Notice biographique et littéraire sur Coulanges le chansonnier
Oui, bien qu'il ait été conseiller au Parlement, maître des requêtes, il ne sera pour nous que Coulanges le chansonnier, et pas autre chose; ou le petit Coulanges, comme l'appeloit M"'* de Sévigné.
(( G'étoit, a dit Saint-Simon, un très-petit homme, gros, à face réjouie ; de ces esprits faciles, gais et agréables qui ne produisent que de jolies bagatelles, mais qui en produisent toujours et de nouvelles et sur-le champ ; léger, frivole, à qui rien ne coûtoit, que la contrainte et l'élude. »
Oh ! quel excellent conseiller il eût fait, s'il lui eût été permis démettre les procès en chansons, comme Bridoye les arrangeoit par le sort des dés.
Mais débrouiller d'obscurs grimoires devant nosseigneurs de la Cour, cela n'étoil point du tout son fait. Aussi, un jour qu'il s'agissoit d'une certaine mare dont on disputoii la possession à un paysan nommé Grapin (l'histoire, si elle n'est vraie, est du moins vraisemblable), tant de fois il tourna autour de cette malheureuse mare, qui étoit au beau milieu de son sujet, qui étoit son sujet même, que ce fut pour lui la mare au diable, et qu'il finit par tomber dedans et s'y noyer. Je ne sais si, par suite de cette aventure, Grapin perdit sa cause^ mais Coulanges avoit gagné la sienne, car depuis il ne se chargea d'aucun procès à rapporter, sans toutefois renoncer à sa carrière de magistrat.
Nous croyons même qu'en ce temps-là sa philosophie étoit bien plus dans ses couplets que dans son cœur, et qu'il avoit dans la tête un petit grain d'ambition, comme le berger de La Fontaine, ambition que stimuloit son mariage avec M"'' Dugué- Bagnols, tille de l'intendant de Lyon, nièce de Letellier et cousine-germaine de Louvois. Quelle occasion à saisir aux cheveux de se pousser aux emplois et aux honneurs ! et comment ne pas tenter la fortune quand il semble qu'on vient de l'épouser!
Coulanges, nommé maître des requêtes, crut sous ces heureux auspices qu'il pourroit obtenir, et sollicita une place d'intendant. On sait le refus qu'il essuya et qu'aggravèrent encore les faveurs accordées dans le même temps à son cousin Bagnols; aussi, de dépit, il se décida à vendre sa charge.
De dépit, disons-nous. Lui-même a prononcé ce mot dans un couplet inspiré par la circonstance, et où la philosophie et la bonne humeur reprennent vite le dessus. Il eût pu comme un autre avoir une intendance. Mais quoi ! il eût fait grosse dépense, il se fût tué pour bien servir le roi ; il lui eût fallu s'éloigner de ses amis ; au lieu de cela il a l'esprit tranquille, et, ajoute-t-il :
Et je suis dans Paris, commodément chez moi.
Là-dessus Bussy le gronde, lui qui enrageoit d'être commodément chez lui dans ses beaux châteaux de Bourgogne :
Or nous dites, Coulanges, Magistrat sans pareil.
Par quel caprice étrange Quittez-vous le Conseil?
Est-il donc si étrange ce caprice? Que fait autre chose Coulanges^ que d'imiter Dioclétien, Charles-Quint, Christine, tous les héros enfin qui, las de gloire, se contentèrent de planter des choux ? Lui ne plantera pas de choux, mais, ce qui est aussi in-
nocent, il fera des chansons, et, pour coramencer, c'est en chanson qu'il a mis tout ce dialogue entre lui et son cousin Bussy, qu'il envoie au diable :
Le diable vous emporte, Monsieur, et vos raisons!
Voici donc, en dépit des remontrances de Bussy, Coulanges affranchi de toute sujétion. Tant mieux pour lui et pour nous. S'il n'a plus qu'à se laisser gouverner à sa fantaisie, bien volontiers nous le suivrons dans celte vie toute de plaisirs et de liberté.. Notre rôle de biographe est ici bien simple, en vérité, et bien agréable. Ses chansons, ses lettres, celles de sa femme, celles de M"'* de Sévigné, ne sont pas seulement pour nous d'attrayants matériaux d'une érudition facile, mais nous présentent notre besogne toute faite. C'est un enchantement de puiser à ces sources, et de vivre un instant, grâce à lui, dans ce monde dont il a fait l'amusement.
Ce monde, c'est d'abord sa famille. M'"**"* de Sévigné et de Grignan, qui goûtent fort la société de leur petit cousin : la mère l'appelle son aimable, et la fille aime à le voir tourner dans son grand château. Si grand, en effet, est cechâteaudeGrignan,etsi magnifique le train qu'on y mène, que la vivacité de notre petit homme en est quelquefois toute suffoquée.
C'est auprès de sa cousine de Sévigné que cette vivacité se trouve à l'aise et prend ses ébats, comme pendant certain carnaval qu'ils passent ensemble à Livry, alors que M'"" de Sévigné, heureuse de revoir son abbaye et d'écouter le bruit des oiseaux qui commencent déjà d'annoncer le printemps, a pour lui aider à passer l-e temps, le petites lettres de Pascal, des comédies, la princesse de Clèves, et enfin Coulanges et le livre de ses chansons (le recueil manuscrit), qu'elle trouve la plus plaisante chose du monde. Les chansons étoient gaies, le chansonnier l'étoit plus encore. <( Il est gai, il mange, il. boit, il chante.» Si Livry porte bonheur au style de la cousine, ainsi fait -il à
celui du cousin, qui n'a guère écrite!^ plus jolie lettre que celle où il fait le récit d'une promenade que lui a proposée M*"" de Sévigné; les promeneurs sont la bonne iVlarlel, Corbinelli, iui Coulanges, et M'"'' de Sévigné, guide un peu aventureuse de la troupe. Il s'agissoit de trouver une chênaie de M'"" de Ghelles. On se perd, on arrive dans une plaine, on prend de petits sentiers, on marche dans les iierbes mouillées. Chacun suit avec une douceur de mouton. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque révolte secrète au fond des cœurs. Coulanges lui-même a une préoccupation très-inopportune à l'heure qu'il est. Mais que dis-je? c'est peut-être l'heure qui cause sa préoccupation ; il songe à la cuisine de l'abbaye, dont il lui semble que l'on s'éloigne trop ; il a peur (inquiétude digne de Panurge) de ne pas entendre la cloche du dîner. Cependant on va toujours, sans trouver la fameuse chênaie : qu'importe, la promenade n'est-elle pas charmante? C'est l'avis de M™^ de Sévigné, dont le plaisir dut, je l'imagine, se communiquer à ses compagnons. Elle qui aime sa haute forêt et sa belle vue, est toute consolée; elle reconnoît le beau pays qui la charme, l'herbe verte qu'elle a si souvent foulée avec sa charmante fille. Je gage que pour elle, elle fut trop tôt terminée, cette promenade, et que trop t6t on rencontra l'abbé et le père prieur qui éloient venus au-devant des chercheurs de chênaie. Celte lettre est agréable et ne fait pas trop regretter que M"'*^ de Sévigné ait laissé le récit de l'aventure à son cousin : et cependant Coulanges nous pardonnera
cette exclamation et celle rélicence.
