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S8 V^otês sur Taris
mères, les tantes sont là, quelquefois les papas avec leurs lorgnons à l'œil et leurs breloques. On se mettrait dans un trou de souris. Par exemple, il y a des choses bien amusantes, des figures comiques ; Tavanîdernière fois, il nous est venu une Anglaise, miss Flamborough, rouge comme un coquelicot, avec un châle rouge à effaroucher les bœufs, une espèce de casaquin et pas de taille; elle n'a pas osé lever les yeux, elle n'a rien regardé, excepté ses pieds et son cahier, ce sera une piocheuse. Ce jour-là, maman a été scandalisée : croiriez-vous que M"« d'Estang avait ua cachemirePOn n'a jamais rien vu de pareil, on ne porte de cachemire que lorsqu'on est dame ; mais elle est créole et ne sait pas encore les choses. Je vous assure que c'est un joli coup d'œil, presque comme dans une soirée; il y a des fleurs dans les jardinières, des domestiques en livrée pour ouvrir les portes ; des robes fraîches, et quelles coiffures I On en apprend plus là que dans les journaux de mode. M^® d'Estang avait des boucles d'oreilles comme celles du musée Cam^ pana, avec des émeraudes. M"« Hérié a un frère artiste qui lui a dessiné ses toilettes d'hiver, tout en velours noir, avec une bordure de cygne. M"* d'Argelès a le visage et le cou trop longs, mais elle natte ses cheveux en diadème pour élargir sa tête, et, comme elle a un teint brun d'Espagnole, elle se met tout en bleu sombre avec des passementeries hérissées, avec des broderies qui font repoussoir et des franges sur tout son corsage. Oh ! c'est bientôt mercredi! Encore cinq jours : vendredi, samedi, dimanche, lundi, mardi,
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douze heures tous les jours; non, vingt-quatre heures, car j'en rêve. Jeanne, ma chérie, tu vas m'embrasser. »
Là dessus, elles se sont jetées dans les bras Tune de Tautre, et ont sauté comme des chèvres sur le gazon; expansion nerveuse. Dans deux ans, elles s'embrasseront par contenance; cela sied bien, et cela est pi-^ quant ; elles entreverront qu'il y a là une coquetterie ; ce sera comme un bouquet de cerises, bon à passer sous le nez des hommes, pour leur faire imaginer combien il serait délicieux d*y goûter. Dans quatre ans, si elles ne sont pas mariées, elles prendront les petits enfants sur leurs genoux en plein salon, les baiseront, les pomponneront, avec toutes sortes de petits noms caressants et mignons, pour montrer qu'elles seront ■\ bonnes mères. — Les nerfs, la coquetterie, la mater*» nité; rien d autre dans la femme.
La manivelle tournait, il fallait profiter du mouvement ; et j'ai hasardé cette remarque fort simple que le cours Héristal est plus amusant que le catéchisme,
— « A cause des robes grises ou noires, qui étaient d'uniforme au catéchisme? non, le catéchisme était gentil ; Jeanne avec ses yeux baissés avait Tair d'une madone. Mais nous avons bien travaillé, n'est-ce pas, ma petite Jeanne? Figurez-vous qu'elle y a été sept fois de suite première. Elle a eu la grande médaille au bout de Tannée. Papa l'appelait sa petite théologienne. Moi, j'étaistout au plus dans les dix premières. Tout Je monde y allait, M"« Eudoxie, maman ; mémequelquer fois nous demandions conseil à papa, qui nous indiquait les livres. Il le fallait bien, il n'y aurait pas eu
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moyen de s'en tirer. Madame Volant et les autres mamans étaient là à côté de leurs filles, avec un crayon et des cahiers pour prendre des notes ; et vite, vite, vite, les doigts trottaient comme des chevaux de course. Elles écrivaient tout. Louise Volant a apporté une fois une rédaction de dix-sept pages sur Tamour de Dieu; une autre fois une rédaction de vingt-quatre pages sur la dignité de TÉglise, avec des citations de saint Augustin. Chez nous, maman notait la fin, M"« Eudoxie le commencement, moi et Jeanne le milieu, et nous avons fait une fois une rédaction de trente-deux pages ; le soir,papanous lisait du Bossuet; Jeanne a une si bonne mémoire, qu'elle disait de suite toutes les hérésies, tous les conciles. Là-dessus on nous a dénoncées. Ces demoiselles sont si jalouses I mais M. Tabbé a répondu qu'il était édifiant de voir les parents s'instruire ainsi dans la religion. Et, le jour oîi Jeanne est allée recevoir sa médaille, les mamans enrageaient, je ne tenais pas de joie dans ma robe; je pétillais, je répétais tout bas vingt fois par minute : « La médaille n'est pas pour vous. Mesdemoiselles, la médaille n'est pas pour vos filles. Mesdames, c'est pour ma Jeanne. » Jeanne, tu étais belle comme un ange. »
Un déluge de baisers. Il y a du trop plein dans cette jeune fille; elle devrait monter à cheval, faire di grandes promenades à pied, aller au gymnase, appren dre la géographie. Mais ce n'est pas mon affaire. Encore un petit coup de fouet, pour achever,
— a Et ce cher piano ? »
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Elles éclatent de rire.
— « Ceci est très-mal, vous êtes sceptiques. Vous savez bien que j'ai été élevé en Allemagne. J'adore la musique.
— L'ophicléide ou le trombone?
— Abominable. Vous ne respectez rien. Le piano, le piano.
— Voilà, Monsieur.» — Et de courir comme une biche ; elle ouvre la porte, elle ouvre le piano, et, des deux mains, commence un roulement de gammes : quel roulement! Elle y va de toute sa force, en faisant frou-frou de tout son gosier. — « Jeanne, fais donc frou-frou ; en avant les gammes ; il faut contenter Monsieur. »
Le vent a tourné, plus de confidences; je n'obtiendrai qu'un charivari.
