‹ Notice biographique (volume 4)Chapitre 6 sur 6 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mgr Conroy.— Mgr Smeiilders. — Le premier cnrdinnl canadien. — Les fêtes cardinalices.— Discours de S. E. le cardinal Tascliereau.— Voyage à Koine pour recevoir le c'.iaucau.

Deux délégués ont été envoyés de Rome au Cana-irt, depuis que Mgr Taschereau occupe le siège épiscopal de Québec Le pi-eniier, on l'a vu, fut Mgr Conroy, évêque d'Ardagh. Il débaïqua à Québec, en mai 1877, et fut reçu avec toute la pompe et la solonnif.é dues à son rang. Après avoir été, pendcint q;ielque temps, l'hôte de larclieve(iue de Québec, il habita une maison

située sur le chemin Saint-Louis ; mais il fut obligé, à cause de la multiplicité des affaires qui lui arrivaient, à tout instant, des États-Unis et du Canada, de s'absenter souvent, et surtout de travailler plus que ne le permettait l'état de sa santé. Quelque soit le jugement que l'on porte sur les résultats d'une mission qu'au reste il n'eut pas le temps de terminer, Mgr Conroy a laissé le souvenir impérissable de sa science ecclésiastique, de son tact, et de son éloquence. Il ne cachait pas la haute estime qu'il avait conçue des lumières et des connaissances approfondies de l'Archevêque de Québec, de ses vertus solides et de sa droiture d'intention. Il lui donnait, nous en avons été le témoin, de nombreuses marques du profond respect qu'il avait pour lui. Il l'aimait véritablement et le regardait avec raison comme son ami. Fatigué par de nombreux voyages et plus encore par les soucis inhérents à sa délicate mission, le prélat fut bientôt à bout de forces, et, le 28 juin 1878, se trouvant alors à Halifax, il écrivait à l'archevêque de Québec :

''■ Je suis accablé par le pesant fardeau dont on a chargé mes faibles épaules. Je souffre de mon isolement, et souvent je désirerais être près de vous pour confier à votre bienveillance le trop plein de mon cœur. J'ai besoin de vos prières et de vos sympathies, afin que je puisse soufirir mes petites épreuves pour le service de rÉglise." ^

La tâche était trop lourde pour Mgr Conroy, et bientôt auprès avoir écrit cette lettre, il mourut à Saint-Jean de Terreneuve. En apprenant cette mort aussi soudaine que lamentable, l'évêque de Portland écrivit de suite à Mgr Taschereau, pour lui offrir ses condoléances. " Il (Mgr Conro}^) m'a honoré, dit-il, de son amitié et en" quelque chose de sa confiance. Et c'est par cette connaissance intime. Monseigneur, que j'ai su en quelle estime et afifec-

1 "I am very weary of the lieary load laideu on my weak slioulders. I feel my solitariuess very much, and I otceu wisii I were nsar yon to open my lieart to your kindness. I hâve need of your prayers and oi your sympathy, that I may sufl'er iny little trials for the sake of the Ghurch. "

tion il vous regardait, et quelle considération il attachait aux vues et aux désirs de Votre Grandeur. Vous avez perdu un ami dévoué, Monseigneur, et l'église du Canada a perdu un grand appui. "

Mgr Smeulders fut le second représentant du Saint-Siège en Canada. C'était un moine cistercien demeurant à Rome.

Comme il ne parlait le français qu'avec difficulté et ne savait pas l'anglais, il ne put jouer le rôle brillant de son illustre prédécesseur. Arrivé le 21 octobre 1883, il quitta détinitivemeut le pays le 29 décembre de l'année suivante, après avoir séjourné tantôt à Québec, où il était l'hôte des KR. PP. Rédemptoristes, tantôt à Montréal, où il logeait chez les RR. PP. Oblats.

Ce fut cette même année 1884, que Mgr Taschereau lit, comme évêque, un second voyage à Ptome où il demeura pendant sept mois. Son premier pèlerinage au tombeau des apôtres avait eu lieu en 1872, l'année qui buivit celle de sa consécration épiscopale.

