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Notice biographique du Vicomte Emmanuel de Rouge

Olivier-Charles-Camille-Emmanuel, vicomte de Rougé, naquit à Paris, le 11 avril 1811. Sa famrlle, « originaire de » Bretagne et l'une des plus marquantes parmi. l'ancienne » chevalerie de cette province, tire- son nom d*un gros » bourg, chèf-lieu d'une belle châtellenie située dans le dioù cèse de Nantes, et qui est aujourd'hui un chef-lieu de » canton du département de la Loire-Iniférieuré. Cette châ- » tellenie, par son étendue et son nombreux vasselage, don- » nait aux sires de Rougé fe rang de bannerets. L'éxis- » tence des sires de Rougé est honorablement constatée » depuis plus de huit cents ans par les actes nombreux de » leur munificence envers les établissements publics et religieux. . . On ne peut, toutefois, établir de filiation suivie i> que depuis Tugdual de Rougé, décédé en 1045^ ». Ce n'est pas ici le lieu de retracer Thistoire de cette illustre maison : elle joua un rôle important auprès des rois de

1. Borel d'Hauterîve, Notice historique et généalogique do la Malson de Rougé (Extrait de ï Annuaire de la Noblesse de 18S0), p. 5-6.

France au temps des guerres anglaises, et ses branches diverses s'unirent par leurs alliances à quelques-unes des familles les plus hautes de la noblesse française. Elles sont aujourd'hui au nombre de deux qui se subdivisent en plusieurs rameaux : c'est à Vun des rameaux de la seconde branche, celle des comtes de Rougé et du Plessis-Bellière, que le célèbre égyptologue appartenait.

Élevé chez les Jésuites, au Collège de Saint-Acheul, il y apprit assez mal le grec, ainsi qu'il était d'usage à l'époque, mais fort bien le latin classique : il en conserva le maniement jusqu'aux derniers jours de sa vie, et, longtemps après que les égyptologues en eurent perdu l'habitude, il persista à traduire en cette langue les textes égyptiens dont il entreprenait l'étude approfondie. Au sortir des humanités, il n'embrassa pas la carrière militaire, ce qui eût été conforme aux traditions séculaires de sa famille, mais il prit ses premières inscriptions de droit à la Faculté de Paris dans l'automne de 1829, avec l'intention de se présenter au Conseil d'État. La révolution de Juillet 1830 changea le cours de sa vie; son père, qui commandait le 17* régiment de ligne en garnison à Lyon, se démit de son emploi plutôt que de servir la dynastie d'Orléans, et ses espérances furent ruinées du coup. Il continua à travailler, sans autre ambition présente que de conquérir honorablement ses grades, et, entre temps, il fréquenta avec assiduité les salles de la Sorbonne et du Collège de France. L'hébreu d'abord, puis l'arabe, fixèrent son attention. Il assista à quelques leçons de Silvestre de Saci, et il se plaisait plus tard à proclamer, dans ses propres cours, l'admiration et le respect dont la parole du maître l'avait laissé pénétré : de fait, il lui devait un peu de cette méthode si sûre qui caractérisait sa propre manière et qui la rendait si efficace. Il effleura en curieux les textes syriaques et peut-être la grammaire éthiopienne, mais il ne semble pas que le copte et les hiéroglyphes aient attiré dès lors son attention. Certes, la découverte de Cham-

pollion avait soulevé assez de curiosité et les résultats en étaient assez évidents pour qu'un étudiant d'esprit industrieux, comme il l'était, trouvât matière à s'y intéresser ; mais Champollion mourut le 4 mars 1831, après avoir professé quelques mois à peine au Collège de France, et sa chaire demeura vacante six années durant, après lesquelles elle fut confiée, en 1837, à Thellénisle Letronne\ Le jeune de Rougé avait déjà passé brillamment ses examens et il était revenu dans sa province lorsque celui-ci inaugura son enseignement sur l'Egypte ptolémaique et romaine. Il s'était enfermé dans son domaine héréditaire de Bois-Dauphin, et il y menait la vie du gentilhomme campagnard, montant à cheval, tirant les armes, chassant surtout, avec une passion qui ne nuisait pas pourtant à son amour des langues orientales. Il avait des accès de travail pendant lesquels il s'enfermait pour traduire de l'hébreu ou de l'arabe, à l'étonnement parfois ironique de ses parents et de ses voisins, et le mariage même, — il avait épousé, en 1838, une demoiselle de Ganay, — n'interrompit point ses recherches. Il était le premier à sourire de ce que l'on considérait en lui comme une singularité de son caractère ; mais, après s'en être bien amusé, il rentrait dans sa bibliothèque et il se remettait à la tâche*.

