CHAPITRE XII
LE MONDB
Aux Italiens, mardi et samedi, chaque semaine, depuis deux mois; et j'y retourne ce soir; cela vaut tous les salonsiles plus décriés et les plus choisis.
L'éclat est trop grand. Dz Torchestre, la quadruple guirlande de loges illuminées et de femmes parées monte en s*étageant sous le rayonnement d*un lustre à cinq cents flammes. Un air trop chaud, chargé de parfums, traversé d'émanations humaines, oscille et fait ondoyer les lumières vacillantes. Le sol noir et mouvant de l'orchestre s'agite aux entr'actes, avec un fourmillement étrange. Les figures usées ou actives se crispent sous les reflets croisés et sous les paillettes innombrables de la clarté brûlante/ Le bruissement
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sec des conversations s'enfle et s'élève. A les voir ainsi se retourner, saluer, gesticuler, tordre leur corps emprisonné dans la stalle étroite, on pense à l'entassement d'un peuple d'insectes, comprimé dans un entonnoir.
Ceci indique l'espèce de plaisir qu'on vient chercher ici : le besoin d'excitation; ce mot à Paris revient toujours aux lèvres. Balzac disait qu'il mourait de cinquante mille tasses de café. Il eût dû ajouter qu'il avait vécu de cinquante mille tasses de café. La société parisienne fait comme lui : c'est pour cela qu'il l'a si bien peinte.
Combien de fois, aux loges de pourtour, n'ai-je pas regardé les têtes? On demeure là un quart d'heure immobile, absorbé, devant une figure aflinés, ardente, qui se détache toute seule, comme en un cadre, dans le cercle de la lorgnette. Insensiblement on se trouve soulevé hors de sa stalle, attiré; on s'approche, pour regarder de plus près, pour tâcher de deviner l'âme étrange qui brûle et luit sous cette enveloppe de soie, de satin et de gaze.
Des Cléopâtres; la pourriture et la culture égyptiennes faisaient pousser, il y a dix-huit siècles, des fleurs aussi enivrantes et aussi splendides, aussi maladives et aussi dangereuses que ce terreau parisien où nous puisons notre sève et nos maux. Au premier coup d'œil, ce sont des sphinx. On les regarde en face ; à deux pas, elles ne bronchent point. Sous trois lorgnons braqués, la plus jeune demeure immobile. Elle ne veut pas s'apercevoir que vous êtes là ; pas une
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rougeur ne lui monte au front, pas un plî ne vient remuer ses lèvres; elle continue à causer, à lorgner; elle vous traite comme un pieu de bois sur lequel on a pendu trois morceaux de drap noir ; elle est comme un .soldat en uniforme, s^us le feu, les nerfs tendus, et pourtant le front serein, la tête haute. Mais la coiffure, la robe, un bout de ruban, une boucle tordue, le plus indifférent et le plus léger des mouvements de l'éventail, tout parle en elle, et tout cela crie : « Je veux; j'aurai davantage; je veux et j'aurai sans limite et tou* jours. »
Une d'elles, en face de moi, aux narmes dilatées, aux lèvres mobiles, semble une lampe de porcelaine éclairée par une flamme intérieure ; ses joues maigrissent; ses prunelles, avivées par le blanc intense, ses yeux, imperceptiblement caves, distillent le désir et la volonté. Elle est pâle et ses yeux sont pâles. Ses admirables cheveux noirs crépelés lui font le plus orgueilleux et le plus audacieux diadème, et des nœuds blancs, posés d'un seul côté, jettent par-dessus cette magnificence l'éclair et l'attrait de l'invention fantasque. Si elle cause ou écoute, c'est par contenance ; sa main tortille négligemment un bout de son mouchoir de dentelles; elle est au repos, du moins elle a l'air d'y être. Mais comme ce repos est inquiétant! La plus délicate et la plus charmante petite panthère n'a rien de plus coquet et de plus nerveux. Surtout, le sourire est alarmant. Elle a tout goûté, elle a sucé toutes les délices épicées de notre âpre littérature moderne ; elle a traversé Balzac, George Sand et Flaubert, non pas
