Inédit
Cœur de Lion, Eléonor de Gutenne femme de Henri II et Elisabeth d'Angouléme femme de Jean sans Terre.
ce En 1793, les tombeaux que recouvraient ces statues ont été détruits ; on ignore ce que sont devenus les ossements. Les statues elles-mêmes ont souffert du vandalisme révolutionnaire. Pour les enlever plus facilement des monuments dont elles faisaient partie, on a rogné sans précaution les socles sur lesquels elles sont couchées, en sorte que les inscriptions, les armoiries, en un mot tout ce qui pouvait les rendre bien rcconnaissables, a disparu pour toujours. On a remplacé ces précieuses inscriptions par des écriteaux manuscrits. Mais je ne sais jusqu'à quel point on peut s'y fier. Une transposition d'écriture était bien facile, et une fois la méprise consacrée par une habitude de plusieurs années, il est difficile, sinon impossible de la réparer.
c N'ayant aucun livre avec moi je ne puis vous donner d'autres renseignements que ceux que j'ai recueillis sur les lieux. Je crois qu'il est facile de distinguer les statues de Richard et de Henri II. Pour les femmes, je manque de données historiques qui les caractérisent suffisamment. A mon retour à Paris, je rechercherai dans d'anciennes descriptions de Fontevrault, les détails, s'il s'en trouve, qui puissent les faire reconnaître.
« Je n'ai pu apprendre dans quelle partie de l'église étaient les tombeaux. Maintenant les statues sont déposées dans une petite chapelle du transept droit. Elle est fermée par une grille et personne n'y peut entrer sans la permission du Directeur de la maison centrale.
c (La statue qui passe pour être celle de Richard, est d'un seul bloc d'une pierre blanche, de l'espèce de celle
qu'on trouve en abondance dans les collines des environs de Sauniur et qu'on appelle tuf eau. Sortant de la carrière elle se taille avec la plus grande facilité, mais avec le temps elle durcit beaucoup : cette propriété la rend excellente pour la sculpture] '.
« Richard est représenté couché sur le dos, revêtu d'une robe longue et d'un manteau. Sa tête est soutenue par un coussin très mince. La face a été mutilée. Le nez et la lèvre inférieure ont été brisés. Le masque est large, court, carré et la distance remarquable d'une tempe i l'autre frapperait un disciple de Gall. Les cheveux sont noirs et séparés sur le front ; la moustache est pendante, séparée de la barbe, qui se prolonge des deux côtés de la mâchoire sans cependant couvrir le dessous du menton. Je conclus de ces détails que cette statue est bien celle de Richard qui portait la moustache (que son père n'avait pas), et dont la barbe et les cheveux étaient noirs. J'ai trouvé pour la longueur de la figure depuis le sommet de la tête jusqu'au talon i "> 90, ce qui se rapporterait assez bien A la taille élevée de Richard. Cependant on aurait tort sur cette seule présomption de croire h l'exacte ressemblance du portrait.
« La main gauche, gantée, repose sur la ceinture laquelle est placée très bas. Le bras droit est étendu vers la cuisse, mais la main qui était détachée du bloc a été brisée. Suivant l'usage encore général à Tépoque de la mort de Richard (1209?) cette statue a été peinte: les couleurs sont assez bien conservées ; la forme des vête-
I. Le passage [ ] a été cité par M. Clément de Ris : CM paq^ dt Uttra dans Gaxau des Beaux-Arts^ i8y$, t. II, i8o-a. — Il est suivi d*un autre plus étendu qui ne se trouve pas dans le rapport que nous publions.
7é NOTES SUR PROSPER MÉRIMÉE
ments et leurs ornements sont parfaitement indiqués. Richard a 3 robes dont deux au moins sont fendues sur le côté. La dernière descend jusqu'aux chevilles; une chaussure d'étoffe bleue et sans semelles autant que j'en puis juger, couvre les pieds. Aux talons sont attachés des éperons dorés fort courts. Le croquis grossier que je joins à cette lettre suppléera à ce que ma description a d'imparfait.
<c Henri II est à peu prés dans la même attitude. A la couleur prés le vêtement est le même. Auprès de lui est une large épée dans le fourreau avec le ceinturon roulé autour. (Vraisemblablement toutes ces statues avaient quelques attributs auprès d'elles; mais celle de Henri II est la seule dont on n'ait pas coupé le socle à l'aplomb du corps.) La tête est longue avec des pommettes très saillantes. D'ailleurs le masque est encore plus mutilé que celui de Richard. Longueur de la statue : i ■ 98.