Nous voudrions rester à Livry, où nous sommes en si bonne compagnie, mais déjà Coulanges nous appelle ailleurs. Le voici aux États de Bretagne, avec le duc de Chaulnes, aux Rochers avec le jeune Sévigné, puis aux eaux de Bourbon où il accompagne M"'^ de Louvois, et où il s'ennuie; enfin à Paris, où il se dédommage de sa triste vie des eaux par des dîners et des indigestions. C'est à qui l'aura ; tout le monde se le dispute. « Le joli homme ! Qu'il est heureux ! Toujours aimé, toujours estimé; toujours portant la joie et le plaisir avec lui. » Bien qu'il ne se
jette à la tête de personne, il appartient cependant à qui veut l'emmener. Heureux, a-t-il dit :
Heureux qui voyage En bon équipage Qu'il ne nourrit pas !
Ainsi, et toujours sans nourrir l'équipage, il va avec la maréchale de Rochefort au-devant de la dauphine, et plus tard à Rome, avec le duc de Chaulnes. C'est tout un brillant épisode de sa vie, que ce voyage de Rome. Admis à faire son compliment au Pape, lors de la première audience, où l'ambassadeur étoit accompagné et suivi d'un brillant cortège, il fit ce compliment en italien , et le Sainl-Pere lui répondit honnêtement et gaîment. Dans ce voyage, dans ce séjour à Rome, la verve du petit homme redouble; il écrit à sa cousine de charmantes lettres; il lui dit qu'il veut épouser Pauline (Pauline de Grignan); qu'il en demande la permission au Pape ; qu'il la fera comtesse d'Avignon. La vieillesse est autour de lui, il se doute de quelque chose par de certaines supputations, mais il ne la sent point du tout ni au corps ni à l'esprit. 11 monte à la boule de Saint-Pierre, et chante cet événement ; il chante tous les beaux endroits de Rome, les palais, les cours, M"'^ Lanti. Il chante et est chanté. Le duc de Nevei*s, dont il provoque la verve, s'écrie, après le départ ae sa sœur, M™' de Bouillon :
Sans un peu de Goulange on mourroit en ces lieux.
C'est ainsi qu'il falloit à Richelieu quelques dragmesde Boisrobert; il semble qu'en faisant son hémistiche le duc de Nevers dut avoir ce rapprochement dans l'esprit.
Le séjour à Rome se prolongea assez pour que Coulanges
éprouvât une grande joie à revoir la France, où il continua à
vivre au gré de l'étoile la plus errante et la plus libertine qui fut
amais. Nous sommes en ce moment comme sa cousine, qui ne
sait où le prendre. Où ôles-vous? A. Sainl-iVlartin? à Aleudon? h iiaville? Quel est le bienlieureux endroit qui possède l'aimable et jeune Coulanges? 8a femme, étonnée de ses courses continuelles, voudroit, pour lui épargner la fatigue, inventer une machine qui le lançât d'un lieu à un autre. Oh ! qu'on eût bien dû, tout exprès pour ce petit homme, inventer dès ce temps-là les chemins de fer! A défaut de chemin de fer, le cardinal de Bouillon lui envoie son équipage, qui l'amène à Saint-Martin, où il fait des triolets : u Je vous envoie des triolets, enfants de Saint-Martin, » De Saint-Martin, il va avec M^^ de Louvois à Meudon, à Tonnerre, à Anci-le-Fvanc. A Tonnerre, c'est le bruit, les réceptions; à Anci-le-Fianc, le calme, la vie de M™" de Sévigné aux Rochers; seulement la marquise de Bourgogne est encore plus grande dame que celle de Bretagne. Coulanges raconte de ce pays des scènes qtii ressemblent à celle du marquis de Carabas : A qui ces terres? A madame. Ce château? A madame. Et tout est madame. Des paysans apportent des cadeaux, il reçoit les cadeaux et les compliments, et égaie tout le monde. « Je me porte si bien, ma bonne humeur et mon appétit sont si bien revenus, et ma veine poétique est si bien ouverte, qu'il n'y a sottise dont je m'a^ise ici pour me réjouir premièrement, et puis pour réjouir raon prochain. » Ainsi c'est d'abord lui qu'il veut réjouir, et il a raison. C'est en pareille matière, assurément, qu'est excusable la pratique de cette maxime. « Charité bien ordonnée commence par soi. » Horace en fait un précepte de son Art poétique : <( Si tu veux me faire rire, commence par rire toi-même. Réjouis-toi d'abord, et tu me réjouiras ensuite. »
Mais pendant que notre imagination est encore en Bourgogne, il nous faut nous tourner vers la Picardie. Coulanges aime ce pays, et depuis qu'il a soupe à Amiens, visité son église et vu le chef de saint Jean dans sa châsse, il se déclare prêt à soutenir, envers et contre tous, que les Picards sont chrétiens. Oui certes, ils sont chrétiens, témoin ces chanoines de Picquigny, don lies cloches sont si bien pendues qu'elles empêchent les
gens de dormir ; témoin encore, M. de Noyon, qui a le mauvais esprit de gâter la foire de Chaulnes, d'où il éloigne les danseurs de corde, chanteurs et bateleurs, ne pouvant souffrir, dit-on, même les violons dans son diocèse. Ce que ne sauroit bannir M. de Noyon, c'est la joie et la gaîté que Coulanges apporte avec lui; ce sont les douces et innocentes folies dont il réjouit les hôtes un peu tristes de Chaulnes et de Picquigny. Folies de la nature de celles de cet homme d'Athènes, qui croyoit que tous les vaisseaux du Pirée étoient à lui :
Loin de Paris, où tout m'offense.
Je vis ici dans l'abondance.
Me voilà riche, Dieu merci, Me voilà duc et pair de France.
Une fois qu'il donne dans les visions de ce bienheureux fou d'Athènes, il va jusqu'au bout, et, se rappelant ses voyages aux États de Bretagne avec le gouverneur, il lui semble qu'en ce temps il étoit aussi gouverneur de Bretagne. Qu'on ne guérisse pas ma folie, dit-il :
On me feroit un mauvais tour; Qu'en tous lieux elle m'accompagne, Et que je sois au premier jour Encor gouverneur de Bretagne !
Avouons que Gros-Jean a plus de frais d'imagination à faire pour détrôner le Sophi, que Coulanges pour prendre à M. de Chaulnes son duché et son gouvernement. Pauvre duc ! pauvre gouverneur ! A Chaulnes, il ne revoit que la cour ; dans la li-. berté de ses champs, il regrettoit le brillant entourage de Versailles. Coulanges le prêchoil en vain :
Défaites-vous de l'envie De Paris et de la cour
Demeurez eu Picardie; Ghaulnes est un si beau s('îj()ur!
— Je ne saurois.
— Menez une douce vie.
— J'en raourrois.
De cette douce vie, lui Coulanges s'arrange très-volontiers. Il chante les rossignols du parc de Ghaulnes et aussi les bons dîners qu'on fait dans ce beau château, et le maître d'hôtel qu'il honore :
Honorons Monsieur Honoré, Car il est honorable.
Ces bons dîners, ce M. Honoré, il les retrouve à Paris, à Versailles, partout.
En jours maigres comme en jours gras,
Vive l'hôtel de Chaulne !
Tous les jours des mets délicats.
Des poissons longs d'une aune.