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comme nous autres, en passant, ou avec des préoccupations d'observateur. Elle a vécu par imagination toute la vie de leurs héroïnes, M"' Bovary, Indiana, M"* Graslin, M"' Marneffe ; [elle les a suivies de Toeil intérieur, en émule, avec l'intensité de la curiosité oisive, sur son sopha, dans les longs après-dîners de la campagne ; elle a multiplié et exaspéré ses sensations, par le spectacle du monde, par l'habitude du théâtre, par les rivalités de la toilette; elle s'est nourrie d'imaginations et de convoitises. L'ironie parisienne a passé le tout à l'alambic. Le tact s'est éveillé à propos de chaque objet et de chaque plaisir; le goût exigeant, Tesprit incisif, toujours prêt et prompt, ont écarté toute jouissance ordinaire, tout raisonnement un peu lourd : « Je me moque de vous et de tout ; je veux me divertir, non pas vulgairement, mais dans la splendeur et dans la recherche des plaisirs fins et forts. Trouvez-les-moi, il me les faut, vous me les devez, c'est mon droit de les avoir, comme à l'oiseau de voler, et au cheval de courir. 9
Voulez- vous des preuves? Sachez l'histoire d'une toilette : M"' S..., à trois pas de moi, a une robe de six cents francs. Le mari, qui est romancier, gagne juste si^ cents francs par édition pour un volume. Il a cinquante mille francs de capital aujourd'hui, il en avait cent mille il y a six ans; chaque année^ilTécorne. Mais la robe est d'un rose charmant, à petits volants
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découpés, qui chatoient comme des écailles, et la superbe épaule lève sa rondeur satinée aa- dessus d'un nœud mince^qui laisse voir dans toute son ampleur le beau bras blanc arrondi sur le velours de la loge.
Que ne font-elles pas pour une robe? Il y a dans Paris un ancien photographe, fort couru il y a cinq ans. Cet homme entendait la réclame et l'étalage, il s'était fait un atelier à la mode, avec des vases de Sèvres bien disposés, et de vieux livres pittoresques reliés en cuir. Par degrés la manie le prit, il devint collectionneur, acheta du vieux Sèvres, des livres rares; il avait voiture, allait au Bois, venait en équipage à son atelier, jetait l'argent royalement. Protêts, déconfiture, faillite, sept pour cent aux créanciers. Sa femme, autrefois modiste, remonte un petit magasin de modes ; il donne des conseils, la vogue vient, on loue un premier étage sur le boulevard. Aujourd'hui, il a de nouveau voiture, et les femmes font des bassesses pour être habillées par lui. Ce petit être sec, noir, nerveux, qui a l'air d'un avorton roussi au feu, les reçoit en vareuse de velours, superbement étalé sur un divan, le cigare aux lèvres. 11 leur dit : « Marchez, tournez- vous; bien; revenez dans huit jours, je vous composerai la toilette qui vous convient. » Ce n'est pas elles qui choisissent, c'est lui ; elles sont trop heureuses. — Encore faut -il une introduction pour être servi de sa main. M"* Francisque B..., une personne du vrai monde, élégante, vient le mois dernier commander une robe. • Madame, par qui m'êtes-vous présentée? —
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Que voulez-vous dire ? — C'est qu'il faut m'être présentée pour être habillée par moi. » Elle s'en est allée, suffoquée. D'autres restent en disant : « Qu'il me rudoie, mais qu'il m'habille. Après tout, les plus huppées y vont. » — Plusieurs d'entre elles, les favorites, viennent se faire inspecter par lui, avant d'aller au bal; il donne de petits thés à dix heures. Aux gens qui s'étonnent, il répond : « Je suis un grand artiste, j'ai la couleur de Delacroix, et je compose. Une toilette vaut un tableau. » Si l'on s'irrite de ses exigences : « Mon- « sieur, dans tout artiste il y a du Napoléon. Quand « M. Ingres peignait la duchesse d'A..., il lui écrivait « le matin : « Madame, j'ai besoin de vous ce soir au « théâtre, en robe blanche, avec une rose au milieu « de la coiffure. j> La duchesse décommandait ses a invitations, mettait la robe, envoyait chercher la o coiffure, allait au théâtre. L'art est Dieu, les boura geois sont faits pour prendre nos ordres. »
Les petits jeunes gens quittent leurs stalles errent dans les couloirs, se lèvent sur la pointe des pieds, tendent le cou pour glisser un regard à travers la vitre ronde jusque dans l'intérieur des loges. C'est le regard des pauvres diables qui, devant la boutique deChevet, contemplent longuement un panier de pfches, une succulente terrine ouverte.