Comme tous ceux qui ont vu et connu i'archevtque Taschereau, Mgr Smeulders

ne manqua pas d'être frappé par cette noble figure, et, convaincu de ses hautes capacités et de son mérite, il alla jusqu'à recommander à la Propagande de lelever à la dignité de cardinal.

Les vœux du commissaire apostolique furent exaucés deux ans plus tard, et, le 7 juin 18S6, Sa Sainteté fit entrer Mçrr Taschereau dans les rangs du Sacré Collège.

" Avouons-le, dit la notice publiée dans Le premier cardinal canadien, si le Canada pouvait avoir quelque prétention à l'insigne honneur que vient de lui faire le Souverain Pontife, les circonstances étaient singulièrement favorables, puisque le siège métropolitain de Québec était occupé par un homme dont la vaste intelligence, la science profonde et la vertu solide ofïraient au choix du Saint-Père, un sujet tout à fait digne de revêtir la pourpre cardinalice, cette haute dignité n'étant que la récompense d'une vie pleine de mérite. "

Nous n'avons pas besoin de dire combien fut grande l'allégresse produite dans tout le pays parla nouvelle de cette nomination.

Protestants comme Catholiques n'eurent qu'une voix pour applaudir au décret pontifical et pour faire l'éloge de Son Éminence le cardinal Taschereau.

Le Morning Chronicle de Québec écrivait, dès le 11 mars:

" Nous croyons tenir de bonne source que Sa Grâce l'Archevêque Taschereau, de ce diocèse, va être élevé au rang de Cardinal — Prince de l'Église — par Sa Sainteté le Pape. Cette nomination ne peut manquer de plaire à tout le pays, et elle est bien méritée. Protestants et catholiques sont unanimes dans leurs sentiments de sympathie envers le noble Archevêque, dont les talents, la science et l'habileté administrative sont connus et appréciés dans le Dominion. Cette promotion est en même temps un insigne hommage au Canada, et nous prions Son Éminence de vouloir bien agréer nos félicitations. Espérons qu'il vivra longtemps pour jouir de l'honneur et de la dignité de sa haute position."

" C'est, disait de son côté le Budget, une heureuse rencontre que le premier

ecclésiastique canadien, choisi pour une si éminente position, soit un homme d'un aussi irréprochable passé et d'une aussi grande largeur de vue que Sa Grâce de Qu4bec . . . Qu'il nous suffise d'ajouter que, s'il a souffert, sa récompense est comparativement d'autant plus grande. Aussi le pays tout entier, sans dictinction de races ou de croyances, s'en réjouit-il de tout cœur. Administrateur sage et prudent de son diocèse, homme d'un caractère inattaquable, doux quoique ferme, d'un aspect sévère, et cependant aussi sensible qu'un enfant, l'absence chez lui de tout fanatisme en même temps que ses idées larges en face du progrès du siècle, l'ont rendu cher à toutes les classes et ont fait respecter son nom d'un bout à l'autre de la confédération. "

On comprend la jubilation des catholiques, lorsque les protestants eux-mêmes se réjouissaient de la sorte et faisaient de Son Éminence un portrait si élogieux et en même temps si fidèle. Aussi les fêtes cardinalices furent-elles les plus belles et les plus enthousiastes qu'aient jamais célébrées

la ville de Champlain et le Canada tout entier, plus belles que la fête du deuxième centenaire, plus belles que la fête de la translation des restes de jMgr de Laval, plus belles que la fête de la Saint-Jean- Baptiste en 1S80, alors que toutes les sociétés canari iennes du pays et de l'étranger étaient convoquées à un congrès solennel dans la vieille cité de Québec.

Il a fallu un long volume pour en donner un compte-rendu ; ce volume est intitulé : Le premier cardinal canadien, et il est le «ligne couronnement de toutes les démonstrations et cérémonies qui eurent lieu pendant ces jours d'universelles réjouissances. Il a porté au loin l'écho de notre joie, il a dit éloquemment à Léon XIII notre éternelle reconnaissance. C'est dans ce livre, qu'il faut lire les magnifiques et importantes adresses présentées à Son Éminence par les deux Chambres de la Législature provinciale, par le clergé, la Société de St-Jean-Baptiste, les zouaves Pontificaux, etc., et les éloquentes réponses du premier cardinal canadien.