Croyez que ces poissons longs d'une aune sont fort de son goût, et que de l'humeur de ce rieur dont parle La Fontaine, c'est toujours à eux qu'il a à parler, et qu'il les préfère beaucoup aux carpettes et perchettes que lui sert M"'^ de Coulanges. Oh ! quel bon endroit pour faire pénitence, que cet hôtel de Chaulnes ! Parlez-nous surtout du triomphe du mercredi en Carême.
Le vrai triomphateur de ces somptueux festins nous a fait de l'un d^eux une description qui est un curieux tableau de certaines mœurs du temps, et qui feroit croire que beaucoup des convives de l'hôtel de Chaulnes avoient oublié leur civilité puérile et honnête. Il y a une M™*' de Saint-Germain qui envoie à Coulanges un poisson tout entier sur son assiette, après l'avoir.
quoiqu'il proteste ne vouloir pas de sauce, arrosé à plusieurs reprises avec sa cuiller, sortie toute fraîche de sa belle bouche. Cette beauté de la bouche étoit elle-même une sauce qui faisoit passer cela. Il y a aussi une M"'*" Du Bois, qui rit avec éclat ; uneM'"*deLasalle, qui ne se sert que de ses dix doigts, li En un mot, je ne vis jamais tant de saleté ; et notre bon due, avec la meilleure intention du monde, fut encore plus sale que les aures. w Goulanges. d'abord choqué, finit par s'amuser de ces ridicules, et par sa gaîlé pousse à leur exagération, se mêlant franchement au jeu, et faisant convenir tout ce monde, qu'il n'est rien de tel que d'être du même pays, de parler la même langue, et que la moindre personne qui surviendroit les troubleroit infiniment.
Nous n'avons nommé qu'en passant Saint- Martin, cette belle abbaye où le cardinal de Bouillon étaloit tant de magnificence. Ce lieu mérite qu'on y revienne. Là aussi, notre petit Coulanges est le plus désiré, le plus choyé des hôtes. Quel pays de Cocagne, que celte abbaye ! Quelle chère on y fait! (Des ragoûts qui parlent plusieurs langues, mais Coulanges les comprend toutes.) Et en quelle compagnie! avec tout ce qui s'appelle Bouillon, LaTrémouille et Créqui. C'est à Saint-Martin et après des discours pleins d'honnêteté et de caresse que lui a faits M'ïe de La Trémouille, que notre chansonnier, malgré toute sa philosophie, s'aperçoit et fait la réflexion qu'une grande naissance a pour lui de grands charmes. Sa philosophie n'étoit pas plus en désarroi le jour où il conduisoit à la comédie les duchesses de Valentinois, de Villeroi, et de la Feuillade : tout fier d'être avec avec elles sur le premier banc d'une loge, pour voir jouer Cinna, qu'il trouva ce jour-là plus admirable que jamais. Si à l'hôtel de Chaulnes, Coulanges fait si bien son carême, à Saint-Martin il va se reposer de ses dévotions et de ses austérités; oui, austérités; écoutez ceci : un jour, le cardinal vient le chercher comme de coutume ; le petit homme s'excuse, il étoit en train de faire son jubilé, et il lui falloit encore deux jours pour lui donnej- sa perfeclion. Oh! le bon apôtre ! Mais
pourquoi ne l'eroit-il pas son jubilé, ce joyeux chansonnier? H n'y a dans son fait aucune hypocrisie, rien qui ressemble à la haire et à la discipline de M. Tartuffe. Donc il lui a fallu résister courageusement ii la proposition du cardinal; en sorte que le voici encore dans le cilice et la cendre pour deux jours, au bout desquels une petite chaise le viendra prendre, et il roulera rapidement jusqu'à cette abbaye, qui pour les autres peutêtre, mais à coup sûr pour lui, est l'abbaye de Thelème, avec l'inscription sur la porte : « Fais ce que tu voudras. » Nulle contrainte pour lui dans ce beau pays ; il peut même y être triste, si la fantaisie lui en prend, ou si la goutte lui en donne les motifs, c M"»^ de Coulanges n'a qu'à venir à Saint-Martin, elle m'y trouvera les coudées bien franches, et d'une liberté et d'un air qui lui feront voir combien je suis aimé dans cette maison, et considéré du galopin jusqu'au maître. » Mais il y a des Bouillon ailleurs qu'à Pontoise; il y en a à Navarre, près d'Évreux. Vite un voyage à Navarre, car ces Bouillon se mettent à aimer Coulanges, à l'exemple du cardinal. « Dites, Mesdames (M"»" de Sévigné et de Grignan), que votre petit cousin n'est pas un homme fort considéré; il ne peut aller d'un côté, qu'on ne crie miséricorde de l'autre. » Cela veut dire que voici M'"'' de Louvois qui se croit abandonnée, parce qu'il va à Évreux, et qu'elle ne lui permet de partir que sur l'engagement qu'il prend de ne la pas quitter d'un moment à son retour, et d'aller avec elle cogner et recogner, à Choisy, depuis le matin jusqu'au soir.
A Choisy, c'est comme à Chaulnes, la chair y est splendide : « On est obligé d'y avoir deux tables, par la quantité de monde qui s'y trouve : un lansquenet ensuite, et puis des promenades délicieuses. Choisy est un séjour enchanté. Autre ressemblance avec Chaulnes, M'"^ de Louvois s'ennuie et est triste parmi ses grandeurs; elle a besoin que la gaîté de Coulanges l'anime, la réveille, u M"'*^ de Louvois est toujours la femme la plus malheureuse au milieu de ses trésors; et moi, le petit homme du monde le plus heureux au milieu delà plus parfaite indigence.»
Arr^lons-nous un moment à cet aven si complet d'indigence. Goulanges, il nous l'a dit en prose et en vers, étoit pauvre, et ce n'est pas seulement la rime, mais aussi le destin, qui vouloit que sa cassette logeât la disette. Cette pénurie le réduisoit parfois à-la nécessité de faire des dettes. Quoi qu'ait dit Punurge à la louange des prêteurs et des emprunteurs, l'état de ces derniers seroit très-agréable s'il ne falloit rendre. Wais cette obligation gâte un peu leur affaire. On court le risque de voir apparoître le créancier dans le moment le plus inopportun. C'est ce qui arriva un jour à Coulanges. Il avoit 100 francs. 100 francs! Quelle somme ! Cela lui paraissoit presqu'aussi considérable qu'au savetier les 100 écus de l'homme de finance. S'il n'y voyoit pas tout â fait tout l'argent que la terre avoit depuis cent ans produit pour l'usage des gens, c'étoit assez pour lui permettre déboire et de s'amuser à la foire; il n'étoit pas en ce moment très-diflficile en fait de plaisirs. Ces plaisirs, il croyoit déjà les tenir, par la précaution qu'il avoit eue de consigner ses créanciers à sa porte, tout comme eût fait don Juan. Tout k coup la malice ou la maladresse d'un portier laisse pénétrer jusqu'à lui un M. Dimanche, qui avoit flairé les bienheureux 100 francs. Coulanges, qui n'étoit pas don Juan, ne s'en tire pas aussi bien que ce dernier, et n'en est pas quitte pour demander des nouvelles de madame et de mademoiselle Dimanche; les 100 francs lui échappent, et voici tous ses projets de plaisir à la foire qui se renversent et se répandent comme le pot au lait de Perrette. Mais vous connoissez bien mal ce petit homme, si vous croyez qu'il se désole d'une aventure si propre à être mise en chanson. Donc cette aventure, il la chante sur l'air d'un rigodon de l'opéra de Galathée. Les 100 francs étoient envolés, mais la bonne humeur étoit restée, cette bonne humeur qui lui a inspiré ce couplet :
Que Bazin s'en aille en Suède,
Qu'en Portugal demeure Oppède, *
C'est un effet de la faveur.
