INTRODUCTION
Il y a des formes de cancers de la lèvre inférieure que l’on trouve figurées dans les traités classiques comme témoins de ce que pouvaient observer, à titre de curiosité, les chirurgiens du siècle dernier.
Depuis longtemps, la chirurgie actuelle ne connait plus les cancers étendus de la lèvre inférieure, dont l'observation et les difficultés du traitement ont conduit à une époque donnée à l'étude des méthodes d'autoplastie si nombreuses dans leur variété, si délicates dans leur application et si décevantes aussi dans les résultats fonctionnels qu'on pouvait en attendre.
Les malades ont, en effet, depuis longtemps et fort heureusement appris à venir se présenter aux chirurgiens à une phase plus précoce de leur affection.
Il semble que la dernière guerre ait fait revivre pendant quelque temps cette période oubliée de la chi-
Sr A ee
rurgie : beaucoup de malades, beaucoup de cancéreux surtout, qui, en d'autres temps seraient venus confier au chirurgien le traitement de leur mal, sinon à une phase d’opérabilité, du moins avant d'être devenus pour leur entourage, ou même pour le reste de la société, un objet de dégoût, se sont trouvés, du fait de la guerre, éloignés de tout centre chirurgical, dépourvus de soins et abandonnés à leur misérable sort. Tous les chirurgiens ont encore à l'esprit cette phase d’après guerre où affluaient dans les hôpitaux les cancéreux inopérables, dont la vue rappelait aux plus anciens d'entre eux le souvenir de cas qu'ils avaient observés tout à fait au début de leur carrière médicale.
Le malade dont nous apportons ici l'observation rentre dans la catégorie de ces malheureux délaissés devenus des parias dans la société. Lorsque, la guerre finie, il put songer à se faire soigner, il fut éconduit de ville en ville, car personne n'osait le délivrer de son mal, jusqu'à ce qu’en fin de compte il fut un jour orienté sur l’Hôtel-Dieu de Lyon, où les chirurgiens de son pays lui laissaient entrevoir le seul espoir d'être opéré.
Après bien des lergiversations, il se présenta à l'Hotel-Dieu le 21 octobre 1920, la face à demi recouverte par un mouchoir qui cachait mal tout le bas de
son visage transformé en une tumeur sanieuse.
C'était un cancer de la lèvre inférieure propagé aux téguments de la face et du menton. Il avait envahi en profondeur le maxillaire, et le malade venait en désespéré demander à la chirurgie tout ce qu'elle pouvait encore faire pour lui.
1 EN ACL Cr
Il se trouva qu'une opération fût tentée dans un but exclusif de propreté; et, contre toute attente, le malade survécut au formidable acte opératoire, puis se reprit à vivre au point que l’on dut songer à la prothèse pour améliorer un état fonctionnel qui ne permettait plus l'alimentation que par le nez.
Mais le dentiste auquel on désirait confier la tentative de prothèse se récusa, prétextant les probabilités qu'il y avait que le malade ne survécut que quelques semaines à l'opération.
On laissa donc le malade en l’état, ou du moins l’on n'essaya d'améliorer les fonctions que par une opération d'autoplastie réduite au minimum.
Il y a maintenant plus d’un an et demi que le malade est opéré, et l’état fonctionnel est tel qu'il nous &a paru intéressant de l'étudier et de le présenter.
Il s’agit là d’un cas d'observation rare sans doute à l'heure actuelle, mais il nous a paru intéressant, à l’époque précisément où les cancers étendus de la lèvre inférieure ne semblent déjà plus à beaucoup justiciables de la chirurgie, de montrer ce que celle-ci, poussée à ses extrêmes limites, est capable de donner comme résultat au point de vue de la durée de la guérison.
D'autre part, nous avions chez ce malade l’occasion d'observer les phases d’une adaptation fonctionnelle intéressante ; nous en avons fait l’objet de notre travail.
C’est pour nous un devoir tres agréable que d'adresser ici nos profonds remerciements à tous ceux qui ont bien voulu nous prêter leur concours pour l’élaboration de cette thèse.