S'il passait les plus beaux mois de Tannée aux champs, il venait souvent à Paris pendant l'hiver, et les plaisirs du monde ne l'empêchaient pas de poursuivre ses études favorites soit au Collège de France, soit surtout à la Bibliothèque

1. Maspero, La Chaire (TÊgypiologie au Collège de France^ p. 12-17.

2. C'est de lai-môme que je tiens ce détail. Comme, en mars 1866, je lai racontais la surprise que la nature de mes études inspirait à mes camarades d'Ëcole Normale et je lui rapportais quelques-unes des railleries, d'ailleurs bienveillantes, dont ils m'accablaient à propos de mon amour des hiéroglyphes, il me dit que lui- môme il en avait essuyé tout autant de ses amis pendant sa jeunesse, alors qu'il étudiait l'hébreu et l'arabe.

Royale. Une tradition courante dans la famille veut qu'au printemps de 1836, — un jour qu'il attendait dans la Salle de lecture le livre qu'il avait demandé, — son regard tomba sur un volume assez gros, oublié à côté de lui par un autre habitué. C'était la Grammaire hiéroglyphique de ChainpoUion, dont la première livraison venait de paraître le 23 décembre 1835, quatre ans après la mort de l'auteur. Il l'ouvrit distraitement, il en parcourut quelques pages, et il fut charmé de la clarté qui y régnait\ Il reprit la lecture à une autre séance, par curiosité d'abord, puis par goût, et, s'enquérant des ouvrages qui avaient paru sur la matière depuis la mort du mattre, il eut bientôt fait de s'en assimiler pleinement la substance. Champollion disparu, ses élèves français et italiens fléchirent un moment sous le poids de son héritage : Charles Lenormant, Nestor Lhôte, Rosellini, Ungarelli, n'ajoutèrent rien d'essentiel à ce qu'il avait découvert, et Salvolini ne dut qu'au plagiat son renom d'origi-

1. Lettre du vicomte Jacques de Rougé, en date du 15 Juin 1907. La tradition de famille concorde avec le témoignage d'Alfred Maury qui, dans son exposition Des Travaux modernes sur l'Egypte ancienne (dans la Reçue des Deux Mondes, 1855, p. 1055), fixe à dix années l'apprentissage de M. de Rougé. Plus tard, le chevalier de Paravey répétait volontiers qu*il avait été le premier mattre de Rougé en égyptologie, et Th. Devéria se fit l'écho de ses prétentions auprès de Cbabas (Lettre du 6 décembre 1862, citée dans Virey, François-Joseph Chahas, p. xLVii, note 2). Il suffit d'avoir parcouru quelques-uns des ouvrages de Paravey pour constater combien peu il était préparé à donner n'importe quel ordre d'instruction à un homme tel que Rougé, mais le bruit qu'il répandait ainsi est bien dans la donnée de son caractère. Dès qu'il liait connaissance avec un savant, il lui exposait son système des origines chinoises des civilisations antiques et notamment de l'égyptienne : pour peu qu'on Técout&t poliment, il croyait avoir gagné un nouvel adepte à ses idées et il se disait son maître. M. de Rougé le subit, lui aussi, mais, plus patient que beaucoup d'autres, il le ménagea un peu à cause de son âge, et surtout parce que le pauvre homme était très lié avec l'un des membres de sa famille (Lettre du vicomte J. de Rougé en date du 21 août 1907).