(l'en est un de la Providence Que je dois d'assez bonne humeur Pour vivre heureux dans l'indigence.
C'est donc en vain que nous avons arrêté au passage l'indigence de Coulanges, espérant rompre la monotonie de ses prospérités par quelque chapitre de ses infortunes. Comment tirer ce chapitre de ce qui semble moins une peine pour notre philosophe qu'un des éléments de son bonheur ?
Ce chapitre que nous méditons, et dont il nous semble que ce seroitici la place, cherchons-le et nous le trouverons peut-être. Car enfin, cette vérité, que nul n'est parfaitement heureux en ce monde, a dû se réaliser, même pour Coulanges, et il doit avoir eu ses chagrins, ce petit homme à qui la joie seyoit si bien. Sa cousine de Sévigné nous fait entrevoir qu'il en eut quelquefois. D'abord, nous avons vu comment il avoit été trompé dans ses espérances d'ambition. Maintenant ses filles bien-aimées, ses chansons, nt lui causèrent-elles point quelque désagrément? Nous ne parlons point de l'obstacle qu'on pourroit croire qu'elles ont mis à sa fortune comme magistrat, si l'on prenoit à la lettre la réponse de Guilleragues (Guilleragues, qui sait et parler et se taire!) au couplet sur le lit vert de Sucy, où il fait intervenir à la naissance du fils de Jeanne d'Ormesson, les fées qui prédisent que l'on verroit sa carrière bornée par quelques couplets de chanson. Auprès de qui et à quel propos pouvoient-ils être un obstacle, ces couplets si innocents où Coulanges ne chante que des lancelots, des pains bénis ? Quel chagrin lui ont-elles donc causé, ses chansons? Le voici : un jour qu'il revenoit de Tonnerre etd'Anci-le-Franc, il trouva qu'elles s'étoient émancipées jusqu'à paroître dans le public. Lui, le gai convive de Saint- Martin, de l'hôtel de Chaulnes, on l'avoit imprimé tout vif, on en avoit fait monsieur l'auteur. On ne lui avoit pas demandé sa permission pour publier ses chansons, dont le choix avoit été assez mal fait. Dans une préface, on entretenoit le public de ses qualités solides et agréables. On donnoit des preuves
de ces dernières, dit avec malice M""-* de Coulanges, qui paroîl penser qu'il eiJt peut-être été difficile d'en fournir des premières. (( Monsieur de Coulanges a trouvé une grande affliction à son retour, etc. » Une grande affliction ! ce n'est ici qu'une manière de parler, et nous nous permettrons de réduire cette grande affliction aux proportions d'une petite contrariété. Encore le succès du volume consola bientôt l'auteur, heureux au fond de joindre à l'approbation de ses amis et commensaux celle du public.
Comptons; voici deux chagrins que nous avons déjà trouvés; quel sera le troisième? Le troisième, ma foi ce sera la goutte. Rabelais estime les goutteux et trouve qu'ils sont volontiers gens de bien. Les gens de bien sont aussi volontiers goutteux ; leur ronde et franche nature est amie de la bonne chère, et à la suite de la bonne chère la goutte arrive :
Le cruel mal que la goutte.
Quand la diablesse s'y boute Elle vous met en déroute Les pieds, les mains, les genoux ; Faut-il que je la redoute?
Faut-il aussi qu'il m'en coiite De n'oser boire une goutte De ces vins piquants et doux ?
On voit qu'il est facile de trouver des rimes à goutte, et c'est déjà pour notre chansonnier une compensation à ses douleurs, c'est aussi une occasion à ses amis de lui témoigner leur bienveillance :
Chacun me présente le poing
De peur qu'un faux pas je ne fasse.
A Grignan, il a pour lui présenter le poing la charmante Pauline, dont il est toujours amoureux ; à Paris, son aimable
cousine de Sévigné. Mais, quand elle est loin de lui, celte dernière ne lui est pas moins bonne en de pareils moments par les jolies lettres qu'elle lui écrit : « Mon cher Goulanges, hélas! vous avez la goutte au pied, au coude, au genou. La douleur n'aura pas grand chemin à faire pour tenir toute votre petite personne. Quoi ! vous criez, vous ne dormez plus, vous ne mangez plus, vous ne buvez plus, vous ne chantez plus, vous ne riez plus! Quoi ! la joie et vous, ce n'est plus la même chose!» Peut-être ne boit-il plus, le régime le veut ; mais on ne lui défend pas de rire et de chanter, et il profite de la permission. M"'* de Sévigné en convient ailleurs : après un effort pour se représenter Goulanges au lit, affligé dans toutes les jointures de son petit corps, et ne remuant ni pied ni patte , elle s'étonne surtout que de ce triste état il puisse sortir un couplet de chanson. Une autre fois elle-même est témoin de la bonne humeur qu'il oppose à son ennemie, et il faut l'entendre raconter comment elle est venue, avec M"^ de Ghaulnes, souper chez M"'^ de Goulanges, dans le cabinet de Goulanges, qui a la goutte comme un petit débauché. Il crie, on le porte sur le dos, il voit du monde, il souffre, il ne dort point, mais tout cela se fait comme pour rire; il ne souffre pas même ses douleurs sérieusement. Oh ! le joli chapitre que celui de la goutte de Goulanges, racontée par sa cousine! Oh ! la jolie chose que cette goutte du petit homme! et combien lui-même en sait tirer parti presque autant que M'"^ de Sévigné de son rhumatisme dont elle se promettoit de faire un livre qui eût bien été le plus agréable livre possible sur cette matière. Ges charmants esprits égayenl tout ce qu'ils touchent du bout de leur plume. Il n'est rien qu'ils ne fassent tourner au profit de leur enjouement, et avant qu'un spirituel écrivain eût inventé la théorie des petits bonheurs, ils en pratiquoient aussi heureusement que lui la science. Voici donc, tout calcul fait, que la goutte de Goulanges a des circonstances et dépendances si agréables, qu'il nous faudroit peut être la retrancher du nombre de ses chagrins. D'ailleurs elle ne le visite qu'à de rares intervalles, et finit même par l'oublier tout à fait, si bien qu'il se
met à la provoquer, h trouver qu'elle est une goutte bien maladroite et qui sait mal son métier, et que ce n'est pas la peine de se priver pour elle de ces bons vins qu'il aime, et de ces excellents repas auxquels on l'invite. Tous les traits de vin qu'il avale tous les jours, sont, dit-il, comme autant de coups qu'il donne à sa goutte, qu'il croit bien morte (ce qui le rend si hardi), et qu'il pense avoir noyée dans la rivière de Seine pour s'y être baigné sans précautions quelconques tout un été. Ainsi il a suivi pour sa goutte le conseil de Trissotin à la princesse Uranie, pour sa fièvre : il l'a noyée de ses propres mains.
