‹ Notice biographique du Vicomte Emmanuel de RougeChapitre 50 sur 50 · Je tiens ce détail de Miller et de Vieweg eux-mêmes · texte numérisé non relu

Je tiens ce détail de Miller et de Vieweg eux-mêmes

de choisir un sujet pour le prixBordin^ et elle s'étonnait de ne pas l'avoir revu depuis près de deux mois, lorsque, dans laséancedu 27 décembre, le président Miller, donna lecture d'une lettre en date du 24, dans laquelle J. de Rougé prévenait la Compagnie que son père était très gravement malade' : deux jours plus tard, une seconde lettre annonçait que la mort était survenue le 27'. La nouvelle fut pour tous une surprise douloureuse, et pourtant ceux qui connaissaient bien le tempérament de Rougé auraient pu la prévoir. L'habitude qu'il avait d'une vie active l'avait longtemps maintenu alerte pour son âge, et, comme il la conservajusqu'au bout, montant à cheval et chassant souvent pendant ses vacances, on crut que cette endurance et cette facilité de mouvement marquaient un renouveau véritable de santé après les fatigues et les soucis des années précédentes. Lorsque, rentrant d'une longue journée de marche, il se remettait à la recherche interrompue le matin, pour profiter de la demi-heure qui le séparait du dîner de famille, comment eût-on pu môme soupçonner qu'il était déjà frappé mortellement? Vers le milieu d'octobre, il se plaignit d'éprouver une douleur constante à la partie postérieure de la tête : le médecin, trompé comme les autres, diagnostiqua un rhumatisme et conçut son traitement en conséquence. C'était pourtant une lésion au cerveau qui se préparait. Vers le 20 décembre, il fut pris de vomissements et d'un hoquet terribles que seule la glace réussit à calmer. Dès lors, et tandis que les siens espéraient encore, il se sentit perdu et il voulut recevoir en pleine connaissance tous les secours de la religion. Il conserva sa lucidité d'esprit jusquau dernier

1. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, 1872, t. VIII, p. 478, s^nce da 29 novembre.

2. Comptes rendus de V Académie des Inscriptions, 1872, t. VIII, p. 559, séance du 27 décembre.

3. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, 1873, t. IX, p. 3, séance du 3 janvier.

moment et il mourut en serrant les mains de son fils Jacques\

Les funérailles furent célébrées en présence d'une assistance nombreuse, alliés et amis du voisinage, habitants de Précigné qui se souvenaient avec reconnaissance des services rendus avant et pendant la guerre, délégués de l'administration départementale et de l'Académie, qui rendirent pleine justice à ses qualités civiques et à son génie scientifique. La perte fut ressentie partout, et les lettres affluèrent à l'adresse de Jacques de Rougé, dans lesquelles les vieux compagnons de son père et ses rivaux d'études, ceux de l'étranger comme ceux de la France, Mariette, Lepsius, Bircb, Maury, Longpérier, F. de Saulcy, lui témoignaient la douleur qu'ils ressentaient.

J'ai peu connu M. de Rougé. Je venais d'entrer à l'École normale quand, au mois de mars 1866, mon maître et ami Egger, qui était au courant de mes ambitions égyptologiques, m'engagea vivement à l'aller voir et me donna un mot de recommandation pour lui. Je risquai l'aventure, non sans trembler, et un matin de congé, dans la semaine de Pâques, je me présentai chez lui, 53, rue de Babylone, en son hôtel. Il me reçut avec affabilité, s'informa du point où j'en étais de mes études hiéroglyphiques, me conseilla de suivre ses cours. Je dus lui répondre que les langues orientales n'étaient pas en faveur à l'École, et que j'étais obligé de me cacher de mes directeurs pour me livrer à ma passion égyptienne : j'aurais eu un refus bien sec^ si je m'étais permis de demander l'autorisation d'aller entendre quelques-unes de ses leçons