Conversation dans les loges. On passe en revue les
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femmes du monde et du demi-monde qui sont dans la salle. Les hommes font des bons mots, et lorgnent à outrance. En somme, la musique les ennuie, ils sont là pour accompagner leurs femmes. J'en sais un qui apporte son journal d'économie politique. La plupart aiment mieux l'Opéra, ne goûtent que les danseuses; le ballet les réveille. Les femmes là-dessus ont un petit air de mécontentement, leur regard semble dire : « Grossiers, sensuels, voilà bien les hommes. »
Le ton courant est la raillerie positiviste. On traite les acteurs en mannequins payés. Quel métier que celui d'acteur 1 Quels regards indifférents, ennuyés; moqueurs dans les loges! En pleine pièce, les gens causent, lorgnent, pendant que la cantatrice piaule et se démène.
On la palpe, on la pèse, on calcule sa toilette et sa voix, tout haut dans les loges demi-honnétes, tout bas dans les loges honnêtes. Le rêve idéal n'apparaît pas une minute. « C'est bravement crié : » voilà l'abrégé de leurs louanges. — Quelques pédants apprécient la méthode en termes techniques. — On jouait Othello^ et il y avait une débutante; au moment tragique, quelqu'un dans l'arrière-loge dit : « Elle a du nerf, quels sont ses appointements? — Rien, elle s'exhibe, c'est elle qui paye de son argent ou de sa personne, elle est assez grasse pour cela. )>
Au pourtour, en pleine lumière, trois ou quatre Loges de lorettes s'étalent. Les jupes bouffent jusqu'au rebord de la loge; leurs cheveux crêpelés, frisés, étages attirent Tœil comme la laine d'un animal exotique. Les
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pendants d'oreilles romains bruissent au-dessus des épaules trop blanches. Elles se penchent exprès; elles veulent être folâtres ou majestueuses, elles font des mines, elles sourient à l'excès. Telles que les voilà, avec leurs gants à sept francs, leur voiture neuve, leurs deux laquais, leur loge de cent francs, leur ton de garçon, elles se croient des dames; et, dans les moments de misanthropie^ on se demande si elles n'ont pas raison. Petite sonnerie grêle et lointaine. Le quatrième acte commence, et le flot des habits noirs engorge tout d'un coup les couloirs.
Je ne sais pas pourquoi, quand je les vois défiler, l'idée de la vieille Rome et de la vieille Alexandrie se représente toujours à mon esprit. Une à une, quand je ferme les yeux, ces têtes modernes m 'apparaissent comme des bustes et il me semble que je revois vivants ceux du IV® siècle au musée Gampana.