Puisque la diversion que nous cherchons nous échappe, retournons à l'homme heureux. M"»^ de Sévigné a dit du cœur humain, que c'étoit sa fantaisie d'être content. C'est aussi celle de Coulanges. Il faut avec lui en prendre son parti. Ce qu'il apprécie surtout, c'est cette liberté dont il jouit. Dans ses continuelles excursions, outre l'agrément qui l'attire au dehors, il y a le bonheur de quitter son ménage, bonheur si doux qu'il le chante :
Heureux qui n'a ni feu, ni lieu, Ni femme qui le gêne !
La sienne ne le gêne pas assurément. Très-recherchée ellemême, elle se plait aussi à aller seule, et l'on n'a jamais vu de petit ménage mieux assorti pour la facilité de se passer l'un de l'autre. Des enfants, ils n'en ont pas ; nous ne savons si madame s'en afflige, mais monsieur en est fort aise. Que feroit-il au logis de cette marmaille? A peine la peut-il supporter chez les autres. Il se proclame tout d'abord le fléau des petits enfants, et avertit, dans les maisons où on l'invite à dîner, qu'on ait à les faire retirer. Ce qui ne l'empêche pas, dans une longue et trèsspirituelle chanson, de donner d'excellents conseils pour les bien élever. Même ces joies qu'il ne regrette guère pour lui, ^ les permet à son père de famille ; qu'il les goûte en secret, pourvu
qu'en public il suspende la paternité. Père charmé de votre enfant :
Quand on vous a dit d'un bon ton, Qu'il est joli qu'il est bien sage; Qu'on lui a donné du bonbon; N'en exigez pas davantage, Faites lui faire serviteur Aussi bien qu'à son précepteur.
Comme on le voit, l'ogre n'est pas aussi redoutable que ceux des contes de nourrices, et tout en se donnant les airs de vouloir dévorer les petits enfants, il a pour eux du sucre et des bonbons dans ses poches.
Mais s'il est le moins gêné, Coùlanges est aussi le moins gênant des maris. Cette liberté qu'il prend, il la laisse à sa femme. Surtout il n'est point jaloux. Comment le seroit-il, lui qui partage son cœur entre tant de femmes : Pauline de Grignan, M""^ de Louvois, etc. Ce qui fait que M'"'' de Sévigné, qu'on pourroit aussi mettre au nombre de ses femmes, lui dit, avec son enjouement ordinaire : que la polygamie, loin d'être pour lui un cas pendable, fait tout l'agrément de sa vie.
Non content d'avoir tant de femmes, il a aussi une maîtresse. Il en fait l'aveu dans un couplet :
J'aime une maîtresse nouvelle,.
Barbe Robert elle s'appelle...
Pourquoi ce prénom de Barbe? Nous avons cru d'abord, sachant moins goûter les sauces que nous n'en connoissons les origines et généalogies, nous avons cru surprendre ici l'acte de naissance de la sauce Robert. Toutefois, comme il faut n'avancer les choses qu'à bon escient, des recherches ultérieures nous ont appris que la sauce Robert étoit au monde avant Coùlanges. Rabelais la nomme, et notre chansonnier a tout à coup de ce
côlé un rival dont il ne se douloit peut-être pas. Panurge, qui se ruoit volontiers en cuisine, a connu et courtisé en son temps cette maîtresse, dont le père et le parrain figure parmi les fameux cuisiniers qu'enrôle frère Jean, peur, son expédition contre les andouilles, et qu'il enferme dans une machine semblable au cheval de Troie. Oh ! que voici, sous forme de digression, un point historique qu'il importoit d'éclaircir !
Nous avons assez suivi notre petit homme hors de son logis, pour pouvoir nous y enfermer un moment avec lui. Ce logis, qu'il quitte si facilement, avec joie il y revient, l'ayant arrangé de façon à y trouver au besoin un refuge et un asile. Aussi philosophe en son genre que Pascal, qui a dit : que tout le malheur d'un homme venoit de ne pas savoir rester dans sa chambre, Coulanges savoit garder la sienne, et s'y étoit entouré des objets de ses fantaisies, doux et futiles objets qui l'occupoient plus que le problème de la destinée humaine. 11 s'étoit fait une galerie de portraits. C'étoit assez la mode des portraits au xviF siècle. On les demandoit au double talent de l'écrivain et du peintre, à la plume et au pinceau. Que pouvoit-il faire de mieux le petit Coulanges dans son oisiveté affairée et si bien remplie, que de se donner les innocentes manies de son époque? Plus tard ayant vu à l'hôtel de Guise, chez M""^ la duchesse de Nemours, une collection de pierres précieuses, il fit succéder ce goût à celui des tableaux.
Mon goût n'est plus pour les tableaux, J'aime les cornalines.
Nous ignorons jusqu'à quel point il satisfit à ces caprices un peu chers, mais c'eût été dommage qu'il s'y fût ruiné, lui qui étoit si facilement heureux.
Témoin de son bonheur, sa fenmie est un peu tentée de s'en moquer, et en mainte occasion elle succombe à la tentation. « M. de Coulanges, dit-elle en une de ses lettres (1696), a toujours plus d'affaires que jamais, et toutes de la même irapor-
lance, mais elles sont agréables quand elles le rendent heureux. C'est de cela qu'il est question. » Un jour qu'il écrivoit à M""" de Sévigné, sa femme survient et l'interrompt pour dire aussi son mol, et elle raconte qu'elle arrive et qu'elle trouve un vieil enfant (c est de son mari qu'elle parle), entouré de jouets et tout ravi dans la contemplation demies poupées; il sait lire et écrire, cet enfant. Plus lard elle le représente revenant de Versailles avec un portrait que lui a donné le duc de Bourgogne, et plus content que le héros du jour, le maréchal de Yillars; puis elle ajoute : «Tout Paris dit qu'il va être fait duc. Je ne dis pas M. de Coulanges. » Nous n'imiterons pas M"^^ de Coulanges, nous ne nous moquerons point de cette simplicité d'enfant qui est un des agréments du caractère de notre chansonnier. Cette simplicité, il la portoit à un degré tel, qu'il falloit en effet avoir soin de lui comme d'un enfant. Pratiquant un peu à la lettre le conseil évangélique, d'imiter les lis et de ne pas s'inquiéter du vêtement, il laissoit M^'** Dugué-Bagnols, l'intendante de Lyon, le fournir de calottes et de lunettes :
A mon âge on a grand besoin De calottes et de lunettes C'est toujours vous qui prenez soin De ces nécessaires emplettes.
Et qui me faites voir encor Qu'il est pour moi des louis d'or.
Je vous adore jour et nuit, Je vous aime plus que ma vie.
Vos sapâtes (1) font un grand bruit.
Je les chante et je les publie ; J'attends encor de vos bontés.
Mitaines et manteaux fourrés.
Passe pour les mitaines et les manteaux, mais les louis d'or,
(1) Sapâtes, présents dont l'auteur ne se fait Das connoître. Le mot et la chose sont originaires d'Espagne.
cela sort un peu de la coutume des présents. Toutefois il n'en a point honte et ne veut pas faire raal à propos le glorieux ; d'ailleurs, il est souvent sans argent (Fortune sans argent me laisse). M"»* l'intendante, au contraire, a des écus comme la boulangère de la chanson, de la chanson qui n'est point de Coulanges, mais dont il pourroit s'appliquer le refrain : (( Elle en a, car je les ai vus. »
Ainsi vivoit le petit Coulanges faisant bonne chère, passant de la table des grands seigneurs à celle du cabaret, qu'il ne dédaignoit pas :
Un fameux cabaret a cent fois plus d'attraits Que le plus beau palais.