nalité. Leemans en Hollande, Birch en Angleterre, Lepsius en Allemagne, avaient déjà produit des œuvres recommandables, mais ils étaient peu goûtés encore en dehors d'un petit cercle de savants; le grand public, demeuré sous l'impression des critiques acerbes de Klaproth et de Dujardin, refusait presque tout entier d'admettre lauthenticité de la découverte. £. de Rougé se lia directement ou par correspondance avec les ouvriers de la première heure, ceux qui avaient vu le maître, comme Charles Lenormant, Dubois le conservateur du Louvre, J.-J. Ampère, Letronne surtout, dont l'amitié et les avis exercèrent sur lui une influence décisive : « Il n'était pas orientaliste et il connaissait » trop bien les conditions nécessaires à un travail de con- » quête pour essayer de continuer Champollion; mais on » peut dire qu'il tira de la science nouvelle tout le parti » qu'on en pouvait tirer sans s'être exercé soi-même à la » science des hiéroglyphes. Indépendamment de ses admi- » râbles travaux sur les inscriptions grecques de l'Egypte, » ce professeur éminent fit une étude détaillée des monu- )) ments de la vallée du Nil et les classa selon les différentes » époques. Mettant au service des progrès sérieux Tau- » torité que sa critique avait su conquérir, il nous fit » connaître, avec une réserve pleine de haute raison, les » découvertes successives des continuateurs de Champol- » lion. L'attrait de ses leçons et l'éclat de ses discussions » sur la question des Zodiaques réveillèrent, chez plusieurs » d'entre nous, le goût des études hiéroglyphiques. Qu'il » me soit donc permis de rendre un public hommage à la » bienveillance de ses encouragements et à la sagacité des » conseils que nous avons reçus do ce maître si regretté\ »

1. E. de Rougé, Discours prononcé à Coacerture du Cours cT Archéologie égyptienne au Collège de France, p. 22. M. de Rougé avait déjà émis le môme jugement, avec quelques réserves, dans le quatrième article de ses Études sur l'Archéologie égyptienne, publié en 1853 par Y Athénœum français (n* 20, p. 467).

J.-J. Ampère, A. de Longpérier, F. de Saulcy, Brunet de Presle, la plupart de ceux chez qui il avait « réveillé le goût )) des études hiéroglyphiques », se lassèrent plus ou moins vite de l'effort qu'elles exigeaient, mais ils avaient tous apprécié E. de Rougé à sa valeur, et ils augurèrent très favorablement de son avenir scientifique. Vers 1842, Ampère, parlant de lui à Wallon, disait déjà : » Il y a, dans un » château de province, un jeune homme qui se livre avec » ardeur à la lecture des hiéroglyphes ; il ira loin s'il con- » tinue* ».

Il continua. La première fois que je le vis, en mars 1866, comme je lui énuméraîs avec enthousiasme les travaux que je comptais entreprendre, il rit doucement : « Le canard des » hiéroglyphes est, me dit-il, une béte singulièrement venî- » meuse. Dès qu'il vous a mordu, on en a pour la vie ». Il en parlait d'après son expérience propre : le canard des hiéroglyphes l'avait mordu si durement qu'il ne guérit jamais de la morsure. Ce qui l'avait frappé chez la plupart des savants qui s'efforçaient de continuer l'œuvre de Champollion, c'était surtout l'absence de l'esprit critique. Seul, Lepsius avait repris le travail au point où l'initiateur l'avait laissé, et, appliquant les principes, il avait réformé par quelques côtés l'expositioji des procédés de déchiffrement établis après les premières découvertes. Mais Lepsius, retenu aux bords du Nil pendant trois années par l'exploration des ruines, puis absorbé par le classement et par la publication des documents recueillis au cours de ses voyages, n'avait plus le loisir de s'adonner aux recherches de grammaire : les autres égyptologues, ou bien évitaient prudemment de toucher aux monuments que Champollion n'avait pas interprétés déjà, ou, s'il les attaquaient, c'était sans méthode raisonnée, par instinct de divination plutôt que par règles certaines. E. de

