CHAPITRE IV
LES BâLS publics
Onze heures du soir; j'aurai une soirée agréable. On ne peut s'amuser qu'à Paris ; il n'y a de gai que les bals de Paris ; du moins on me l'a dit en Amérique.
Au Casino, rue Cadet.
Six cents personnes à peu près, puanteur du gaz, odeur du tabac, chaleur et vapeur des corps entassés. Il y a de petits recoins où l'on peut boire, une espèce de foyer où Ton se coudoie, une grande salle de danse, avec un plancher blanchâtre, arrosé; çà et là, des banquettes de vieux velours usé, un mobilier d'hôtel garni.
Plusieurs femmes sont jolies, de figure régulière, mais toutes usées, salies par le fard. Elles ont soupe, veillé ; le lendemain matin, beaucoup de pommade et ie cold-c ream ; cela leur fait un teint unique. Les voix sont rauques, éraillées ou grêles. Mariette la
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Toulousaine a cette voix tendue, durcie, que font les petits verres. Demi-toilettes qui tiennent le milieu entre celle de la grisette et celle de la dame ; je parie que vingt de ces mantelets sont loués à la nuit, ou seront demain en gage.
La plus remarquée est cette Mariette. On monte sur les banquettes, les deux files se rapprochent, les hommes s'étouffent pour la voir danser. Teint bistré, une grosse taille, maigre pourtant, mais tout muscles. Elle lève la jambe au-dessus de la tète, elle a des caleçons.
Elle sue, elle s'éponge, elle fait des efforts comme un sauteur de corde ; on trouve cela joli. Mon voisin prétend qu'elle mange vingt mille francs par an.
Elle parle et ne manque pas de verve, mais les choses qu'elle dit ne peuvent pas s'écrire.
Elle danse en relevant ses jupons à pleine poignée. (j'ai dit qu'elle avait des caleçons, mais j'ai besoin de le redire). Quand le pied arrive à la hauteur de l'œil, elle le touche de la main. Grands applaudissements et brouhaha.
Les saltimbanques lont mieux, mais celle-ci allume son public.
Elle a des envieuses. Une femme à côté de moi dit : te Mariette danse bien, mais elle est un peu canaille. » ! Je n'ai vu que trois ou quatre hommes qui pour la mise et la tenue fussent du monde ; encore ne les ai-je pas entendus parler. Quelques croix d'honneur, mais la croix d'honneur ne va pas toujours trouver des hommes de goût. Le reste se compose d'étudiants et
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de commis. Beaucoup semblent des garçons de magasin, des contrôleurs d'omnibus, des garçons coiffeurs, des marchands de vin . Il y a des habits et des chapeaux comme en vendent les revendeurs ambulants. Ils dan-» sent et gigottent comme les filles.
Gela n'est explicable que par l'extrême platitude et l'ennui du métier. De même les matelots, à peine débarqués, se ruent dans les faubourgs. Le commis qui a aune toute la journée, le contrôleur d'omnibus qui a une soirée libre, est bien aise de voir remuer des jambes.
Les filles s'amusent comme les ouvriers boivent. Elles font du tapage, de grands bras, elles disent des mots crus, par besoin d'excitation ; joignez le plaisir d'être regardées. On n'imagine pas les cent mille vanités furieuses et rampantes qui voudraient redresser la tête. Toutes les femmes de ce monde, et beaucoup de femmes du monde, envient les actrices.
Le besoin d'excitation, ceci est le grand mot ; atteindre à la lumière, au grand jour, avoir les nerfs remués , sentir le tressaillement intense de la jouissance, avoir du vin de Champagne dans la tête, rien de plus Français; il y a un peu de madame Bovary dans chaque Française. Mais ici l'ivresse est celle du vin bleu.
25 août. i
A Mabille.
Que de fois j'en avais entendu parler! Les jeunes