Et à force de bien vivre et de courtiser les sauces, il croissoit en embonpoint et en rotondité, ce qui justifioit la descendance qu'il prétendoit tirer de Louis-le-Gros, car il ne pouvoit trouver de meilleur moyen de se mettre à l'aise parmi les ducs et grands seigneurs, ses hôtes, que de se faire du sang royal de France. Les années se succédoient sans lui rien ôter de sa bonne humeur et de sa bonne santé. A Rome, il avoit laissé la vieillesse en France. En France, il ne la retrouvoit pas; elle et lui ne pouvoient se rencontrer. Il alloit en avant par les années, c'est M°'^ de- Sévigné qui le dit, mais à reculons contre le baptistère, et l'on eût pu lui appliquer la vive et pittoresque image de Montaigne, que le temps entraînoit à reculons. Lors d'une certaine attaque de goutte qui avoit apparemment mêlé à son enjouement quelques pensées noires, M"»'^ de Coulanges avoit dit : t Je le plains s'il est jamais obligé de se croire vieux. » Cette triste obligation ne lui vint pas ; quant à cette attaque de goutte, ce ne fut que l'affaire d'un moment, qu'une lutte dont il sortit victorieux, offensant bientôt les goutteux ses confrères, par la façon insolente dont il frappoit du pied, dans le temps qu'eux ne pouvoient se remuer. Aussi l'auroient-ils étranglé s'ils l'avoient pu : « Rien n'est plus extraordinaire que l'état jeune et
florissant dans lequel je me trouve, écril-il de J*aris ci M"'* de Sévigné; vous perdez bien de n'être point ici pour me voir. Combien danserions-nous ensemble aux chansons ; c'est un divertissement à la mode. Voilà donc qu'après avoir, comme la cigale de la fable, chanté tout l'été, non seulement il chante encore, mais, prenant au sérieux le conseil railleur de la fourmi, il danse maintenant. Il danse aux noces de son fils Barbezieux (le fds de M"^*^ deLouvois), à celles du duc d'Albret et de M"" de La Trémouille; il danse aux chansons, peut-être aux siennes. La mort frappe autour de lui les amis et les connoissances de sa jeunesse : sa cousine de Sévigné meurt après lui avoir écrit une dernière lettre, où elle lui demande place dans la hotte où il met ses amis, s'il a pour eux une hotte (1) ; ensuite le duc de Ghaulnes, qui depuis quelques années alloit pesamment son chemin, portant une valise trop pleine (allusion à sa rotondité), et qui l'embarrassoit dans cette fin de voyage que Goulanges poursuivoit si légèrement, quoique sa valise fut aussi assez lourde; puis un petit laquais qui chantoit fort bien. Grand motif à un chansonnier de le regretter. Mais pourquoi ne seroit-il pas mort, ce pe tit laquais? M. le duc de Sully, M. de Rebenac sont bien morts. On le voit, il se console presque de cette perte avec la ballade de Villon, et en pensant aux neiges d'Antan.
Sur ses vieux jours (il faut bien nous décider à prononcer ces mots, Goulanges ayant vécu jusqu'à 8/| ans), nous le trouvons retiré à Ormesson, et n'en sortant plus que rarement. Ge n'est pas qu'il ne soit capable d'entendre encore l'appel que lui font ses amis ; Hamilton, par exemple, qui lui demande s'il ne sortira d'Ormesson qu'après la prochaine moisson :
Prétendez-vous faire vendange Ghez le bonhomme Palémon, Tranquille et paresseux Goulanges?
(1) A quelle hotte M"'e de Sévigné fait-elle allusion? Ce n'est pas sans doute à celle des chiffonniers. Un passage des Souhaits^ comédie du Théâtre italien, nous apprend que les banquiers avoient aussi une hotte, même
Ce bonhomnie Palémon, c'est lui-même; il appelle son château la maison de Palémon. Tranquille et paresseux, voici des épithètes un peu nouvelles qu'on lui applique ; elles conviennent à son âge, mais qu'importe son âge? sa gaîté et sa muse ne lui font pas défaut. Tandis que sa femme, peut-être plus convertie que lui â la retraite, goûte les entretiens solides de Catinat, son voisin à Saint-Gratien, lui continue à chanter et fait les couplets que l'on sait sur le morceau de pomme qui n'étoit pas digéré, et sur son poétique espoir d'aller à cent ans et d'être mis dans la Gazette :
Seroit-elle muette Si j'alloisà cent ans?
Après avoir parlé si longuement de Coulanges, que dire de ses chansons, qu'il nous semble que nous avons assez fait connoître, rien qu'à raconter la suite de cette vie heureuse, qui après avoir trouvé quelqu'obstacle du côté de la fortune, s'est si vite répandue dans les plus faciles et les plus aimables plaisirs ? Coulanges et ses chansons ne font qu'un ; elles naissent de sa gaîté, et la font naître à leur tour. Ce sont elles qui lui rendent sa bonne humeur quand par hasard il l'a perdue, et cela lui arrivoit rarement.
Rien ne me rend ma belle humeur, ' Comme ces chansonnettes.
Par elles il est philosophe, plus philosophe que Zenon, Épictète et la bande stoïque :
Leur sage, qu'ils croyoient heureux.
Épuisa leurs louanges ;
une petite hotte. Coloaibine énumérant à Isabelle ceux qui vont se prendre dans ses filets, y fait venir le caissier avec son comptoir, le juge avec ses épices, le banquier avec sa petite hotte. Sans doute il s'agit de quelque meuble où l'on mettoit les objets précieux.
J'en connois un plus sage qu'eux.
C'est l'enjoué Coulanges.
Est-il étonnant qu'elles lui rendent sa belle humeur, ces chansons? Elles lui coûtent si peu de peine! Tout ce que vouloit écrire Ovide, il l'écrivoit en vers ; tout ce que dit et pense Coulanges, il le dit et le pense en chansons. Son cerveau est comme un moule à couplets, où il ne peut rien jeter qui n'en ressorte à l'instant sur un air quelconque. Il abuse même de sa facilité à cet égard ; tout sujet lui est bon et lui agrée : qu'une puce le pique, tout aussitôt la démangeaison de rimer lui vient, et il met la chose en vers. En vers, il donne le nom de sa rue ou une adresse pour avoir le teint frais. Rentre-t-il fatigué chez lui, ce qu'il a de plus pressé, ce n'est pas de se mettre au lit, mais de faire un couplet pour dire qu'un homme fatigué est bien entre deux draps. Au réveil, il se sent plus dispos encore, vite un couplet pour demander ses mules ; il est vrai qu'alors, il fait rimer chambre et descendre ; on pourroit croire qu'il n'est pas encore bien éveillé, mais c'est que le petit homme n'y regarde pas de si près. Pour éveillé, il l'est, je vous l'assure, si bien qu'il seroit assez en veine pour faire comme ce Lancelot Turpin, si plaisamment chanté par lui, et qui écrivit :
En sortant de son lit un sonnet à Denise.
Oui, le petit Coulanges seroit tout à fait capable d'un pareil exploit.