1. H. Wallon, Notice historique sur la rie et les travaux de M. le cicomte Emmanuel de Rougé, p. 9.

Rougé 6ut, dès le premier jour, son plan fait dont il ne se départit point pendant la durée entière de sa vie. Il comprit qu'avant d'échafauder une histoire ou de bâtir une chronologie, il lui fallait commencer par posséder à fond la structure intime de la langue dans laquelle les matériaux disponibles étaient conçus, et il entreprit résolument de décomposer, puis de traduire les textes. Il avait essayé du démotique dans les mémoires de Saulcy \ et il en avait admiré l'ingéniosité plus sans doute qu'il ne fit par la suite ', mais cette paléographie embrouillée le retint peu de temps, et il se rejeta tout entier vers les hiéroglyphes. Il choisit un certain nombre de morceaux qu'il disséqua membre à membre, ne laissant passer aucun mot qu'il n'en eût déterminé longuement la transcription en caractères latins, la forme grammaticale, la valeur syntactique, les sens primaires et secondaires '.Il voulut d'ailleurs que les autres profitassent du fruit de ses peines, et il se proposa d'éditer une Chrestomathie qui comprendrait, avec les inscriptions qu'il avait analysées pour son propre usage, une traduction et un Glossaire : un abrégé grammatical servirait d'introduction au tout. L'idée première lui en vint vers 1844, et elle était prête pour Timpressian en 1849, du moins il le croyait ; mais, chaque jour lui apportant des matériaux nouveaux, il la remit sans cesse sur le chantier et il en différa la publication d'année en année. Elle devint ainsi la grande œuvre de sa vie, dont l'exécution régit son activité scientifique, dont il annonça sans cesse l'apparition prochaine, et qu'il mourut sans avoir achevée.

1. E. de Rougé, Lettre à M. de Saulcy sur les éléments de l'écriture démotiquCy p. 1.

2. E. de Rougé, Examen critique de Voucrage de M. de Bunsen^ dans les Œuvres, 1. 1, p. 3, 38.

3. C'est ce qu*Alfred Maury a fait ressortir excellemment dès 1855 dans son article de la Reçue des Deux Mondes, intitulé Des Travaux modernes sur V Egypte ancienne, p. 1055 sqq.

L'apprentissage avait duré dix ans environ, de 1836 à 1846, et l'étudiant était devenu un maître, sans que personne s'en doutât en dehors d'un très petit cercle de savants parisiens. Peut-être eût-il continué longtemps encore à accumuler des documents et à travailler dans cette demi-obscurité où il se complaisait, si le grand ouvrage de Bunsen sur La place de l'Egypte dans C histoire du monde ne lui avait inopinément fourni l'occasion de débuter brillamment au grand jour. Les égyptologues de la génération présente ont peine à comprendre l'admiration que les trois premiers volumes de Bunsen provoquèrent en Allemagne, en. Angleterre, en France, en Italie môme, partout où l'on avait le goût de notre science : ils s'en étonneraient moins, s'ils voulaient bien se représenter ce qu'étaient les idées et les tendances du public intelligent vers le milieu du XIX® siècle. On soupçonnait vaguement que le génie de notre Champol lion avait ramené un monde oublié à la lumière, et qu'il avait brisé les limites étroites dans lesquelles la tradition des Grecs et des Romains avait emprisonné l'histoire ancienne. On savait aussi qu'il avait, dès le début, soulevé des méfiances chez les théologiens qui redoutaient qu'il n'eût placé une arme nouvelle entre les mains des ennemis du christianisme; certains la considéraient encore de mauvais œil parmi les protestants aussi bien que parmi les catholiques. Les adeptes de la première'heure avaient compté que Champollion rassurerait lui-mémes les timorés et qu'il renseignerait les curieux, mais Champollion s'était éteint prématurément et ses successeurs, enfoncés dans des recherches techniques, n'avaient rien fait pour calmer les inquiétudes de quelques-uns ou pour contenter la curiosité générale. M. de Bunsen, arrivant au moment où l'impatience était au comble, promettait de donner réponse à toutes les questions et de résoudre tous

