquante ans une femme n'a que des idées apprises, etc. Elle le contredit; nulle déférence ou soumission, même dans les choses d'esprit. Il essaie de Tinstruire, et trouve un terrain résistant, qui est durci parce qu'il est inculte. En effet, on l'a tenue sans idées ni lectures solides, comme toutes les jeunes filles, avec de petits manuels

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(le faits secs comme des cailloux, et le catéchisme de persévérance comme enduit et vernis. Toute la grosse assise intellectuelle de la France, toute la couche nationale au-dessus de laquelle poussent les spécialités et les supériorités parisiennes, est la même qu'au moyen âge. Les petits livres dévots du libraire Mame font l'éducation des Français.

Les deux vies sont restées divergentes et il le sent. Elles resteront toujours ainsi et il le sent encore. Il ne l'initiera pas, il n'en fera pas le second de sa vie et s'y résigne. Les soirées lui semblent déjà bien longues et bien vides. Comment faire pour amuser une femme et l'occuper toujours? Elle se met au piano et joue; passablement ou médiocrement, c'est tout un. Un chardonneret en cage; on ne peut pas toujours lui dire de chanter, et comment lui mettre un seau à la patte?

Il aperçoit heureusement en elle une aptitude qui se développe, le talent du ménage. Elle n'avait jamais su ce qu'était un louis; elle l'apprend et entre dans Téconomie. Nul autre débouché; celui-là est le seul proportionné à son éducation et à son intelligence. L'aurait-on cru, en voyant cette figure si jolie, si expressive, avec une pointe de mutinerie et de grâce originale? De cette façon, du moins, elle sera utile et se sentira utile.

C'est un bon ménage, et ils sont tous deux de cette bourgeoisie moyenne où les bons ménages sont plus nombreux qu'ailleurs.

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Dans les ménages bourgeois, la tracasserie; chez les gens du monde, l'adultère. Dans les ménages bourgeois qui sont du monde, l'un ou l'autre et parfois l'un et l'autre.

Comme mère ou enfant, comme statue sur un socle ou dessus de fauteuil dans un salon, la femme est l'idéal; comme épouse ou maîtresse, elle est souvent l'allié, souvent Tadversaire, quelquefois l'ennemi.

Proverbe de paysans : un père peut nourrir douze enfants, et douze enfants ne peuvent pas nourrir un père.

L'enfant mène la femme, qui mène l'homme, qui mène les affaires.

Mon point de vue est faux, les choses vont plus doucement; il y a dans la machine un tampon qui diminue la rudesse des chocs.

Ce tampon est la gaieté, Pinsouciance, l'habitude de sortir de soi par l'entrain de la conversation, par le désir de garder les apparences. L'âme du Français est

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élastique ; îl ne reste pas longuement courbé sous les idées douloureuses. Il n'aiguise pas ses pensées blessantes en se les commentant tout bas. Il s'habille, va voir des amis, cause du tiers et du quart, éprouve le besoin de parler vivement et finement, de donner un tour piquant ou amusant à sa propre histoire. II s'égaie en s'écoutant. Ses chagrins transformés par la parole deviennent un objet d'art ; il les arrange et désormais les voit à distance. Le voilà redressé, ranimé, relancé par sa propre action. Lord B .. venait se loger chaque année deux mois rue de Rivoli, Il disait que le seul spectacle de nos gestes et de nos physionomies lui faisait voir la vie en rose.

Il faut sortir de soi, et les issues varient avec les caractères. Le Français a la conversation, l'Allemand la musique, l'Anglais les affaires.

Ce qu'on appelle philosophie sert à quelques tempéraments ; pour la plupart, autant vaudrait manger de la panade. N... nous disait : « Un jour, j'étais triste, je me suis plaqué sur la cervelle une demi-douzaine de bouquins graves. Au bout d'une semaine, j'étais plus triste; je suis revenu à mon ordinaire : un grand bifteck le matin, un temps de galop l'après-midi et une maîtresse le soir. »

Avoir un alibi. Les gens de nos climats ont le travail, la littérature et le monde ; ajoutez, dans les basses classes, l'eau-de-vie, qui est la littérature du peuple. En Orient, c'est l'opium et le rêve.

L'homme le plus heureux que j'aie connu est certainement un brahmane de Calcutta. Tête longue,

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étroite aux tempes, et le crâne d'une hauteur énorme; des membres maigres, un teint de statue d'argile cuite au soleil; toute la substance semblait s'être retirée dans la cervelle, et le reste du corps sommeillait, réduit à une vie latente comme celle des animaux hibernants. Ses besoins étaient presque nuls, il n'avait pas même celai des parfums. Cinq ou six onces de riz par jour, de l'eau, un toit avec quelques vêtements de cotonnade blanche; deux serviteurs. Ni plaisirs, ni curiosités, ni vices. Il passait le jour, silencieux, assis sur ses jambes croisées, au seuil de sa porte. Dans ce masque immobile, les yeux seuls vivaient, fixes comme des flammes. Comme plusieurs pundits contemporains, il avait dépouillé la plupart de ses superstitions et l'avouait. Pendant dix ans, les savants anglais l'avaient consulté pour leurs éditions sanscrites ; il avait compris les idées et les philosophies de l'Europe. Seulement, un docteur, croyant l'avoir converti, voulut un jour lui faire goûter du bouillon ; il s'évanouit d'horreur, puis s'enfuit et ne reparut plus dans le monde des indianistes. Depuis, les nerfs s'étaient remis. A titre de Français demi-Allemand, j'obtins de lui faire visite, et pendant plusieurs semaines je pus voir son étrange sourire. Il approuvait nos sciences ; mais, au fond, nos recherches et nos voyages lui semblaient des agitations d'insectes, des empilements et des grattages de pauvres fourmis réduites, faute d'ailes, à tracasser misérablement avec leurs pattes, incapables de monter dans l'air pour contempler l'espace. Il fermait les yeux et voyait distinctement le sanglier

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Vichnou enlevant par mégarde la terre au bout d'une de ses défenses, l'énorme Gange laiteux, fils nocturne d'un dieu qui croyait étreindre une déesse, les figures flottantes et colossales des dieux innombrables, et les millions de mondes qui sortent comme une vapeur de l'Être immobile pour y retomber.

— Je suppose qu'il a fini par l'idiotisme ou l'apoplexie : en Europe nous avons la science. C'est aussi un suicide lent et intelligent.

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