A défaut du sonnet à Denise, nous avons la chanson de Monsieur et de Madame Pinard. Ce M. Pinard avoit été secrétaire d'État et avoit fait bâtir le château de Louvois. Aussi, c'est à Louvois que Coulanges le chansonne, lui donnant un cachet de philosophique bonhomie qui rappelle le Petit homme gris de Béranger. Le petit homme gris de ce dernier est un pauvre diable qui en décembre souffle dans ses doigts faute de bois. M. Pinard, au contraire, est riche; il sort de son château en
habits magnifiques ; il va voir ses bois de Germaine ; et cepeirdant au milieu de toute cette richesse, il est philosophe et sage à sa manière, prenant le temps comme il vient :
Pinard voyant la pluie, Laissoit pleuvoir, Et dans sa galerie Alloit s'asseoir Mettant dans le beau temps tout son espoir.
Laisser pleuvoir, cela est d'une bonne philosophie et vaut mieux que la prétention de faire la pluie et le beau temps. G'étoit la philosophie parisienne au bon temps des badauds. « Il vaut mieux, dit un des personnages de la comédie des Proverhesy faire comme on fait à Paris, laisser pleuvoir. Ainsi faisoit M. Pinard, qui pour ce trait seul, mériteroit lui aussi d'être comparé à Épictète. Ce laissoit pleuvoir ne donne-t-il pas l'idée du sustine des stoïciens mêlé à l'espérance chrétienne du retour du beau temps? On pourroit faire tout une page de commentaires sur ces cinq vers, si l'on ne craignoit de ressembler un peu au docteur Mathanasius. Quelque chose cependant dérange nos idées au sujet de la sagesse de M. Pinard ; fort sur le sustine^ il praliquoit mal Vabstincy témoin certain poêlon dont il se servoit quand il avoit trop mangé et trop bu, poêlon que n'a pas seulement chanté Coulanges, mais qu'il a employé au même usage. Quant à M""^ Pinard, elle ne se pique point de sagesse ; elle est vaine, met du rouge et du fard :
Elle alloit à confesse
Fort rarement, Elle entendoit la messe
Gaillardement, Mais donnoit à l'offrande
Largement.
Qu'il est vivant ce portrait ! et qu'elle nous plaît, cette M'"* Pi-
aiSLiCTi-vECA
iiard, que ses conlcssions rares, et la messe entendue gaillardement, eussent certainement brouillée avec son curé, sans cette circonstance de l'oiïrande si propre à tout faire pardonner.
C'est une des bonnes fortunes de notre sujet, que la rencontre de M'"" de Sévigné. A ce titre il nous faut citer la chanson, du reste fort jolie, que Coulanges adresse à sa cousine charmée de la lecture d'Homère. En 1776, l'aimable marquise, qui faisoit les plus sérieuses lectures, venoit de lire et recommandoit à M"'" de Grignan, VArt poétique^ du père Lebossu ( son Traité du poème épique), que Corbinelli, disoit-elle, mettoit cent piques au-dessus de celui de Despréaux. Cette question du poème épique les amena à parler d'Homère, dont elles lurent et relurent les œuvres. Très-bien venu auprès de la mère, le vieux chantre d'Ilion n'excita que les dédains de la fille, qui se plut à travestir et à mettre en caricature les personnages de ses poëmes (( Vous nous ridiculisez étrangement les héros d'Homère. » Mais si de cette campagne faite dans V Iliade, M™^ de Grignan étoit revenue ennuyée et dégoûtée. M""" de Sévigné en étoit sortie enchantée et triomphante. Passant tour à tour d'un camp dans l'autre, elle avoit assiégé Troie avec Achille, ou l'avoit défendu avec Hector ; elle avoit écouté, sans les trouver trop longs, les discours de l'oracle de Tylos; elle avoit pris place sur le char des guerriers allant au combat; enfin, elle étoit entrée dans toute cette mêlée, comme elle l'appelle, des hommes et des dieux, en vraie déesse elle-même^ et au risque d'attraper, comme Vénus, quelque coup de la lance de Diomède. Ce n'est pas que dans la médiocre traduction qu'elle lisoit alors (celle de M™« Dacier n'avoit point encore paru), M'^*'^ de Sévigné pût juger Homère (nulle traduction d'ailleurs n'en sauroit donner l'idée), mais elle se plaisoit à la description de ces mœurs antiques ; elle en, aimoit la simplicité et même la rudesse. Qu'Homère ne soit pas trop fier de son suffrage, elle aimoit ses héros un peu par les mêmes raisons qui lui faisoient aimer ceux de Scudéry et de Calprenède, à cause de leurs grands combats et de leurs furieux coups d'épée. Charmée de l'Iliade, M*"^ de Se-
vigne ne le fut pas moins de l'Odyssée, et ne se trouva tout d'abord pas plus étrangère à la cour du roi des Phéaciens, qu'elle ne l'étoit à celle de Versailles ; surtout Nausicaa eut toute sa sympathie, et elle se plut à lui voir laver elle-même ses robes à la rivière. Il y avoit dans cette circonstance de quoi brouiller plus que jamais M'n^ de Grignan avec le poëme épique, en dépit du pèreLebossu,en dépit du rapprochement que fait le père Rapin, des comparaisons ci longue queue d'Homère avec les seigneurs de la cour de Louis XIV, ornés de leurs perruques, de leurs rubans, de leurs canons. Cela étoit trop choquant qu'une princesse lavât elle-même ses robes et fit cette grosse besogne. (M">« de Sévigné, aux Rochers, ne se permettoit que de faire couper ses serviettes à M"^ Du Plessis.) Puis quel personnage que cet Ulysse, qui sort brusquement des flots, en rendant ce qu'il a avalé de l'onde amère ! A son aspect, M"i^ de Grignan s'écrieroit volontiers, comme dans Montaigne les Européens à la vue des sauvages : «Mais quoi! il n'a pas de haut-de-chausses!» C'est toute cette histoire qui a inspiré à Coulanges sa chanson, et il se tire très-gentiment de cet agréable sujet. Lui, il ne ridiculise pas les héros d'Homère, cependant il les déguise un peu pour les accommoder au style de ses vers, qui n'est pas le style épique. Chez lui Achille boude dans un coin ou retrousse ses bras jusqu'au coude, et Ulysse paroît fait comme un gueux quand il rentre dans son pauvre ménage. Cependant, dit-il à sa cousine:
Cependant ces deux fier-à-bras
Et le fils de Tydée, Te charment par tous leurs combats
Et leurs grands coups d'épée.
Le Tasse étoit ton bien aimé,
Tu ne pouvois t'en taire Altri tempi, altre cure.
Maintenant c'est Homère.
Quant à Nausicaa, il raconte son aventure très -légèrement et
très-spiriluellenient, «t conclut par conseilh^r à M""^ de Sévigné d'avertir la comtesse qu'elle chérit tendrement :
Qu'infantes de l'antiquité,
De race bonne et belle, Avoient une simplicité
Qu'on ne voit pas en elle.