« A gauche de Henri II est une statue de femme; suivant l'écriteau ce serait celle d'Eléonor son épouse. Elle est couchée sur le dos, drapée d'une longue robe et d'un manteau royal, et coeffée d'un voile et d'un bandeau qui cachent entièrement les cheveux. Les couleurs de cette statue sont fort altérées ; les mains et le nez sont brisés. Enfin le haut du corps est tellement endommagé qu'il est difficile de juger de sa position. Longueur i * 80. Cette taille extraordinaire m'inspire de la méfiance pour les proportions des autres statues.
c Auprès de Richard est Elisabeth d'Angoulème, toujours d'après l'écriteau. C'est la mieux conservée de toutes. La tète est intacte sauf le nez qui parait avoir été gratté récemment. Les traits sont réguliers et expriment
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la douceur. La princesse est couchée sur le dos, les mains croisées sur la poitrine. Les ajustements sont les mêmes que ceux d'Eléonor. Longueur i,6o. '
c Toutes ces figures sont d'un style sec et dur. Les draperies sont assez bien traitées, mais la proportion des membres n'a été nullement observée. Les bras sont ridiculement courts, les mains et les pieds trop petits. La ressemblance d'Elisabeth avec le type idéal des madones des xii< et xni« siècles me ferait croire que ces statues ne sont pas des portraits: dans ce cas même, ces portraits ne devraient pas inspirer grande confiance attendu l'ignorance manifeste de l'artiste qui les a exécutés.
c J'admire souvent, Monsieur le Ministre, le peu de mémoire de nos compatriotes. La violation de ces tombes royales n'a laissé nul souvenir parmi les habitans de Fontevrault. Je me rappelle avoir entendu dire à Paris il y a bien des années, que lorsqu'on avait exhumé les restes de Richard on avait remarqué la structure singulière de ses os profondément sillonnés pour recevoir les attaches des muscles, signe d'une force extraordinaire. En quittant Fontevrault, j'ai laissé au directeur de la maison centrale une série de questions relatives à cette exhumation et dont il m'enverra la réponse, si le hazard le sert mieux que moi dans ses recherches.
c Richard avait légué son cœur à Rouen, et ses entrailles i une ville du Poitou. Je crois qu'on a perdu également ces restes précieux.
I. Cette statue est en bois. Les ) autres sont en tufeau {NoUtUMiri»
78 NOTES SUR PROSPE& MÉRIliÉE
« Dans la chapelle où sont déposées les statues des PlantagenetSy on voit encore une boête ronde en plomb qui contient les cendres du bienheureux Robert d'Arbrisselle (sic) exhumés en 1602. Son tombeau a été détruit en partie. Il n'en reste que quelques colonnes et un bout d'entablement dans le style de la Renaissance. Par conséquent ce ne peut être celui dans lequel il fut enseveli d'abord, vers 1 100. Je crois de plus que l'église actuelle, n'existait pas à l'époque de la mort du saint.
« J'ai remarqué encore dans la même chapelle une pierre plate sur laquelle sont gravées en cœur un lion et quelque chose qui ressemble à une crosse ou à un sceptre, on ne sait d'où elle vient. Si j'étais bien sûr que cet instrument à moitié effacé fut un sceptre, je n'hésiterais pas à regarder cette dalle comme le couvercle du tombeau de Richard qui le premier des Rois d'Angleterre a pris un lion dans ses armoiries.
« Vous avez paru craindre pour la conservation de ces statues. Elles sont déposées dans un endroit sec et gardées avec soin. Elles n'ont pas à redouter davantage les antiquaires anglais. Appartenant d un établissement public, elles ne pourraient en être enlevées sans la permission de l'autorité supérieure.
« Q.uant à les mouler, je vous prierai de n'en accorder l'autorisation à personne. Cette opération achèverait sans doute de détruire la couleur, déjà très éraillée qui recouvre ces statues..
« Le tombeau de Raymond VII dernier comte de Toulouse, existait autrefois à Fontevrault. 11 était surmonté de sa statue qui représentait le prince à genoux se frappant la poitrine. Je n'en ai trouvé nul vestige. Le tom-
beau de Jeanne sœur de Richard et le cœur de Jean sans Terre ont également disparu.
« Je suis avec respect,
« Monsieur le Ministre, « Votre très humble et très obéissant serviteur, « ?' Mérimée.
« Inspecteur g*^ des monuments historiques.
« P.-S. — Je viens de savoir le nom du maçon qui a démoli le tombeau de Richard. Cet homme est mort, mais son fils existe. Si je parviens à le découvrir j*en tirerai peut-être quelques renseignements curieux. »
Le môme jour, il écrivait à Givé, chef de la Division des Beaux-Arts * :
« Votre tombeau de Richard Gsur de Lion est une véritable farce qui ne valait pas la peine qu'un pauvre diable s'y enrhumât. J'ai toutes les peines du monde à ne pas couvrir mes rapports au ministre de roupies. Je reviens i regret, car il y a beaucoup à voir dans l'arrondissement de Saumur, mais il fait un froid de chien et un brouillard de couleur et de consistance de moutarde... »
Et i M. Allard, administrateur des lignes télégraphiques, à Paris.
« Tours, 26 décembre 1834,
« Mon cher ami, veuillez dire à notre Ministre qu'il est cause que je suis fort enrhumé ; que son tombeau de
t. InUrmUmirt des ebtrcbtars, lo février 1889 (xxn, 95), avec la date t8)$ cm t8)6.