1. Lettres du vicomte Jacques de Rougé en date des 18 août et 2 septembre 1907.

au Collège de France. Il s'enquit des livres que je possédais, et, comme je lui citais le Papyrus Harris ainsi que les Mélanges de Chabas, il voulut bien me donner plusieurs de ses propres ouvrages, sa notice sur l'inscription de la statuette naophore, ses Études sur le Rituel funéraire, son examen de quelques monuments du règne de Thoutmôsis III, et même un des deux exemplaires qui lui restaient de son mémoire sur la stèle de la Bibliothèque impériale. Il m'invita à revenir, mais nous n'étions pas très libres de nos mouvements, les jeunes gens de la rue d'UIm, et la malchance voulut qu'il fût sorti ou en province les deux fois que je me représentai. L'année suivante, après le licenciement de l'École, je dus m'exiler au Kio de la Plata, et, quand je le retrouvai à Paris, il avait oublié complètement le normalien et sa visite. Ce fut au Louvre que je le rencontrai pour la deuxième fois, au mois de novembre 1868, dans le cabinet de Devéria, où j'avais la liberté de travailler : Pierrot me nomma à lui, et il voulut bien me complimenter sur mes travaux de débutant, notamment sur ma traduction de la Grande Inscription dédicatoire du Temple d'Abydos. Quelques jours après, il m'appela auprès de lui et il me demanda si je consentirais à lui servir de répétiteur dans cette École des Hautes Études que Duruy avait fondée. Comme j'avais quitté Montevideo exprès dans l'espoir d'obtenir cette place, j'acceptai sans hésiter : ma nomination admise en princii>e traîna jusqu'en juillet 1869, faute d'argent, mais je pus ouvrir mes cours au moisule novembre suivant. M. de Rougé m'avait invité à l'aller voir quelquefois le soir. Je me rendis une fois à son invitation, et il me présenta à ses deux Filles : une crainte d'être. indiscret, que T&ge n a pas affaiblie et que beaucoup ont cru être de la hauteur, m'empêcha de recommencer.

C'est donc à M. de Rougé que je dois ma carrière. Quelques-unes des personnes qui me mirent en rapport avec lui me l'avaient représenté comme bourru, et je l'ai éprouvé

tel une ou deux fois pendant les quelques années où il me fut donné de le connaître; mais ces accès de brusquerie ne duraient jamais longtemps et, sitôt qu'il en avait conscience, il n'y avait rien qu'il ne fit pour en effacer Timpression sur les personnes qui les avaient subis. J'ai indiqué à plusieurs reprises qu'il était très croyant et que ses sentiments religieux influèrent peut-être sur la manière dont il interpréta certaines questions qui se posèrent à lui au cours de ses études^ : ils ne l'entraînèrent jamais dans l'intolérance, et, tout en proclamant hautement ses convictions, il se montra toujours respectueux des convictions d'autrui. Au moment où il me proposait au Gouvernement impérial pour le poste de répétiteur, il me parut que je ne devais pas lui laisser ignorer que sur le point de la religion et sur bien d'autres mes opinions étaient contraire aux siennes : il voulut bien me répondre que cela ne changeait rien à sa résolution de m'aider et qu'il me prierait seulement de m'enfermer dans les questions de grammaire ou d'histoire, où nous ne pouvions qu'être du môme avis. Comme je craignais que, malgré tout, on ne lui reprochât d'avoir choisi pour élre son auxiliaire un jeune homme accusé d'irréligion, il m'interrompit avec une certaine vivacité : « Ceci, dit-il, est mon affaire, et si, après que j ai votre » promesse, on touche à ces questions, j'irai, en cas de besoin, » vous défendre auprès de l'archevêque de Paris. » Il n'eut pas besoin de se porter à cette extrémité, et ma nomination s'accomplit sans opposition, mais la largeur d'idées dont il fit preuve ce jour-là n'est pas assez fréquente pour qu'on ne me pardonne pas de me la rappeler avec reconnaissance.

Son activité scientifique se manifesta, on l'a vu, sous deux formes distinctes, par l'enseignement oral et par la plume. Je n'ai assisté régulièrement qu'à deux séries de ses