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Le comte Charles Gazzoli, garde noble et déléo-ué officiel du Saint-Sièo^e, vint remettre la calotte à Son Erainencc. Mgr Henry O'Brien, camérier secret du Pape, fat, après lui, porteur de la barrette rouge ; et Mgr Lyncii, qui avait donné l'onction épiscopale à Mgr ïaschereau, lui remit aussi, le 21 juillet, l'insigne de la dignité cardinaljce. Un grand banquet suivût l'auguste cérémonie qui venait d'avoir lieu dans la basilique de Québec et plusieurs discours y furent prononcés. Celui du cardinal fut, sans contredit, le plus remarquable; nous le citons presque entier ; s'il terminait admirablement ce banquet, il terminera encore mieux ce modeste chapitre :

" Au delà de deux siècles se sont écoulés, depuis que le premier évêque du Canada, rillustre et saint Monseigneur de Montmorency-Laval, remontait le Saint-Laurent. Pendant un mois entier que dura ce voyage, il eut le loisir de contempler les deux rives de ce fleuve majestueux dont la sublima grandeur lui faisait deviner l'im-

mensité du pays qu'il devait évangéliser. Son œil d'apôtre se fixait ardemment et avec anxiété sur ces vastes forêts, abritant d'innombrables peuplades o.ssises à l'ombre de la onort, et plongées dans les ténèbres de l'ignorance et de la barbarie.

" Plus d'une fois, peut-être, un nuage de découragement et de frayeur fit passer une ombre sur cette grande âme que le zèle, la foi et la charité la plus ardente ne pouvaient soustraire à l'infirmité humaine.

" Permettez-moi de vous dire une histoire, dont je ne garantis point l'authenticité, mais pour laquelle je réclame cependant une foi absolue.

" Un jour donc que Mgr de Laval avait longtemps prié, pour attirer les bénédictions célestes sur lui-même, sur ses missionnaires et sur cette innombrable multitude d'âmes au salut desquelles il s'était généreusement dévoué, un sommeil profond vint le surprendre.

" Tout à coup lui apparaît un homme portant un vêtement fait de poil de chameau et une ceinture de cuir, tel que

l'Év^angile nous dépeint le précurseur du Messie. (Matth., iii, 4.)

" Ne crains point, dit-il à l'apôtre du Canada ; je suis Jean-Baptiste, le patron des Canadiens ; je suis envoyé vers toi pour te montrer ce que deviendra ce pays.

" Ouvre les yeux et porte tes regards sur les rives de ce grand fleuve. Vois-tu ces champs fertiles qui ont remplacé les forêts dont le sombre aspect t'effrayait tout à l'heure ?

" Les maisons échelonnées sur les rives, abritent des familles nombreuses et contentes de leur sort."

" Regcirde ces villages rapprochés les uns des autres, entourant le temple où le Sauveur du monde reçoit les hommages des fidèles et verse sur eux les trésors de sa miséricorde et de son amour. Entre dans cette église de campagne, et admire le sentiment profond de piété de ces hommes dont la générosité n'a pas de borne, quand il s'agit de contribuer à la magnificence de la maison de Dieu.

" Dans quelques instants apparaîtra cett©

ville naissante où le vicaire de Jésus-Christ a placé le siè^e épiscopal que tu dois occuper. C'est là que, pendant un demi-siècle d'épiscopat, tu travailleras à la vigne du Seigneur.

" Compte, si tu peux, les provinces et les diocèses qui sur ce vaste continent regarderont l'église de Québec comme leur mère.

"Regarde ces rochers coui'onné'^ par une citadelle imprenable ; vois ce que sera, dans deux siècles cette cité où doivent reposer tes cendres , ces nond;)reux asiles de la piété et de la science. Yois-tu ces immenses constructions ? ce sont ton Séminaire et l'Université qui se gloiifiera de porter ton nom. Ecoute les accents de la joie universelle qui. dans deux sièc]es,retentiront dans tout le Canada, parce que ton quinzième successeur aura été revêtu de la pourpre. Prends part avec moi à cette réjouissance. Vois-tu assis autour de lui dans un banquet, les représentants de l'autorité civile, de nombreux prélats, une armée de ministres du Seigneur, des convives de toutes nationalités et de toutes ci'o^^ances, levant les yeus. et les mains au ciel pour le

remercier d un honneur qui rajaillit sur tout le Canada ?