— « Mesdemoiselles, rien d'affreux comme la calomnie pour un cœur sensible. Je me noierai ce soir en rentrant, s'il y a de l'eau dans la Seine. J'étais do bonne foi pourtant ; je vous avais apporté un petit cahier de Schumann. Que vais-je devenir? mon Dieu, mon Dieu !
— Uq cahier, un cahier, où est le cahier? un cahier gris-saumon; quel est ce baragouin qu'ils ont mis dessus? de l'allemand? Qu'est-ce qu'il a imprimélà, votre Allemand?*
— Des préceptes, une sorte de catéchisme à l'usage du musicien qui commence.
— Un catéchisme? cela doit être charmant. Ahl
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M. Graîndorge, M. Graindorge, vous serez gentil, vous allez nous traduire cela. »
Voici ces préceptes. Pendant que je les lisais, leur mine était à peindre : elles ouvraient de grands yeux ; c'est qu'on sent dans ces vingt phrases la gravité, toute la conviction profonde, toute Témotion intime qui en Allemagne gouvernent l'éducation musicale. Imaginez deux jeunes chattes de salon en présence d'un crabe.
a L'éducation de l'oreille est le principal. Efforcetoi de bonne heure de reconnaître le majeur, le mineur, les différents tons. La cloche, la vitre des fenêtres heurtées, le coucou, tâche de noter quels sons ils rendent.
« Il y a des gens qui s'imaginent qu'on arrive à tout par l'agilité des doigts, et qui, jusqu'à un âge avancé,emploient plusieurs heures par jour aux exercices mécaniques. C'est comme si un homme s'appliquait chaque jour à prononcer A B G le plus vite possible, et toujours plus vite. Emploie mieux ton temps.
« Pour la mesure, le jeu de beaucoup de virtuoses est comme la marche d'un homme ivre. Ne prends point de telles gens pour modèles.
« Quand tu joues, ne t'inquiète point de savoir qui t'entend.
« Joue toujours comme si un maître t'entendait.
<c Tu ne dois pas seulement savoir tes morceaux avec les doigts ; il faut encore que tu puisses les fredonner sans clavier. Aiguise ion imagination de telle
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sorte que, dans un morceau, tu puisses retenir, nonseulement la mélodie, mais encore Tharmonie.
« Tu dois arriver à comprendre la musique à la lecture.
« Ne joue jamais un morceau sans Tavoir lu d'avance.
« Quand tu seras plus âgé, ne joue aucun morceau de mode. Le temps est précieux; il faudrait cent vies d*hommes, à qui voudrait connaître seulement ce qui est bon.
a Ne répands pas la mauvaise musique; au contraire, aide de toute ta force à Técraser,
« Tu ne dois point jouer de mauvaise musique. Tu ne dois point même en entendre, à moins d'y être forcé.
« Regarde comme une chose horrible de changer, d'omettre quelque chose dans la musique des bons compositeurs, ou d'y introduire des ornements nouveaux et à la mode. C'est le plus grand outrage que tu puisses faire à Tart.
« Cherche parmi tes camarades ceux qui en savent plus que toi.
« Les règles de la morale sont aussi les règles de Fart.
« Maintiens-toi, enquiers-toi sérieusement dans la vie, comme aussi dans les autres arts et dans les sciences.
a On peut apprendre toujours. »
Ici elles ont bâillé de tout leur cœur, t Mais, mon bon monsieur Graindorge, ceci est gai comme un
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enterrement. C'est un trappiste, n'est-ce pas, qui a écrit cela? Il aurait dû ajouter à ses règles : « Frère, il faut mourir! » On voit bien que les Allemands mangent de la choucroute. Nous n'y faisons pas tant de façons^ nous autres. Nous apprenons à lever et à baisser tour à tour les cinq doigts, ut, ré, mi, fa, sol ; après cela, des gammes; après, les exercices : Cramer, Czerny, Doelher, et le reste. J'en suis à Czerny, Louise Volant n*en est qu'à Cramer. Alors les doigts roulent, tenez, comme ceci. (Et les doigts blancs commencèrent à galoper avec les plus jolies roulades.) On s'assied bien, on prend un air grave, tenez, comme ceci. (Et elle fit la mine la plus moqueusement sentimentale du monde.) On relève la tète un petit instant, vers le plafond, tenez, comme ceci. (Elle arrangea gracieusement une boucle qui n'avait pas besoin d'être arrangée.) Puis, pouf, une grosse note, et ron, ron, ron; écoutez bien, c'est le Mouvement perpétue!, »
En effet, c'est le titre du morceau, un vrai train express. La galopade a duré dix minutes ; ses joues s'empourpraient, son œil brillait; un vrai cheval de course. Sa sœur a battu des mains, j'ai battu des mains, le père et la mère qui sont arrivés ont battu des mains. Nous lui avons juré qu'elle serait la première à la prochaine réunion musicale, chez M"' d'Héristal, et,ma foi, elle le mérite. A dîner, nous avons délibéré sur la robe, nous nous sommes décidés pour les cheveux crêpés, bouffants, avec une torsade; nous sommes sûrs d*un grand succès. Elle était en verve, et,en me reconduisant jusqu'au perron, comme je baisais (à Tancienne
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mode) la fnain de sa mère, elle m*a dit, avec une révérence : « Frère, il faut mourir I »
Je pensais à son futur mari, en rêvassant au retour dans ma voiture. Heureux homme ! S'il y a une éducation capable d*exciter les nerfs et la vanité, c'est celle-là.