Il y a dans cette fin un petit coup de patte contre la chère comtesse. Cette simplicité antique qui ne pouvoit plus être dans ses mœurs et dans ses manières, elle eût pu l'avoir dans son cœur et dans son esprit, en goûter par l'imagination le charme réel qu'avive encore le contraste avec une civilisation plus raffinée, sentir ces choses comme les sentoit sa mère, qui pour cela ne se fut pas plus accommodé qu'elle de laver ses robes à la rivière, même aux Rochers, même à Livry, et lorsqu'elle se faisoit bergère et s'entouroit de moutons. Voilà comme, quelque soit le jugement porté sur la mère et la fille, tous les témoignages contemporains des parents et des amis tournent à l'avantage de l'une et au détriment de l'autre. Le petit Coulanges a dit ici, sans s'en douter, son mot dans le procès, et nous aimons à le recueillir,
D'Homère passons aux pains bénits, et commençons par celui de Baville. Dès qu'il sera sorti du four, Coulanges se promet de danser autour, au son du fifre et du tambour. Peu s'en faut qu'il ne fasse, dans cette circonstance, danser aussi le père Bouhours (David a bien dansé devant l'arche); mais non, il se contente de faire chanter le père jésuite au lutrin, tandis qu'un autre père, le père Rapin, l'accompagne, et que du coin de l'œil le curé lorgne les pistoles qui entourent le cierge. A Livry, la scène est plus amusante et plus variée. Coulanges, à quiM"«^de Scudéry a dit qu il étoit tantôt Calot et tantôt Raphaël (Sapho, qui va trop loin se perd), Coulanges est comme le Téniers de cette petite kermesse flamande dont il nous met sous les yeux le tableau; rien n'échappe à son pinceau naïf, ni les broches qui
tournent et qui font rire les moines (et moines en riront), ni les marchands de macarons et de pain d'épice, qui disent d'approcher aux nourrices et aux enfants, ni les pèlerins qui arrivent au son des trompettes, suivis bientôt des dames de Paris et de Versailles; ces dames, ce sont l'aimable Heudicourt, Mongeron, Sansay la comtesse, puis Coulanges (la femme de l'auteur. Lebasan mettoit son chien dans ses tableaux, Coulanges y met sa femme), qui ressemble à un petit ange descendu des cieux. Les peuples de Ghelles et ceux de Clichy sont dans l'admiration. Même les oiseaux prennent part à la fête, et vont chercher leurs petits pour les amener
Voir les banderolles.
Sur le pain béni.
A défaut du père Bouhours, pour chanter au lutrin, nous avons ici l'abbé Testu, qui donne et dirige la musique :
Une femme brune Dit : le connais-tu Ce monsieur l'abbé Testu?
Dans cette tribune, C'est ce nez pointu.
Nous, Madame (nous répondons à la femme brune), nous le connaissons cet abbé Testu ; il a l'esprit comme le nez, et est le premier homme qui ait eu des vapeurs. Mais il n'en doit pas avoir aujourd'hui au milieu de cette belle musique et devant ce beau pain béni. Et M™*^ de Sévigné. où est-elle? Comment ne pas la demander à Livry, dans ce pays qu'elle aime. Un garde bois a la même pensée que nous. Un moine s'avance (j'aime mieux ce moine que ceux qui regardent tourner les broches), qui nous répond qu'elle est en Provence avec sa fdle :
Elle est enchantée Auprès de Grignan.
Nous eussiois pu nous en douter, mon père; mais la léle (J«! Livry se pouvoil-elle passer sans qu'il y fût fail mention de celle qui, absente ou présente, est la sainte du lieu, la Notre-Dame de l'abbaye?
Si exemptes de fiel que soient les chansons de Coulanges, lui aussi, en ces dernières années du règne de Louis XJV, alors que la malignité éveillée de tous côtés chantoit pouille à l'univers sur l'air de Joconde , il voulut chanter pouille, sinon k quelqu'un, au moins à quelque chose, et il s'en prit aux modes de son temps. Dans une chanson assez longue il parle des jeunes gens qui se renversent sur leurs sièges devant les dames; du tabac, dont la vogue s'accroît chaque jour ; des perruques qu'on se permet de retirer pour se mettre à son aise. Retirer sa perruque! ô majesté du grand siècle, que devenois-tu? Ce qu'il y a de pis, c'est que dans les licences qu'ils prennent, les jeunes gens sont encouragés et imités par les femmes :
La femme d'un autre côté A pris part au libertinage.
Elle ne veut plus se contraindre dans son habillement, abolit le corps de Juppé, supprime la collerette, le grand habit noir, fait des visites en écharpe, et ose sortir en mules de chambre (en pantoufles). Si les maris trouvent tout cela bon, après tout Coulanges s'en arrangera aussi, et n'en prendra pas de chagrin :
Si les maris en sont contents.
Vive la mode de ce temps !
Sans cette fin un peu égayée par laquelle il coupe court à son sermon, en vérité le petit Coulanges alloit, malgré son privilège d'être toujours jeune, rentrer ici dans la définition qu'Horace a faite du vieillard : Laudator temporis acti. Nous craignons d'avoir épuisé notre sujet au lieu de n'en avoir pris que la fleur ; sans un peu de Coulanges, disoit M . de Nevers. Nous n'a-
vons point traité nos lecteurs à la mesure de M. de Nevers, nous leur avons donné beaucoup de Coulanges. Résumons-nous sur ce petit homme. Nous ne voudrions pas que l'on nous crût une trop haute opinion de son mérite littéraire. Peut-être même la littérature h'a-t-elle rien à voir dans ses chansons, assez récompensées en leur temps pour que la postérité ne s'en soucie guère; elles n'ont pas seulement donné le bonheur, mais presque la gloire à leur auteur, que l'on traitoit de poëte lyrique, et sous le nez duquel Sapho brûloit un encens si ridicule. Avec plus de mesure, ^me de Sévigné trouvoit qu'il avoit bien fait de s'y consacrer tout entier, et l'admirable avocat-général d'Aguesseaulessavoit toutes et les retenoit comme s'il n'avoit eu autre chose à faire. Un si grand succès dut enivrer Coulanges, bien que la facilité et le laisser-aller de ses chansonnettes en excluent en apparence toute prétention. En les produisant il cédoit à un talent naturel, mais aussi à un goût de son temps. Faire des chansons, c'étoit une mode dans le monde qui l'entouroit : chacun à ce métier perdoit impunément de l'encre et du papier. M. de Grignan faisoit dçs couplets ; M'"'" de Sévigné admiroit les couplets de son gendre et en faisoit aussi. Son fils commence une de ses lettres par un tercet qu'il n'achève pas, aussi malheureux avec la Muse qu'avec Ninon. Corbinelli, charmé des Lancelots, répond sur le même air et sur le même ton. Nous avons vu Guilleragues s'en mêler également. C'est comme dans ce passage de Rabelais, quand Pantagruel, le moine, Panurge, se trouvent saisis d'une belle fureur poétique : la rime les prend à la gorge. (( Nous sommes en rithmaillerie, » dit frère Jean. Frère Jean a trouvé le mot; oui vraiment nous sommes ici en rimaillerie. Si notre auteur, un peu gâté par ses contemporains, repoussoit l'expression comme trop dénigrante, nous lui citerions Gacon, un contemporain qui ne l'a pas gâté, et qui lui assigne son rang :
Tout au plus bas du sacré mont Près du cocher de Verthamont.
Cocher fameux qui t'aisoil en ce temps-là les chansons du Pont-Neuf. IN 'y a-t-il pas à nous quelque malice à rappeler èi Coulanges ce fâcheux souvenir, ce cri de l'insulteur placé derrière son char de triomphe ?
Vicomte de GAILLON.
Paris. — Imp. Renou et Maulde, rue de Rivoli, 144.
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