" Le Canada si petit aujourd'hui et qui compte à peine quelques centaines de Français, le Canada s'éteiidi-a aloi's d'un océan à l'autre, et ces océans seront reliés par ua chemin de fer sur lequel rouleront des palais emportés par le feu et l'eau. Sans être une nation indépjnlante, il en aura tous les privilèges, et 1 immortel Pontife qui occupera alors le siège de Pierre, fera tonber sur cette nation un rayon de lumière céle.-te, et la reconnaîtra comme telle, en appelant un de ses enfants à partager avec lui la sollicitude de toute, les églises. A cette occasion, il déclarera solennellement qu'il a voulu récompenser la foi de cette jeune nation destinée à de grandes choses et son attachement au Saint-Siège. Tels seront alors les fruit:; de cette vigae que tu vas planter et cultiver. Tes sueurs n'auront donc pus été stériles.

" A la vérité, tes successeurs, comme toimême, auront des fatigues à en.lin-er, des combats à livrer, des jours d'angoisse, des

tentations de découragement : il y a.'ara des guerres, des luttes intestines, toutes les misères de cette vallée de larmes . . . Mais l'or s'éprouve et se purifie par le feu, et les pensées de Dieu qui permet ces épreuves, sont trop profondes pour être toujours comprises par l'intelligence humaine.

" Un siècle après ton arrivée, il y aura une guerre terrible entre les deux plus grandes puissances du temps. Voisines sur ce continent nouveau comme sur l'ancien, elles y transporteront leurs querelles Européennes, et le Canada, après une résistance héroïque, passera sous la domination de l'Angleterre. Il y aura grande désolation dans toute la famille canadienne-française. Pour tout cœur bien né, c'est une agonie que d'être séparé d'une mère chérie. Console-toi, pauvre famille orpheline, la Providence veille sur toi, et ce sera précisément cette douloureuse séparation qui fera ton salut et ton bonheur. La France sera bouleversée de fond en comble, elle sera comme une ville bâtie sur un volcan toujours prêt à l'anéantir. Pendant ce temps, la famille

canadienne aura sans doute ses jours d'épreuves et de luttes, mais à la tempête succédera le calme, elle grandira avec une rapidité étonnante ; elle envahira pacifiquement ses immenses forêts, puis se répandra peu à peu d'un océan à l'autre, et jusque dans une grande république voisine ; et tout cela, parce que, sous l'égide de la puissante Angleterre, elle jouira de toute la liberté religieuse et politique qu'il est possible de désirer. Elle vivra en profonde paix avec les autres familles de diverses origines et de diliérentes croyances, et participera aux avantages que l'union et la concorde produisent infailliblement. Ce sera juste le moment que l'habile Pontife qui gouverne l'Église, choisira, pour lui donner une marque solennelle de son affection, et acquitter une dette de reconnaissance pour les courageux défenseurs que cette nation lui aura envoyés dans les jours de péril.

" En ce temps-là, l'Empire Britannique, sur lequel le soleil ne se couchera point, sera gouverné par une Souveraine dont les vertus feront l'admiration et l'édification

de ses innombrcibîes sujets, en même temps que sa justice et sa bonté la leur rendront chère comme une mère à ses enfants.

" Que Dieu la conserve longtemps à leur affection !

"A peine saint Jean-Baptiste, le plus canadien des canadiens, avait-il prononcé ces paroles de loyauté vraiment canadiennes, qu'un coup de canon annonce l'entrée au port. Mgr de Laval se réveille tout consolé et émerveillé de cette vision, et se prépare à prendre possession de cette terre qui est devenue sa patrie.

J'ai fini mon histoire.

" A vous de la juger.