En ce temps-là comme aujourd'hui, l'homme avait été raffiné et étriqué par la culture, par l'étalage des jouissances et par la concentration de l'effort; les grandes capitales avaient exaspéré les désirs; l'âme infiniment compliquée avait cessé de sentir le vrai beau, qui est simple, et l'art réaliste, pareil à celui de Henri Mohnier, de Champfleury, de Daumier, de Biard , copiait les déformations et les bassesses dont nous aussi nous regorgeons*
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J*aî pris des notes aujourd'hui devant quelques-uns de ces bustes; allez les voir, et dites si ce ne sont pas là les têtes et les corps que nous rencontrons aujourd*hui sous le chapeau noir :
(( Dioclétien, un grigou effaré, vieux , qui rognon ne entre ses gencives édentées ;
« Commode, jeune pâlot, maladif et étrange, avec des yeux à fleur de tête, comme un avorton, un2 sorte de bâtard, issu de quelque croisement monstrueux, inquiétant et trouble. »
a Tout le fond de la galerie, empereurs, im[>ératrices, consuls, grands personnages. — L'employé hé • bété, ratatiné, a douze cents francs. — Le monsieur frcle qui a eu longtemps la colique. — La vieille aigrie, desséchée par les maux d'estomac. — La petite vache bouffie aux joues débordantes. — La tête de linotte ahurie. — Bref les tics de l'individu, les froissements du métier, les petitesses de la nature humaine, tout ce qui nous rapproche du malade, du bourgeois, de ridiot, du cadavre, tout ce qui montre l'homme à table, en robe de chambre, à la garde-robe, grondant sa bonne, ou gagnant deux sous. »
Quel contraste si on regarde les moulages grecs, les héroïques statues qui sont à côté ! La vie corporelle en plein air, same, hardie et fière, la jeunesse qui durera, Tagilité, la force, la sérénité, la joie unie et simple d'une âme encore vierge, la noblesse innée, l'aptitude à tout comprendre! Que nous en sommes loin ! Presque aussi loin que ces tristes Romains de la décadence. Regardez un juge jauni par le mauvais air,
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grimé par Timpatience, roîdi par le déconum, un ayor çat avec sa tête de fouine éveillée et ses lunettes qui luisent, lin employé séché dans son bureau trop chaud, le corps ankylosé à demi, le teint blafard comme Teau d*une rivière sale. Une sorte de pal intérieur s'est enfoncé en eux, année par année, décomposant leurs traits, tordant leur attitude. Ils vivent pourtant, et tout cela fait ensemble une civilisation brillante. Nous ressemblons à ces figurants, à ces actrices, à ces ouvreuses ; cela respire l'odeur du gaz, s'éclaire avec la rampe, fait de la nuit le jour, et l'ensemble est le plus beau de nos vingt théâtres.
Non pas pourtant tout à fait. Ces gens du iv« siècle étaient usés; quoique consumés, nous vivons encore; même nous vivons trop. Notre Paris nous brûle, mais il nous allume; quelques-uns survivent: çt n'en sont que plus beaux. On m'a montré une loge d'hommes à la mode, lettrés, voyageurs ou viveurs. Trois d'entre eux avaient un teint mat, immobile, que ni soleil, ni soupers, ni travail n'entament, et des téte3 comme celles de Vespasîen et de Tibère. Quantité sont restés en route, mais ceux qui subsistent sont deux fois trempés, et vivent dans la flamme comme dans leur élément.
Même les moindres, les gens de métier ordinaire, avec leur figure passée ou couperosée, ont de la volonté, de l'élan, ou du moins de l'opiniâtreté et de l'énergie. Ils courent sous le fouet de la concurrence, et courront jusqu'au dernier souffle. Ils gagneront de
l'argent, ils monteront en grade, ils lutteront contre
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leur femme, ils auront des maîtresses, ils pousseront leurs enfants, ils trouveront encore de la gaîté et des mots dans un souper. En vain notre lampe,avec ses flammes concentrées, crache bruyamment et salement ses étincelles corrodantes ; elle a beau sentir mauvais, elle éclaire; et par moments elle a des renouvellements et des splendeurs que nulle machine bien montée et sagement modérée n*égalera.
Vous avez vu ce jet subit et superbe en juin 1848 dans ces voyous de la rue dont on avait fait des soldats.
Fraschini cric trop fort; comme Tamberlick, il tient et tend la note avec un excès qui Tusera ; Verdi fait de même : vulgaire, puissant, vivant, violent, les nerfs et les muscles tendus, en homme qui n'épargne rien de lui ni d*autrui, il veut pressurer et absorber d'un trait toute la substance de la passion et du plaisir, sauf à tomber un instant après sur le carreau. Il ressemble à son public, et voilà pourquoi son public le comprend.