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les doutes. Il s'engageait à rétablir la succession des rois et la durée des dynasties, à retracer les péripéties des révolutions intérieures et des conquêtes lointaines, à exposer la religion des Egyptiens, leurs mœurs, leurs institutions, le système de leurs écritures, les relations qu'ils avaient nouées de très longue date avec les autres peuples de l'antiquité sacrée et profane. Les trois premiers volumes ne couvraient qu'une partie de ce programme. L'auteur y passait d'abord en revue ce que les historiens anciens avaient raconté de l'Egypte, puis il abordait le récit de la découverte et il traitait du déchiffrement des hiéroglyphes, des origines linguistiques ou religieuses, enfin il reconstruisait en son entier le cadre chronologique des dynasties : élisant le Canon d'Ératosthènes pour guide, il y adaptait l'interminable série des Pharaons, que les chronographes nous avaient conservée d'après Manéthon. L'ingéniosité est extrême dans cette thèse colossale, et elle n'y a d'égale que la témérité avec laquelle les textes anciens ou modernes sont remaniés pour entrer dans le cadre préconçu, mais M. de Bunsen émettait les conjectures les plus invraisemblables avec tant d'assurance, et il présentait ses corrections ou ses idées avec une telle foi en leur certitude, que les lecteurs ordinaires et beaucoup de savants le crurent sur parole ; il serait resté longtemps l'autorité suprême en ce qui touchait l'Egypte, si E. de Rougé, se dressant soudain devant lui, n'avait démontré ce qu'il y avait d'inégalité dans ses résultats et d'aventure dans sa méthode.

C'est aux Annales de Philosophie chrétienne qu'il confia sa critique, et elle y parut en quatre morceaux, pendant les années 1846 et 1847, sous un titre des plus modestes : Examen de l'Ouvrage de M. le Chevalier de Bunsen, intitulé ^gyplens Stelle in der Weltgeschichte (La place de V Egypte dans l'histoire de l'humanité/. E. de Rougé

. 1. Annales de Philosophie chrétienne, 1846-1847, t. XIII, XIV. XV

était, par tradition de famille, par éducation, par conviction raisonnée, un catholique fervent. « Les lumières de la » science, écrivait-il en 1863, rayonnent de toutes parts, » pénètrent les intelligences et transforment, pour ainsi » dire, l'homme en un être nouveau, et de jour en jour » plus complet. Cependant les mystères de la fin et du » commencement de toutes choses, toujours inaccessibles à » ses investigations, le rappellent invinciblement aux bornes » de sa nature et à la dépendance qu'elle lui impose vis-à- » vis de son auteur. Les plus grands côtés de Tétre humain » seront toujours obscurs pour notre seule raison. Si le » développement des sciences nous livre de plus en plus le » domaine de l'homme, n'oublions jamais que la foi agrandit » encore la carrière de nos pensées et qu'elle ouvre à nos » contemplations tout le domaine de Dieu\ » Néanmoins, la ferveur religieuse n'obscurcissait nullement en lui la sagacité de l'historien : il pensait que, malgré des contradictions apparentes, la science et la foifinirontpars'allier,et, comme les Annales de Philosophie chrétienne étaient rédigées dans le même esprit qui l'inspirait, leur directeur, M. Bonnetty, accepta son premier travail avec enthousiasme. Certes, qui le rel it aujourd'hui il est forcé de convenir que bien des idées qui y sont présentées comme démontrées sont fausses du tout : pour n'en citer qu'un exemple, ce Canon d'Ératosthènes, que Bunsen suivait aveuglément et dont Rougé respectait encore l'autorité^ il n'est qu'un bref extrait de quelque liste égyptienne, interprétée par un drogman ignorant à un Grec sans instruction hiéroglyphique, et dans lequel des noms de rois authentiques se mêlent à des titres royaux

et XVI; tirage à part en deux brochures in-8% non mises dans le commerce, de p. 1-74 et 1-85 respectivement.