"A moi de vous remercier de la bienveillance avec laciuelle vous 1 avez écoutée "

Les fêtes étaient à peine teinninées à Québec, qu'elles se continuaient à Montréal, puis à Otta^va, oii le cardinal se rendit pour remett'e le Pcdlium aux seigneurs Fabre et Duhamel, dont les sièges venaient d'être érigés en archevêchés. Ces magnifiques cérémonies ont été les premiers actes solen-

nels de Son Ëniinence, qui reçut dans les deux villes les témoignages les plus éclatants du respect et de la vénération du clergé et du peuple.

Il ne restait plus au cardinal Taschereau qu'à recevoir le dernier insigne du cardinalat. Il partit pour Rome, le 26 janvier 1887, et, le 17 mars suivant, Sa Sainteté Léon XIII lui remit le chapeau, et lui assigna pour titulaire l'église de Notre-Dame de la Victoire. Son Eminence en prit possession deux jours api'ès, et se hâta de revenir dans sa ville épiscopale. Ce voyage à Roîne était le troisième que le cardinal eût fait depuis sa consécration.

CHAPITKE VII

Règlement de rie du cardinal. — Ses travaux. — Ses mandements. — Ses visites pastorales.— Son zèle pour la colonisation et l'établissement de nouvelles paroisses. — Saint-Joachim. — Longue vie à Son Éminence !

Il serait difficile d'imaginer une vie mieux réglée que celle du cardinal Taschereau. Levé tous les matins à cinq heures, il commence sa journée par l'oraison mentale, exercice auquel il ne manque jamais. A six heures, Son Éminence dit la messe au maître-autel de la basilique, quand des cérémonies religieuses ne l'appellent pas dans quelque communauté de sa ville épis-

Copale. Son action de grâces terminée, il prend nn frugal déjeuner, qui dure à peine dix minutes «et souvent moins ; alors, qu'il fasse froid ou chaud, tempête ou beau temps, pluie, neige ou soleil, il se rend au jardin du séminaire, pour respirer le grand air et ranimer ses forces par un exercice modéré. Si le temps le permet, il récite en même temps son bréviaire, et avant huit heures il est rendu à son bureau, où il travaille invariablement jusqu'à midi. Peu de princes de i'iiglise sont d'"un abord aussi facile que le cardinal Taschereau. Tous ceux qui ont aiiaire à lui sont certains de pouvoir obtenir une audience, et sans faire antichambre. Sa porte n'est fermée à personne ; les plus petits et les plus pauvres peuvent de suite, quand ils se présentent, exposer leurs besoins et demander des faveurs à Son Eminence.

On lui reproche de parler trop peu ; s'il parle peu, que de temps précieux il se ménage par ce moyen ! Et que de vertus il pratique ! Et quel exemple pour ceux qui parlent trop! En revanche,il éoit beaucoup.

Si quelqu'un s'adresse à lui par lettre, il est SÛ.I" de recevoir, dès le lendemain, une répons» écrite de sa main, et écrite avec autant de clarté que de précision. A midi, le premier coup de la c'ocîie le fait descendre au réfectoire, et à midi et demi le dîner est terminé. Le cardinal est un membre actif de la société de tempérance, et on peut sîins crainte le citer pour un modèle accompli. II ne boit ni thé, ni café, ni vin, ni bière. L'eau claire et le lait lui suffisent. Après le diner, il prend un peu de récréation, en marchant tantôt dans le jardin du séminaire, tantôt dans la cour, où il prend plaisir à \ oir ln-i ébats de ses chers élèves du petit séminaire, qui seront toujours la portion chérie de son troupeau.

A une heure et demie, il a encore récité une partie de son bréviaire, qu'il termine dans le courant de l'après-midi. Jusqu'à six heures et deuiie, il est à son bureau, et c'est de là qu'il dirige toutes les affaires de son diocèse. Et quels travaux il a faits depuis qu'il est évêque ! Ses mandements et ses circulaires* publiés jusqu'à ce jour

forment deux gros volumes. Si l'on veut se faire une idée de l'étendue de sa correspondance et seulement sur des sujets importants, qu'il suffise de savoir que les seules lettres enregistrées forment six volumes in-folio, d'à peu près neuf cents pages chacun.