1. Voir plus haut, p. 32-33, 4S-49 de cette Notice biographi'^ que.

leçons pendant les hivers de 1868-1869 et de 1869-1870; à partir de 1871, les nécessités de la vie ne me permirent plus que de rares apparitions, lorsqu'un accident heureux me laissait libre au jour et à l'heure voulus. J'ai conservé pourtant le souvenir très présent des heures passées dans cette Salle n^ 8^ où il s'était établi à l'exemple de Letronne et de Lenormant. Il montait en chaire à la minute exacte, et, sans préambule, il entrait du coup dans le cœur même de son sujet. Si la leçon était d'explication et qu'il fallût écrire son texte au tableau, il essayait au début de se procurer le concours d'un dessinateur. Pendant les premières années de son professorat, Devéria lui rendit souvent ce service : depuis 1867, comme la santé ne lui permit plus de passer les hivers à Paris, Rougé ne lui chercha point de remplaçant. Son écriture hiéroglyphique n'était pas élégante, mais elle était claire, lisible, et Ton s'accoutumait vite aux abréviations de signes qu'elle renfermait. La phrase qui lui servait de thème une fois posée sur le tableau, — ce qui prenait assez de temps, — il la transcrivait en caractères romains signe pour signe, puis il la traduisait, s'arrètant sur chaque mot et en définissant le sens par des citations nombreuses : je Tai vu tracer et interpréter jusqu'à douze exemples différents pour éclaircir la signification d'un verbe important et pour suivre ses destinées à travers les âges\ Il n'utilisait que fort peu les inscriptions de l'empire memphite ou du premier empire thébain, qui étaient à peu près inconnues dans le temps qu'il commença ses études, et il ne descendait pas très avant dans les documents ptolémalques ou romains, mais il possédait à fond tous les textes sur pierre ou sur papyrus du second empire thébain

1. J*ai noté ailleurs rimpression un peu déconcertante que cette manière de professer produisit sur les anciens élèves de Lenormant : on la trouvera exprimée assez vivement dans les lettres de Horrack à Chabas qui ont été publiées par Virey, Notice biographique de Philippe' Jacques de Horrack, p. xvii-xvin.

et de Tâge saîte, et c'était chez eux qu'il puisait de préférence les preuves de ses traductions ou de ses lectures. Si la leçon n'était plus d'explication, mais bien de grammaire théorique ou d'histoire, il raccordait la démonstration au point juste où il l'avait interrompue à la séance précédente, et il la poursuivait avec une clarté rare à travers l'abondance de pièces à l'appui et de comparaisons dont il se plaisait à illustrer chaque détail de son sujet. La voix n'était pas forte et profonde comme celle de Mariette, mais elle était nette et elle sonnait bien; la parole venait simple, aisée^ précise, sans abus de termes techniques. Lorsque le fait ou l'idée lui paraissaient sortir de Tordinaire, il les énonçait deux ou trois fois d'affilée sous des formes différentes, afin de les implanter profondément dans l'esprit de ses auditeurs, mais sans forcer ^expression et sans chercher le mot à eSet. Bref, son langage était moins d'un professeur que d'un hommed'action, et l'on concevait aisément, à l'entendre, qu'il ne devait pas être moins bien écouté au Conseil d'État qu'il ne Tétait au Collège de France'.

L'œuvre écrite présente les mêmes qualités que l'œuvre parlée, ou plutôt, on sent à la lire que M. de Rougé écrivait comme il pariait, de premier jet et presque sans retouches. Les mêmes mots y sont répétés presque à chaque ligne, sans souci de la variété ni de la tenue littéraire, m«tis la phrase est ferme, exacte et elle dit bien ce qu'elle veut dire, sans ornements mais sans obscurités; les textes à interpréter ou les faits à établir sortent d'elle interprétés et établis solidement. La lecture de tous les mémoires est facile, instructive, satisfaisante à l'esprit par les clartés qu'elle jette sur les sujets traités. Les contemporains n'adressèrent guère à Rougé qu'un reproche, celui de ne pas leur fournir assez souvent l'occasion de s'instruire à son école : il écrivait trop rare-

1. Maspero, La Chaire d'Égyptologie au Collège de France, dans ï Annuaire de 1905, p. 28-29.

ment à leur gréetil'n'achevait pas toujours la démonstration commencée dans un premier mémoire*. Il y a plusieurs causes à cela^ dont j'ai déjà signalé quelques-unes, les tâches parfois écrasantes dont le Conseil d'État l'accablait, les obstacles que les mauvais règlements et l'inertie de rimprimerie impériale lui opposaient et qiii décourageaient sa bonne volonté, enfin et surtout la méthode et les habitudes de travail qu'il avait prises au début de sa carrière, en un temps où, désolé des improvisations hardies de Charles Lenormant, il avait senti vivement le danger qu'on faisait courir à notre science en y introduisant à l'étourdie des notions erronées sur lesquelles il fallait revenir le lendemain presque du jour où on les avait lancées. Il reprochait à Birch, à Lepsius, surtout à son élève et ami Brugsch, de ne pas se surveiller, mais de publier en hâte des opinions dont ensuite ils se repentaient à loisir, et Mariette, qui les avait vus à l'œuvre tous les deux, avait trouvé la note juste pour définir leurs façons d'agir : « Quand, disait-il, » j'amène Brugsch et Rougé devant un texte nouveau, Brugsch le lit immédiatement et en improvise au courant » de la lecture une traduction qui en rend le sens général avec fidélité, puis il passe à un autre sujet : il en a exprimé » du premier coup tout ce qu'il en tirera jamais. Rougé )) copie le texte, il penche la tète à gauche, il la tourne à » droite, et, quand il a bien considéré la pierre à loisir, il s'en » va en disant qu'elle est fort intéressante, mais il me » revient deux ou trois jours après, avec un mémoire com- » plet sur la matière : il a tout analysé, tout pesé, tout » vérifié, et, quand il se décide à publier, on ne trouve plus » rien à glaner après lui'. » Rougé, en effet, ne voulait rien