1. Fragment de leçon d'ouverture, retrouvé par J. de Rougé dans les papiers de son père et publié par H. Wallon, Notice historique sur la vie et les travaux de M, le vicomte Emmanuel de Rougé, p. 57.

pris pour des noms d'hommes*. Il était presque impossible de le deviner, il y a soixante ans, et tout ce que Rougé osa faire, ce fut d'indiquer qu'Ératosthènes n'avait point la valeur souveraine que Bunsen lui attribuait : partout où les monuments contemporains permettaient le contrôle^ ils donnaient raison contre lui à Manéthon, et ils prouvaient qu'à s'orienter dans le dédale de la chronologie égyptienne, Manéthon était le vrai guide. La discussion était conduite avec une rigueur qui n'épargnait aucun des défauts de la méthode, et avec une richesse de documents qui justifiait la rigueur, mais aussi avec une affabilité et une équité d'appréciation qui ne se démentaient jamais. Un quart de siècle plus tard, M. de Rougé, m'écrivant au sujet d'attaques violentes dont je venais d'être l'objet, m'en exprimait son regret, et il ajoutait qu'à son avis la critique devait toujours être conçue en termes tels qu'elle n'empêchât point les bons rapports entre celui qui l'émettait et celui qui la subissait. Son Examen ne rompit point les liens d'estime et d'amitié qui l'unissaient et à Bunsen et à Lepsius sur qui rejaillissaient beaucoup des reproches adressés à Bunsen ; il demeure jusqu'à ce jour un modèle de la manière dont devraient être menées les polémiques entre les savants qui ont le respect d'eux-mêmes et de l'adversaire, si tant est qu'on puisse appeler un homme adversaire parce qu'on diffère d'opinion avec lui sur tels ou tels points de science abstraite.

Ces qualités diverses et si rarement réunies d'érudition exacte, de jugement sûr et de courtoisie, frappèrent non seulement les lecteurs ordinaires des Annales, mais les gens du métier et ceux-là même qui ne pratiquaient pas directement l'égyptologie. Ils tinrent V Examen pour « un morceau » extrêmement remarquable, remarquable à ce point qu'on

1 . Maspero, Notes sur plusieurs points de Grammaire et d* Histoire , dans le Recueil de Travaux, t. XVII, p. 69-76.

» peut dire avec vérité qu'un des plus grands services que » l'œuvre du savant prussien ait rendus à la science est » d'avoir provoqué l'examen critique de l'égyptologue fran- » çais^ ». Du premier jour, Tauteur jouit, en France et à l'étranger, de la notoriété qui avait manqué aux successeurs immédiats de ChampoUion, et il s'efforça de la mériter toujours davantage. Il est aisé de débuter par la dénonciation des erreurs d'autrui, mais le lecteur même qui y applaudit attend, pour juger définitivement de l'autorité d'un débutant, qu'il ait lu de lui une œuvre originale. Rougé, qui le sentait mieux que personne, voulut montrer qu'il était capable non seulement de corriger les livres de ses confrères, mais d'observer dans les siens propres les principes dont il leur reprochait de négliger l'application. Coup sur coup, même avant que son Examen eût achevé de paraître, il inséra dans la Revue archéologique cinq petits mémoires où il abordait les sujets les plus divers. Ce furent d'abord deux lettres adressées à Maury, la première à propos des lions en granit rose rapportés du Gebel Barkal par lord Prudhoe, et donnés par lui au Musée Britannique*, la seconde sur le Sésostris de la XIP dynastie*. Il y développait quelques-uns des arguments qu'il avait indiqués dans sa critique, mais dont il n'avait pas pu donner la démonstration complète, faute de pouvoir citer in extenso les documents originaux; le classement des derniers rois de la XVIIP dynastie et l'histoire des Pharaons de la XII® en recevaient des

1. Vivien Saint-Martin, L'ancienne Histoire de l'Orient d'après les Dècoureries contemporaines y dans la Reçue contemporaine, 2* série, t. XVI, p. 337.

2. E. de Rougé, Lettre à M. Alfred Maury , sur le dernier article inséré dans la Reçue archéologique par M, Prisse^ dans la Reçue archéologique, 1" série, 1847, t. IV, p. 115 sqq.

3. E. de Rougé, Deuxième Lettre à M, Alfred Maury sur le Sésostris de la XII* dynastie de Manéthon, dans la Reçue archéologique, 1847, t. IV, p. 478 sqq.