A six heures et demie. Son Éminence prend un souper qui dure au plus vingt minutes, et retourne au séminaire, pour une heure de récréation, passée avec les élèves du petit ou du grand séminaire* A huit heures, le cardinal fait sa prière et sa visite au Saint-Sacrement, récite son chapelet, et, à neuf heures précises, il se livre au repos.

Chaque mois, à une date marquée sur son calendrier, il prend un jour, et une' fois chaque année six jours, pour se livrer aux exercices de la retraite spirituelle. Chaque semaine, au même jour et à la même heure, il s'approche du sacrement de pénitence; chaque semaine aussi, il fait le chemin de la croix. Tous les samedis de l'année, à cinq heures précises, Son Éminence se rend

à pied à l'église de la basse- vil le, pour prier devant le Saint-Sacrement et devant la statue de Notre-Dame des Victoires.

Depuis son intronisation sur le siège épiscopal, Mgr Tascliereau a présidé les trois derniers conciles provinciaux ; il a consacré sept évêques ^ et ordonné trois cent dix prêtres, dont deux cent cinquante-neuf pour l'église de Québec.

Les quelques citations que nous avons faites des mandements et des discours du cardinal Tascliereau suffisent à démontrer qu'il a fait sa marque comme écrivain.

L'histoire manuscrite du séminaire de Québec révèle en lui toutes les qualités de l'historien ; dans quelques-uns de ses discours, il s'élève jusqu'à la véritable éloquence et, dans quelques autres, il sait admirablement toucher la note poétique.

A l'inauguration solennelle des nouvelles salles de l'Institut Canadien, en 1882, il y eut un véritable concours littéraire, et

1 :Mgr E.-C. Fabre, Mgr A. Eacine, Mgr J.-T. Duhamel, Mgr L.-Z. ^loreau, Mgr D'. Racine, Mgr L.-N, Bégin et Mgr A. -A. Biais,

plusieurs de nos littérateurs de renom prirent tour à tour la parole. Mgr Taschereau y lut un discours qui fut sans contredit le meilleur, et qui restera l'ornement des annales de cette institution. Mais la gloire d'auteur n'a jamais tenté le cardinal. Sa gloire, à lui, son bonheur, c'est de travailler à la vigne du Seigneur, de la manière qu'il croit la plus efficace. Et nous sommes le témoin que ses travaux ont été immenses, et que tout son temps est consacré au gouvernement de son diocèse.

Chaque année, il ne manque jamais d'en visiter une partie et il l'a déjà parcouru quatre fois dans toute son étendue. Dans ces visites, cent vingt mille fidèles ont reçu de ses mains le sacrement de confiruiation. Pas de missions qu'il n'ait vues par luimême et dont il n'ait encouragé les commencements toujours si pénibles. C'est en se rendant compte des besoins et des ressources de nos townships, que son zèle pour l'œuvre de la colonisation n'a fait que grandir. Convaincu que pour retenir les Canadiens dans le pays, il ne suffit pas de leur donner des terres à cultiver, mais

qu'il leur faut des prêtres pour bénir leurs travaux et des églises où ils puissent se réunir et prier, le cardinal s'est efforcé de multiplier les missions et les chapelles, et, par son ordre, de courageux missionnaires vont partager avec les colons, les fatioaes eu les privations que l'on rencontre toujours dans les nouveaux établissements. Avec l'aide de la Propagation de la Foi, et d'une société de colonisation dont il est le fondateur, il a éi'igé canoniquement quarante paroisses et établi trente-et-une missions, dont dix ont actuellement un curé résident.