8o NOTES SUI FK05PEK MÈIIMÊE
Richard est un véritable bumbug (vous faire expliquer ce mot par M. Sampayo) mais que ft lui pardonne tout (au Ministre)» attendu qu'il m'a procuré l'occasion de voir les clochers de Chartres. J'y serai après demain, si Dieu plaît.
« Le temps est magnifique, mais le froid est diabolique et les portes de province sont assez éloignées de leurs chambranles pour qu'un chat puisse passer dessous, i plus forte raison M. Borée. Je serai i Paris vers le 2 ou 3 janvier. Sachez si ma description et mon croquis de Richard ont été pris en bonne part. Je commence à croire que le voyage qu'on m'a fait faire n'était qu'une suite de la plaisanterie de Carcassonne, mais, en employé soumis je me suis bravement enrhumé suivant les indications données...
« Je vous quitte pour aller faire un tour par la ville de ce nom...»
Dans le printemps de 1835, il alla passer quelques semaines en Angleterre. De Londres il écrivait à H. Royer-CoUard :
« Londres, Athenœum, 25 mai [1835].
« Voilà le radicalisme duement installé dans ce paysci. Il y a trois ans on n'osait pas s'avouer radical, on s'en fait gloire aujourd'hui. Il y a 150 membres radicaux à la chambre, et chaque réélection les fortifiera. On parle comme d'un événement prochain de la suppression de la chambre des Pairs, et quant à la Royauté, on sait qu'il ne faut pas s'en mettre en peine. Hier un ancien aide de camp de Wellington m'expliquait comment il fallait s'y
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prendre pour faire la guerre aux soldats dans les rues, opération qui présente des difficultés ici, car les rues sont larges et n'ont pas de pavés. Il ajoutait : d'ici à dix ans, nous ferons l'essai des barricades que j'ai inventées. Il y a cinq ans on aurait regardé comme fou un homme qui aurait parlé contre le droit d'aînesse. Babbage le mathématicien vient de faire contre une brochure qui a un grand succès. Brougham en fait de sanglantes contre la chambre des Lords. Je ne vois que comtesses et ladies se disant : comment pourrons nous vivre quand viendra la Révolution ? J'en connais une qui veut apprendre à sa fille à faire des modes en cas. Je leur dis qu'elles n'ont qu'à venir i Paris et que je leur trouverai des écoliers pour des leçons de langue. Je trouve ce rapport entre ce temps ci et 1789, que les gens qui ont le plus à perdre à une révolution sont ceux qui y poussent avec le plus d'ardeur. Je connais un membre du Parlement qui a dix huit mille louis de rente qui est plus chaud que Cabet. L'autre jour j'ai assisté à une réunion radicale pour former une association nationale contre les conservateurs. Cest le pendant des Jacobins. Les inventeurs sont tous très riches, beaucoup nobles, fils aînés, etc. Je leur dis qu'ils vont ouvrir le chemin à des garçons drapiers et épiciers qui auront plus d'éloquence ou de blague qu'eux et qui les feront guillotiner. A quoi ils répondent que cela ne fait rien, et que dans une aussi noble cause il est beau de sceller de son sang, etc. continuez dans le go&t des morts de Marathon.
« J'attends votre lettre pour voir M. Cooper. On veut m'examiner devant le Parlement pour une enquête sur les musées. Je n'ai pas encore promis de me laisser faire.
OiAMBON. — Frmptr Mirimie, 6
Fontaney et Planche. Dans un autre genre d'Haubertaert qui parle anglais aux Français et français aux Anglais. AdieUy ne suppléez pas Desgenettes que je ne sois revenu. On dit que Guillaume IV devient fou. Il y a quelques mois il a fait monter des gardes â cheval à Windsor et eux rangés en ordre de bataille, il leur a ordonné de charger contre le château et de tout sabrer excepté la reine et sa première femme de chambre. Il a aussi des absences fréquentes et depuis six mois on ne Ta vu rire. Il est très grossier pour ses Ministres. »
(^Sans signature.)
Il écrivait à un autre de ses correspondants : « J'ai laissé l'Angleterre en 89, mais comme on a du sens dans ce pays-là, il est possible qu'il n'y ait pas de 93 » '.
Il nous apprend lui-même combien il dépensa dans ce voyage :
« Voici mon budget : cinq semaines, 2.050 francs (voyage, aller et retour, 250; voyage à l'intérieur, à Salisbury, etc., 300; achats de rasoirs, aiguilles, etc., 500; visites à des personnes du sexe, 500; vie matérielle, 500.)... Ananas très bons, meilleurs qu'à Paris et qu'à Malaga. Rosbif délicieux. Femmes blanches comme des cygnes, douces comme satin; moyenne de l'âge, 17 ans... » '
1. Lettre à Requien du 19 )uin 18 j), p. 255. Cf. lettre à Jaubert de Passa du $ juillet 18) $ {U Correspondant, p. 449). •