éclaircissements nouveaux, et la valeur de certains caractères hiéroglyphiques, celle du serpent ^^ notamment, y était déterminée pour la première fois avec une netteté remarquable, contre l'opinion de Lepsius. Ces mémoires, pleins de moelle scientifique, soulevèrent, de la part de Leemans, plusieurs objections auxquelles il répondit très heureusement \* ils n'allaient pas pourtant sans quelques fautes, et l'on eût pu y relever çà et là des lectures fausses, celle de x*.itH- Tanis, par exemple, pour le terme géographique J ^ , où lui-môme reconnut plus tard le nom de la ville d'Avaris. Mais ici l'erreur n'était pas due à un de ces caprices divinatoires qui étaient si fréquents alors chez les égyptologues. Elle résultait du maniement mal réglé encore du procédé, qui consiste à réunir toutes les variantes d'un passage où se trouve un signe complexe de son incertain jusqu'à ce qu'on en ait noté l'expression analytique; E. de Rougé, oubliant la faculté de polyphonie que beaucoup d'hiéroglyphes possèdent, avait attribué au groupe en litige la première valeur ' alphabétique qui lui était apparue, sans se demander si, dans ce cas particulier, il n'y en avait pas une seconde qui fût étrangèredu tout à la première. Le petit mémoire qu'il publia à la suite de ces deux Lettres était exempt de ces défauts. Il n'a que deux pages, mais il contenait en quelques mots la preuve d une des constatations les plus décisives (|u on pût faire alors*. Au moyen d'une inscription médiocrement copiée par P. Durand sur l'un des rochers de Semnéh. il démontrait que les princes du nom de Sevekotp (Sovkhotpou) avaient régné après les Aménemhès et les Sésostris de la XIP dynastie : la XIII" dynastie entrait du

1. E. de Rougé, Lettre à M. Vèditeur de la Revue avchèohujique^ en réponse à des objections de M. Leemans, dans la Renie archèologique, 1847. t. IV, p. 731-73(>.

2. E. de Rougé, Note sur une inseription des rochers de SeinnMi^ dans la Reçue archéologique, V* série, 1848, t. V, p. 311-314.

coup dans la réalité^ et une soixantaine de rois reprenaient leur place dans la série chronologique.

Et tandis qu on le croyait absorbé tout entier dans ces questions d'histoire pharaonique, sa Lettre à M. de Saulcy sur les éléments de l'écriture démotique des Égyptiens le révélait non moins attentif à ce qui survenait dans un domaine tout différent'. Désigné pour faire partie de la commission nommée afin de recevoir les papiers de Champollion, il avait été frappé de la justesse et de l'étendue des résultats que le maître avait obtenus dans cette branche de ses études. Par malheur^ autant les initiateurs et Chanipollion lui-môme s'étaient appliqués à interpréter les documents conçus en démotique, autant leurs successeurs directs les avaient négligés. Leemans, Lepsius, Birch, Hincks, Ungarelli, avaient reporté leurs efforts sur les textes hiéroglyphiques ; seul, M. de Saulcy s'était préoccupé de continuer le déchiffrement des actes rédigés dans le caractère populaire, mais il s'était imaginé que le système en était purement alphabétique, ce qui n'était pas, et d'ailleurs, avec cette versatilité d'humeur qui gâtait ses dons naturels, il avait abandonné la partie à peine entamée. Rougé, qui avait apprécié d'abord hautement ses travaux, en reconnut aisément les erreurs lorsqu'il eut parcouru les manuscrits de Champollion; il exposa ses doutes et ses critiques à Saulcy même qui l'engagea à les publier'. L'occasion s'en offrit bientôt. Un jeune allemand frais émoulu de l'école, presque un enfant, Henri Brugsch, s'était mis à la besogne sans aide de personne : sa première œuvre de savant était une dissertation écrite en latin sur V Écriture démotique des Égyptiens expliquée d'après les Papyrus et les Inscriptions^ .

1. Elle parut dans la Revue archéologique, V* série, 1848, t. V, p. 321-342, avec trois planches; tirage à part, în-8% chez Leleux.

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