"Dans ses tournées pastorales annuelles, le cardinal est presque indifférent aux démonstrations éclatantes, que lui font les grcuides paroisses, et il ne s'v prête que pour ne pas froisser un sentiment digne d'éloge, uniquement inspiié par la foi ; mais quand il airive dans une mission nouvelle, quand il voit la chapelle rustique, qui ne se distingue des cabanes qui l'environnent que par ses dimensions, mais donne un témoignage des efforts et de la foi vive de ces braves colons, alors son cœur se dilate, il sq

sent tout ému, il est plus touché de la bonne volonté s'exhalant de cette misère, que des brillantes solennités des paroisses riches. Il va visiter ces psfuvres gens, il les encourage, il compatit à leurs privations, il se sent plus père au milieu d'eux. Son visage, naturellement froid, semble se transformer, et ne respirer que la joie et le bonheur, quand il arrive dans une de ces missions naissantes, où la forêt ne s'est en quelque sorte reculée que juste pour donner place à une petite chapelle. Assez souvent, il lui faut, pour cela, franchir des dix, douze et quinze lieues par des chemins exceptionellement mauvais ; mais il ne voudrait pas, pour tout au monde, omettre la visite d'une seule de ces missions. Du reste, cette visite se fait avec les mêmes solennités que dans les riches églises des anciennes paroisses: l'entrée se fait avec chape, mitre et crosse, suivîint toutes les prescriptions du Pontifical ; et souvent il a recom mandé au cérémoniaire qui l'accompagne, de faire pour ces pauvres gens comme pour les grandes paroisses. Malgré la fatigue de

ces voyages continuels, malgré des nuits souvent passées sp.ns sommeil, à cause des moustiques, ce fléau des nouveaux défrichements, Son Éminence donne aux autres prêtres de la visite, l'exemple de la ponctualité, en même temps qu'elle les encourage au travail par un visage toujours souriant.

" Avec des sentiments comme ceux-là, on comprend que Son Éminence ne confie à d'autres la visite pastorale de son diocèse, que lorsqu'elle ne peut faire autrement. Même alors son cœur suit la visite, et va de paroisse en paroisse avec son vénérable remplaçant. On en jugera par l'extrait suivant d'une lettre écrite de Rome, en 1884, au milieu des préoccupations des affaires les plus importantes, à l'un des prêtres ^ qui faisaient partie de la visite pastorale cette année-là, et qui a bien voulu nous le communiquer. On nous saura gré de la jDroduction de ce petit trésor, où le cœur de Son Éminence se montre à découvert :

1 M. l'abbé C. 0. Gagnon, aujourd'hui Camérier Secret de S. S. Léon XIII,

" Mon cher monsieur,

" J'ai reçu hier, avec beaucoup de plaisir, " votre lettre du 25 juin, écrite de Saint- " Georges de Beauce, en plein milieu de la " visite. Je regarde souvent cet itinéraire, " que je parcours en esprit, en regrettant " de ne pouvoir le faire aussi de corps. Ce " qui me contrarie et me contriste le plus, " c'est de ne pouvoir connaître par moi- " même les progrès de ces diverses missions " naissantes dont il est si intéressant et si " encourageant de suivre les accroisse- " ments. De pi us, cette connaissance person- " nelle est souvent nécessaire pour résoudre " bien des difficultés. Vous avez grande- " ment raison de dire que j'aurais éprouvé " un grand bonlieur en ^'oyant les progrès " de Saint-Zacharie, et je vous remercie de " l'intérêt tout particulier que vous avez " mo.nifesté pour cette mission naissante, " qui paraît en si bonne voie de prospérité. " O'JAi.ranie confinno/ads ! C'est plus qu'il " n'y avait à'âines quand j'y suis .'ulé en

" octobre IbSl !"

" Votre tout dévoué en N. S.

" t E. A. Arch. de Québec."

" Qu'on le remarque bien, cette visite pastorale n'est pas une simple tournée de Confirmation, bien que l'adininistration de ce sacrement en soit l'occasion. Son Eminence, suivant en cela l'exemple de ses zélés devanciers, visite tout : l'église, l'autel, les va.ses sacrés, le vestiaire, la sacristie, le presbytère et surtout les comptes de la fabrique ; et elle prend des notes sur ce qu'elle voit. II en résulte quelquefois des reproches ou des avertissements charitables, mais le plus souvent des compliments et des eiicouragem}nts. Aussi peut-on affirmer que Son Imminence connaît toutes les ressources, tous les besoins, tout ce qu'il y a à améliorer, à perfectionner, à créer dans toutes les paroisses et missions de son vaste diocèse." ^