t. Voir Técho de ces critiques dans Virey, François- Joseph Chahas, p. xxxi-xxxii.

2. C'est à propos du texte de la stèle de Piânkhi que Mariette m'énonçait ce jugement au mois d'août 1867. Je le notai en rentrant chez moi, et je le donne à peu près dans les termes qu'il employa.

laisser paraître qu'il ne le crût irréprochable autant que l'état de la science le comportait. Il roulait ses idées longuement dans sa tète, et il ne les jetait sur le papier qu'au dernier moment, s'en fiant à sa mémoire prodigieuse de ne rien oublier ; aussi a-t-il laissé peu de manuscrits ébauchés et beaucoup de son œuvre a-t-il disparu avec lui. Ce qu'il en a livré au public, d'une main peut-être trop parcimonieuse, n'en forme pas moins un ensemble des plus considérables par la masse comme il l'est par la qualité.

J'ai cité chacun de ses mémoiresàsa place chronologique et j'ai essayé d'indiquer rapidement ce qu'il contenait de nouveauté au moment où il parut. Chronologie, histoire, critique des sources, religion, arts et littérature, déchiffrement des écritures hiératique et démotique, traduction et commentaire des textes, grammaire et philologie, il toucha résolument à tout, et partout il a laissé une empreinte indélébile; mais c'est peut-être en grammaire que son effort a été le plus efficace en soi et le plus profitable aux générations qui le connurent ou qui le suivirent immédiatement. Le système hiéroglyphique est tel que, du moment où l'on en tient la clef, on peut comprendre les ouvrages où il est employé quand même on ne les lit pas à la façon dont nous lisons les œuvres conçues dans notre écriture alphabétique. Il nous livre le squelette consonantique des mots et leur signification, sans que pourtant nous soyons par là-même en état de les prononcer avec les variétés de tons vocaliques et de nuances qui les distinguaient du temps où ils coulaient vivants de la bouche des Égyptiens. Cette imperfection ne nous empêche pas de percevoir le mécanisme général de la langue et de nous figurer exactement les rapports de grammaire que les termes entretiennent entre eux, mais elle ne nous permet pas d'en restituer la sonorité et d'en saisir du premier coup la structure mélodique : nous coyons la phrase égyptienne, mais nous ne Ventendons pas nécessaiiement, parce que nous la voyons. Cette grammaire pour les yeux, qui, par force, résulta tout

d'abord du déchiffrement, avait été ébauchée à peine par ChampoIIion : c'est elle que Rongé constitua pendant les trop courtes années de sa vie scientifique, et dont il a ^r formulé les règles dans sa Chrestomathie. Depuis lors, on a tenté d'aller plus loin et de retrouver par des moyens divers ^ le chant de l'égyptien antique, et de définir le rôle que les ? voyelles jouaient dans l'évolution de son vocabulaire et de ses formes verbales ou nominales : à la grammaire pour les yeux on veut joindre maintenant la grammaire pour l'oreille. ^ Le progrès de la science le veut ainsi, et un grand pas aura 'V été fait en avant le jour où cette tentative aura réussi, mais ^'^ il ne faudra jamais oublier qu'à seulement considérer la^ pratique du déchiffrement, la grammaire des yeux sulBBt^' presque partout à nous livrer le sens des textes, et que^ c'est Rougé qui a constitué définitivement cette grammaire des yeux : c'est à lui que nous le devons, si nous sommes en état d'analyser méthodiquement n'importe quel ouvrage et d'en donner la traduction fidèle dans nos langues européennes.

ChampoIIion avait déchiffré les écritures et il avait découvert les affinités linguistiques de l'égyptien antique : Rougé nous a donné la niéthode qui nous a permis d'utiliser et de porter à la perfection la découverte de ChampoIIion.

Milon-la-Chapelle, le £1 septembre 1907.

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