Dieu a visiblement béni les œuvres de son serviteur fidèle. Et cette bénédiction, le cardinal l'attribue en grande partie à la belle et touchante dévotion des Quarante- Heurts, qu'il a établie dans toutes les

1 Le premier cardinal canadien.

églises de son diccèse, par son admirable mandement de l'année 1872. Ajoutons que cette bénédiction est due aussi à la grande confiance et à la piété de Son iiminence envers la sainte Vieige et envers saint Joseph. Au retour de ses visites pastorales, le vénérable prélat prend quelques jours de repos, dans sa paroisse natale de Sainte-Marie, et à la îuaison toujours aimée de Saint- Joacliim. C'est là qu'abandonnant pour un instant les soucis de la charge épiscopale, il reprend la belle vie des vacances du séminaire, et répare ses forces en respirant l'air embaumé du Petit-Cap. Là, loin du tumulte des afïiiires, délivré des exigences de l'étiquette, au sein de la tranquillité et de la paix, il prend part aux promenades des élèves, et repose son esprit dans ce séjour enchanteur, sanctifié et béni par la mémoire impérissable de Mgr de Laval et de Mgr Briand.

Son élévation à la pourpre romaine n'a changé en rien le règlement de vie du cardinal Taschereau. Ceux qui demeurent avec lui, savent quels combats il a fallu

livrer, pour lui faire accepter certains honneurs et certaines dépenses jugés indispensables à sa dignité. Simple dans ses goûts, ennemi du faste, le devoir seul peut lui faire supporter des hommages qu'il appelle aimablement des persécutions.

Mais autant il aime la simplicité et la pauvreté dans son palais et dans les détails de la vie privée, autant il veut la splendeur dans la maison de Dieu et dans les cérémonies du culte divin. Scrupuleux observateur des rubriques, il veille avec soin à ce. que tous ses ecclésiastiques en soient parfaitement instruits, et servent au chœur de manière à rehausser l'éclat des offices religieux. Aussi peu de cathédrales ont des fêtes pontificales aussi belles que celles de la basilique de Québec. Peu d'églises ont un pontife officiant avec plus de majesté que S. E. le cardinal Taschereau.

Quand revêtu des ornements sacrés, la crosse en main, sa noble tête couverte de la mitre étincelante d'or et de pierreries, il quitte son trône, accompagné de ses nombreux assistants, et s'avance vers l'autel,

pour commencer la célébration des saints mystères, un sentiment de respect et d'admiration pénètre tous les cœurs ; on voit briller dans toute la personne de ce vénérable prélat, la foi du chrétien, les vertus du prêtre, et la majesté d'un prince de l'Église.

Son Éminence mérite bien qu'on lui applique l'éloge que fait l'Esprit- Saint, du grand-prêtre Simon, dans le livre de l'Ecclésiastique :

" Simon, dit l'écrivain sacré, grand pontife, a soutenu la maison du Seigneur tant qu'il a vécu .... Il a eu un soin particulier de son peuple, et il l'a délivré de la perdition .... Il s'est acquis de la gloire par la manière dont il a vécu avec le peuple ; et il a élarori et étendu l'entrée de la maison du Seigneur .... Il a lui dans le temple de Dieu comme un soleil éclatant de lumière .... comme un vase d'or massif orné de toutes sortes de pierres précieuses. Il a paru comme un olivier. . .lorsqu'il a pris sa robe de gloire et qu'il s'est revêtu de tous les ornements de sa dignité. En mon-

tant au saint autel, il a honoré ses vêtements de sainteté. In ascensu altaris sancti,gloriam dédit sanctitatis amictum."

Puisse le cardinal Taschereau, prince et grand-prêtre dans le temple de Jésus- Christ, vivre longtemps encore pour l'honneur de ce temple et pour le bonheur des fidèles confiés à ses soins !

Quand, un jour, il quittera son siège épiscopal, pour aller s'asseoir sur le trône qui lui est préparé au ciel, il laissera à son successeur un diocèse admirablement organisé, un clergé modèle, un peuple croyant et religieux, une église sanctifiée par ses évêques et honorée à jamais par les gloires du cardinalat.

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